BONLIEU
Géographie « Statistique
Placé sur la rive droite du Roubion, entre Marsanne et St-Gervais, à Test ; La Laupie et Sauzel, à l'ouest ; Marsanne et La Laupie, au nord ; St-Gervais et La Bâtie- Kolland. au midi, cette commune, a l'exception d'une colline sablonneuse du côté do St-Gervais, présente une plaine agréable et généralement peu fertile, les eaux qui suivaient dans les temps anciens la direction de Sauzet, et celles qui en se retirant formèrent le Roubion actuel, ayant emporté une partie de l'humus avec elles.
Le cadastre y accusait, en 1835 :
91 hectares de bois particuliers ;
de terres labourables ;
de vignes;
de prairies ;
de pâturages ;
de routes, rivières, etc.;
de terres incultes ;
d'édifiées publics.
au total.
DE MONTELIMAR
En définitive, d'après M. Mermoz, la contenance imposable y est de 587 hectares, le revenu des propriétés bâties de 21, 840 fr., le revenu des propriétés non bâties de 21,840 fr. ; le contingent, avant 1839, de 1,629 fr. et, après 1839, de 1538.
En 1814. le montant des rôles s'élevait à 2,434 fr. 4 cent. ; voici quel est aujourd'hui le chiffre des impôts (exercice 1869) :
Part de l'Etat .... 2,206 fr. 53 c.
— du département . 1,021 09
— de la commune . 1,170 47 Non-valeurs 72 38
Total 4,470 fr. 47 c.
Ajoutons que l'accroissement graduel de la population et les progrès de l'agriculture expliquent parfaitement la différence des deux époques.
En 1806, il n'y avait encore à Bonlieu que 139 âmes ; en 1866, il y en avait 290.
Voici quelques autres détails :
Ménages
Habitants.
Puiguillermin.
Cardenaux. . . .
Chauvetas
En 1851, la commune comprenait 137 propriétaires cultivateurs, 21 métayers, 15 métayers propriétaires, 11 journaliers, 6 journaliers propriétaires, 37 domesti-
ques, 7 rentiers, 2 employés ou fonctionnaires municipaux et 4-9 enfants. — Sur ces 249 habitants 228 professaient la religion catholique et 21 la religion réformée.
Autres détails sur l'état civil :
Filles ....
Totaux . .
Sous le rapport agricole, nous donnerons quelques renseignements, incomplets sans doute, mais utiles à connaître :
! hectares ensemencés 86 19I
) produit moyen en hectol. 11 8
Seigle
hectares ensemences 25 3
produit moyen 12 12
xiAi.it S hectares ensemencés 32 12
U*leU j produit moyen 11 10
nrno t hectares ensemencés 4 50 7
ur*e j produit moyen 19 20 12
i» »-l hectares ensemencés 11 16
Avoine [ i ■ . . 1Q ^
I produit moyen 18 20
hectares ensemencés 3 50 6
produit moyen 8 14
• t hectares ensemencés 7 8
Sarrazin* produil moycn „ 14
u^:Mtm\ hectares ensemencés 2
Haricots \ pro(Juit m()ven 9
Pommes i hectares ensemencés 25 IN
de terreX produit moyen 63 42
En 1868, 260 onces de vers à soie ont produit 4,420
kilogr. de cocons, vendus en moyenne 7 fr. le kilogr. ;
Mais j
DE MONTELIMAR
en 1855, on y obtint 6,784 kilogr. de cocons de 332 onces de graine; en 1849, 4,000 kilog. de 200 onces.
D'après un rôle des vingtièmes, dressé en 1754, — la seule pièce qui nous ait fourni des renseignements statistiques avant la Révolution, — il y avait alors à Bonlieu 320 sétérées de terres à blé, 627 de terres à seigle, 560 à épeautre, 38 de vignes, 19 de prés, 70 de broussailles et 401 de terres hermes, total 2035 sétérées de 500 cannes, valant chacune 20 ci va vers et aujourd'hui 17 ares 51 centiares. La bonne sétérée produisait seulement, en toute sorte de grains, année commune, 1 sélier 1/2, la médiocre 1 sétier et la mauvaise 1/2 sétier. Les prés manquaient d'arrosage et produisaient de 5 à 15 quintaux de foin par sétérée. Aussi M. Courtain, contrôleur, n'évaluait-il qu'à 9 livres la bonne sétérée de terre à blé, à 6 livres la médiocre et à 3 la mauvaise ; la sétérée de terre à seigle, de 2 livres 10 sols à 6 livres 15 sols ; la sétérée de terre à épeautre et de broussailles, de 1 livre, à 3 ; la sétérée de vigne, de 3 à 9 livres ; la sétérée de pré, de 7 livres 10 sols à 22 livres 10 sols.
