BOUCHET
Géographie & Statistique
Dans une plaine immense couverte de vignobles aujourd'hui et naguère de chênes- verts, au bord d'un gracieux et fertile vallon qu'arrose l'Erin, affluent du Lez, sorti des environs de Visan, s'élève le village de Bouchet, appelé Boschetum, Bossetum, Bosquet um et Bmchetum par les anciens titres.
Suivant l'auteur de la Statistique de la Drôme, toujours fidèle à son système fantaisiste de voir les Romains en tout et partout, « la vallée de l'Erin, consacrée au » pâturage des bœufs employés au labourage, portait » le nom de Bucetum, dont Bouchet n'est qu'une alté- » ration opérée par la modification du langage; » mais Boschetum et Busctietum indiquent plus naturellement un lieu plein de bois, et l'étymologie de Bouchet ne diffère en rien du mot bosquet resté dans notre langue. H suffît d'ouvrir Ducangc pour s'en convaincre.
Le bourg, de construction récente, est placé à 14 kilomètres de St-Paul-Trois-Châteaux, son chef-lieu de canton, à 42 kilom. de Monlélimar et à 87 de Valence,
DE MONTÉ LIMAR
entre Baume-de-Transit, au nord ; Tulette et Suze, au midi ; Visai), à l'est; Suze-la-Roussc et St-Restitut, à l'ouest.
Voici les détails fournis par le Dictionaire des Gaules de l'Abbé Expilly : « Bouschet, dans le Comtat-Venaissin, » diocèse de St-Paul-Trois- Châteaux, judicaturede Val- • réas, compte 40 feux. Cette paroisse est située à une » petite distance de la rive gauche du Lez, à 2 lieues et » demie E. S. E. de St-Paul, à 2 lieues S. 0. de Val- » réas, à 5 lieues et demie N. N. 0. de Carpentras et à » 7 lieues et demie N. N. E. d'Avignon. La terre de » Bouschet est un fief avec haute, moyenne et basse jus- » tice dans la mouvance de la Chambre apostolique et » dont la seigneurie appartient en paréage au grand » collège de St-Nicolas-d'Annecy-d' Avignon. »
If. Delacroix, dans la Statistique de la Drôme, ajoute peu de détails à cet exposé sommaire. Seulement il résulte d'un passage du livre que le Comtat fut réuni à la France, en 1792, mais que la principauté d'Orange forma, dès 1790, un district sous l'administration du département de la Drôme, ainsi que le district de l'Ouvèze, formé de Carpentras et de son ressort. Rouvère et Poultier, organisateurs, en 1793, du département de Vaucluse, y réunirent le canton de Suze-la-Roussc, comprenant Bouchet, Tulette, Suze et Rochegudc. Une loi du 28 pluviôse an vin rendit à la Drôme les communes annexées à Vaucluse, qui garda l'enclave de Valréas.
En Tan ix, Bouchet fit partie du canton de !>ierrelatte et, en 1856, de celui de St-Paul.
Avant d'aborder l'histoire de la commune, faisons connaître ses ressources agricoles et industrielles.
Son territoire pierreux et peu fertile se décompose, suivant le cadastre, en ;
24 hectares de bois communaux,
de bois particuliers,
de terres labourables,
de vignobles,
de prairies,
de pâturages,
de routes, rivières, etc.,
de terres incultes,
en édifices publics,
au total.
M. Mermoz, en 1830, évaluait le revenu des 1 141 hectares de surface imposable à 49,300 fr., et celui des propriétés bâties à 4,075 fr. ; le revenu moyen d'un hectare à 43 fr. 21 c. et la contribution moyenne à 3 fr. 13.
Ces chiffres doivent avoir subi de profondes modifications depuis l'aliénation et le défrichement des bois communaux et des bois particuliers, puisque la commune présente aujourd'hui une étendue de près de 400 hectares, complantés en vignes.
Par la nature de son sol, Bouchet produit annuellement de 400 à 540 hect. de blé, de 70 à 80 hect. de méteil, de 45 à 48 hect. de seigle, de 30 à 32 hect. d'avoine ; le rendement du blé par hectare, en 1866 et en 1868, a oscillé entre 10 et 15 hect., celui du seigle entre 0 et 12, celui de l'avoine entre 8 et 10. Le vin et la soie constituent son revenu principal.
En 1866, 800 onces de graines de vers a soie de 25 grammes l'une, donnèrent 3,200 kilogr. de cocons, et en 1868, 900 onces, 5,400 kilogr. Mais, avant la maladie des vers, la récolte sérigène devait y être plus considérable.
Quant au vin, nous ignorons la quantité produite ; mais à 18 hectolitres par hectare on arrive au chiffre de
DE MONTÉL1MAR
7,200 hectolitres chaque année. (1)
Un indice certain de la prospérité de la commune résulte des tableaux comparatifs de sa population ; en effet, ces tableaux sont significatifs :
An vm
Garçons. . .
Hommes. . .
Soldats . . .
Filles. . . .
Femmes. . .
Total. . .
En 1809, on y comptait 158 maisons et 684 habitants ; en 1846, 234 maisons ou ménages et 1015 habitants ; en 1851, 241 ménages et 1035 habitants ; en 1861, 265 ménages et 1151 habitants; en 1866, 287 ménages et 1 1 52 habitants. D'où il suit que de Tan VIII (1799) à 1866 la population a plus que doublé.
