‹ L'arriviste [microforme]Chapitre 32 sur 42 · AU SERVICE DE SON PAYS · texte numérisé non relu

AU SERVICE DE SON PAYS

M. le député à son siège

Comme l’‘“‘organe” était de ceux qui l'avaient bien dit, il y eut grande animation et grande réjouissa ace à ses bureaux, le soir où fut affiché le bulletin du vote.

Le lendemain, le portrait de l’élu—à son escient, cette fois—ornait la première page du journal, encadré de légendes, de titres, de sous-titres : “Monsieur Fébiz Larive.— Député de Bellechasse—Qui vient d’être élu hier—par une bonne majorilé— malgré, ete etc etc”.

Autrefois, le chevalier, même errant, avait un écuyer pour bouchonner sa monture ; le grand seigneur, un valet de pied, pour tenir l’étrier quand il montait en croupe. Aujourd’hui, ceux qui chevauchent ou qui aspirent à monter, ont à leurs trousses le journaliste, qui s'emploie

122 L’'ARRIVISTE — — volontiers à ces petits offices humiliants et serviles. | Comme le nouveau député de Bellechasse savait bien cela, l’un de ses premiers soins après son triomphe fut de venir féliciter les gens de l'organe :

—“Vous autres, leur dit-il en entrant, issez-moi vous féliciter et vous remercier. Vous avez fait une lutte superbe contre les journaux qui m'étaient hostiles.

Vous m'avez puissamment aidé, et je considère que je vous dois une bonne partie de mon succès. Aussi, je vous assure que je ne vous oublierai jamais.

Quel que soit le sort qui m'est réservé la vie politique, comptez-bien sur moi !”’ Si Eugène Guignard eut été là, il aurait pu rappeler encore la petite scène de mélo pour la fête du directeur : mais Eugène Guignard n’était plus là. Monsieur le député Larive n'aurait pas cru que sa popularité fut si grande dans le comté de Bellechasse. Les trente votes de majorité ne donnaient pas, tant s’en

M. LE DÉPUTÉ A SON SIÈG2 123 es

fallait, l’idée juste du nombre de tous ceux à qui il devait son élection. Mais ils ne manquèrent pas de venir le lui apprendre, le rappeler souvent, même trop souvent.—‘“Ce que l’on s'était dé.

voué, ce que l’on avait travaillé pour lui, ce bon monsieur Larive, il ne s’en douterait jamais; n'importe ! on avait gagné, toujours !” |

Pendant deux mois l’élu eut à subir cette obsession, à réfléchir sérieusement sur les ennuis de cette sorte de popularité

d’ajouter néanmoins qu’il n’en était pas encore à regretter, à méconnaître surtout la badauderie qu’il avait si bien su exploi-

bon s’asseoir devant, mais quel échaudement quand elle se renverse /”’

momen de sitôt fini, il s’eni qui l'ont déjà porté plus haut que se:

me retiendront à la capitale pendant plusieurs mois et j'aurai bien d’autres

Telle est la phrase qu’il aime à opposer Aux retardataires dans leurs petites rede-

Et à part lui, il y songe à ce jour gloeux, où, non pas à la suite d’une élection

chefs politiques, aux applaudissements de son parti, sous les regards admirateurs

M. LE DÉPUTÉ 4 80N sIÈèaz 128

Re R-haut scintillant dans les tribunes du public. 11 ceci ; il dira cela, à tous ceux qui s’empresseront ensuite de venir rh ar n'oubliera rien de toutes les c vilités, les Manigances sociales

accréditent en haut lieu, et constituent l’un des facteurs les plus puissants

Pas assurément aller y jouer le person nage muet, le rôle de l’automate votant, —il aura, bien casées dans sa mémoire,

Ces préparatifs, ces précautions occu-

Ÿ son esprit durant tous les mois de l'automne, discrètement, sans qu'il y Parut, sauf quelques distractions au bu-

vétilles bien excusables quand on ‘est avant tout au service de son pays.

» Puisque tout arrive, le jour de l'ouverture des chambres fédérales est

me venu. Félix Larive, le nouveau député du comté de Bellechasse, ayant à sa droite le chef de l'opposition, à sa gauche un ex-ministre, a fait cette entrée triomphale dont il rêvait depuis quatre mois.

Il a revêtu pour la çi complet dernier genre, qu’il n'avait pas

e juvénile, mais qu’il étrenpait jadis au collège ea débitant urs de son ami On le

lui avait bien prédit, alors, qu’il arrive.

rait au haut de l'échelle sociale, ce jeune

Absorbé dans ces pensées, il aurait trouvé la séance trop courte, s’il n’eût compté sur l’ajournement pour voir se renouveler les congratulations autour de lui. Il n’a pas l'air de vouloir les pro-

—Merci !— Bien aimable, vraiment | ;”

M. LE DÉPUTÉ A 80N s1ÈGm 127

parmi ceux qui l’arrêtent.

quelqu'un qu’il poursuit dans son somnambulisme vaniteux, à travers la foule des hommes les plus en vue du pays, ce quelqu'un, c’est le sosie attirant de

d'orgueil.

