MARQUISE TTE
exquise, sans chercher à examiner, aux rayons inquisiteurs de ses yeux, quand il le voulait, leurs cervelles sous les chevelures brunes ou blondes, sans s'inquiéter de l'avenir de ses bonnes fortunes. Point de lendemain.
Un jouisseur, disait-on. Peut-être. Il se distinguait des victorieux habituels par l'absence de toute méchanceté, de tout bas dessein, et dans la peine qu'il causait souvent à celles qui avaient cru en lui, et que son inconstance avait désabusées, il ne trouvait aucune joie, aucune satisfaction égoïste. Il marchait ainsi dans la vie, suivant le plan qu'il s'était tracé, mais sans préméditation d'offense ou de cruauté pour celles qu'il avait aimées, philosophe qui ne voulait point répudier sa philosophie, qui écartait de lui toute responsabilité morale dans les passions ou dans les larmes qu'il pouvait provoquer. Il s'attendrissait même aux ruptures avec sincérité, mais sur le moment et juste ce qu'il fallait, pour plus de plaisir, boire toute l'émotion. Dans cet état d'esprit, vite, Jacques, tout en regrettant peut-être de connaître le secret de Liane, tout en hésitant à s'éloigner de tant de grâces et de tant d'amour, se sentit comme fatigué, comme malheureux de la chérir; en lui la pensée d'une séparation s'éleva. Il ne se dissimula pas la dureté de cette séparation.
Il reconnaissait, certes, que sa liaison avec Liane avait eu un caractère d'intimité que n'avaient point eu les liaisons nombreuses qui jalonnaient sa vie. Il s'en voulait même d'avoir, par ses questions, par ses baisers fous et prometteurs, forgé entre lui et sa maîtresse une sorte de chaîne plus difficile à briser. Mais que pouvait-il à tout cela ? Allait-il remettre sa vie, c'est-à-dire son passé, son avenir, sa paix, le calme de son âme, entre les mains de cette femme et cesser d'être un homme libre?
Non. En dépit de l'ennui que lui causait l'obligation de tourmenter Liane, le parti de Mirande fut aussitôt pris. Il décida qu'il signifierait à la jeune femme, aimablement,
— affectueusement, — sa résolution. Mais comme il ne se sentait pas le courage de prononcer la rupture devant elle, comme il n'osait pas affronter sa douleur, et peut-être aussi la sienne propre, il arrangea un voyage de circonstance et
— en lâche, tout de même — lui écrivit.
Alors s'échangea entre les deux amants une correspondance qui augmenta leur tristesse, et qui, contrairement à
ce que Jacques avait prévu, devait les rapprocher davantage.
Paris, avril, mardi.
« Chère amie,
« Vois-tu, on ne fait pas toujours ce quon veut.
« Je pars en voyage.
« Il le faut.
« Je garde le meilleur souvenir de ces quelques jours et de ton charme exquis.
« Écris-moi que tu ne me boudes pas, que nous resterons bons amis. Tu me plais beaucoup, et je te chéris bien.
« Je serai très heureux, je t'assure, si tu veux bien toujours m'envoyer de tes nouvelles, et quand nous nous rencontrerons, l'hiver prochain, à Paris ou à Nice, ce sera une fête d'amitié, même d'amour, si ta gentillesse s'en mêle.
« Pourquoi finir là ce roman de quinze jours? Après un peu plus de deux semaines. J'en ai pris la résolution, et je suis tout attristé par les regrets.
<f Crois-moi, mon cœur.
« Jacques: »
Mardi soir.
a Vous m'aviez dit que vous m'aimiez ; vous avez été mon amant, et c'est du fond de mon âme que mes baisers montaient à votre cœur.
« J'avais mis dans ce roman plus que de la fantaisie, et pris pour de l'amour une aventure frivole, qui ne pouvait durer qu'un jour, qu'une nuit. Aujourd'hui le regret silencieux penche ma tête blonde et ternit l'azur de mes yeux.
« Si je me suis tompée, si vous pensez à moi, venez, ami, cueillir à ma paupière une larme discrète et fière et me rendre ce délire qui me faisait tout oublier.
« S'il est trop tard, alors que mon coeur se déchire. L'amour est mort. Il est sous terre. Qui peut ressusciter les morts ?
« Liane, marquise de Sergy (ta Marqtiisette). »
Elle avait signé bravement de son prénom gentil — que Jacques avait murmuré sur les lèvres de sa maîtresse printanière, ces deux semaines de baisers inoubliablement
MARQUISETTE. 71
fous — et de son nom familial, de son titre de marquise. Une petite couronne était imprimée dans le cachet de cire mav.ve qui fermait l'enveloppe. Elle voulait ainsi montrer qu'elle ne retenait rien d'elle, qu'elle n'avait pas abandonné, niorganatiquement, sa bouche et son corps, mais qu'elle sj livrait encore — même à cette heure toujours mélancolique où l'un des deux s'éloigne — dans une plénitude de confiance, d'amour quand même.
Paris, 5 avril.
« Ta lettre charmante m"a troublé. Qui peut ressusciter les morts? La foi. Je t'aimais. Depuis ta lettre, je t'aime da\'antage.
« Pourquoi cette inconséquence? C'est qu'il y a un homme double en moi, le sensitif et le raisonneur. Réfléchis aussi. Où nous mènerait une liaison? Nous quitter plus tard sera'*-' difficile, après un enracinement.
« Je le jure, aucune femme ne m'a ravi plus que toi, la premier jour que je t'ai vue, avec ta voix si douce, ta silhouette élégante et fine. Tu es supérieure, délicate, distinguée, adorable.
« Et je t'adore. Tu peux venir, en tout temps, me voir. Tu es sûre d'être la bienvenue, la bien chérie, la bien fêtée. Cependant, soyons amis, mon amour.
