‹ L'arrivisteChapitre 8 sur 47 · COUCHER D'AMOUR · texte numérisé non relu

COUCHER D'AMOUR

La rencontre de Jacques de Mirande et de Liane de Sergy, comme presque toutes les rencontres parisiennes suivies de conséquences graves, avait été banale.

Jacques, installé - — un après-midi de printemps, délicieux et précoce, — dans le tramway qui mène au parc Monceau, avait vu monter et s'asseoir en face de lui la jeune femme. Il l'avait tout de suite jugée, comme un amateur juge une bête de race. Son regard l'avait dévêtue, courant de la pointe fine de ses petits souliers vernis à ses hanches troublantes, à ses blonds cheveux fous.

Liane, de son côté, avait non seulement remarqué son compagnon de hasard, mais elle avait senti sa pensée l'envelopper et la prendre. Elle s'était abandonnée à cette possession muette et invisible; elle en avait été troublée. Une sorte de magnétisme porte l'un vers l'autre deux êtres qui. ne s"étant jamais vus, se trouvent tout à coup face à face. Une communion dïdées, de sensations, s'établit entre eux et les livre spontanément l'un à l'autre; le hasard seul n'est point dans l'accomplissement de leur réunion, et s'ils se rencontrent, c'est que, de par une fatalité inexplicable peut-être, ils devaient se rencontrer.

Le tramway roulait, au bruit de ses essieux, au son rauque de son cornet à bouquin. Jacques ne cessait de contempler Celle qu'il avait devant lui. Une curiosité, un désir le jetaient vers Elle et, — devinant la délicatesse, l'aristocratie des voluptés qui naissaient d'elle, — il eût voulu l'enlacer, la

MARQUISETTE. 55

prendre, la dérober à sa vie habituelle, ne fût-ce qu'une heure. C-omme il songeait ainsi, la jeune femme s'était levée, avait prié le conducteur de la voiture d'arrêter, et elle était descendue. Jacques alors n'avait pas hésité. Il avait, à son tour, sauté à bas du tramway et s'était mis à la suite de la promeneuse. Il avait ainsi marché presque sur ses pas, pendant quelques instants; puis, résolument, il s'était approché d'elle.

Il l'aborda en la saluant, comme s'il la connaissait depuis longtemps :

— Quand aurai-je le plaisir de vous revoir, madame?

Un rendez-vous, dès le premier mot, avec cette politesse tout de même impertinente d'aplomb galant. Mais elle avait souri. Puis, au lieu de la réplique quelconque pour se délivrer d'un importun, ou spirituellement moqueuse aiguillonnant le désir, elle l'avait regardé franchement, bien campée devant lui dans sa grâce mignonne de poupée, et s'était mise à rire. Cette gaieté les avait fait amis. Ils avaient causé alors, tels deux beaux êtres d'Amour qui s'éveillent à Lui.

Le premier rendez-vous de Jacques et de Liane eut lieu loin des quartiers qui leur étaient habituels, aux Buttes- Chaumont, dans un décor d'Alpes ou de Pyrénées minuscules, magnifiquement transportées au milieu des faubourgs parisiens.

Avant leur aventure, elle ignorait ce parc populaire. Ils le parcoururent en tous les sens, s'isolant comme deux adolescents à leur premier amour, dans les profondeurs de la grotte, escaladant les sentiers qui conduisent au kiosque qui surplombe le lac, s'engageant sur le pont suspendu qui le traverse et s'amusant, de là-haut, serrés l'un contre l'autre, à mesurer le vide. En cette après-midi, tout riait en eux, sur eux, autour d'eux. Le printemps était en avance, et ils couraient après la joie, comme des écoliers lâchés, après des papillons.

Lorsque le soir tomba, Jacques et Liane songèrent à dîner, non pas pour manger, — ils se nourrissaient de baisers et de regards depuis des heures, — mais pour s'isoler encore, et mieux, pour être davantage l'un à l'autre. C'étaient deux amants de race qui piaffaient d'impatience, — pareils à des

purs-sangs, — dans l'attente de s'unir; ils avaient hâte de goûter à leur chair, après avoir goûté à leurs pensées. Ils choisirent pour abriter leur intimité un restaurant, dans le square même, parmi les verdures.