Un soir, la séance devant apparemment durer très-tard, monsieur le député de ayant la veille dîné chez le

voir qu’un homme de son caractère et de sa valeur en avait bientôt fait de la gêne du novice, pour entrer dans la salle, face à l’Orateur, sous les regards de tous, et saluer la Majesté Royale avec autant

128 L’ARRIVISTE en après qu’il se fut posément et confortablement établi à son siège, on aurait pu lire dans la physionomie de plus d’un ancien, ce jugement préconçu : — Que voilà donc un beau type sur lequel devrait compter la race française au Canada !

Se douterait-il lui-même de l’appréciation flatteuse qu'il suscite ? Qui nous défend de le croire ? Quoi qu'il en soit, puisque le voilà au repos, sur un fauteuil bien capitonné, n'ayant pour l'instant aucune réplique à préparer ; pendant que la Chambre étudie une question de revenu, et qu’auprès de la muraille une vieille rosse d’Ontario, suant dans son attelage, traîne cahin-caha le chariot de ses arguments, pourquoi ne contemplerait-il- pas un peu, en se retournant sur son passé, la partie déjà gravie de da colline ?

Après tout, son père ne lui a guère donné que son cours d’études. C’est bien tout seul et non avec l’aide de Guigard qu'il a fait ce pas gigantesque depuis sa sortie de l'université. Qui

l'arrêterait donc dans cette marche ascensionnelle? N’a-t-il pas la santé, la fortune, les talents dans une mesure qu’il ne soupçonnait même pas, à son début ; puis enfin. la vogue, la popularité qui l’a conduit ici, sous les regards des représentants du pays, qu’il voit bien reposer, oui, reposer confiants sur lui? A-t-il jusqu'à présent perdu l’occasion de progresser, et avec ses données actuelles qui

l’empêcherait d'augmenter encore son avoir ?

éputé Larive rêve. II rêve de la brillante carrière qu’il lui reste à fournir :; j

» du haut de la tribune présidentielle : “Formosi }

Custos, formosior ipse” ! De branche en branche, de Tameau en rameau, comme l'oiseau léger, son esprit sautille dans la

130 L’ARRIVISTE ————— mm frondaison de son arrivisme. Et bientôt monsieur le député Félix Larive, fatigué, enivré surtout de son rêve, s’oublie et s'endort.

On discutait une mesure économique du gouvernement ; une nouvelle source de revenu à ouvrir au moyen d’un impôt sur une classe d’industriels plutôt que sur le produit. Contribution directe, s’écriait l’opnosition renforcée d’un bon nombre de députés ministériels intéressés dans la fabrication. Contribution indirecte, soutenait le bloc du gouvernement.

Dire que la question fut pendant plusieurs heures longuement et sagement discutée, serait à peine rendre justice aux varlementaires qui, d’une part, se tiennent aux aguets de tout obstacle pouvant faire cahoter le char ministériel ; de l’autre, se portent fidèlement au secours de l’imposant véhicule en péril.

Tout à coup résonne le gong qui appelle au vote les sages de l'Etat. Monsieur le député de Bellechasse a sursauté dans son fauteuil et ses rêves! Ilne sait trop ce qui

no

se passe en Ce monde-ci; mais à l'agitation générale autour de lui, il juge bien qu’il n’est pas au courant de la situation, En faire un aveu trop ouvert ne lui paraît pas digne de son savoir : il dissimule, il attend, trop longtemps hélas ! que son voisin, petit homme empressé qui sait tout, qui voit tout, s’en vienne précipitamment reprendre sa place pour se mettre à l’affut du vote.

—“Qu'’est-ce donc ?” Jui demande-t-il d’un air indifférent, nous allions dire presque ennuyé, comme un homme d'état qui en aurait vu bien d’autres.

—“Ah ! mon cher monsieur Larive, ne m'en parlez pas!” répond l’autre qui est un fumiste. ‘“Le gouvernement propose de taxer le mitron, et l'opposition n’en veut qu'à la galette.”