J'ai fait le compte du revenu trouvé par M. Courtain pour les fonds roturiers ; il s'élève, sauf erreur, à 6,344 livres. (1) La taille était de 436 livres et le vingtième de 191 livres.
Il ne s'y voit que 6 granges et 4 maisons imposées ; en 1835, on en comptait 37 ; en 1851, 48 ; en 1866, 56.
En 1735, le marquis de Marsanne, seigneur haut justicier de Bonlieu, affermait ses droits de censé et de lods 84 livres; de son côté, Bonaventure Monet, prieur, y levait la dime du vin et des grains à la cote 20 et des
(1) Prix de la charge de vin du poids de 216 livres, 6 livres ; du sétier «le blé pesant 207 livres, 6 livres; du sétier de seigle pesant 96 livres, 4 livres 10 sols; du quintal de foin, 1 livre 10 sols. Aujourd'hui l'hectolitre de ble y pèse 77 kilogr., et ••elui de seigle, 64.
censés, lods et pensions, estimé le tout 850 livres.
Le prieur de St-Marcel y jouissait également d'une portion de la dime et de quelques droits seigneuriaux évalués 16 livres. Parmi les propriétaires nobles, les marquis de Chabrillan, de Marsanne et du Poêt y tenaient le premier rang.
En 174*2, le chevalier de St-Laurent possédait à Bonlieu 3 fourneaux pour tirer ou filer la soie.
Bonlieu a reçu le nom d'un établissement monastique fondé par les Poitiers. Le chœur de l'église, parfaitement conservé, mérite l'attention des archéologues et sera utilisé sans doute pour l'église paroissiale qui va être desservie par un succursaliste, en vertu d'un décret du b' janvier 1869.
Le village est bâti tout auprès, à 7 kilomètres de Marsanne, son chef-lieu de canton ; à 14 kilomètres de Montélimar, et à 46 de Valence.
I n chemin de grande communication allant de la route déparlementale n° 6 à Chàteauneuf-de-Mazenc va imprimer à celte commune te mouvement et la vie. (t)
Làbbaye
D'après les statuts de l'Ordre de Citeaux, fondé au commencement du xue siècle, les monastères devaient être placés dans des lieux sauvages, humides et couverts
(1) Statistique de la Drôme; — Mermoz, Projet de répartition; — Archives départementales, C, 131.
de bois ; mais il parait que ces rigueurs étaient mitigées en faveur des religieuses. Ni Bonlieu, ni Bouchet, ni Vernaison près Romans ne présentent, en effet, les aspects austères d'Aiguebelle, de Valcroissant et de Léoncel.
Toutefois, il fallait encore une grande force d'âme chez les filles des plus puissantes maisons de la contrée, pour échanger sans regret les joies pures de la famille contre les méditations prolongées ou le chant des cantiques sous les voûtes d'un cloître.
A défaut de détails précis touchant le régime de vie intérieure des cisterciennes de Bonlieu, esquissons à grands traits l'histoire de leur abbaye.
Dame Véronique, comtesse de Marsanne, en fut la fondatrice, et afin de doter le nouvel établissement qu'elle projetait en l'honneur de Dieu et de la Ste- Vierge, pour le salut de son âme et l'édification des fidèles, elle fit appel aux sentiments religieux de ses proches.