Sur les murs se lisaient des annonces alléchantes concernant des repas de noces, et ils ségayèrent encore devant ce rappel lointain de leur situation comparée à celle des fiancés qui défilaient là, chaque semaine, des fiancés du samedi si communs à Paris, des ménages d'artisans qui sortent de cette maison pour l'amour, pour un amour dissemblable du leur, et qui se réveillent, au matin, dans la misère. C'étaient leurs noces aussi à eux, qu'ils allaient célébrer, et sans témoins. La journée avait été chaude. De la fenêtre du cabinet où ils étaient assis côte à côte sur un divan, devant la table, ils apercevaient — à travers les rideaux de tulle blanc, au milieu un héron rouge brodé au milieu de la fenêtre à demi close, — le petit lac des Buttes-Chaumont. Une brume montait, enveloppant toutes choses, dans la tiédeur amollissante du renouveau.

Au dessert, ils senfermèrent, et elle se donna sans réticence, sans fausse hésitation, entièrement, dans l'absence de toute pudeur conventionnelle étrangère à ces luttes, à ces refus de la dernière minute auxquels les femmes se croient ordinairement contraintes. Elle se donna, — et bientôt elle le prit aussi, — comme si, depuis longtemps, elle lui eût appartenu, comme si — depuis longtemps — il eût été sien.

Quoique son désir pour Liane fût violent, Jacques demeura étonné de l'abandon suprême de sa maîtresse. Ne la croyant capable que d'un caprice gentiment satisfait, il trouvait en elle l'une de ces divines amoureuses, idéales et savantes à 1 1 fois, qui mettent dans la volupté comme un mélange de poésie et de matérialité qui fait rêver les philosophes.

Elle réservait d'ailleurs à son amant une autre surprise toute morale. Comme ils s'en revenaient en fiacre, elle lui parut attristée, ne répondant plus qu'à peine à ses paroles, se dérobant avec une sorte de frémissement à ses étreintes. Il eut la discrétion de ne point l'interroger, mais il la regarda profondément et il lui murmura, sur la bouche presque, ce mot, presque sur les lèvres — folles tout à l'heure, à présent mélancoliques : « Déjà! » (Presque sur les chères lèvres.)

MARQUISETTE. 57

Liane comprit. Elle rapprocha son corps de celui de son amant, se blottissant contre l'adoré :

— Vous me trouvez étrange, ami? Vous croyez en ce moment, qu'après avoir eu pour vous ce que l'on nomme un caprice, j'ai hâte de me reprendre, dès la satisfaction oubliée de ce caprice? Vous vous trompez, et vous êtes injuste. Je vous aime véritablement, sincèrement.

Comme oppressée, elle s'arrêta de parler. Mais bientôt, avec une sorte de précipitation furieuse dans la voix :

— Oui, je t'aime, je t'aime ! mais ne cherche pas à savon, ne me questionne pas. J'ai parfois en l'âme la tristesse d'un beau jour qui meurt; mais ne t'en effraie pas. Nous sommes au printemps à peine, tu sais, et les beaux jours, en avril, en été, en automne, ne sont pas sans retour.

Jacques l'embrassa. Il ne tenta point de comprendre. Il la reconduisit jusque chez elle, et comme il s'en allait, seul, il songea. La tristesse de la jolie femme blonde, ses phrases énigmatiques l'intriguaient. Liane ne lui avait rien dit de sa vie et il n'avait point, depuis leur rencontre, essayé de la deviner. II pensa qu'elle était mariée, peut-être mal mariée, et il reporta sur la fatigue qu'allait imposer à sa maîtresse la présence d'un époux son assombrissement imprévu, cette plainte partie soudain de son cœur et comme née de l'amertume d'une situation inextricable. Mais il se dit qu'il serait bien sot d'analyser sa bonne fortune et qu'il n'était rien de plus sage que de prendre l'amour et les femmes qui l'apportent pour ce qu'ils valent. Lorsqu'il rentra chez lui, Jacques s'endormit dans la ressouvenance des baisers de la journée, comme un gourmand dans la saveur des mets exquis.

La seconde fois, ce fut hors Paris qu'ils voulurent s'aimer. Ils s'en allèrent, à Chatou, vagabonder au bord de la Seine, se donnant un jour tout entier de bonheur, de jeunesse et d'oubli.