A cette énormité, monsieur le député Larive a bondi de son siège capitonné: il s’est dressé presque de son haut sur ses jambes alanguies par le sommeil, et monsieur l’assistant-greffier qui promène sur la Chambre un regard circulaire, remarquant son mou-

- 132 | L’ARRIVISTE D — vement, croit qu’il vote et lance aux échos de la renommée, de notre histoire politique et de la vie toute entière de l’arriviste, le nom de “Mister Larive”, que le greffier pointe dans la colonne des ‘‘yeas,” pour le gouvernement.

vouons que ce fut un effarement, chez les deux partis, à ce premier vote d’un Oppositionniste, donné, sans crier gare, à des ministres aux abois, lorsque la division restant incertaine jusqu’à la fin, le greffier proclama la mesure adoptée Par une voix de majorité !.

d’aplomb ou d’audace, de garder une assiette solide, lorsqu’il avait à masquer une bévue, à ramener les rires de son côté s’il lui arrivait d’être en butte aux Mmoqueries de ses confrères, . C’est encore à cette habile parade, pour déjouer le ridicule, mais avec l'œil sévère et non le rire aux lèvres, qu’il a recours en ce moment psychologique.

—Que l’on sache bien qu’il n’a pas accepté de ses électeurs un mandat impératif. Ce n’est pas de la politiquerie qu’il est venu faire ; il est indépendant sous le rapport de la fortune, lui, et il entend user de sa discrétion ; qu’on le sache ! Un gouvernment a besoin de revenus ; les grands services de l’état ne se font pas avec des discours seulement.

Quand une mesure lui paraîtra juste, d’où qu’elle vienne, il l’appuiera de son vote.

Et voilà comment monsieur le député de Bellechasse, Félix Larive, choisi par la convention libérale, élu au scrutin par la majorité libérale, acclamé par l’organe î » Sauva du même coup le gouvernement conservateur et la galette.

AU SERVICE DE SON PAYS Monsieur lo député Larive s'engage à fond

À la séance du lendemain, le député de Bellechasse n’attendit pas que tous

à l’ordre, pour faire son entrée remarqué comme la veille. Certes, il i depuis bien longtemps à devenir un homme en vue, mais on le regardait tant, et d’une manière si suggestive, depuis son premier vote à la Chambre, qu’il aspirait Mmomeñtanément à un peu d’ombre. Donc, avant la séance, il était allé furtivement prendre sa place, et quand On arriva à ses côtés, derrière, devant lui, Son couvre-chef rabattu sur les yeux comme un vieux routinier, il ne sembla voir personne, si occupé qu'il était à expédier une volumineuse Correspondance,

M. LE DÉPUTÉ LARIVE S'ENGAGE À FOND 135 = EE ————————— ee — pour apprendre sans doute à ses électeurs comment il sait voter avec indépendance.

“Rien n’est pire que des mesures fortes prises par des hommes faibles,” à écrit monsieur De Bonald.

C’est ainsi que la résolution de jouer l'audace hypocrite, prise par cette tête

ité 4 de linotte pour échapper au ridicule, jus devait entraîner de bien sérieuses conséue { quences, pour lui d’abord et tout le pays de 1 ensuite. Au lieu de laisser voir qu’il a ué tout simplement commis un impair, il it s’obstinera à vouloir donner une appain rence sérieuse à son vote. Quand tout it, 4 est faux dans l'esprit d’un homme, que is : lui importe d'ajouter un masque à sa il 1 physionomie ?

Q- Lorsque la séance eut suffisamment lé dévoré l’ordre du jour, les journalistes, d È surtout les journalistes, là-haut dans leur i, ; tribune, remarquèrent avec émoi, se signax Ë lèrent les uns aux autres, que le premier a | Ministre avait quitté son siège, traversé à la salle en saluant profondément monsieur

, l’Orateur et la masse, pour venir, oh! mais

d’un air tout à fait indifférent, causer un instant avec le voisin d’abord du député de Bellechasse, et se retourner ensuite comme mafter of course vers celui-ci, puisqu'il était si nouveau dans la Chambre.

Comme les journalistes ne pourront rien entendre de ce que vous lui direz et le communiquer dare-dare par le télé-

mousieur le Premier, car monsieur le député de Bellechasse qui a de l’assiette ne trahira rien sur sa figure de ce que vous Pourrez lui communiquer à voix basse, et les voisins ne voudront pas écouter.

—“ Monsieur Larive, laissez-moi à la fois vous féliciter et vous remercier. Votre vote a surpris bien des gens ; je tiens, moi, à vous en remercier, et vous féliciter en même temps sur votre esprit d’indépendance. Vous m'avez tout de suite donné raison à moi-même et aux autres chefs du parti qui ont décidé de ne pas mettre d'opposition à votre élection.

Vous êtes jeune, mais avec ce caractère-là vous arriverez—Sic itu: ad astra’ !

Monsieur le Premier a des lettres: il croît avoir posé ainsi le principe qui fait les grands hommes, mais se dit plus intimement peut-être qu'il a devant lui un cas d’arrivisme dont on fait les transfuges.