Le 2 mars 1171, sous le règne de Frédéric Barberousse, et sous l'épiscopat d'Odon, Guillaume de Poitiers et Eustache, son frère, prévôt de l'église de Valence, abandonnèrent gracieusement à leur mère Véronique et aux servantes du Christ qu'elle appellerait dans le nouveau monastère de Bonlieu (1) : d'abord lemanse entier de Genevez, avec ses bois, ses ramières et son tènement pour y bâtir une église et des maisons ; ensuite la faculté de construire un moulin sur la rive du Koubion et de conduire leur bétail dans toute la terre de Marsanne, sans payer ni leyde, ni redevance ; enfin une somme de "2,000 sols viennois.
Parmi les témoins de l'acte, fait à^Marsanne, se trouvent Pierre de Vérone, chapelain du lieu ; Bertrand
(1) Quoddam monasterium Sanctimonialium quoi Bonus Locus dicitur.
d'Etoile, abbé de Valcroissant ; Jourdain et Rostaing de Portes, Ponce de Barcelone et plusieurs autres.
Une charte de 1 173 nous apprend que la construction de l'abbaye marcha rapidement et qu'Odon, éveque de Valence, étant venu consacrer le cimetière des religieuses, assista à la confirmation des libéralités d'Eustache et de Guillaume de Poitiers, avec Albert, abbé d'Aigucbclle; Robert, prieur du même monastère; Aimar, abbé de Saou ; Humbert, commandeur de St-Gervais ; Armand, neveu du prélat ; Pierre de Sauzet, etc.
Dès 1*239 , la communauté de Bonlieu, placée sous le gouvernement d'Adhémare, abbesse, se composait du prêtre Valla, d'un moine d'Aiguebelle, appelé Bonusto, des frères convcrs Etienne et Raymond Penchais, d'Aiglotine, de Pétronillc de Donzère, de Guyonne Gruftee, sous-prieure, de Désirée, d'Anfélise, de Terciane, de Marguerite de Lave et de Sibille ou Cécile de Chabrières. Ce personnel de l'abbaye nous est révélé par la confirmation des libéralités de Guillaume et d'Eustache, que lit Aimar de Poitiers, fils du premier et neveu du second, en présence de Guillaume de La Roche, de Malhias de Chabrillan, d'Isoard de Bourdeaux, de Ponce de Coinillan, d'Agnès, fille de Giraudet de Monteil, etc.
Il semble résulter de la mention parmi les têrtfoins de ces chartes des noms de l'abbé, du prieur et d'un moine d'Aiguebelle, que l'abbaye de Bonlieu était soumise à l'origine au monastère fondé à Montjuyer, en 1045, et transféré à Val-Honnête, en 1137, où il existe encore sous le nom de La Trappe.
Quoi qu'il en soit, dom Lépagnol, prieur de Valcroissant et de Bonlieu, en 1070, ne fait pas remonter audelà des guerres des Albigeois la dispersion des religieuses de Bonlieu, bien que \e Fouille de l'cvêché de Valence du xive siècle les mentionne encore quelques années plus lard.
DB MONTELIMAR
II me semble plus vraisemblable de mettre la ruine de celte abbaye au compte de Raymond de Turenne, qui faisait la guerre au pape, aux Poitiers et à tous leurs adhérents.
C'est, en effet, peu d'années après les funestes expéditions de ce chef d'aventuriers, vers l'an 1400, que le chapitre général de Citeaux établit à Bonlieu une communauté d'hommes. En 1470, Jean Alard, évêque de Laon, en était abbé commendataire, et, en 1556, Jean de Montorcier. (1) Le premier reçut les reconnaissances de ses emphytéotes et possédait encore le territoire de la communauté presque en entier.
Pendant les guerres du xvie siècle, en 1561 ou 1562, les protestants « chassèrent l'abbé et les religieux, pillè- » rent tous les titres et papiers de l'abbaye et prirent » possession des biens en dépendants.
» En 1606 ou environ, le seigneur de Gouvcrnet, » gouverneur de Montélimar, voyant qu'il ne pouvoit
• plus usurper ces biens, céda son droit à Mre Jean » Fabre, ecclésiastique de la ville de Crest, moyennant » 1,500 livres ; celui-ci ayant eu le brevet de S. M. » pour Bonlieu et Valcroissant, obtenu ses bulles et pris » possession, fit procès pardevant la cour de Grenoble » aux consuls, communauté et habitants de Bonlieu pour » le dizain des fruits au lieu du vingtain, pour les ra-
• mières usurpées, pour les corvées et plusieurs autres
• droits.