Dès le matin, ils se rencontrèrent à la gare Saint-Lazare et ils s'envolèrent comme deux oiseaux à la recherche d'un nid. Descendus chez Fournaise, le restaurant cher aux canotiers et à leurs gentilles compagnes du dimanche, ils s'y firent servir le déjeuner dans une chambre louée jusqu'au

lendemain, et quand ils eurent apaisé leur faim, mangeant dans la même assiette, buvant au même verre, ils sortirent, se dirigèrent vers les prairies qui longent le fleuve.

C'était jour de semaine. Les promeneurs, les amateurs ordinaires des bruyantes et belles parties sur l'eau étaient rares. La campagne, déserte presque, silencieuse. De-ci, de-là, seulement quelque pêcheurs, sur les rives, attendaient la venue du poisson. Dans le lointain, à l'ombre de grands arbres, la baraque même de la Grenouilère se dessinait, dans l'air léger du printemps précoce, pareille à une grosse ruche dont les abeilles seraient absentes.

Jacques et Liane passaient dans les herbes, dans les bois, s'éveillant de la mort de l'hiver, enlacés, sans pensée pour les autres, pour les choses qu'ils voyaient, ne songeant qu'à eux-mêmes.

Lorsque la nuit les surprit, ils étaient loin de Chatou. Ils se sentirent un peu fatigués. Cependant, la brume qui montait de la Seine et s'étendait au ras des prairies enveloppa leurs corps de fraîcheur, et dans leur griserie de paroles, de regards et de baisers, ils retrouvèrent de la force pour revenir sur leurs pas.

Abandonnant leur chambre, ils dînèrent au bord de l'eau.

A table, ils furent moins gais que dans la journée, et Liane sembla reprise de cette mélancolie qui avait tant frappé Jacques, le soir de leur premier rendez-vous. Toutefois, en cette heure, la tristesse de sa maîtresse ne laissa point Jacques indifférent. Il s'émut en la sentant gagner son âme, et il lui parut qu'à l'intimité un peu frivole qui les avait unis jusqu'alors succéderait une intimité grave, forte, poignante.

Auprès d'eux, en face d'un jeune homme, dînait une femme, jolie, élégante, enjouée. Jacques la regarda machinalement; dans la gaieté qu'elle exprimait, il recueillit ainsi presque une amertume, car cette femme apparaissait comme lasse d'être gaie. Reportant ses yeux sur Liane, dont la fine silhouette se profilait dans le crépuscule, il la vit triste mais non fatiguée d'être triste, comme goûtant une jouissance étrange à se faire triste, à s'enfoncer dans une sorte de lamentation secrète et sans limites.

Jacques tenta de donner une conclusion à cette analyse rapide des choses, des songeries qui diversement s'affirmaient devant lui. Il se dit que de ces deux femmes, dont les par-

MARQUISETTE. 59

fums caressaient ses narines, l'une, l'inconnue, la belle fille offerte à toutes les bouches, à toutes les mains sans doute, était logique dans sa joie mercenaire et avait raison, en somme, d'étaler son rire et ses œillades, comme un employé la besogne quotidienne, dans l'impatience navrée, dans 1 ereintement de la tâche à accomplir. Il se dit que l'autre, celle qui était sa maîtresse, trouvait peut-être la tristesse dans Theure qui s'écoulait.

Nerveuse, frêle, mignonne, pleine de cette poésie intense et voluptueuse qui enveloppe celles qui semblent devoir bientôt mourir, délicate d'âme et de corps, Liane éprouvait sans doute alors comme une sensation d'au-delà, et, dans sa joliesse de charmeuse agonisante, dans cette joliesse ayant un air automnal de dire à l'amant : « Hâtez-vous de jouir de moi, car je n'en ai plus que pour peu de temps », délicatement soumise à toutes les impressions, elle unissait sa pensée avec la tombée de cette nuit qui, avec des étoiles, mettait comme une tendresse désespérante dans la nature.

Et, en effet, la pensée de la jeune femme, pensée faite de grâces subtiles autant que d'émois contenus, devait s'allier merveilleusement avec l'heure qu'elle vivait alors, avec aussi les choses, les êtres qui l'entouraient et qui, dans l'ambiance du moment, se perdaient fantastiquement un peu, dans une même couleur, dans une même forme, dans un même esprit.

En face d'elle, la Seine, avec des reflets d'acier, coulait lentement et sans bruit, — faisant un grand trou comme une fosse de cimetière, entre ses rives vaguement estompées par le brouillard.