—“Je suis très honoré, monsieur le mier ministre de “08 félicitations et de votre démarche. Je ne vous ferai certainement pas d'opposition factieuse. J ’ai en horreur la démagogie et si mon vote a pu surprendre quelqu’un, comme vous dites, celui-là ne loge pas d’où je viens. Personne ne m’empêchera de suivre la ligne de conduite que je me suis tracée; ceux qui me connaissent n’en seront jamais surpris.”

C’en est assez, n'est-ce pas, pour un colloque aussi public, aussi étrange, aussi osé. Monsieur le premier ministre soüriant, obséquieux et satisfait peut-être d’avoir irrémédiablement compromis son homme, se retire ; tandis que Larive, imperturbable, pose à l’orâcle consulté sur la

marche de la barque ministérielle pour éviter l’écueil de la non-confiance.

Le vote, c'était déjà énorme, mais que dire de l’ostensible connivence avec le premier ministre qu'il a sauvé du désastre. La conjoncture était si bonne pour renverser ce ministère ! Quand rallierat-on de nouveau le vote hostile des industriels et des financiers plus près de leurs intérêts que de ceux du pays? Car il ne faut pas oublier qu'au dire de Mortesquieu, ‘les financiers soutiennent l’état Comme la corde soutient le pendu.”

Et va donc, la sarabande que l’on menait, depuis la veille, au-dehors, dans les conciliabules de partisans, les couloirs du parlement, les bureaux publics, les rues de La ville, à la nouvelle renversante que le député de Bellechasse, à peine en

bre, était déjà acquis au gouvernement.

Plus retentissant encore fut le tolle du scandale qui s’éleva dans certaine presse du pays, les journaux politiques où se fait et se défait la valeur d’une bonne

partie de nos hommes publics. Nous excepterons, cependant, au cours de quelque semaines encore et pour lui laisser le temps de se remettre de sa déconvenue, l'organe du parti avec sa belle campagne en faveur du candidat Larive, ‘l’homme de principes, l’homme droit, indépendant de fortune”, qui lui conservait, en l’emportant à la capitale, une éternelle reconnaissance.

Que dire de tels avatars ?

Comment ne pas rester quelque peu ré au bruit de tels coups de fou-

Enfin, un journaliste moderne, un journaliste politique vraiment digne de ce nom, quand la presse et l'imprimerie surtout ne lui appartiennent pas, n’est pas là, croyez-

—lebien, pourrester longtemps en pamoison.

Heureusement, celui dont nous parlons, lorsque les autres affichèrent comme une primeur et en lettres les plus voyantes “le scandale Larive”, eut l’idée presque géniale de tout mettre et de ne rien dire, en reproduisant dans ses colonnes le por-

Oh! si les hommes publics savaient d'avance à quoi Pourront servir leurs portraits Par eux chez les journalistes dans un moment de vanité; ils aimeraient tout autant peut-être leur confier par écrit une confession générale, non-seulement sur leur passé mais encore sur leur avenir,

Ils ne pourront plus parler au courrié.

riste de la presse, ils ne sauraient agir, partir ou arriver, sans que le malencontreux portrait apparaisse dans les jour- DAUX pour nous faire voir le monsieur qui a dit ceci, en attendant celui qui aurait bien pu lui répondre cela !

Tant qu’un homme n'est pas mort, quand il s’est déjà montré dans la galerie des Contemporains, qu’avons-nous besoin de nous assurer, une fois par semestre, si

th. cd, AS DL |

em …

. bé sont moins changeants que ses ées

Cependant monsieur le député Larive ‘‘accorda des

“—Non monsieur, je n’ai jamais été ‘élu aux frais du parti oppositionniste.

ministéri ‘* cepté d’être présenté à la Chambre par ‘* des adversaires de l’admin: tion, c’est ‘vrai; mais rien ne m'engage à oublier ‘! que je suis avant tout au service de mon ‘pays. Vous me demandez si je me ‘ propose de voter de nouveau avec les ‘ ministériels ! Je ne saurais prédire ce “qu’il arrivera ni devancer les événe- ‘ments. Le vrai mandataire du peuple “est là pour étudier les événements et “ s’en inspirer.”

“Voilà ma manière | ”

Ces journaux anglais, principalement les ministériels, expliquèrent que le jeune

142 L’ARRIVISTE mm député, économiste très-distirgué, avait compris tout de suite l’imrortance de la question et n’avait ras hésité un seul instant à soutenir de son vote un principe sérieusement pesé par lui depuis longtemps. Il n’y avait qu’à louer la droiture de son jugement de même que la fière indépendance de son caractère.