» Et comme ledit Sr abbé Fabre n'avoit point les rc-
• connaissances en forme de 1470 ou autres qui ont été
• trouvées depuis peu de temps dans l'abbaye de Bonne-
• vaux, ni les autres titres et papiers, il fut obligé de
• passer, le 14 août 1625, un arrêt conventionnel qui » régla leurs différends.
,1) Celui-ci était aussi abbé île Valcroissant.
* Cet arrêt conventionnel fut exécuté par toutes les » parties jusqu'en 1634 que le Sr Fabre se pourvut en > cassation par requête au Grand-Conseil ; mais sa » mort, arrivée en 1640, arrêta la poursuite.
» L'année suivante et le 22 novembre, Mre Noël de » La Lane, docteur de Sorbonne, pourvu de l'abbaye, » s'en mit en possession et jouit des revenus existants, » sans réunir ceux qui avoient été aliénés ou usurpés au » monastère où il ne demeura jamais et donnoit par an » quatre cents livres de pension seulement à quelques » religieux que le générai de Citeaux y envoyoit et qui » n'en sortirent qu'en 1671.
» Dom Lépagnol ayant obtenu Bonlieu et Valcroissant » du général de Citeaux, avec ordre de rétablir ces deux » monastères ruinés, transigea avec le Sr de La Lane » qui lui céda tous ses droits, noms et actions, ce qui » fut confirmé par le général de l'Ordre, muni de tous » les pouvoirs du chapitre général d'icelui. »
Après dom Lépagnol et dom Canel, on ne trouve plus que le nom de Bonaventure Monct, prieur de Bonlieu, jouissant d'un terrier de 5 livres, d'un domaine de $50 sétérées dont 100 cultivées, estimé $31 livres annuellement, d'une partie de la dime évaluée 316 livres et de 378 livres de rentes, total 930 livres ; mais sur cette somme, il fallait payer les réparations contre le Uoubion, les visites du promoteur de l'Ordre, l'entretien de l'église, de la sacristie, du domaine, en tout 155 livres. C'était en 1728.
A l'époque de la Révolution, les prières de la communauté religieuse qu'avait fondée Véronique, comtesse de Marsanne, ne montaient plus au ciel que par la voix d'un seul homme, et les redevances primitives n'en étaient pas moins perçues. La nation s'empara des biens du prieuré et les fit vendre en 1791.
Les Vassaux
« En appréciant les relations des moines avec les po-
• pulations rurales, il faut distinguer les lieux où l'ab- » baye s'entoura de clients étrangers, de ceux où elle » s'accrut aux dépens des habitants primitifs. Dans le » premier cas, le droit des moines fut incontestable, le » service rendu à la civilisation sans mélauge; leurs » serfs, appelés du dehors par l'offre d'une condition
• meilleure, n'étaient en réalité que des colons, possé- » dant une jouissance partielle des terres dont les moines
• étaient seuls maîtres en vertu de titres réguliers ; ils » étaient soumis, par leur libre consentement, aux res- » Irictions que subissaient partout les usufruitiers et les » emphytéotes, et aux redevances et servis des tenan- » ciers. Dans le second cas, les moines se trouvèrent en » présence ou de serfs dont la propriété leur fut cédée .» avec la terre par les seigneurs laïcs, ou d'hommes
» libres. Quand il s'agit de serfs, leur condition ne devint » pas plus mauvaise ; on sait le proverbe allemand : «. // fait bon vivre sous la crosse. Mais, pour les hommes » libres, la condition devint pire. »
Ces judicieuses remarques sont extraites d'un récent travail de M. Victor St-Genis, intitulé : Histoire de Savoie d'après les documents originaux, etc. (1)
En l'absence de titres contemporains, il est difficile, on le conçoit, déjuger du bonheur des vassaux de l'abbaye
(1) Chambéry, 1868. Bonne, Conte Grand et O. 1" vol.,
p. ni.
cistercienne établie à Bonlieu dans le tellement de Genevez, ses terres, ses ramières et ses bois. Cependant il est permis de conclure des termes de la concession de 1 171 , que les religieuses n'y dépossédèrent personne, et que leurs richesses se composaient uniquement à l'origine de troupeaux, libres d'errer dans la terre de Marsanne.