Le vent, un vent doux et d'un souffle égal, bruissait, chanteur, monotone, dans les branches, courait sur la flamme des bougies qui éclairaient la table, mettait des vacillements bizarres dans leurs lueurs, recourbait leurs mèches carbonisées comme des crosses d'évêque. On eût dit un vent de mort stérilisant, séchant toute jeunesse, toute beauté, et ces bougies qui brûlaient et qui se tordaient en crosses d'évêques et la nappe blanche même qui habillait la table faisaient monter au cerveau comme une hallucination funèbre, comme la vision macabre de quelque scène funéraire en une chapelle. Des morts, invisibles, étaient là, et ces morts étaient son cœur à elle, son cœur à lui.

L'impression qui se dégageait de ce décor, de ce soir, était

6o L'ARRIVISTE.

si complète que Jacques lui-même ne put s'y soustraire. Dans le silence qui s'était établi entre Liane et lui, il sentit comme un frisson monter du fond de l'eau, l'étreindre tout entier, comme un frisson venir non seulement du bord de l'eau, mais bien plus loin, de là où il n'aurait su dire, et, très absolue, très enveloppante, dans cette fin de journée amoureuse, il eut la sensation intense de la mort, de la fin de soi-même et de tout.

Cependant, il comprit qu'il était dangereux pour lui, — et pour sa maîtresse, — de s'attarder dans la mélancolie de cette heure; il se secoua comme une bête qui sort d'un gouffre, il voulut rompre le charme lugubre qui l'emportait :

— Pourquoi es-tu triste? dit-il en s'adressant à la jeune femme et en cherchant à entrer dans son intimité, contrairement à sa résolution récente.

Liane leva vers lui son regard, et, dans un pâle sourire :

— Je suis triste, c'est vrai, comme l'autre soir, mais je ne sais... Je ne vois pas clair dans ma pensée.

Jacques n'insista point pour obtenir une plus ample explication. Prenant doucement la main de la jeune femme, il la conduisit vers la chambre où ils avaient déjeuné. Là, il la câlina et il lui parut que Liane revenait mieux à elle, c'està-dire à sa gentillesse de gamine, à sa grâce de petite chatte amoureuse.

Comme elle s'était dégagée de son enlacement pour aller s'accouder à la fenêtre, il craignit qu'en face du décor qui l'avait ému, un moment auparavant, elle ne fût reprise par ses idées noires. Il s'empressa de la rejoindre. L'ayant attirée sur sa poitrine, sans une parole, il lui couvrit les lèvres de baisers fous. Liane ne lui résista pas, et ce fut alors entre eux et sur eux comme une pluie de caresses. Ils s'étaient assis sur la oordure de la fenêtre. Là, ils s'aimaient, perdus dans la délicieuse impatience, dans l'ascension fougueuse de leurs désirs, dans l'approche de l'infinie possession.

Liane, toute à lui maintenant, lui rendait ses tendresses, et bientôt, l'entourant de ses bras, il la saisit et la porta sur le lit où ils s'étreignirent. Et ce fut comme la folie, comme la joie, comme la douleur de deux êtres qui meurent l'un dans l'autre, éperdument.

Accablés par la marche, par la poussière, par le vent de

iMARQUISETTE. 6i

la journée, par leur crise d'amour surtout, ils s'endormirent.

Jacques, dans la nuit, se réveilla le premier. Comme, à la lueur vague filtrant au travers des minces rideaux relevés, il vit Liane auprès de lui, reposant avec calme, mais secouée par intervalles dune sorte de spasme nerveux, il décida de profiter de cette minute où elle lui appartenait pleinement pour l'interroger, pour la connaître, pour la confesser. Sa résolution lui était-elle inspirée par la simple curiosité qui pousse un homme à faire raconter à la femme qui se donne à lui « son histoire », ou bien lui était-elle suggérée par quelque pressentiment, par quelque accord d'âme et de sens qu'il n'aurait su sexpliquer et dont il n'avait que peu conscience? Qui sait? Liane inconnue, en cette heure, mystérieuse encore, l'attirait, et il allait entrer définitivement en elle.

Jacques réveilla sa maîtresse, et ils causèrent. Affectueuse, aimable, elle se prêtait à ses questions, alors qu'il les faisait banales. Il remarqua qu'elle observait une extrême réserve dès qu'il essayait de les rendre plus intimes, plus directement liées à son existence. Elle l'interrompait même par des baisers, par des murmures gentils, cherchant, sans trop dissimuler sa pensée, à l'éloigner du sujet de leur entretien.