Par contre, si nous exceptons l’‘‘organe’” qui se donnait! le temps d'évoluer sans rien briser de ses agrès, ou de changer de rôle sans se souffleter comme un paillasse de cirque forain, il y eut dans la presse

ise, surtout dans les journaux oppositionnistes non compromis, qui avaient plutôt dénoncé et combattu le saltimbanque de Bellechasse, il y eut, dirons-nous, tout un beau chahut.

Et pendant ces jours d’agitation, que disait donc Guignard de la virevolte de son ancien ami ?

Eugène Guignard se tenait discrètement et sincèrement attristé. S'il n’était pas de ceux qui ‘l'avaient bien dit”, il l’avait probablement pensé, en se remémo-

rant les écarts de manège du jeune coursier que, de sa main ferme, il croyait avoir pendant un temps dompté, et qu'il voyait aujourd’hui si dangereusement emballé.

Monsieur le premier ministre du Canada est un homme qui se connaît en homme. II n’est pas arrivé au poste qu’il occupe sans avoir acquis, par un long exercice, la grande dextérité du doigté qui lui permet, au besoin, d’attraper sans effort tous les i-tons entre les caractères. Il n'ira plus causer avec Larive, au milieu d’une séance, sous les yeux des représentants du pays, sous les yeux beaucoup plus à craindre des journalistes, Il l’attendra, à son bureau, après l'y avoir mandé spécialement, l'avoir perfidement attiré Par ses attentions, ses prévenances cauteleuses, dans les lacs de sa politique. Pour notre député arriviste, cet appel offre d'autant plus d’attirance, que désormais ses vaisseaux sont bien flambés, que la critique de ses actes se fait de plus en plus - acerbe et le dédain pour lui devient plus injurieux dans les rangs de l'opposition.

Eugène Guignard avait signalé aux électeurs de Bellechasse, quelques .mois auparavant, les nuages inquiétants qui s’amoncelaient à l'horizon politique du Canada. Et monsieur le premier ministre qui gouverne la barque de l'Etat n’est:pas là pour ignorer ces troublants pronostics.

Déjà le baromètre a considérablement baissé dans l’atmosphère du conseil : des ministres. Maintenant l'orage est prêt à éclater.

C'était à l’époque où l’on sortait encore des gouvernements poussé par la force des convictions et non pas seulement—par les épaules.

Or dans ses confidences, le député franais Larive apprend du chef de l’état, qu'une crise ministérielle est imminente.

Un groupe bruyant de députés injustes, ignorants de notre histoire autant que fanatiques, est sur le point de faire dre à cet homme trop faible l’une de ces mesures fortes, dont monsieur de Bonald nous a dit qu’il n’y a rien de pire. Il est : acculé à la tentative de supprimer l’usage

——————————___ de la langue française au parlement fédéral. On lui impose la reuse corvée de soumettre à l'approbation des deux Chambres une résolution priant l'autorité impériale d'apporter cet amendement à notre loi organique, connue chez les exotiques et les indigènes sous le nom de l’acte de l’Amérique britannique du Nord. Du reste, on n’est pas très sûr de l’acquiescement du pouvoir impérial à cette très-importante et même trèsdangereuse modification de la constitution canadienne, si toute la race Canadienne française s’y oppose et fait bloc.

Mais ce que le premier ministre sait déjà à n’en pouvoir douter, c’est que les ministres actuels de langue française, représentant la province de Québec dans son cabinet, lui remettront leurs portefeuilles à la première proposition sérieuse d’un semblable projet. Pour parer à cet em-

» il a d’ores et déjà usé de quelques précautions. Il y a dans le camp ministériel une couple de députés, l’un de la grande métropole commerciale, portant

Un nom français avec du sang celtique,

» Qui s'offre inopinément dans la girouette de Bellechasse.

est resté un instant tout interdit sous l'empire de deux impressions fort diffé-

trentième année, ses aspirations, ses sements, ses efforts l’aient déjà porté si haut? Ou bien, aux yeux de ses amis,

€ sa conscience, doit-il se laisser choir si bas ?

N'était-ce pas trahir un peu, ce qu'il a fait, lui, de l’amour, de l'amitié, de la reconnaissance, de la foi

TT électorale, de l'intérêt économique de sa province, en lui frustré celui-là par accident d’abord et par ostentation ensuite ?

Va-t-il encore renier sa race ?

Ah ! s’il ne regardait qu’au dedans de lui-même. peut-être y trouverait-il un reste de générosité primitive qui le retiendrait sur le bord de cet abîme ; mais il y a là derrière et devant lui ces envieux, que fait la vogue: ces critiques qui l’affermissent souvent au lieu de la détruire, toutes ces têtes enfin sur lesquelles il a pris l’habitude de marcher pour arriver à ses fins.

