‹ L'arrondissement de Montélimar: géographie, histoire & statistiqueChapitre 22 sur 39 · DE M ONT ELI M A H · texte numérisé non relu

DE M ONT ELI M A H

lui et découvrit sa retraite forcée au seigneur du lieu. Claude-Augustin de Vesc partit aussitôt, et accompagné de Mary de Vesc, châtelain de Dieulefit, pénétra chez le ravisseur : « Je vous ordonne de mettre en liberté Esprit Guyon, » lui dit-il en entrant. Déconcerté par ce ton résolu, le coupable répondit sèchement : « Celui que vous cherchez est dans sa chambre et vous pouvez le délivrer vous-même. » A la vue du seigneur de Bécone, le vieillard se leva précipitamment et se jeta aux pieds de son libérateur, qui le ramena dans son pays natal.

Outre la donation, la signature de deux billets avait été arrachée à Guyon ; mais l'histoire finit là.

Pendant les troubles qui précédèrent la révocation de l'édit de Nantes dans les environs de Dieulefit, Augustin de Vesc offrit un asile à Bécone à tous les catholiques et promit de les défendre. Par leur testament du 3 décembre 1678, Marie d'I'rre, son épouse, et lui, désignèrent pour leur sépulture l'église de Notre-Dame-de-la-Fislule ; il ne mourut cependant qu'en 1717. L'héritage de Jacques et de Jean d'I'rre créa pour le seigneur de Bécone et pour ses successeurs une odyssée de procès qui n'était pas encore achevée lorsque la Révolution éclata.

Les Morier d'I'rre de Glanne, réclamant la succession de Jacques d'Urre, seigneur de Brette, Gleysolle, etc., furent les principaux acteurs dans ce drame judiciaire.

En 1680, noble Alexandre Berger, conseiller au Parlement d'Orange et seigneur d'Alanson, vendit au seigneur de Bécone la co-scigneurie de Baume-La-Lance, moyennant 4,000 livres. Le 8 janvier 165*2, noble Jean- François de Panisse, mari de la fille de Georges Faure de Bologne, seigneur de la Roche-St-Secret, avait aliéné la même terre à noble Gédéou Berger pour 2,200 livres.

Voici les noms des enfants de Claude-Augustin de

Vesc et de Marie d'Urre : Jacques-Marie, mort jeune ;

— Gabriel-Joachim ; — Louis, chevalier de Malte ; — Joseph-François ; — Marie, femme de noble Joseph des Armands, seigneur d'Alanson, dotée de 1 ,000 livres ;

— Françoise, religieuse à Valréas.

Gabriel-Joachim mourut à 33 ans, laissant d'Antoi-

nette-Louise de Tcrtulle de La Baume-Pluvinel : Pierre- Joseph-Louis-Gabriel, ainsi que Louise-Antoinette ; — Pierre-Joseph-Gabriel-Claude.

Pierre-Joseph, marquis de Vesc, devint lieutenantcolonel de dragons en 170*2. Il acquit la seigneurie dVpie pour 93,200 livres en 1753, et se fixa à Crest.

Marie-Josephe de Leusse des Côtes, sa deuxième femme, lui donna : Joseph-Séraphin, officier de dragons ;

— Victor-Antoine-Joseph ; — Joseph -Marie-Henri, chevalier de Malte ; — Marie-Adélaïde et Marie-Diane, reçues chanoincsses comtesses de Largentière, en Forez, le 21 octobre 1777, puis mariées l'une avec Gabriel comte de Blocard et l'autre avec Joachim du Perron, comte de Revel, capitaine au régiment de Monsieur.

Mme la comtesse de Hevel du Perron, dernière héritière des seigneurs de Bécone, a transmis héréditairement, par l'intermédiaire de sa fille, M,,e de Hevel de Vesc, aux deux fils de M. le baron de Carmejane , représentant sa seule postérité, la charge de porter le nom de sa famille. M. le baron de Carmejane-Pierredon est chef d'escadron au 20» régiment d'artillerie.

La gloire militaire et les traditions d'honneur et de loyauté des seigneurs de Bécone, sont bien placées, comme on le voit, pour se maintenir intactes. (1)

(1) M. l'abbé Robin, manuscrit; — Armoriai du Dauphin ê ; — Archives de la Drùme, série E.