Elle murmurait ce mot que toute femme prodigue à celui qui la possède, ce mot qui est peut-être un mensonge, mais qui est vrai quand même à la minute oii il est prononcé : « Je t'aime ! Je t'aime ! » Puis encore : « Jacques, je t'adore ! je t'adore! » Et elle ajoutait :

— Pourquoi vouloir de moi plus que mon amour, plus que mes baisers, que ma bouche et mon corps? Tu regretterais peut-être de savoir. Le silence est sur moi, il me protège, ne tente -pas de me le voler.

Ces phrases, le mystère qu'elles renfermaient et que, involontairement. Liane accentuait, éveillaient avec plus de violence en Jacques le désir de lui arracher l'aveu de sa vie. Il la devinait étrange, en dehors du monde. Il voulait qu'elleparlât.

Comme il l'avait reprise et laissée épuisée, frémissante, auprès de lui, elle eut un sanglot, et elle dit :

— Ah ! pourquoi m'aimer ainsi ? me prendre ainsi ? Oui, pourquoi ?

— Dis ton secret !

— Tu le veux? Tu le veux? Ce nest donc pas assez de tant pénétrer, partout, mon corps qu'il n'est plus à moi.

— Ajoute ton âme, Lianette ! Dis-moi ton secret !

Et les caresses se multipliaient, s'abattaient sur tout le corps affolé de la petite marquise blonde, comme des doigts poètes de musicien tzigane sur les cordes vibrantes de son violon. Les deux amants étaient le Baiser.

Il reprit doucement :

— Confesse-toi, Marie de Magdala.

— Je suis tienne, mon adoré.

— Sois-le davantage.

Elle râla, perdue :

— Pourquoi me prendre ainsi ?

Et dans un murmure à peine distinct :

— Je suis mauvaise : j'ai donné la mort.

Et elle-même sembla expirer de nouveau. Il eut alors comme un frisson, ce même frisson qui lui avait fait mal, dans la soirée, au bord de l'eau, à la lueur tremblotante de bougies recourbées en crosses d'évêques, ce frisson qui, au crépuscule, montait du fond de l'eau, de la Seine, faisant un grand trou conome une fosse de cimetière, entre les rives estompées par la brume. Après un silence :

— Quelle que tu sois, quel crime que soit le tien, quel mal ou quelle joie que tu aies donnés, lui dit-il, — en la possédant alors frénétiquement, en la ressaisissant dans une excitation nerveuse et maladive, en lui arrachant encore des cris de plaisir, et en mettant en démence, en elle, toutes les voluptés, — je t'aime, je t'aime, je veux t'aimer et je dois connaître ton secret! Parle : tu es à moi et je t'appartiens! Est-il possible, maintenant, — maintenant ! — que tu me caches encore quelque chose de toi?

Haletante, égarée, dans l'inconscience de l'heure et des choses, peut-être dans cette inconscience qui verse l'amour dans les cerveaux et dans les âmes. Liane obéit à l'amant, et, mot à mot. comme à coups de baisers, dan"" \n éden idéal de vertige et d'amour oii sur les fleurs malsaines, vénéneuses, la mort faisait des ombres, elle lui fit le récit de sa vie.

Liane était née d'une très ancienne et très aristocratique famille bretonne. Elle avait été élevée à Saint-Pol-de-Léon, la Aille dite : aux clochers à jour, et qui. bâtie sur une légère

MARQUISETTE. 63

surélévation de la plaine, à un kilomètre du port de Paimpol, entre les parcs de deux châteaux, carillonne d'ici, sur le tumulte incessant de la mer, de l'Océan, de tous côtés, sur la plaine aux coiffes blanches, et semble — aperçue de plusieurs lieues, — semble de loin, une immense et très fine cathédrale.

Marquisette avait grandi à Saint-Pol, dont, à certaines heures de songerie, de recul dans le passé, elle entendait toujours voltiger à travers sa mémoire, comme des fleurs sonores, h tintement, la musique, la prière des cloches, — à Saint- Pol-de-Léon, dont la contemplation un peu énervante, un peu maladive, pleine d'angoisses intimes, d'appels incertains, de désirs naissants de la grande mer grise, de la grande mer glauque, là-bas parfois si étrangement lumineuse, au coucher du soleil. Elle était bien fille de la vieille race celtique, rêveuse, fataliste, à la profondeur du sentiment, ayant besoin de l'au-delà, de l'immortalité.