Quand tant d’autres sentiments on!

été chez lui méconnus, maîtrisés, asservis pourquoi faut-il que le sentiment d’orgueil ait plutôt été favorisé de ces rigueurs ?

Aussi, ne craignez rien, monsieur le premier ministre! Si vous lui laissez seulement quelque temps pour réprimer les premières nausées toutes naturelles qui l’offusqueront, mais ce n’est pas sûr, vous pourrez l’un de ces jours prochains compter sur la responsabilité ministérielle de l'honorable Félix Larive.”

Le soi-disant gouvernement du peuple par le peuple est un système dont la théorie peut agir comme un mordant sur l'esprit populaire, mais trop souvent, en pratique, il devient une vilaine et détestable chose pour tous les moucherons et autres bestioles, plus ou moins bien intentionnées ou aveugles, qui s’y font prendre !

S'il est vrai que les peuples souffrent des gouvernments qu’ils méritent, c’est peut-être moins pour les avoir faits acti- . Vement que pour les avoir passivement laissé faire.

L’artisan, l’édificateur à pied d’œuvre de l’importante structure d’un gouvernement populaire, c’est l'opinion publique.

C’est l'opinion publique qui en prépare d'avance les fouilles, oriente les assises,

choisit et dégrossit les pièces principales, définit les contours et les élévations. Ce n'est que lorsque la charpente croule et s'effondre, accidentellement ou non, que l'on peut connaître au juste la vraie force individuelle, la valeur intrinsèque des matériaux qu’a pu y faire entrer l’opinion publique.

Pourtant cette opinion publique qui préside ainsi à l'édification des gouvernements, n’est elle-même qu’un agent complexe, multiforme, ou plutôt immatériel, presque indéfinissable: d’autres diraient, peut-être, n’est qu’une pâte, une espèce de magna de matière cérébrale qui, habilement pétrie et chauffée à point, peut prendre la consistance de la bonne miche ministérielle.

Or, de nos jours, ne peut-on pas se demander si le journalisme qui, dans le premier sens, devait être censément l'écho,

l'expression, l'organe, l'interprète de l’opi-

nion publique, dans le second, n’en est

os devenu plutôt le pétrisseur, le mode- ?

150 L’ARRIVISTE ——————————————___ A force de lui imposer l'appréciation juste ou gratuite des talents, des vertus, de la valeur de ceux qu’il prône, le journal n’impressionne-t-il pas enfin comme il le veut l'opinion publique ?

En outre, s’il est vrai que l’habit ne fait pas le moine, est-il bien aussi vrai que la fonction ne fasse pas un peu le Personnage, dans nos mœurs et nos institutions modernes? Pour peu que vous ayez vécu, et lu quelques journaux politiques, combien de gens, à votre avis, pris au dépourvu parles exigences de leur fonction, auraient dû s'étonner et sourire d'apprendre du journal complaisant que

ur boniment, par exemple, avait été un discours magistral, lorsqu'ils en avaient -plutôt usé avec crainte et timidité, comme d’un habit d'apparat emprunté.

Puis, si la chose se répète, la faiblesse humaine n’est pas là pour empêcher personne de croire à une éloquence jusqu’'alors erronément insoupçonnée.

Et si le fidèle Achate du journal contiaue, comme cela, des années durant, de

prôner le mérite, de chanter la gloire et d’exalter la rhétorique infuse de son personnage, comment voulez-vous qu’à la longue l'opinion publique, comme l’autre en l’absence de toute lumière dans cette lanterne, ne commette pas la distraction bien excusable de croire, en effet, de confiance ou par lassitude, apercevoir dans la direction qu’on lui indique des lueurs cicéroniennes.

Mais ce n’est qu’un exemple de l’emprise du journalisme sur l'opinion publique, surtout l'opinion préconçue de ceux qui n’apprennent à connaître les hommes que par les journaux.

Il y a donc double et triple mérite, pour les gens d’une valeur réelle et non surfaite, à jouer leur rôle avec éclat à travers la cohue des comparses qui encombrent parfois la scène politique, grimés au gré de l'opinion publique sous les feux de la rampe et le maquillage du journalisme.

On comprend dès lors, dans ces condi- .

tions-là, ce que peuvent être devenus Guignard et Larive.

152 L’'AREIVISTS +

Comme dans le ‘Bal des atômes” que dore un moment le rayon de soleil, Guignard et Larive vont aussi gambiller quelque temps sous l’effluve de l’opinion publique. L’un et l’autre cependant useront différemment de cette lumière prestigieuse qui fait apparaître et briller un instant les riens obscurs confondus dans l'air. Le premier la subira presque à regret, l’autre l’exploitera presque insolemment.