« Il suffit d'une idylle de sentiment véritable pour parfumer l'amitié de toute une vie. Je souffre de te faire de la peine. Pardonne. J'ai le malheur de te causer un chagrin.
« Jacques. »
7 avril.
« Devrais-je t'écrire, mon pauvre cher ami ? Tu es parfois bien singulier, et sans qu'on en sache le motif ! Il y a si peu de jours, dans ce parc délicieux des Buttes-Chaumont, encore engourdi, mais où on sentait le printemps, là-bas, parmi ces faubourgs du peuple où je n'étais jamais allée; puis, dans cette auberge de banlieue, où je t'ai dit pour être mieux à toi, puisque je n'ai pas su me garder toute pour toi, ce que j'aurais dû sans doute taire — sur ma poitrine, ton cœur battait à se briser; et, sur mes lèvres, je sens encore tes baisers. Et tu ne m'aimais pas ! Ce n'était que caprice ! Tu
72 LARRIVISTE.
parles d'amour pour prendre le cœur sans donner le tien, « Hélas! l'amour est un oiseau de passage; la joie est brève, et triste le réveil. Aujourd'hui, nos amours sont terminées. Nous les jetterons dans le passé, et nos baisers nous couvriront de leurs débris.
« Tu m'as fait pleurer et rire quand tu cherchais dans mes yeux et sur ma bouche, Vinjini. Tu me disais que mon visage est adorable, et tu ne m'aimais pas! Il te semblait drôle de passer le temps en badinant avec l'amour.
« Prends garde, chéri, de te prendre toi-même au piège et que ton chagrin ne me venge ! — Mais je t'aime ! »
8 avril.
« Cher ami,
« Je t'envoie, au hasard, cette rose, et, cachée bien au fond du feuillage, cette épître amoureuse. Je ne sais oîi, ni quand elles te arviendrant. Peut-être que la fleur, lasse d'un tel voyage, n'aura déjà plus rien de sa beauté d'un jour, mais je pourrais jurer que ma lettre n'aura rien perdu de son parfum d'amour.
« Je voudrais te voir.
« Lia NETTE. »
Mardi, minuit.
« Si ( ?) mon petit mot vient t'éveiller dans ton lit — notre lit ! prends, comme si j'étais près de toi, mon premier regardée mon premier baiser.
« LiANETTE. »
12 avril.
« A méditer, amie.
« Jacques. »
« ...A cet être qui prend votre vie et votre pensée, ne lui donner que des restes d'âme et de caresses, que des miettes tombées du festin mangé par un autre, c'est la pire des douleurs humaines, c'est, des hontes ardentes, la plus dévorante r vous êtes criminelle envers lui, que vous adorez. Pâle victime, vous tremblez sous ses caresses, parce qu'elles ne sont pas assez pressantes pour vous faire oublier que vous avez été
coupable autrefois. Envisagée des bras qui vous enlacent, de cette poitrine sur laquelle vous reposez une tête qui ne peut pas plus dormir que s'enivrer, votre vie écoulée avant de le connaître apparaît incessamment... »
(Barbey d'Aurevilly. — Ce qui jie meurt pas.)
16 avril, dimanche.,
« J'ai reçu, il y a trois jours, votre imprimé et n'en ai pas compris le sens. Vous êtes un méchant curieux qui vous plaisez à froisser l'amie qui s'est donnée à vous, tout entière et: confiante. Cherchez votre i/iéal dans un musée, vous trouverez sûrement une belle statue.
« LiANON. »
(Lettre qui accompagnait une aquarelle, — signée : Georges Decroix, — représentant M""* de Sergy en clownesse, petits souliers et maillot d'azur semés d'étoiles, justaucorps rouge à crevés, cheveux d'or fauve, et, à l'extrémité de la houppe, un papillon bleu; M™* de Sergy, marquisette, dansant au cirque Molier, sur une selle de panneau, au trot d'un magnifique cheval alezan normand) :
Je veux, au jour critique, dire un mot de regret et, par acte authentique, te léguer ce portrait, puis une mèche blonde, un long baiser de feu.
Qu'à ton cœur il réponde, ce rien qui parle un peu.
« LiAXE. »
29 cvril.
« Je suis un tantinet pressée. Mais j'ai besoin de te l'écrire, j'ai trouvé que tu sentais bien bon.
« LiAXE. »
Paris, i" mai.
« Pas de nouvelles. Pas de courrier hier ni aujourd'hui. « Que faites-vous, monsieur? Y a-t-il quelqu'un dans
votre chemin qui vous captive assez pour me faire oublier? Êtes-vous retombé dans vos bizarreries et inégalités de caractère? Pour moi, je ne peux pas en avoir de semblables. Enfin, je suis fâchée, mais toute prête, mon ami, mon amant, à faire ce que vous voudrez.
« Votre petite mT:ss Crampon. »
Paris, 2 mai.
« Adieu, avec un profond soupir de cœur, Marie de Magdala, à qui j'ai donné l'amour, après la confession. « A plus tard, amie.
« Jacques. »
4 mai.
« A plus tard, amie. » Rien de plus triste. Je savais bien que vous n'étiez dans ma vie qu'un feu follet. Vous me donnez de mauvaises raisons enveloppées dans des compliments ou des regrets, comme vous m'avez donné quinze jours perdus. Votre amie a un tout petit estomac; elle ne peut ni avaler ni digérer tout ce qu'on lui offre; Une fois pour toutes^ le passé est bien fini; je n'entendrai plus parler de vous. Vous m'avez envoyée, une fois encore, aux calendes grecques. Laissons ce cruel badinage, et gardez pour d'autres fleurs vos caressantes paroles. Votre nature passionnée aime toutes les nuances de roses. Quant à moi, l'amoureuse désillusionnée, qui déteste le partage, je vous écris le sentiment qui doit survivre aux folies de m^on cœur. J'ai les nerfs horriblement malades.
