‹ L'arriviste [microforme]Chapitre 37 sur 42 · FRS · texte numérisé non relu

FRS

‘ Quand on n’a jamais eu de revers, on

doit les avoir grands comme sa fortune”,

isait Napoléon au général Jomini, avant de passer la Bérésina.

S'il est permis, comme dans les choses, de comparer les petites gens aux grands, il faudrait dire que Félix Larive, sans autres mérites que son irrépressible ambition, avait eu assez de succès jusqu'alors pour craindre, dans la contre-partie de sa fortune, d’étonvants revers.

La lutte finie au sujet de la française, le gouvernement passa à d’autres soucis et d’autres intérêts, ce qui permit au ministre canadien français de se soustraire quelque peu aux regards du public, surtout de celui de la province de Québec qui se faisait de plus en plus courroucé à son endroit, et de s'occuper encore et toujours de son élévation per-

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sonnelle. Vous auriez pu croire, peut être, qu’il en avait assez maintenant de honneurs, des succès, des promotions mais c’est que vous connaîtriez ma l’insatiabilité de l’arriviste. Où et quan:

s'arrête le ballon gonflé d’un gaz léger qu'on laisse monter au caprice des vents:

Cherche-t-il jamais de 1 i-même à des cendre, à moins de subir quelque acciden:

qui arrête son essor, À moins de dépasse le niveau où sa force ascensionnelle trouve encore un équilibre nécessaire dans sa force de résistance ?

C’est bien aussi l'effort trop grand dans son vertige d’orgueil qui mettra fin à l’envolée de notre aéronaute. Pour avoir

à ses aspirations, pas même dans la vo-

, peutnt des otions, 3 mal quand léger, vents ?

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croyait pouvoir à son tour lui imposer ses conditions. Il n'allait pas assurément solliciter de nouveau ou chercher à capter la faveur populaire aux élections générales qui s’annonçaient : car l’on peut être arriviste osé sans être nécessairement extravagant.

La session terminée mettrait fin au parlement, et la grande préoccupation actuelle de la plupart de nos gens politiques était de bien finir afin de pouvoir recommencer. Quant à Larive, il lui fallait plutôt voir à changer, à atterrir, si vous voulez, à l’endroit le plus émment, afin de ne pas paraître déchoir. Un homme de sa valeur, n'est-ce pas, devait-il risquer de nouveau son avenir dans les aléas du suffrage populaire, où le succès s’achète parfois au prix de tant de bassesses ! Faudrait-il encore affronter cet électorat de plus en plus insurgé contre lui, nous savons pourquoi? N on, assurément ; le plus sage parti était de savoir profiter du grand crédit dont 1l jouissait, d’autres diraient qu’il avait si chèrement

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acquis, et quant à user d’audace derechef quelque part, c'était en haut qu’il entendait cette fois s’y exercer.

Durant les derniers jours de la session, monsieur le ministre de Bellechasse n’a rien diminué de son faste. Banquets où l’on parle pour le public, entretiens avec les j istes, où l’on fait écrire sa louange, tout lui servira de réclame, pour le tenir bien en vue et conjurer l'oubli encore plus à craindre pour un arriviste de sa farine que le mépris lui-même.

On est donc prié de croire qu'il ne se reproche rien dans ses confidences à l'oreille des gens qui ont bien dîné, comme à celle des scribes qui griffonnent SOUS sa dictée. Il leur fera entendre combien il a dû y employer de force de caractère, pour s’interposer comme il a fait, s’immoler peut-être sur l'autel du vrai patriotisme et sauver sa race d’un péril imminent, que tous ne voyaient pas comme il le voyait, singulièrement aggravé par les de langage, les manifestations

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intempestives des brouillons à courte vue, en train de tout compromettre.

Ah ! s’il s'écoutait seulement, à cette rebuffade si générale que les siens lui ménagent pourtant et lui annoncent sous

i qui ne cessent pas encore, pour un rien il refuserait aussi lui à son ingrate patrie de lui laisser ses 08.