De tous les journaux qui s’occuperont de ces deux hommes d'avenir, le premier sera plutôt justement apprécié par ceuxlà que lisent les messieurs sages et paisibles, dans les salles publiques de lecture :

l’autre, prôné, exalté par toute la presse . mercantile, pour ne pes dire Vénale, qui

s’oblige à forfait de pousser les arrivistes, d’édifier des monuments d’un faux airain, en attendant l’occasion bonne et profitable de les déboulonner.

Guignard écrivait de temps à autre des articles parfaitement raisonnés et documentés, d’une tenue littéraire impeccable,

ToBETPSLRESE |

ns

tire-l’œil des titres, en sautant les plus longs paragraphes. beaucoup trop de ces articles, disait-on, faisaient yan-yan.

Larive, lui, asservira le journal à l’annonce de ses allées et venues ; au renseignement intéressé sur ses faits et gestes :

au compte à rendre de ses démarches dans l'intérêt des électeurs, de ses discours en Chambre ou en public; à la comédie des entrevues qui lui permettront de poser à l’homme d'idées, à l’homme d'action ; enfin, aux exhibitions périodiques de son portrait qui le rendront beaucoup plus populaire que ne le saurait faire une dissertation savante sur nos droits organiques, ou sur l'équilibre de la production et de la demande, dans les denrées col niales

Or, l’homme de moyens, qui jouit d’une grande représentation dans le monde élégant et cossu n’est-il pas plus intéressant à afficher, aux yeux de la nigauderie

démonos appétences roturières, nos usages de parvenus et notre âge de plutocratie, l'intelligence, d'elle-même et par elle-même, vaut-elle plus sur le marché de l’arrivisme que les bons stocks à la

bons placements? A la boane heure si l'intelligence pratique s’emploie et réussit au boulottage du million ; mais l’on peut __ — alors se demander si ce Far pas. plutôt l'argent qui, aux yeux foule, réfiète son éclat sur l’intelli k l’opiniov publique et pour l’opinion publique, de ces deux hommes, l’un et l’autre également jeunes, Guignard restera ncore quelque temps brillant jeune homme d’avenir, tandis que Larive

SrÉSsesrsssss

————— mens

C'est que celui-là n’est encore malgré tout qu’une possibilité et un pronostic, quand celui-ci est déjà devenu un fait, sinon un homme, accompli.

L'opinion publique n’en exigera pas davantage, et nous aurions tort de trop nous étonner des comparaisons et des préférences apparemment injustes qu’elle établira au bénéfice de l’arriviste. :

aux yeux de ce public dont l’opi-

nion consacre ou détruit les réputations, l’un sera le théoricien en retard sur les événements : l’autre, l’homme au fait des bonnes occasions qui se présentent ou qu’il peut même susciter. Tandis que premier inspirera, chez quelques-uns, confiance en ce qu’il pourra faire ; l’autre, par le journal, occupera l'attention des foules de ce qu’il aura fait ou n'aura pas fait, babioles politiques, fariboles sociales, poses et vantardises plus ou moins dissimulées, et tout cela finira par auréoler son portrait dans les colonnes du journal.

La vogue par la réclame aura fait de lui un homme d'état comme, trop souvent

0 en

aussi, elles font, toutes deux, hélas ! des

i et autres célébrités de cantopades effrontément poussées sur l’avantscène.

Malheureusement, il n’en est pas en politique comme au théâtre ; lorsque le rideau tombe sur un rôle manqué ou un personnage sifflé, il y a d’autre chose de compromis qu’une réputation artistique, c'est l'intérêt des états et des nationalités.

COMMENT S’ASSOMBRIT L'ATMOSPHEÈRE 157

COMMENT S'ASSOMBRIT L'ATMOS- PHÈRE

Les Canadiens-français, depuis la conquête de leur pays par les armes britanniques, il y a plus d’un siècle et demi, ont été fidèles à leur allégeance nouvelle, et

y tiennent encore plus qu’à toute autre.

C'est un fait historiquement prouvé en 1775 comme en 1812, au pied du rocher de Québec comme à Châteauguay. Pendant que des sujets d’ancienne foi anglosaxonne levaient l’étendard de la révolte contre la mère-patrie ou s’en allaient se mettre à l’écart à l’île d'Orléans, les Chabot, les Dambourgès, les De Sala.

berry défendaient ici victorieusement le drapeau d’Albion. Les politiques, les parlementaires, les légistes du Conseil

gens instruits et sérieux de la gleterre s’accommodent assez

bien de es données historiques et recon-

naissent même qu’à certains moments, n'eût été la loyauté des Canadiens-français, la belle colonie du Canada ne serait plus aujourd’hui britannique. Ceux-là ne s’étonneront guère des droits particuliers, des privilèges si l’on veut qui sont restés à cette race forte et loyale, consacrés même par la loi et les traités.