« Mais tout est fini.
« Liane. »
(Lettre portée par M™^ de Sergy, chez M. de M^rande, absent. Sur l'enveloppe, au crayon, trois fois : Revoir.)
J/™^ de Sergy, rue Murillo.
« Obligé de partir en Provence. Adieu nécessaire, irrémissible, ému.
« Jacques. »
(Dépêche.)
MARQUISETTE. 75
Paris, 7 mai.
« Vous êtes bien coupable; vous faites, en me quittant, comme les poltrons qui prennent leurs jambes à leur cou et se sauvent sans se retourner. J'ai bien compris, n'est-ce pas? A quoi bon les tristesses du départ et de l'adieu? Votre lettre est venue me souhaiter bon voyage; je l'ai là, sur le cœur. Est-ce pour me punir de ma joie de l'autre jour? Vous m'envoyez ce mot en courant; je vous plains de courir toujours ainsi, quand il y a, près de vous, de V ombre et du bonheur.
« Je vous vois de nouveau dans les aventures, comme feu Figaro. Vous êtes décidément un être si décousu que je vous excuse et vous pardonne, cher Juif Errant qui marchez, avec cinq sous dans votre poche, sans pouvoir vous arrêter jamais.
« Vous avez des choses tristes à m'écrire, parce que vous n'avez pas le courage de me les dire. D'ailleurs, j'avais des pressentiments. Les voilà qui se justifient. Vous me rendez la clef de mes chers songes heureux. Je vous aimais pourtant bien, et je ne puis m'empêcher de « te » le dire encore.
« Il me semble que c'est mon dernier baiser. Tu as hésité, retardé, consulté. Plus de doute. Eh bien! je serai brave. Et, quand le temps depreuves sera passé, les amoureux se retrouveront des amis. Mais quand?
« En attendant, il faut te dire adieu en t'adorant. Adieu donc. Je t'adore, je te le jure, et je veux t'étreindre, dans ma lettre, une suprême fois, de toutes mes forces, comme Vautre jour, te ra-ppell es-tu?
« Non, ce serait faire revivre un souvenir que je ne veux pas voir. J'oublie aussi. Je mettrai sur de la cire noire : Espérer. Tiens, vois-tu, j'aime mieux fermer tout de suite ma lettre et mes yeux et, autant que possible, mon pauvre cœur.
« Liane. »
Paris, 8 mai.
« Je n'ai pas oublié vos tendresses, le magnétisme irrésistible. Après m'avoir deux fois abandonnée, vous sonnez contre moi les trompettes du jugement dernier.
« Tenez, je voudrais tremper ma plume dans le sang de
mon cœur et vous écrire, triste ou gai, ce qui monte à ce cœur tout plein de souvenir.
« Le souvenir, c'est la caresse de l'amour éloigné. Eh bien ! je ne m'en cache pas, j'ai pleuré, je pleure les baisers envolés, je pleure votre cœur, que je ne trouve plus pour reposer le mien.
« Maintenant, j'ai résolu de ne plus vous écrire, de ne plus penser à vous. Il paraît que c'est fort difficile, car il vous aimait beaucoup, ce pauvre cœur, et je crois qu'il ne désirerait rien plus en ce monde.
« Voici une mèche blonde, il faut la mettre, avec le portrait, sous un crêpe noir.
« Si vous avez même à écrire, votre lettre sera comme le soleil qui sourit dans la pluie. Xe m'en privez pas.
« Pauvre petite amie. »
raris, 12 mai.
« Encore moi ! Je ne reçois rien de vous. Est-il possible que vous ayez oublié si tôt et mes caresses et mes tendresses.
« Ah ! Jacques, je n'ai donc rien été dans votre vie ! Je ressemble donc, pour vous à toutes les autres femmes? Rien ne me distingue-t-il de toutes celles que vous avez eues?
« Voilà que mes tristesses d'autrefois me reprennent. Il me semblait que j'étais dans un port de salut, et tout me prouve maintenant que je me trouve encore sur une triste mer.
« Tout de même votre tienne.
« LiANETTE. »
Dans cet échange de phrases, toutes murmurantes d'adieux, mais qui entretenait chez eux de la passion mêlée de mélancolie. Liane de Sergy, au lieu de se résigner à l'abandon, à la solitude, à de nouvelles aventures même, s'était reprise d'un violent attachement pour Jacques de Mirande. Elle lui écrivit, une dernière fois, une lettre trempée de larmes et de tendresses :
« ...Pourquoi nous séparer? disait Liane. Ah! je sais bien que je ne devrais plus te solliciter. Mais mon pauvre cœur qui souffre va vers toi. Il a besoin de toi. N'est-ce donc
MARQUISETTE. ^^
rien de trouver une femme qui vous aime, qui est pleine de tendresse?
« Peut-être ne sentons-nous pas comme les hommes; mais à l'idée de nous savoir aimées, tout en nous tressaille, tout nous entraîne aux suprêmes folies. Sont-ce bien des folies, d'ailleurs? N'est-ce pas une divine prescience qu'on doit vivre d'un amour suprême ? O méchant ami, vous oubliez votre aimée, celle qui s'est prise à votre âme dès les premiers jours, celle qui est toute secouée de tressaillements aux souvenirs de vos câlinettes passionnées 1 Pourquoi ! mon bienaimé, mon âme, pourquoi, cher Jacques, ne revenez-vous pas? N'avez-vous donc pas assez de l'absence? Comment faitesvous pour pouvoir vivre loin de moi ? Moi je meurs, je me consume, et, pensant toujours à vous, au souvenir de nos heures heureuses, je m'attendris d'abord, puis j'expire de douleur.