Jusqu'à seize ans, Lianette était restée dans la sourde compréhension des choses, rêvant, tourmentée, à de certaines heures, par l'éveil de ses sens, chose inexplicable pour elle, pareille à l'enfant ignorant le péril et qu'emporte un cheval indompté. Mais elle avait beau être chaste, n'avoir que de vagues pensées, tout en elle annonçait la femme prédestinée à l'amour, à l'amour dans ce qu'il a de plus vicieux; elle offrait et attirait le désir par les formes que dessinaient son corsage et sa robe, par ses regards qui criaient la volupté, par ses lèvres sanguines, fleur qui force la main du passant à la cueillir.

Liane avait un frère. Capitaine dans un régiment de cavalerie, il venait parfois à la vieille maison qu'habitait la jeune fille avec ses parents, et il y passait les quelques congés qui lui étaient accordés. Promise à l'amour. Liane n'avait au cœur aucune fraternité pour ce grand militaire qui, d'ailleurs, l'avait toujours traitée en gamine, ne lui avait jamais montré aucune affection.

Un après-midi, Lianette, seule dans sa chambre, son père et sa mère étant en visites, rêvait à la fenêtre, les yeux fixés sur la mer qu'elle apercevait au loin. Elle était dans un de ces jours de trouble où elle désirait quelque chose sans savoir quoi. Le cuirassier entra, et il vint se placer près de sa sœur, il la regarda quelque temps sans mot dire et il se sentit troublé. C'était un grand gaillard, fort et sanguin, et qui.

au bout de deux jours, se trouvait presque malade, s'il n'avait pas fait l'amour. Les yeux de Lianette avaient, en des prunelles de petite satané vierge, l'éclat vif des yeux des femmes qui ont besoin du mâle, et ses lèvres s'agitaient et sa poitrine se soulevait.

Le cuirassier se mit près de sa sœur, et il la prit dans ses bras; il la caressa, l'embrassa, et le jeu irréfléchi des baisers et des caresses amusa la jeune fille. Le jeu devint passionné. Liane dit tout à coup :

— Pourquoi comme ça.'*

— C'est le jeu des femmes de Paris, mignonne sœurette. Sous les caresses et les baisers de son frère, elle se sentit

chatouillée voluptueusement par tout le corps, avec un grand désir d'abandon. Son visage était en feu et elle se pâmait. Cependant un dernier instinct l'avertit, et elle s'arracha des bras du capitaine, criant :

— Oh ! laisse-moi ! C'est un péché abominable ! un inceste ! Il éclata de rire, d'un de ces grossiers rires soldatesques,

empoigna sa sœur et, en un instant, il la jeta sur son lit. Elle haletait sous le poids du brutal, qui lui dit : « Sotte, il faut s'amuser dans la vie ! » Tout était devenu inconscient, inerte chez Liane. Tout en elle la jetait à subir l'homme, n'importe lequel, et elle n'opposa plus aucune résistance. Quand Liane eut le sentiment de la réalité, elle se mit à pleurer, et doucement reprocha à son frère l'action qu'il venait de commettre. Puis, dans une crise, elle sanglota longuement. Il la traita alors de niaise :

— Il n'y a pas de mal à ça. Tu es bien plus ma sœur, puisque tu me plais comme femme.

En dépit de son horreur pour un homme, une femme appartient le plus souvent à celui qui a su la posséder, surtout s'il l'a eue vierge. Malgré une répugnance qui la portait à gémir après sur ce qu'elle acceptait. Liane, durant le temps du séjour de son frère à la maison, continua à se donner à lui chaque fois qu'il le demanda, c'est-à-dire presque chaque jour. Mais elle pleurait sur l'inceste qu'ils commettaient ensemble et attendait le départ de son frère pour son régiment comme la délivrance d'un cauchemar qu'elle vivait depuis trop longtemps.

Le capitaine regagna sa garnison, le terme de son congé étant, (f enfin )>. expiré. Liane se croyait libre, et elle pensait

MARQUISETTE. 65

à se marier, voulant prendre par là une garantie pour l'avenir contre son frère; mais un malheur, irréparable celui-là, s'ajouta à ce qu'elle avait souffert : elle s'aperçut qu'elle était enceinte.