Mais, après les guerres civiles du xvr siècle, sous le gouvernement d'abbés commendataires, peu tenus à la résidence et jaloux de leurs privilèges et de leurs revenus, les choses changèrent de face.
Le mémoire de dom Lépagnol, déjà cité, va nous le prouver avec quelques détails.
D'après l'arrêt conventionnel du 14 août 1625, « tous les possesseurs de fonds au terroir de Bonlieu devaient payer à l'avenir la vingtième partie de tous leurs grains et vins pour dîme ou charge foncière, savoir : des grains, à l'aire, sans les pouvoir transporter qu'ils n'eussent préalablement payé ou prorais de payer ledit droit aux fermiers de l'abbé ; et du vin et corvées, sans y comprendre toute sorte de légumes et le foin, pour raison desquels les habitants disoient être en exemption immémoriale.
» De plus, les possesseurs de fonds au mandement de Bonlieu de toute qualité, devaient payer à l'abbé, pour une fois seulement et à perpétuité, 36 livres à chaque féte de Noël ; » quant à la dime des terres du Perrier ou Champrond, comme elle se trouvait appartenir au prieur de St-Marcel, l'abbé ne pourrait la réclamer qu'en acquérant les droits du prieur.
Ensuite les habitants déclarèrent « que tous les fonds » de Bonlieu, compris ou non aux précédentes recon- » naissances, relevoient de la directe de l'abbaye, hor- > mis ceux qui se trouveraient asservis ou reconnus à » d'autres seigneurs par titres ; que l'abbé et ses succes-
» seurs pourroient en exiger les lods au 4« denier, et » qu'il leur seroit permis de faire procéder à nouvelle » reconnaissance, chacun en particulier, desdits fonds, » à raison d'une obole la sétérée, moyennant quoi ledit » sieur abbé ne pourroit prétendre aucune autre charge, » sans préjudice toutefois des censés et pensions dues » par contrats légitimes et des arrérages de lods. »
La dernière clause relative aux ramières (oseraies), propriété de l'abbaye, portait que l'abbé poursuivrait les usurpateurs, s'il y en avait, et que les droits de Charles, Pays, Décès, Deglon et Vidand seraient consacrés sur les pré et terre voisins des ramières et des limites de St- Gervais.
Comme compensation de tous arrérages, les consuls payèrent cent livres à l'abbé, applicables en réparations ou en ornements à l'église du lieu ; mais, de son côté, l'abbé stipula qu'à l'avenir lui et ses successeurs « n'ayant • aucune charge d'âmes par la fondation, ne seraient » chargés d'aucun autre service religieux que de celui » qui se faisait alors. •
Dom Lépagnol ayant assigné devant le juge de Bonlieu plusieurs habitants, Housset, Brunei, Pillon, etc., comme usurpateurs des ramières « qui consistoient à plus de » quatre cents sétérées à Romano, Moulins, Décès, Cha- » bons, Freydières, etc., — outre ce qui est dans le lieu > où la rivière de Roubion a fait son lit et où étoient » les fonds de l'abbaye qu'elle a ruinés et emportés par » son torrent, • — la communauté intervint au procès, que l'abbé porta au Parlement de Grenoble, en vertu des privilèges de son ordre et à cause des dégâts commis dans les bois ou broussailles composant les ramières.
G . détails sont tirés de la requête de dom Lépagnol. (1 )
(l; Archives de la Diurne, série H.
Il résulte du rapport des experts chargés d'estimer les biens de l'abbaye ou du prieuré, en 1791, qu'en vertu d'une; (transaction de 1679 — celle qui, sans doute, termina le différend des ramières, — les habitants devaient un droit casuel de lods ; divers particuliers, des pensions allant à 223 livres et une rente constituée de 55 livres.