« Je fais appel à la souvenance de nos voluptés et de nos chères ivresses dans les bras l'un de l'autre. Ne revoulezvous plus de ce corps que vous trouviez gentil, de ces caresses et de ces baisers que vous nommiez endormeurs des souvenirs du monde, de ces joies que vous goûtiez entre mes bras? En songeant, ami si cher, que j'ai reposé sur votre poitrine, que vos lèvres ont apaisé mes peines, que vous m'avez montré un paradis où tout est oubli, bonheur à deux, je me pâme dans des spasmes qui font mal, car ils me rappellent que vous n'êtes plus là. Ah ! Jacques, je me meurs sans toi !
« O mon adoré, ne soyez pas cruel pour la pauvre marquisette... »
Il semblait à M™" de Sergy que toute sa vie depuis sa séparation d'avec Jacques ne fût qu'un mauvais rêve; il lui semblait qu'elle avait toujours connu le jeune homme et qu'il était nécessaire à sa vie; elle le voulait, elle l'appelait de toute son âme, et sa chair criait vers lui, et, dût-elle accomplir une folie, elle irait le chercher, le ressaisir là où il s'était enfui pour essayer de l'oublier. Elle était tourmentée par des hallucinations. Lorsque chez elle une porte s'ouvrait, elle levait la tête, dans un mouvement nerveux, comme si elle était assurée de voir aussitôt devant elle celui qu'elle aimait;
déçue, elle tombait dans des crises de larmes qui la jetaient sur son lit, très malade, très nerveuse, criant parfois.
Quand, dans la rue, des silhouettes d'hommes lui rappelaient la silhouette de Mirande, démente, éperdue, égarée, étouffant sous les battements violents de son cœur, elle se lançait à la suite de ces hommes, certaine presque de reconnaître en eux le fugitif ; déçue encore, toujours déçue, elle revenait alors chez elle désespérée, prête à tous les effondrements. Pauvre enfant blessée, elle mourait d'elle-même et de celui qui l'avait meurtrie.
De son côté, Jacques de Mirande avait éprouvé bien des émotions diverses à la lecture des lettres de Liane; toutes lui rappelaient la divine Marquisette avec laquelle il n'avait eu que des joies, toutes lui montraient une femme à regretter. Il répondit ainsi à la dernière lettre de sa maîtresse :
« Ma chère Lianette, le croiras-tu de moi, si mauvais pour ton amour? Je pleure aussi. C'est inconséquence. Qui sait? Le bonheur passe-t-il sur mon chemin sans que je le voie? Crois-moi, cher cœur, je t'aime de toute mon âme! Tu survis à tous les désirs, à tous les caprices. Tu es ce que je rêve. Pourquoi donc? Pourquoi? Je n'aime que toi, je n'ai jamais aimé que toi, et, si jamais j'en aime une autre, ce sera encore toi. Petit idéal délégance et de tendresse, aventureuse étoile blonde, qui aurait dû attendre pour parcourir le ciel afin de guider ma vie amoureuse de toi, je regrette tes premiers rayons.
« Cher amour, fins et longs cheveux d'or clair, je vous adore ! Vous êtes tout ce qui m'a ému au monde ! . . . Je suis obligé de m'interrompre... Mes yeux sont obscurcis de larmes. (Et c'était vrai, il n'y voyait plus pour continuer sa lettre.) Je pleure les joies qui ont passé avant moi, l'affection de ma vie évanouie; je pleure ce que j'aurais voulu, ce que je paierais de cinq ans d'existence.
« J'ai bien pensé à toi.
« Quels seront nos destins? Mais tu devais être à moi, et s'il est un Dieu bon et tendre — car parfois on voudrait croire — il aurait dû réunir nos deux âmes durant l'éternité. Elles nen font qu'une. X'envie personne, chérie; tu as le meilleur de moi.
« Être bizarre je lutte contre moi-même. J'embrasse la mèche de cheveux que tu m'as envoyée; dans ce baiser, je
mets tout ce que je ne donne jamais, tout ce que j'ai d'amour et de chimère...
« Jacques. »
Après cette lettre, Jacques songea un moment à revenir près de Liane sans lui annoncer son retour, dans une surprise amoureuse, et à reparaître soudain devant elle, à l'étreindre, à la saouler de caresses, et à se repaître lui-même de sa gentillesse blonde, des attraits de son corps, mais une grande lassistude morale, produite par un pessimisme de désoeuvré et d'incroyant — par des regards d'observateur, mais d'une observation superficielle, jetée sur la société, — l'empêcha de donner suite à son projet. Il examina la situation et il murmura : « A quoi bon.^ » En effet, à quoi bon recommencer la trame d'une vie délaissée?
A quoi bon donner une âme, indestructible peut-être, aux éphémères joies, aux délices d'un jour? Ces délices, ces joies, n'étaient-elles pas éternelles? Les consacrer par un serment, ne serait-ce pas les amoindrir, les détruire même, les condamner à une déchéance prochaine et décevante? Non, il ne retournerait pas auprès de Liane. Les choses étaient bien ainsi qu'il les avait voulues et faites.