Mais il y a chez nous une population nouvelle, espèce d’alluvion humaine apportée par l’immigration, qui de plus en plus cherche à s’en scandaliser, en y opposant son ignorance de notre histoire et son envie.

Il y a chez nous des fanatiques soi- ‘disant religieux dont le zèle, à l'encontre ‘de celui du prophète, cherche surtout à dévorer les autres.

Il y a chez nous des trouble-fête, des ‘sSurvenants qui affectent de s'inquiéter du sort de leur race sur cette partie du nouveau continent, à seule fin peut-être de spolier celle des pionniers et des premiers occupants civilisés.

a —————— Il y a chez nous des exotiques, rats de villes ises Aux pavés gluants, qui ne sauraient jouir en repos de l’hospitalité canadienne, et parce que leurs aïeux ont vécu dans des caves plus ou moins immondes, ou péri dans quelques ratières, lèvent dédaigneusement le nez sur la généalogie de nos familles, qui remonte aux tout premiers jours de la colonie.

Le 25 novembre 1885, on écrivaït dans la Mail de Toronto :

“Comme anglais, nous croyons que la conquête devra être faite de nouveau ; “et les habitants du Bas-Canada peu- ‘vent être convaincus qu’il n’y aura pas, “‘ cette fois, de traité de 1763.”

Le St. Thomas Journal, l’un des principaux organes conservateurs de l’ouest, disait le 2 décembre 1893 :

“Y at-il un seul sujet britannique, ‘ayant sa tête à lui, qui ne comprenne “qu’il faut à tout prix faire disparaître ‘ l'élément français de la nation? Ceux “ qui parlent de la loyauté des Canadiens-

À eue

‘français sont d’une ignorance crasse ‘‘ou de fieffés menteurs.”

Dans le même journal encore, le 8 mars 1894, on écrivait :

Les droits des protestants du Canada ‘doivent être maintenus, pacifiquement “si possible, par la force si c’est néces- ‘‘’saire. Il né peut y avoir de paix véri- “table et durable tant que les écoles ‘séparées n'auront pas été abolies, tant “que l’usage exclusif de la langue anglaise “‘ dans le parlemert n’aura pas été dé- «. crété.’”’

Nous étions donc bien avertis : pour maintenir les droits des protestants, pacifiquement si possible, par la force, si nécessaire, il fallait nous enlever les nôtres ; argumentation rabique qu’un loup ordinaire n'aurait jamais voulu faire à l'agneau. Mais le loup n’est qu’une béte trop souvent méchante, tandis que ces ‘gens-là ont en plus l'ignorance prétentieuse.

‘ La victoire des Anglais protestants sur les Français catholiques, en 1760, au

Le |

nn Canada, ne fut pas complète. On s’empara du territoire, mais on ne se rendit.

pas maître de la nation. Par le traité de 1763, cédés mais non conquis, comme V t certains Canadiens-français d’un patriotisme assez platonique, nous sommes devenus sujets anglais, en restant is et catholiques, en gardant nos institutions, notre langue et nos lois.

Pour le vainqueur, ce n’était qu’une demi-victoire, mais c'était beau, alors que les chances avaient été si sur les champs de batailles. Et l’on accepta de s’en contenter, en attendant sans doute le complément des circonstances et du temps. Il entrait donc dans les calculs du vainqueur de compléter cette victoire-là. Et ceux qui ont étudié un peu l’histoire politique des nations, ne sont pas étonnés d’apprendre que les maîtres nouveaux du Canada aient eu pour objet d’y fonder une grande puissance par l'unification du peuple. .

C'a été notre gloire à nous, Canadiens- .

français, d’avoir résisté à l'unification, à .

l'absorption, et quand il nous arrive quelque velléité de poser en héros aux yeux de l’histoire et des autres nations—ce qui arrive assez souvent—nous ne manquons pas de rappeler que, séparés, abandonnés,

‘oubliés, méprisés de la France depuis 1760, nous sommes pourtant restés français, français de la vraie France, français du grand siècle français.

Nous avons eu à lutter, à réagir contre plusieurs régimes politiques plus ou moins bien imaginés pour nous faire perdre ces franchises accordées par le vainqueur, dans un moment d’épuisement où la victoire était encore pour ainsi dire incertaine, ou lorsque le pernicieux exemple d'autres sujets révoltés pouvait irrémédiablement compromettre cette victoire.

Nous avons déjoué bien des calculs ; mais la lutte n’est pas finie.

On aurait pu croire, aux jours des Cartier, que la confédération canadienne, une fois les supercheries des centralisateurs découvertes, dénoncées et prévenues, serait le dernier effort que nous eussions à

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