Liane, désespérée, avant que sa grossesse ne fût visible, quitta la maison paternelle, et elle vint se perdre dans Paris, où elle était sûre que personne ne la connaîtrait. Elle accoucha d'un garçon qui vécut peu de jours. Elle n'avait pas donné de nouvelles à ses parents.

Elle leur écrivit alors qu'elle était libre, et son père et sa mère, déjà âgés, qui vivaient seuls, la rappelèrent près d'eux, promettant de l'accueillir avec bienveillance. Ils ignorèrent toujours que c'était leur fils qui était le père du petit mort. Tout scandale avait donc été évité, et la correction familiale du nom avait été sauvegardée; le père et la mère de Liane, dans le sentiment particulier qui dirige la vieille aristocratie, se consolèrent presque de la mésaventure qui avait atteint leur orgueil nobiliaire.

Liane n'avait pas revu son frère, depuis sa fugue à Paris, et elle pensait bien qu'entre eux ce serait l'oubli. Bientôt, elle fut cruellement trompée. Le capitaine revint passer un congé chez ses parents, et il se représenta devant sa sœur, non pas en frère, mais en amant. Il la reprit avec la même brutalité, et elle céda, n'ayant pas la force de le repousser, de ne pas vouloir ce qu'il voulait. Pauvre petite colombe sensuelle, le faune mettait la main sur elle à son gré et la caressait.

Liane comprit que son frère avait dompté sa chair, et que toujours elle lui appartiendrait, tant qu'il voudrait; révoltée dans son âme, elle sentait nulle sa volonté, la faiblesse misérable de sa chair. Elle se soumit, en apparence, à toutes les exigences du soldat, mais elle chercha à éloigner d'elle l'abjection qui lui était imposée. Et souvent, la nuit, elle pleurait.

L'occasion que cherchait Liane s'offrit, imprévue, dramatique. Experte en nombre de sports, bonne écuyère, elle faisait des armes, pratiquait le tir avec adresse. Tout cela était une diversion à ses trop tristes pensées. Elle aimait, par conséquent, la chasse, et elle ne manquait aucune des battues que son père organisait dans ses propriétés, dans ses bois domaniaux.

Un après-midi, son père ayant réuni quelques invités, de

tous côtés tombaient lapins, perdreaux — et les coups de feu retentissaient un peu i)artout. Liane soudain se trouva en face de son frère.

— J'ai à te parler, dit-elle.

— Quoi?

— Je veux de toi une promesse.

— Laquelle?

— Tu vas me jurer que, dorénavant, je ne serai plus ta maîtresse, et cela sur cette petite croix que je porte sur mon corsage.

— Tu seras toujours à moi !

— Mais je veux me marier.

— Pour m'échapper?

— Oui.

— Je t'aurai quand même.

— Tu me fais souffrir ! Tu es un misérable ! Oui, un misérable ! . . .

— Mais non. Tu es ardente dans mes bras.

— Ce n'est pas moi, mais ma misérable chair.

— Qu'importe !

— Tu me poursuivras donc toujours ?

— Oui.

Alors que se passa-t-il en elle? Liane ne s'en souvenait plus. Elle se rappelait, comme le vague d'un rêve, une chose affreuse, malgré la légitimité du sentiment qui l'avait fait naître. Elle avait épaulé rapidement son fusil, dirigeant son arme vers la tête du capitaine, avait pressé la gâchette, et il était tombé, frappé à la tempe.

Liane, après le meurtre, poussant un grand cri, avait été emportée, comme malgré elle, dans une course folle. Quand la jeune fille avait recouvré la raison, elle avait aperçu son frère qu'on rapportait sur un brancard, sans vie.

La mort de leur fils affecta trop les parents de Liane. Ils traînèrent des jours tristes, et peu à peu, ils approchèrent de leur fin. Seul le père avait compris le drame qui avait eu lieu entre ses deux enfants, mais il se taisait. Certains crimes accomplis dans la famille renferment pour les membres de cette famille une sorte de point d'honneur qui leur commande à jamais le silence. Le père mourut le premier et la mère, six mois après, le suivit dans le caveau funéraire familial.

Liane, à vingt-cinq ans, restée orpheline, n'ayant que des

MARQUISETTE. 67

parents très éloignés, seule héritière dune belle fortune provinciale, avait alors abandonné la Bretagne, et elle était venue se fixer à Paris, tâchant d'oublier le passé. Mais ce passé, comme un fantôme qui hante les ruines, revenait en elle, malgré elle. C'est pourquoi Mirande la voyait triste dans les heures mêmes où tout chantait en elle, où tout dans son âme et dans ses sens était radieux.