Jacques se trouvait à l'une de ces heures où l'homme sent nettement le gouffre sous ses pas, la stérilité de la vie, l'inanité de tout effort, l'insignifiance de toute passion ou de toute douleur, et il s'abandonna, faible, comme un navire désemparé, au néant, à la sensation du vide intellectuel et physique. Il vivait et n'avait point conscience de la vie; il allait, mangeait, buvait, il avait eu même, — pour réagir contre ce vertige, — une distraction d'amour avec une ancienne amie retrouvée à Marseille, où elle jouait au théâtre des Variétés, avec une autre que celle à qui était toute sa pensée. Mais le lendemain, ce fut un dégoût de tout qui l'envahit. Dans une évocation rapide, son existence repassa devant lui. Il eut un rire railleur, et monta en lui le flux d'une nausée profonde en songeant de quoi sont faits les jours d'un homme. Les femmes jadis aimées, il les revit, mais dans une longue théorie de gueuses de joie qui apportent la souffrance. Les contemporains, ceux qui se disaient ses amis, il se plut à les faire défiler devant lui, et il ne les considéra que comme un
8o l'arriviste.
ramassis d'envieux et de dupeurs. La civilisation actuelle, cette modernité même qu'il vantait naguère, lui apparaissait ainsi qu'une convention sociale odieuse.
Lui-même, dans le chaos de sa pensée, ne se reconnaissait plus très bien. Était-il un honnête ou un malhonnête homme? Avait-il été heureux ou malheureux? Il ne savait plus guère qu'une chose, c'est qu'on l'avait envié à cause des femmes élégantes et jolies toujours qu'il traînait dans son ombre, à cause de l'indépendance que lui assurait sa petite fortune, à cause du luxe artistique de sa garçonnière. On l'avait envié et on l'avait calomnié.
Ne se rappelait-il pas, en effet, que des voix chuchotaient mystérieusement autour de lui, à cause du train qu'il menait; que ceux-là qui, le matin lui avaient arraché une aumône, quelques louis, se demandaient, le soir, quelles pouvaient être ses ressources et n'étaient pas éloignés de leur prêter une provenance interlope. L'hypocrisie, la fraude, l'impudence étaient les reines du monde, et le monde était fait de crimes sournois, d'un pullulement de ruses, de hontes et de vilenies.
A ce moment de sa vie, la désespérance de Jacques fut d'une telle violence qu'elle ne pouvait durer. Où était-il alors ? Dans quel pays ? Peu importe. Ailleurs, loin de Marquisette, son tourment était tel, sa pensée était si bien et si près de celle qu'il avait fuie, qu'il savait à peine, — s'y promenant avec des yeux qui regardaient son rêve autre part, — la petite ville de soleil et de fleurs où il souffrait. Il tomba bientôt dans une sorte de prostration, réaction salutaire de ses tourments; et quand il eut écarté de lui son cauchemar, il se retrouva comme dans la quiétude, la douceur d'une convalescence, tout vibrant sous l'action d'une sève nouvelle, d'une jeunesse renaissante.
Après la crise, la première pensée de Jacques fut pour Liane, et il se reprocha amèrement de l'avoir fuie. L'amour alors entra avec une force toute printanière en lui; il sentit le besoin de la revoir et de la ravoir, et, dans un désir irrésistible comme un stupre trouble, il revint à Paris.
C'était au matin. Dans le lit Pompadour de sa chambre à coucher. Liane, les yeux rougis après une nuit mauvaise, d'un doigt égaré, songeait à l'absent. Elle poussait des soupirs. Elle se leva, et, nue, sous la baptiste, elle s'écria : (' Je n'y puis plus tenir. Je vais aller le chercher ! » Sur
marquisp:tte. 8i
sa lèvre, un petit sourire Jouloureux, mais toujours gentil, essayait en vain de se moquer d'elle-même.
Juste à cette minute, ■ — doucement, — la porte s'ouvrit, et Jacques entra. Au sortir de la gare de Lyon, il était accouru chez elle. Quand Liane aperçut son amant, l'émotion fut trop forte : elle tomba, toute blanche et toute rose, sur la peau d'ours noir et s'évanouit. Elle revint, quelques instants après, au sentiment de la réalité. Elle était recouchée dans son lit, lui près d'elle, et il couvrait de baisers son corps fripon.
« — Jacques ! — Liane ! — Je suis heureuse ! — Je t'aime !
— Je mourais sans toi ! — Oh ! le corps patricien ! — Il te plaît donc toujours? fit-elle, les yeux pleins d'orgueil féminin.
— Tu vois bien! Tu me pardonnes ma lâcheté? J'ai eu peut de toi, peur de t'aimer trop... Tu me pardonnes? — Puisque te voilà!... Mais je savais bien que tu ne pourrais te passer de moi. Oui, pas plus que moi de toi. »
Propos elliptiques, parmi les draps ranimés. Sa joie était au comble, et son orgueil de femme satisfait. Oui, il l'aimait encore, il l'aimait mieux. Toutes ses actions le prouvaient. Ses mains avides ou ses lèvres goulues, tour à tour, caressaient les seins mignons et fermes de sa maîtresse; ses yeux ravis fixaient l'Or, pareil à du soleil, ses cuisses blanches et rondes, restées d'une jeunesse vierge. Elle le sut encore mieux quand il la posséda tout entière et qu'elle se pâma dans les ivresses de l'amour, dans toutes ses ivresses :
— A moi, -pour toujours'? demanda-t-elle, quand elle s'éveilla du plaisir.
— A toi, pour toujours !
Ce fut, dans le lit, une causerie charmante, entrecoupée de baisers, de cares.ses, de soupirs, de larmes heureuses. Ils se fondaient l'un dans l'autre.
Alors commença entre Jacques et Liane une intimité de chaque jour, presque de chaque heure. Leur amour qu'ils ne cherchaient plus à cacher, à modérer, prit le caractère d'une liaison immuable. Ils s'adoraient davantage, s'aimaient de plus en plus.
Mirande était pleinement heureux, et il riait de ses hésitations d'hier. — Puis, ce fut l'été, le départ ensemble. Ce fut l'été, le temps où il fait bon s'échapper des villes, respirer l'air pur de la montagne, le parfum de la forêt, baguenauder
en barque au fil de l'eau, écouter la complainte monotone de la mer.