De plus intimes apprendront en effet qu'il caresse, bien en secret, le désir d’accepter,—il faut mieux dire, —le projet d'obtenir forcément du premier ministre la haute charge de notre commissariat, de notre ambassade à Londres, devenue vacante. Voyons! après tout, ce n’est pas pour rien qu’il se sera fait bilingue parfait et qu’il aura même donné ches lui une si grande préférence à la langue

ise. Que savent-ils tous ceux qui ont voulu critiquer sa conduite ? Monsieur le premier ministre, Larive compte là-dessus, sera bien empêché d’entraver son désir. Et puis là encore ne pourra-t-il pas rendre d’éminents services au Canada français? Le jour où il le voudra définiti-

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me

vement, il ira tout simplement imposer sa volonté au chef du gouvernement, et gare au chef!

Mais il n’est pas encore définitivement résolu. Voilà !

Un autre poste éminent aussi est devenu en disponibilité, ces jours derniers:

celui de lieutenant-gouverneur de la province de Québec.

Ne vous récriez pas ! Y a-t-il à douter de quelque chose quand on est réellement

arriviste et quand l’on a fait tous les

sacrifices ou les cent coups, comme un Larive, pour s'élever au-dessus des autres et y perdre La tête ?

La première fois qu’il laissa comprendre à son chef quelque chose de ses prétentions, celui-ci le regarda d’abord trèssérieusement, presque d’un air navré, puis ensuite se fit une figure étrange, où l'on ne voyait pas bien qui l’emporterait de la stupéfaction ou du fou rire.

—"N'êtes-vous pas un peu empressé, monsieur Larive, lui dit-il, pour songer à votre âge à de semblables retraites ? Elles

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sont ordinairement l'apanage de gens beaucoup plus âgés que vous, rompus dans les affaires d'état, fatigués de la vie politique. Vous n’en êtes pas là ?

—À moi de juger si j’en suis là ; à vous aussi de ne pas totalement l’ignorer après les luttes que j’ai faites pour vous, dans ls conditions particulièrement pénibles que vous savez.

e ne puis pas ignorer non plus que d’autres ont aussi fait des luttes, ont rendu des services plus anciens, et j’oserais dire même encore plus importants que les vôtres. Et il me faudra sans doute attendre un peu ce qu’ils pourraient

r, serait-ce même

pouvait manquer en effet de précipiter les choses, et monsieur le ministre Larive qui ne lanterne pas, outré du sourire dédaigneux mal réprimé sur les lèvres du premier ministre, le mit

224 L’ARRIVISTE mg tout de suite à même de choisir entre sa nomination ou sa démission.

Le premier ministre accepta sans hésiter la démission !

Et ce fut ce jour-là le premier déboire de Félix Larive !

Comme ces secrets ministériels transpirent presque toujours avant que les autorités aient résolu de les ébruiter, un journaliste annonça bientôt qu'il y avait crise éminente au conseil des ministres un membre très important du cabinet ne s’entendait plus avec ses collègues et menaÇait de rompre. Et les entrevues à pleines colonnes de journaux d’accentuer ces dires ou de les nier, de laisser prévoir la rupture très-prochaine ou de prôner l'entente la plus parfaite, au gré des préférences ministérielles ou antiministérielles. C’est bien ce que désirait Larive, probablement non-étranger à tout ce tintamarre.

Il allait se féliciter d’avoir aussi habilement et aussi promptement acculé son chef dans cette impasse, de le tenir à sa

merci, lorsque le journal officiel vint détruire tout à coup ses espérances en annonçant l’heureuse solution de la crise ministérielle, dont il n’avait pourtant guère fait jusqu’alors que nier l'existence.

—L’ancien ministre que Larive avait remplacé, maintenant la mesure francophobe rejetée au rancart, ne voyait plus d’objection à reprendre son portefeuille pour défendre comme jamais l’honneur et les principes du parti un instant honni.

Gardons-nous de nous étonner de ce revirement, de ce rajustement d'opinions et de foi politiques. A la table du conseil d’état, comme à bien d’autres tables, c’est l’assaisonnement qui masque tout, qui prime tout. Pour bien des commen- Saux, pourvu que le morceau répugnant ait été retiré à temps de la marmite, quand même y aurait-il mijoté longtemps, que leur importe le bouillon? Il suffira de faire bonne contenance, sinon absolument bonne chère et de réprimer les hautle-cœur devant le monde, dans l'intérêt

du parti !