Les Vassaux

Faute de documents explicites, l'histoire du tiers-état doit être reconstituée, pour Bécone et pour une foule d'autres villages, d'après les données générales connues. Toutefois, je relèverai dans les titres existants quelques particularités spéciales à chaque fief. Ainsi, le 14 août 1540, Jean de Vesc, énumérant ses revenus seigneuriaux à Bécone, mentionne un château avec son territoire, une juridiction haute, moyenne et basse, des droits d'enquête et de confiscation, de lods et de mouture, des censés, services, tâches ou tasques comprenant la 7e partie des fruits pour quelques fonds et la 9e pour d'autres, outre la 12e des raisins, des corvées et leydes, le pulvérage, le fournage et le pouvoir d'alberger les terres vacantes.

Pierre de Vesc, écuyer, fils de Bernardin, le 9 août 164-7, sembla insinuer qu'il avait droit au 7* de tous les fruits, cependant à l'article du 10« du chanvre, il parle du 7e et du 9e, comme en 1540. Quant aux corvées, elles n'affectaient pas encore tous les vassaux, car il est écrit dans sa déclaration : « Quelques habitants doivent » corvées à pouer (tailler), fosser (biner) et vendanger » les vignes ; » les laboureurs ensemençaient les terres. Je remarque aussi la banalilé des four et moulin, simplement exprimée en 1540 par les mots fournage et moulure, comme une aggravation nouvelle, d'autant que le vingtième des grains y passait déjà. Moyennant

une redevance de 2 ou 3 éminés de blé pur an, quelques ménages avaient cependant alors la faculté de cuire leur pain.

Le château comprenait à Ja même époque une chapelle, une cour, une basse-cour, un pigeonnier, un hangar pour le bétail, une garenne, une châtaigneraie, le bois de Coslebelle, des vignes, des prés, des vergers et des champs, le tout d'un sol très léger. L'énumération de 1647 se termine par le droit de défendre la chasse, droit fort recherché alors. (1)

Dans le dénombrement de noble Augustin de Vesc, du 12 juillet 1080, on retrouve encore le droit de confiscation, l'ancienne commise ou saisie féodale, sans doute, laquelle n'avait lieu en Dauphiné qu'après jugement; les 7e et i)" parties des fruits ; les lods fixés au 4e denier et le pulvérage à 2 sols par 30 brebis et à un pierou (mot inconnu à nos glossaires, s'il a été bien transcrit) pour chaque bœuf, porc ou chèvre. En comparant les charges de 1080 avec celles de 1540 et de 1647, on remarque d'importantes additions : les corvées étendues à chaque habitant, à raison de trois journées imposées aux manœuvres et une aux laboureurs avec charrue ; le droit de prélation ; les cas impériaux ; le chevalage ou çiveragc ; trois garennes dont une près du château, une en Combe-Choreiile et une en Coslebelle, où nul ne pouvait chasser ni bûcherer.

Le civerage ou droit d'avenage était payé en beaucoup d'endroits pour indemniser le seigneur du privilège des habitants de mener leur bétail dans ses bois ; à Bécone, faute d'explications, je renonce à le justifier. Quant aux cas impériaux, ils consistaient en une somme fixe ou au doublement des censés, lorsque le seigneur mariait ses

(1) Inventaire de la Chambre des Comptes.

(2) De l'usage des fiefs. V .dit . p. 50

filles, achetait une terre, était fait prisonnier, allait en Terre-Sainte. Mais ici les titres ne s'expliquant pas, je ne puis rien préciser.

Faut-il ajouter qu'à La Baume les redevances étaient les mêmes qu'à Bécone ? Il était facile de le prévoir. (1)

Essayons maintenant d'évaluer tous ces revenus. Antoinette-Louise de Tertulle deLaBaume-Pluvinel, veuve de Gabriel-Joachim de Vesc, va nous en fournir les moyens. Le 27 octobre 1733, elle affermait à Bertrand, marchand de Taulignan, les terres et seigneuries de Bécone et de Baume-La-Lancc, avec leurs dépendances, douzains (12e partie des fruits), lods et autres droits, le domaine de St-Marcel à Taulignan, celui de Comps et le pré d'Odeffred, pour huit ans et au prix de 1,300 livres annuellement. La chasse n'était pas comprise dans le bail ; cependant le preneur pouvait chasser et faire chasser pour lui.