Un soir, pour dîner, dans son hôtel de la rue Murillo, Liane eut le caprice de s'habiller, — pour dîner, « et pour ce que vous voudrez! » dit-elle à son amant, avec une mine résignée toute drôlette, un sourire joli comme sa toilette claire et mutine. — en petite marquise Pompadour.
La taille guêpée, et sur sa robe d'autrefois les paniers bouffants dune moire bleuâtre, fleurie de minuscules bouquets, son cœur battant, sous le corsage suranné, la jeune prétantaine, les cheveux poudrés, la bouche aux marivaudages — mais ses yeux très épris disaient plus — elle susurra, ce soir, la tête blottie sur l'épaule du jeune homme :
— Aimer trop, c'est aimer assez, dis ?
Et, la nuit, après des baisers, encore des baisers, ils avaient décidé de partir, de fuir Paris, de s'isoler dans leur joie de s'aimer. Ils ne choisirent pas, certes, la Normandie, Trouville, Cabourg, Étretat, Dieppe, les plages célèbres : mais ils élurent la Bretagne, la terre où Marquisette était née. Et partout, ils peuplèrent leurs paysages de leurs baisers inassouvis.
Uahord, des le fremier matin, en chemin de fer :
Le train direct, parti de Paris, la veille, à neuf heures, pour Granville, file à toute vitesse. Seuls, dans leur coupé, iNIarquisette, sa tête mignonne aux cheveux blonds, reposée et souriante sur l'oreiller blanc loué au départ. Marquisette dort encore, allongée sous la couverture à grands carreaux mauves, d'où ses pieds en des babouches émergent, pareils dans la pénombre, à deux orchidées; lui, assis en face d'Elle, les paupières un peu fripées de la nuit, l'admire — et l'aime des yeux pleins de désir matinal — en attendant qu'elle se réveille.
Au plafond, dans son globe, la lampe brille encore derrière le voile bleu qui l'ennuage, ainsi qu'une lune falote. Doucement, il baisse la vitre d'une des portières. L'air du jour nouveau entre délicieux comme une caresse, et d'une fraîcheur particulière : on sent que la mer, encore invisible, est proche pourtant, qu'elle est là-bas, au bout de cette plaine et des coteaux estompés dans le brouillard.
Le soleil, dans la brume, derrière ces arbres, au fond de
MARQUISETTE
— Aimer trop, c'est aimer assez, dis ?
MARQUISETTE. 83
l'horizon, dans le ciel pâle, apparaît rouge et rond, — rond et rouge comme un œil de locomotive interstellaire. Le train va, dévore l'espace, et c'est le soleil qui a l'air de filer à toute vitesse, sorte de prunelle monstrueuse qui vagabonde n-ystérieusement dans la brume du matin.
Une buée blanche sort, plus dense, des creux du paysage. A l'extrémité d'un pré, un massif d'arbres d'un vert sombre. Puis, assez vite, le soleil monte, et, à mesure qu'il s'élève, se débarbouillant^ de ses brumes, il laisse son aspect de lanterne au fond d'un galop fantastique de nuées frêles. Bientôt il semble un diamant énorme et resplendissant.
Le soleil s'éveille, la terre s'éveille. Le brouillard se déchire, se dissipe, bientôt évanoui comme par enchantement. Un vol d'oiseau passe et chante. Des toits de fermes surgissent çà et là, couverts d'ardoises bleutées. Dans les prairies, des vaches se dressent et se mettent à manger. Le soleil, maintenant, crible l'espace de rayons; il allonge des ombres de pommiers sur les champs humides de rosée.
Les amoureux sont seuls dans le compartiment capitonné comme un boudoir. Jacques contemple son amie, la petite marquise bretonne, si parisianisée, sa jolie tête aux cheveux blonds reposée et souriante sur l'oreiller blanc, le corps fin et souple allongé dans un plaid à grands carreaux mauves d'où les deux petits pieds avec leurs babouches émergent dans la lumière, pareils encore à deux fleurs de' soie et de velours. Une alouette éperdue ascende dans le ciel comme une fusée grise et sonore.
Et tout à coup, — dans le train qui roulait furieusement, — Jacques songea que seulement des regards d'oiselets pourraient voir le baiser de réveil des amants, ou bien des regards d insectes matinaux, déjà vagabonds à travers le doux paysage, entrevu par le cadre de la portière, et que rayaient de temps en temps les fils du télégraphe.
Un autre baiser, resté grisant dans les souvenirs de l'été, grisant comme un flacon de parfum qu'on aime à respirer longtemps. — ce fut. un soir, au coucher du soleil, à Saint- Jacut-de-la-Mer, un village sur qui tournaient les ailes d'un gai moulin à vent et dont les maisons de pêcheurs ou de paysans hérissent l'une des petites pointes voisines du cap Fréhel, au phare puisant qui, du crépuscule à l'aube, avec
ses feux tournants, égratigne, balaie à plusieurs lieues de sa mobile et lente gerbe de lumière tout Thorizon, les plages pelées aux bouquets de grands chênes, les hautes falaises sauvages, l'océan tragique. Et voici « l'instantané » gravé, pour éternellement, sur une des petites plaques cérébrales des circonvolutions de leur mémoire à tous deux :
Au bout de la grève, à mer basse, sur les flots finissants, expirants, de gros nuages noirs accroupis, aux gros dos bizarres, recourbés, se vautrent sur la crête des vagues comme des monstres de ténèbres, dans la nuit qui commence. Audessus de ce grouillement obscur affalé sur la mer, une éclaircie où transparaît de l'azur; et, dans cette éclaircie lumineuse, une large barre blanche que limitent en haut d'autres nuées sombres, mais moins, et rougies par le soleil, rosées plutôt étrangement par ses dernières flammes qu'éteint, — avec des ombres subites, — un crépuscule rapide où l'orage menace et gronde.