Mais le déplaisir, cette fois, pour le ministre qui avait à si belles dents mordu au morceau lui-même devait être beaucoup plus cruel. Sa retraite inopinée du ministère, à la fin de cette session où il

s'était si grandement compromis pour en faire partie, causa tout un émoi dans la presse et le public, et resta inexplicable jusqu’au moment où le premier ministre s2 vit obligé de donner des explications.

Elles servirent en même temps de pro-

nostic au malheur autrement plus ..

fond de son jeune collègue mégalomane.

Durant huit jours, les journalistes cherchèrent en vain l’occasion, à laquelle il se prétait naguère encore si volontiers, de le faire causer pour l'information du public. Sa porte resta fermée à tous, et personne ne put relater les effets chez lui du coup de foudre qui le renversa au bas de son piédestal si effrontément édifié.

Nous avons dit ‘‘chez lui”; mais puisque nous sommes dans ses secrets intimes, ajoutons maintenant ‘dans son esprit””.— D’apprendre par son remplacement quasi

brutal qu’il n’était plus rien au gouvernement du pays, cela le dépassa, et il resta, pour ainsi dire, suspendu dans l'irréel de ses ambitions. La maladie prit sur son aile cet esprit trop léger et devait l'emporter, au milieu d’une escorte de chimères, aux limites de son rêve inachevé.

Quelques jours plus tard, à l’une des gares de la ville, arrivait une voiture close. En descendirent un homme discrètement empressé, puis un monsieur à l'allure superbe au bras duquel suivait une dame qui avait tout récemment pleuré. Le groupe traversa la salle d’attente, et avant que la dame et le compagnon discret aient pu l’en empêcher, ce qu’ils cherchaient évidemment, le monsieur superbe, la tête haute, le geste au commandement, d’une voix impérieuse demanda au contrôle : “A special train to Spencer Wood’ !

La dame étouffa un sanglot, monsieur le secrétaire de l’honorable Félix Larive, puisqu'il n'avait pas encore renoncé à ses

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fonctions, réclama le droit de voir À ces détails, et le dément se laissa conduire à la voiture Pullman où les trois personnages se dérobèrent aux regards gênants des curieux.

La maladie avait été très rapide. Aux premiers signes inquiétants du dérangemvut cérébral chez l’ex-ministre, ses plus intimes voulurent en rechercher la cause immédiate et constatèrent que le malheureux, en même temps qu’il jouait l’homme d'état comme nous l'avons vu, s'était encore engagé dans des entreprises industrielles et financières dont l’insuccès, à lui seul, pouvait le conduire à sa double ruine intellectuelle et matérielle. C’est peu après que les symptômes s’aggravèrent avec les inquiétudes du patient, et le jour où le premier ministre le prit au mot en acceptant la remise de son porte:

feuille, jour où le malheureux recevait aussi la nouvelle d’une spéculation financière désastreuse pour lui, il succomba totalement.

LA OCHUTE 229

Quand on n’a jamais eu de revers, ne faut-il pas les avoir grands ?

À l'arrivée à Québec du convoi qui portait Félix ve et ses chagrins se produisit encore l’une de ces petites scènes navrantes dont nous ne voudrions pourtant pas trop multiplier les récits.

Le hasard est parfois méchant. Et cette fois ne voulut-il pas qu’à la première rersonne qu’il rencontra sur le quai de la gare, malgré toutes les précautions que l'on prit pour le dissimuler, le malheureux

halluciné adressât ces — paroles :

—"£t pourquoi se tire-t-on plus le canon

Cet homme était Eugène Guignard !