Après ce récit, cette nuit dans un hôtel de Chatou, ce furent encore des baisers, des cris de plaisir morbide, et l'amant sentait que. cette fois, sa petite Marquisette s'abandonnait tout entière, quelle lui appartenait sans plus une seule réticence physique et morale, éperdument, par la volupté qui noyait ses yeux mouillés, mieux que par la confession qui pleurait encore dans ce Joli corps pâmé de pécheresse et de criminelle. Cette Marquisette si caressante, si délicate, dont il entendait le cœur battre près du sien, avait violé la loi suprême :

Tu ne tueras -point.

L'inceste et l'assassinat, mais de l'amour, mais des baisers à absoudre, dans une irradiation de soleil printanier. dans une pluie de roses d'avril, toute la terre scélérate, à illuminer Téther infini de clarté, à noyer l'univers illimité et coupable dans un tourbillon de corolles frissonnantes comme des lèvres, dans une palpitation de bouches qui s'aiment, errant pareilles à des fleurs, innombrables, dans tous les sens, parmi l'espace sans bornes où le mal serait anéanti, où Éros serait dieu, dominant tout. Des baisers encore, puis le sommeil profond dans les bras lun de l'autre; et quand ils s'éveillèrent, le soleil, déjà haut dans le ciel, à travers les rideaux de mousseline, faisait sur le parquet de la chambre, en rayons et ombres, des dentelles lumineuses.

Du temps passa. Maintenant Mirande connaissait Liane de Sergy. Était-il plus heureux, et son attachement pour la jeune femme s "était-il accru de la confidence qu'il avait reçue d'elle? Était-il moins heureux, et la passion, le désir que lui

avait inspiré sa maîtresse setaient-ils amoindris devant ses aveux ? En cette heure de sa vie, Jacques ne se prêtait pas h une telle analyse de sentiments ou de sensations. Il n'aurait su expliquer lui-même exactement le lien qui le retenait à Liane; si l'on considère même l'existence qu'il s'était créée, il est probable que, après comme avant la confession qu'il avait provoquée, rien en lui n'avait été particulièrement troublé. Il n'était cependant pas un insensible, un vulgaire sceptique qui ne voit rien au delà de l'indifférence dont il S2 pare. La révélation de son amie l'avait intéressé, et son récit l'avait même doucement ému ; il avait ajouté foi à sa narration, il l'avait plainte sincèrement, mais là s'était arrêtée sa sollicitude.

Tout au contraire de son amant, Liane, depuis qu'elle lui avait livré le secret de sa vie, s'était davantage rapprochée de l'homme, avait éprouvé comme le besoin de l'aimer mieux et, dans une exaltation passionnelle résultant de son abandon moral autant que de la satisfaction de ses sens, elle s'était profondément éprise de lui. Il l'avait possédée physiquement et intellectuellement : elle s'était faite sienne dans sa chair et dans son âme, dans son présent comme dans son passé; maintenant, elle voulait être à lui pour jamais, et lui ayant offert son existence d'hier, elle lui apportait ses jours à venir. Mais en échange, elle voulait son amant tout entier à elle, et pour toujours. Si elle n'y avait pas encore songé, elle rêvait vaguement à une consécration de son amour.

Jacques était ce qu'on appelle à Paris un « homme à femmes », mais sans la sottise de bellâtre qui s'attache généralement à cette dénomination. Il n'avait pas la beauté niaise et efféminée des don Juan du boulevard; il n'avait pas les grâces un peu compromettantes des beaux gars de salons; ce n'était pas un mondain insignifiant, qui met toute sa cervelle dans son nœud de cravate. Dans son assurance d'homme recherché, jalousé, il possédait une grâce infinie, indiscutable, et son visage, un peu ravagé par les veilles et par les baisers, lui assurait le bénéfice de ce charme. Il aimait de-ci. de-là, au gré des heures; mais il avait la coquetterie de ses amours, même les plus passagères, et il était de ceux qui réussissent à avoir les femmes très difficiles, qui mettent leur point d'honneur intime à gagner des batailles ingagnables. 11 prenait d'ordinaire les femmes comme une friandise

Page 1