Dans de légères trouées éparses, à droite, à gauche, des teintes vert d'eau. Et, en face — sur la pointe de terre qui se déchiquette dans l'Océan, sur les dunes, sur le gramen jauni, brûlé, des falaises, sur les moulins à vent, leurs ailes au repos et leurs chapeaux pointus, sur les ruines du château du Guildo et son vallon de verdures — un ciel gris rosâtre, gardant, comme par des échos de lumière, un peu de l'embrasement mouillé qui se meurt sur la mer, derrière le rideau des nuées supérieures — un ciel atténué, d'une pourpre dolente où agoniserait le reflet d'un lointain et form.idable incendie, strié souvent par une averse torrentielle.
Car la pluie tombe à présent, bruyante, nombreuse, en multitude d'aiguilles ; elle fait un crépitement,
un frissonnement d'eau sur le sable.
Par moments une accalmie. Alors, les amoureux voyaient, dans la nuit envahissante et partout répandue, des îlots de clarté de loin en loin, d'où surgissaient, comme des animaux de légende et de nuit, des rochers effrayants, ou bien d'énormes cailloux comme d'extraordinaires crapauds. Puis le nuage noir courait, se gonfifait encore, tel qu'une bête irritée, l'orage recommençait plus fort, plus dru, tandis que la mer — ne faisant plus entendre sa clameur, silencieuse, retirée très loin, dans l'ombre, disparue dans le reflux, dans l'obscur immense, — semblait avoir fui avec le soleil.
Était-ce une surexcitation de l'électricité, à l'ozone énervant et lourd, qui, pendant deux heures avant qu'éclatât l'orage, avait saturé l'air? Tandis que la pluie glissait en larmes sur les vitres, le clocher du village sonnait là-bas, dans la nuit tôt venue. Marquisette entendit-elle, parmi les ténèbres des années, le carillon de jadis des églises de Saint- Pol-de-Léon, la ville aux clochers à jour, la ville de sa petite enfance, de sa jeunesse blanche? Voulait-elle chasseï le désespoir qui, parfois, s'abattait sur elle, au tomber de la nuit, comme un vampire mystérieux ? Non. Le soir ne revenait pas, tel que le soir ancien.
Mais un autre sortilège agissait. Et ce fut là encore, pendant des heures, jusqu'au moment oii ils s'endormirent dans les bras l'un de l'autre, vaincus enfin, une bataille d'amour, une bataille fiévreuse, à pleines lèvres, où la petite marquise, irradiant sans voiles sa joliesse bloîide et chaude, — comme un jockey le cheval qu'il enfièvre vers le but — ■ le domina pour terminer; et Jacques, quand il se rappelait ce village de la mer, revoyait tout de suite les gentils seins turgides d'infante, la longue bataille impudique et triomphante; et, tandis que la pluie coulait en larmes sur les vitres, que, par intervalles le tonnerre grondait, — sur le lit, dans la chambre d'hôtel, sur la bataille recommencée, la chevelure blonde de la petite marquise, cette gerbe d'or éparse, comme remuée à tous les frissons d'un corps délicat en démence, flottant ainsi qu'un drapeau victorieux sur l'amant terrassé, qui cria grâce.
Dormez, les amoureux.
Un autre baiser, encore inoubliable, à Beg-Meil, presque à la pointe du Finistère, en face de Concarneau. La gentille auberge, rendez-vous de chasse des châteaux voisins, tapie, presque cachée sous les feuillages profonds des chênes séculaires, la tranquille et avenante auberge 011 l'on boit de si bon cidre mousseux, un cidre grisant qui a toute la force et tout le parfum de la pomme, s'ensommeille peu à peu.
D'une fenêtre qui domine la mer. Liane et Jacques regardent, en se tenant par la taille, le paysage nocturne. Ils se tiennent l'un contre l'autre comme les amants de tous les temps; leurs corps se désirent, leurs mains se cherchent; le sang de l'un et de l'autre, battant avec un même rythme,
espère, attend, retarde, d'une commune volonté gourmande, l'heure exquise. Ils regardent le décor assombri de la baie, sous le ciel très bleu, d'un bleu intense, où scintillent déjà quelques étoiles, où la lune, là-bas, monte en croissant blond.
Le crépuscule finit. Au bout de la route, qui vient de Fouesnant, le pays des belles filles, et qui croise, devant l'hôtel, le chemin des douaniers dont les sinuosités courent, grimpent, dégringolent, à droite et à gauche, à travers les ajoncs de la lande, s'étend — dans la ténèbre, qui commence, de la nuit d'été — la petite plage de sable, où un bateau est à demi renversé sur le côté comme une baleine échouée. La mer basse est couverte, jusqu'à l'infini — la baie en est pleine — d'une flotte d'autres bateaux de pêche mis en cabane du côté de la terre avec la flèche de l'avant couchée en arrière et la voile en travers, angulaire comme un toit, contre le vent du large. Pas un bruit dans l'espace; pas un mouvement de l'eau. La mer semble défunte. Elle arrive exténuée, dans les herbes, dans les algues, sans une pulsation, et y effiloche invisiblement ses franges.
De grands rochers, à gauche — une masse d'ombre, d'où> arrive une odeur de varech — des rochers noirs, aux formes bizarres. Plus avant dans la baie, d'autres rochers noirs dressent des silhouettes fantastiques entre lesquelles dort un coin d'Océan, avec des luisances rouges, un coin d'Océan éclairé encore — quelques minutes de plus, comme par un souvenir de soleil — par les derniers reflets on ne sait où de l'astre enfoncé sous l'horizon. Et, à droite, sur la mer bleue, pareille à du saphir un peu assombri, de larges chênes se découpent gigantesques, tandis que, plus près, le long de la grève, des arbres étêtés semblent des gnomes contemplatifs et mélancoliques.