En 1735, la même dame possédait à Bécone un petit terrier valant 12 sétiers de blé, 10 ras d'avoine et quelques poules, un moulin et le 12e des fruits estimé 100 livres. (2)

Nous n'avons pas le chiffre de la taille royale, de la capitation et des autres impôts, et toute comparaison avec les charges actuelles nous est de la sorle rendue impossible ; toutefois, d'après les résultats consultés à Allan, elles devaient être plus onéreuses à la population que les contributions publiques d'aujourd'hui.

On a beaucoup écrit pour et contre la féodalité ; je ne veux ni l'attaquer ni la défendre. C'était une association organisée contre la force et contre l'anarchie.

Pour l'expliquer à Bécone, représentons- nous le pre-

(IJ Inventaire de la Chambre des Comptes (2) Archiva de la Drôme, série C

raier maître de ce flef haranguant ainsi ses compagnons d'armes : c Pour nous protéger tous, élevons un château » fort que je commanderai (directe, juridiction); je » vous abandonne toutes les terres voisines, moyennant » une redevance (censés et tasques) ; quant à la portion » que je me réserve, vous la cultiverez pour moi (cor- » véesj; si vous vendez votre part de territoire, mon » consentement sera nécessaire, dans un intérêt de sécu- » rité (iods, prèlalion) ; les bois seront communs (bit* » c/wrage et civeragej ; par mesure d'économie nous » aurons un seul four et un seul moulin (banutitc, mou- » ture, fournagej; en cas d'urgente nécessité, je compte » sur vous (cas impériaux) ; afin de protéger votre in- » dustrie j'exigerai un droit des marchands forains » (feydes) ; vous payerez au défenseur de vos maisons » un droit (moisson, treux), * et ainsi du reste.

Toutes ces conditions étaient acceptables à l'origine ; mais la sécurité générale établie, l'ordre constitué par la royauté, devenue forte, rendent à la fin les services féodaux lourds et intolérables ; à côté de la doctrine attribuant au seigneur le haut domaine de son fief, surgit la doctrine qui le donne au roi et qui le rend maître de la taille, de la capitation, du dixième, etc. Bien plus, les péages et leydes gênent tout échange de produits ; en l'absence du seigneur, à la téte des armées, ou à la cour, l'intendant ou le fermier pressure les vassaux ; les charges publiques ne sont pas réparties également sur le noble et sur le roturier. Vizille et Romans annoncent une ère nouvelle.

Voilà en peu de mots l'histoire de toute association de la force pour résister à la force : on s'unit pour la défense, puis le sentiment de la propriété et de la liberté individuelle brise le pacte fondamental.

Bécone avait une administration consulaire et un juge

DE MONTÉL1MAR

du seigneur, et ressortissait à la sénéchaussée de Monté- Umar et au Parlement de Grenoble, pour la justice ; à l'élection de Montélimar et à l'intendance de la province de Dauphiné, pour l'administration.

Grâce à d'obligeantes recherches faites à mon intention dans les registres de la paroisse par M. l'abbé Vendre, desservant de La Roche-St-Secret et de Bécone, je puis ajouter que Claude-Augustin de Vesc fut inhumé dans ce dernier village le 28 avril 1717 ; et qu'en 1708 il y mourut un pèlerin, « faisant une neuvaine en l'hon- » neur de la Ste-Vierge, que bien des gens viennent de » toutes parts implorer avec ardeur pour lui demander • secours dans leur différentes infirmités et principale- » ment pour le mal de la fistule. Les uns s'en trouvent » beaucoup soulagés et d'autres sont miraculeusement » guéris. »

La fistule est une affection des paupières.

Abandonnée depuis 1800, l'église du village ne sert plus au culte, cependant il serait facile de la réparer ; mais la chapelle de Notre-Dame de l'Annonciation est encore en bon état et l'on y voit le tableau de la Sainte- Famille déjà mentionné.

Ici s'arrêtent mes renseignements ; puissent-ils attirer dans la pittoresque vallée de Bécone de nombreux touristes et pèlerins !

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