Parmi les immeubles vendus au profit de la nation, on remarque : 1° le bâtiment de l'abbaye, de 60 cannes dont 36 neuves et 24 vieilles, une basse-cour où est te cimetière et un jardin clos de murs ; 2° une terre à La Condamine ou Conquel, de 9 sétérées ; 3° une terre ;i Portai, de 42 sétérées, traversée par un grand fossé; 4" 73 sétérées à Puy-Guillomin et 36 au quartier de St-Martin « où il y a une petite chapelle dépendante de l'abbaye, » en mauvais état, confrontant du levant un fossé, du vent un ruisseau ; » 5° une grange à Joinon ; 6° plusieurs fonds séparés, d'une contenance totale de 1 1 1 sétérées 10 quartes 62 civayers. (1)
D'après la déclaration fournie le 23 mars 1540 par Jean de Montorcier, abbé de Valcroissant et Bonlieu, il possédait en cette dernière qualité, sous le nom de censés ou rentes, 2 florins 3 sols 18 deniers, 2 sommées et demie de blé, 1 émine d'avoine et 10 poules; 30 sommées 1/2 de terre, 2 journaux de pré, 15 hommes de vignes, 40 sétérées de bois et un foreslage indivis avec le seigneur de Grignan et Marsanne, valant 2 sommées de blé ; plus quelques revenus à La Laupie, Montélimar, Montboucher , etc. (2)
L'église de Bonlieu, dont il ne reste que le chœur en pierre grisâtre, d'une facture élégante et correcte, et dans laquelle les Poitiers eurent leur iombeau avant le choix de celle des Cordeliers de Crest, va être rendue au
(1 ) Archives de la Drome, série i).
(2) Inventaire de la Chambre des Comptes.
culte par le zèle des habitants. Un décret du G janvier dernier, en y établissant une succursale, a donné satisfaction aux sentiments religieux de la population sanscesse croissante de la commune, grâce au morcellement de la propriété, aux progrés de l'agriculture et à la facilité des chemins.
Outre les redevances dues au monastère par les vassaux de Bonlieu, ils en payaient encore, en qualité de justiciables, au seigneur de Marsanne. Ainsi le 20 novembre 1540, Louis Adhémar de Monteil déclarait, à la Chambre des Comptes de Grenoble, tenir, en fief du roi, la terre et seigneurie de Marsanne et Bonlieu, d'un revenu de 400 livres environ. En 1748, les mêmes droits féodaux du marquis de Marsanne, seigneur justicier, s'élevaient à 2,300 livres environ dont 84 seulement pour Bonlieu ; à la même époque ceux du prieur étaient de 850 livres. (1)
Ces détails, bien incomplets sans doute, suffisent cependant pour démonlrer que l'action intermittente de la modeste abbaye sur la mise en culture des terres de Bonlieu fut lente et inefficace, puisqu'au milieu du xviu* siècle il y avait à peine dix ou douze maisons habitées, et qu'en IG70, il s'y comptait encore plus de 400 sétérées de ramières.
(1) Archives de la Drôme, série C.
Les Poitiers
Place à l'extrémité du diocèse de Valence, Genevez ou Bonlieu faisait partie à l'origine du comté de Valenttnois. Or, parmi les premiers gouverneurs ou comtes de ce territoire, devenus indépendants sous les Bosonides, on trouve : Geilon ou Geilin I" (937-961); Gontard, vers 970; Lambert, fondateur ou bienfaiteur de St-Marcelde-Félines, en 985; Aimar (1011-1037) ; Geilin II (1058- 1071); Guillaume, menacé d'excommunication par le pape Grégoire, en 1074, s'il ne rendait pas ses droits à l'évéque de Die (1) ; enfin la comtesse de Marsanne, appelée Philippe par quelques auteurs.
Viennent ensuite : l'époux de la comtesse Véronique (1125-1155); Guillaume II (1158-1187); Aimar I" (1188- 1239); Guillaume III, mort en 1226; Aimar H (1240- 1277), enseveli à Bonlieu; Aimar III (1277-1329) ; Aimai* IV (1329-1339); Louis I" (1339-1345); Aimar V (1345-1373); Louis II, mort sans enfants (1373-1419).
Malgré l'intérêt qui s'attache au berceau d'une famille illustre, dont l'autorité égala presque celle des Dauphins et s'étendit sur la plus grande partie du département de la Drôme, je n'aurais pas osé affronter de sitôt un problème généalogique si ardu, sans le secours offert par les chartes de fondation et de confirmation de l'abbaye de Bonlieu.