Au mois de juin, à neuf heures du soir, deux vaisseaux de guerre français sont ancrés à quelques encablures sous les murs de la forteresse de Québec. Le ‘“‘drapeau-bas”” est sonné depuis assez longtemps déjà; les feux de marine se sont alluméset les ombres s’estompent autour des superbes nefs dont elles enveloppent les redoutables machines de guerre. La journée a été très-chaude. Aussi, l’atmosphère attiédie de la soirée a-t-elle attiré les gens sur la terrasse Frontenac, où la musique française, répondant à l’invitation spéciale de l'autorité civique, donne le concert en plein air. On y est venu de tous les quartiers français de la ville, pour jeter tout d’abord un regard ému sur ces vaisseaux de la France, qu’on se plaît à contempler longuement, comme on ferait de portraits de famille rappelant

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les choses du passé. Le brillant des toilettes, le murmure des voix, les inpressions diverses peintes sur les figures, tout cela, dans le décor féerique de l'endroit, offre une scène des plus prenantes aux yeux de ces cousins d’outremer, qui ont

des Français abandonnés depuis un siècle

Du haut du kiosque des musiciens, durant les intermèdes, la cigarette aux lèvres, ils regardent paëser ces vagués bruissantes d'humanité au verbe familier, non plus comme du haut de leurs navires, l'œil perdu dans la nuit, l'esprit égaré dans le souveni de la patrie française, ils ont pu naguëïe peut-être regs ‘der mélancoliquement s’agiter les courants du Bosphore ou du Mozambique, mais avec l’impression très-nette et très-joyeuse de retrouver sur nos bords, au lieu d’une simple colonie française, toute une France

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232 L’'ARRIVISTE | messe me nouvelle. Quand le chef les rappelle à leurs pupitres, la foule des promeneurs s'arrête, se masse en face des musiciens pour applaudir à leurs symphonies, mais encore mieux au sentiment, à l’âme française qui s’accuse dans leur manière caractéristique d'interpréter une partition depuis longtemps connue.

La foule est énorme. Les applaudissements et les rappels finis, le mouvement se rétablit entre la doubie haie de banquettes occupées, bien avant le concert, par tous ceux qui, fatigués de la tâche journalière, ne peuvent quitter la ville pour la villégiature et viennent ici prendre quelques instants de repos.

Sur l’une de ces banquettes, à l’extrémité-est de la terrasse, Guignard, après avoir plus d’une fois parcouru la promenade, est venu s'asseoir seul et plutôt triste. Très-sensible au charme de la musique, il est là parmi cette foule, non pas avec la gaieté dans l’âme, comme tant d’autres, en proie plutôt à ‘“‘ces aspi- ‘rations sans but” du jeune homme,

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‘‘ demandant aux nuages du soir, au vent ‘ d'automne, aux feuilles tombées des “bois, une impression qui le remplisse “en le navrant. Mais c'est en vain ; “les nuages passent, les vents se taisent,

‘ les feuilles se dessèchent et se décolorent ‘sans lui dire pourquoi il souffre, sans

‘mieux suffire à son âme que les larmes ‘’ d’une mère ou la tendresse d’une sœur, “O âme! dirait le prophète, pourquoi . es-tu triste et pourquoi te troubles- € tu 6

Au reste, Eugène Guignard n’est pas un névropathe ni un rêveur. Impressionnable, sans doute. Ce qu'il ressent quand les autres s'amusent, c’est le désenchantement anticipé, l'insuffisance reconnue par lui a priori des bonheurs terrestres qu'il ne désire même pas. |

Tout à coup, quelques paroles prononcées à demi-voix derrière lui le font tressaillir

—“Dites done, ce Larive ! Quelle catastrophe ! En voilà un qui n’a pas trimé

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longtemps pour passer du Capitole à sa roche tarpéienne.

—Roche tarpéienne, c’est trop dire ; mais sa chute n’en est pas moins bien profonde et bien tragique. On l’a conduit, cette après-midi même, à la maison de santé de Beauport.”

i ne voulant pas être reconnu ni en entendre davantage s’éloigna. Il descendit La rue du Fort et vint poursuivre le cours de ses réflexions sur la petite terrasse Bienville,hantée par le souvenir de si nombreux di ,

Là, plus à l'écart, loin des rires, de la circulation encombrante, des conversations oiseuses, de la cohue qui grouille sur la grande promenade, il se recueille à l'aise. On dirait qu'un nuage de lassitude et d’ennui s'étend, comme des miasmes

d’un marais, sur le quartier mergantile, où tout le jour, tant d'intérêts divers se sont rencontrés, poursuivis, déjoués, dupés peut-être,

Plus rapproché de la ville basse, il a sous les yeux les toits des entrepôts du

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