Les bateaux sont endormis, • — eux, dans la journée si fringants, si prestes, si jolis, si vivants, si légers avec leurs voiles comme des ailes ; — ils les ont repliées et ils sont sur la surface immobile de l'eau ainsi que des mouettes lasses. Ils attendent l'aube pour aller pêcher la sardine; et ce millier de voiles — quasi pareilles à des tentes — évoque encore une armée au repos, la nuit qui précède la bataille. D-.ix petites clartés, ce sont les deux phares de Concarneau; pas d'autre vie terrestre que ces feux.
MARQUISETTE. S;
Un chemin de lumière — sur le sable qu'a laissé humide le retrait de la vague et sur l'étal merveilleusement uni de la baie — paraît continuer la route qui vient de Fouesnant, le pays légendaire des plus belles filles d'Armor et s'en aller jusqtc'à la lune. Serait-ce leur patronne — à celles qui dansèrent aujourd'hui le « jabadao » au son de la bombarde et du biniou, Notre-Dame-la-Lune ?
Liane et Jacques, heureux d'être seuls, si loin de Paris, seuls, si seuls dans un département reculé, le Finistère, si seuls dans la nuit, ati bout de la terre, plaisantent à la fenêtre. Mais ils sont impressionnés tout de même. C'est étrange, ce calme inouï de la mer qui semble défunte. Le silence est profond, et sous ce sommeil de bateaux, pas le frisson d'une vague; Marquisette, à la fenêtre de l'auberge, émit le désir — « ridicule », dit-elle — d'aller s'assurer que c'était bien de l'eau, ce saphir infini et féerique, telle était l'immobilité du grave et splendide paysage endormi. Les petits bateaux, ainsi qu'un peuple monstrueux de grands oiseaux de mer, — leur campement occupait toute la baie — avaient fermé leurs paupières et dormaient.
Pas un bruit, pas un souffle. Pas un mouvement, sauf là- bas, — au bout de ce chemin de pâle lumière sur la plage et sur la mer — l'ascension lente du croissant d'or de la lune. Pas d'autre vie que celle du ciel merveilleux où scintillait la multitude des étoiles. Il semblait y en avoir des myriades, et des étoiles nouvelles, de-ci, de-là, dans l'immensité apparaissaient. Comment arrivaient-elles? Liane et Jacques s'amusaient maintenant à pouvoir saisir l'instant précis où elles émergeaient de l'éther sombre, oi^i elles s'éclairaient, brillaient, scintillaient.
Leur multitude, en cette splendide nuit d'été, paraissait s'augmenter à chaque minute; elles semblaient des yeux d'or, d'or vert, d'or jaune, d'or rouge. Jacques et Liane se tenaient toujours l'un contre l'autre, mais plus blottis et plus épris encore; leurs corps se désiraient, leurs mains nuptiales se cherchaient et s'égaraient ; le sang de l'un et de l'autre battait avec un rythme plus précipité, appelait le baiser.
Et ce fut, quelques minutes, Marquisette appuyée à la fenêtre, le baiser suprême et silencieux. Mais, tout à coup. Liane retourna vers son amant sa tête aux cheveux fous si blonds, et, montrant les étoiles, puis, d'un geste de sa petite
main cachant son visage tout rose d'une pudeur amusante, elle soupira :
— Fermons!... « Elles » nous voient.
En chemin de fer, au matin de leur quasi-voyage de noces, — puis, ce soir d'orage, au bord de la mer, — encore la nuit où les bateaux sommeillaient dans la baie, où, un peu plus tard, la croisée fut close pour empêcher les regards indiscrets des étoiles, ces heures restaient, entre d'autres, plus inoubliables, parmi les heures grisantes. Et, quand Liane et Jacques rentrèrent à Paris, un matin de fin septembre, il ne songeait plus certes à se dérober au blond sortilège. L'infidèle était conquis, lui qui avait si souvent connu le supplice, presque, d"arriver au moment où l'homme tient l'objet de son désir sous lui, sans aucun reste à l'imagination, le supplice de vouloir davantage on ne sait quoi, d'aller au delà quand il n'y a plus rien, de s'aplatir contre le but, quand l'amour était impétueux et fort, et projeté à le dépasser infiniment.
Dans le jardin de l'hôtel de Marquisette fleurissaient, quand Jacques et Liane revinrent, quelques tiges de roses trémières. Sveltes et chiffonnées, les roses trémières avec leurs corolles qui semblent de la soie un peu fripée, paraissent des marquises de jadis. Puis s'épanouirent, dans le jardin d'octobre, les chrysanthèmes aux teintes mauves, aux gammes de nuance vieil argent, vieux rose, aux teintes blêmes, les chrysanthèmes séduisants, précurseurs de l'hiver. Demain, ce sera l'automne, la rouille des bois, la pluie, la brume, les jonchées de feuilles mortes, leur essaim qui tourbillonne dans les allées au vent tout à coup plus froid, demain, ce sera le pâle sourire de l'automne, le ciel mélancolique, la mort des dernières flores, ce seront des ailes de libellules flottant sui les eaux, des cris d'oiseaux qui s'enfuient vers le soleil, vers la lumière.
La petite marquise blonde se promenait, après déjeuner, en octobre, au bras de son ami; ils admiraient les grandes hampes des roses trémières. Puis, soudain, comme un parfum venait d'elle, monté des aisselles, d'ailleurs, de sa beauté blonde et chaude, entre ses seins, évadé par l'échancrure de la robe trop souple, Jacques dit à Liane : « Veux-tu? » Les églantines blanches ou roses, les lilas blancs, les lilas