Je vais donc mettre a profit les renseignements puisés
(1) Dom Bouquet, Recueil des historiens des Gaules, xiv,
dans ces actes et dans d'autres titres authentiques, sinon pour révéler l'inconnue, au moins pour la dégager de ses termes embarrassants.
Chorier et Guy Allard prétendent que les premiers ' comtes de Valentinois et les derniers, les Geilon et les Poitiers, formèrent une seule et même famille, issue d'Ebles II, comte de Poitiers, d'Auvergne et de Limoges, mort en 935 ; cette opinion manque de preuves. D'autres auteurs admettent deux races distinctes et je me -range dans leur camp. Comme la monographie de Charols pourra me permettre un mot sur les Geilon, celle de Bonlieu n'aura trait qu'aux Portiers.
On lit dans une enquête de 1421, citée par Duchesne. la légende suivante : « Aymart Chahcrl, escuyer, capi- » taine de la tour de Crest, dit qu'il a ouy dire plusieurs » fois à son père, que, ainsy comme il avoit ouy réciter » aux anciens du pays de Valentinois et de Dioys, an- » ciennement avoit esté une dame audit pays de Valen- » tinois, nommée la comtesse de Marsanne, lequel lieu
■ de Marsanne est assis audit pays; auquel, elle estant » venue, les evesques de Valence et Dye firent forte » guerre. Durant laquelle il passa par la ville de Monté- » limar un surnommé de Poitiers, accompagné de plu- » sieurs gens, auquel elle fist requérir qu'il la voulust » secourir et aider en ladite guerre. Lequel lui fist très » grand secours, et conquist plusieurs chasteaux et » villes esdiz pays de Valentinois et de Dioys, auquel de » Poitiers, pour le recompenser des services qu'il luy
■ avoit faiz, elle offrit donner la moitié de toute sa terre, » ou qu'il luy pleusl la prendre toute en prenant aussi à » femme une jeune fille qu'elle avoit seulement. La- » quelle fille il prist par mariage et fut seigneur de toute » ladite terre (1). »
(1) Histoire généalogique des ducs de liourgogne. Paris Craraoisy, 1628, in-4°.
Aimar du Rivail, qui vivait à la fin du xve siècle et au commencement du suivant, fait aussi venir en Dauphiné un Louis, fils de Guillaume, comte de Poitiers, et lui donne pour femme la fille d'une comtesse héréditaire de Valentinois et Diois, à laquelle les Arnaud de Crest et d'autres voisins puissants aspiraient à succéder. (1)
L'histoire confirme de tous points la légende. Véronique, comtesse de Marsanne, épousa un étranger, dont le prénom n'est pas établi encore définitivement, mais qui devait s'appeler Guillaume et non Aimar, comme on l'a prétendu.
De ce mariage, d'après les chartes de Bonlieu, naquirent : 1° Guillaume II, surnommé de Poitiers, en 1163, à cause de l'arrivée récente encore de sa famille dans la province; 2» Eustache, prévôt de l'église de Valence ; 3° des filles. (2)
Aimar I" fut le fils de Guillaume II et le neveu d'Eustache (3) et des Dauphins, car son père avait épousé Béa tri x de Viennois, d'après le témoignage du biographe de Marguerite de Bourgogne, femme de Guigues Dauphin : « Elle maria une de ses filles au comte de Valentinois, d'une illustre naissance, viro claris natalibus orto. » (4)
Si l'opinion des savants auteurs de Y Histoire du Languedoc mérite quelque crédit, Guillaume II, en effet, devait être le fils de Guillaume Irr, mari de Véronique, l'un des principaux barons du Languedoc, mentionné dans plusieurs titres du diocèse de Narbonne notamment, de 1 14G à 1 IG3, sous la désignation de Peiteits, de Pictavo, etc. « Nous croyons, disent DD. Vaisselle et de V ie, qu'il
(1) De Allobrogibus, libri norem. Vienne, 1844, in-8°, p. 418.
(2) 1" charte de Bonlieu. — (1) 3' charte. (4) D. Bouquet, xiv, p 428.
» éloit fils naturel de Guillaume IX, comte de Poitiers et » duc d'Aquitaine, qui l'aura eu durant le séjour qu'il » faisoit à Toulouse, vers Tan 1115. Voici sur quoi nous » fondons nos conjectures. 1° On ne connoit pas l'ori- » gine de Guillaume de Poitiers, 1er du nom, comte de » Valentinois, qui mourut avant Tan 1189. 2° Nous ne » connaissons pas non plus les ancêtres de Guillaume > de Poitiers, établi dans la province (Languedoc) au » xne siècle, et nous ne trouvons avant lui aucun sei- » gneur de ce nom dans le pays. 3° 11 est certain que ce » dernier étoit d'une noblesse très- distinguée. 4*> On » sait assez le penchant qu'avoit pour les femmes Guil- » laume IX, comte de Poitiers. 5° Enfin les temps s'y » rapportent parfaitement. Guillaume de Poitiers, tige » des comtes de Valentinois et Diois. sera donc né en » Languedoc, et après un assez long séjour dans celte » province, il se sera établi le long du Rhône, par son » mariage avec l'héritière de ces deux comtés, alliance
• que Raymond V, comte de Toulouse, seigneur suze- » rain du Valentinois et du Diois, en qualité de marquis » de Provence, aura sans doute favorisée. Il est en effet
* très-probable que le comte Raymond donna en cette » qualité, vers l'an 1 165, l'investiture de ces deux com- » tés à Guillaume : nous savons du moins qu'il en in- » vestit, en 1189, après la mort de ce seigneur, Aimar, » son fils et son héritier » (1).
Les chartes publiées jusqu'à ce jour en Daupbinô ne contredisent en rien les conjectures des savants Bénédictins. On voit, en effet, Guillaume II rendre hommage, en 1163, à l'évéque de Die, pour Suze et Gigors et posséder des fiefs dans le Diois, en 1 165 et 1 178 ; Aimar ou xVdhéraar, son fils, donner des libertés aux habitants de
(l) Histoire du Languedoc, II, 478, et III, preuves, 163.
Crest, en 1180, et Henri VI le Cruel, en lui écrivant, en 1189, l'appeler fils de Guillaume. (I)
11 ne reste plus qu'une seule difficulté à lever pour rendre inattaquable l'opinion des graves auteurs de F Histoire du Languedoc : c'est le nom d'Aimar donné à Guillaume Ier par Dom Clémencet, Duchesne, etc. J'ignore les autorités qui ont décidé le recommandable auteur de Y Art de vérifier les dates ; mais Duchesne est si peu assuré dans sa marche autour du berceau des Poitiers qu'il confond Aimar Ier avec le fils de Guillaume et de Véronique, notre Aimar Ier à nous, révélé par la charte de Bonlieu, c'est-à-dire l'aïeul et le petit-lils ! \%
Cette digression sur un point très-obscur de notre histoire locale se rattachait si naturellement à Bonlieu, que le lecteur voudra bien l'excuser. Elle montre d'ailleurs les ressources offertes par la tradition et par les chartes, lorsque la critique rapproche les données de l'une et des autres, et fait vivement regretter la perte des archives anciennes des familles et des communes.
J'aurais, avant de quitter Bonlieu, à parler des familles illustres qui y possédaient des biens, et même d'une maison de ce nom établie à Viviers, au *xvuc siècle; mais cette maison venait du Languedoc, et j'aurai occasion de faire connaître ailleurs les Moreton-Chabrillan, les dTrre, les Aylard de St-Genis et les Marsanne, comme j'ai fait déjà pour les Marcel-Blaïn du Poët.
Les travaux prochains de restauration de l'église de Bonlieu, sépulture des premiers Poitiers, pouvant amener la découverte de quelque inscription, de quelque mé-
(1) L'abbé Chevalier, Documents inédits, etc.; Cartulaires de l'église et de la ville de Die, pp. 9, 17, 23, 39, 40, 49, 50, 60; — 5, 12, 17,20,33,60,61.
(2) Histoire généalogique des comtes de Valentinois et Diois, chap. I.
daille, etc., je ne saurais trop recommander la conservation de ces objets antiques, si utiles pour l'histoire d'une localité.