D'après le recensement de 1866, la population est ainsi répartie sur le territoire :
Village 82 ménages, 294 habitants.
Coup-d'Air
Colombier et Perpétiaux 7
Claux
Grand-Bosquet et Pichot 6
Blache et Taillade. .
Aire et Espinacier. .
Jasses .......
Fonts-Peyrolles. . .
Plan
Bayardes et Barbaras
(1) La production en vins aurait été non de 18 hectolitres, mais de 20 hectolitres par hectare, en 1868.
Quant à l'état civil, le même document le décompose ainsi :
Deux usines à soie y occupent une partie de la population féminine et la viticulture est le lot des hommes.
Des voies faciles de communication relient Bouchet à la route du Pont-St-Esprit à Gap, par Nyons, et à toutes les villes voisines.
Comme dans leComtat, avant 1789, il n'y avait pas de taille, de capitation, de dixième et de vingtième à payer ; il n'a pas été possible d'établir une comparaison entre le passé et le présent sous le rapport des charges publiques.
En 1835, le principal de la cote personnelle et foncière était de 3,593 fr. ; celui de la cote mobilière, de 544 fr. ; celui des portes et fenêtres, de 212 fr. ; celui des patentes, de 120 fr.
Voici les fluctuations du marc le franc sur les 35,099 fr. 48 cent, du revenu foncier imposable :
1854 . . » fr. 17 c. 937 1862 . . fr. 21 c. 088
Répartition des charges publiques, en 1869 :
Part de l'Etat 5,929 f. 45 c.
— du département . . 2,663 6λ
— de la commune . . 4,299 19 Non-valeurs 218 20
Garçons 284 Filles. .
Hommes . .. . . . 240 Femmes
Veufs 33 Veuves .
Total
Les améliorations de la voirie vicinale et des édifices publics expliquent, avec l'accroissement de la fortune publique, ces variations de l'impôt.
Mais, en résumé, Bouchet, par l'activité de ses habitants, l'intelligence de son administration, peut être regardée comme l'une des belles et riebes communes de l'arrondissement.
L'Abbaye
« Un fait étrange et peut-être unique dans l'histoire, » dit l'auteur des Annales d'Aiguebelle, c'est le nombre » extraordinaire des vocations à l'état religieux, au xu€ » siècle, particulièrement dans l'Ordre de Citeaux. » Aiguebelle, comme tous les monastères de cet Ordre, » les voyait alors affluer dans son sein. Les fils des sei- » gneurs voisins se pressaient sous ses cloîtres et lui » apportaient avec leurs personnes des droits nombreux » sur Monlélimar, Allan, Chamaret, Roussas et autres » lieux. »
Comme il existe encore des testaments où des seigneurs vouent leurs fils et leurs filles à l'état monastique, il est peut-être permis de supposer que toutes ces vocations n'étaient pas toujours entièrement volontaires.
Quant aux résultats politiques de cet entraînement, ils furent un peu amoindris par le réveil drs lettres et par les cours d'amour, sortes de tournois pacifiques où poètes et artistes recevaient des couronnes de lauriers et préparaient l'émancipation future.
Scion le P. Boyer de Ste-Marthe, l'abbaye de Bouchet ne remonte pas au-delà de 1219 ou 1220 ; mais les Annales d'AujucbeUe citent une Hixende Adhémar qui en était abbesse, en Tan 1200. « D'un autre côté, les auteurs » du Gallia Christiana disent que ce monastère prit » naissance presque en même temps qu'Aiguebelle, » c'est-à-dire dans le cours du xir siècle. C'est donc au » temps d'Albéric II (1190-1193), ou de son prédéces- » seur Aimar Adhémar (1173-1190) qu'il en faut rap-
• porter la fondation. Et bien que nous n'en connais- » sions pas les auteurs d'une manière précise, il est » naturel de conjecturer que Giraud Adhémar, père de » ' Rixende, et Guillaume-Hugues Adhémar de La Garde, » père de l'abbé d'Aiguebelle, n'y furent pas étrangers. ■ La prédilection constante des Adhémar pour ce mo- » nastère, où l'on voit se succéder de génération en » génération les membres de cette famille, vient à l'appui » de cette opinion. Ainsi, après Rixende, on y retrouve, » en 1280, Laure, fille de Guillaumc-lc-Gros ; en 1340, » Dalmase, Clémence et Galburge, toutes trois filles de » Giraud VIII ; un peu plus tard, Billette, fille de Gi-
• raud IX, et plusieurs autres, sans doute, parmi celles » que nous offre la généalogie de cette famille sous le » titre de religieuses, sans indication de monastère. De » plus, il est à remarquer que Lambert Adhémar, frère » d' Aimar ou Adhémar, abbé d'Aiguebelle, était l'oncle » de Raymond de Baux, par son mariage avec Tiburge, » fille de Bertrand II de Baux et de Tiburge de Montpel- » lier, princesse d'Orange. » (1).
La conjecture tirée du nombre des religieuses sorties de la maison des Adhémar n'est pas bien concluante, par la raison qu'Aleyrac et Bonlieu avaient autant de
!l) Annales d'Aiguebelle, pp. 88, 144 et suiv.
droits que Bouchet à la prédilection des demoiselles de Grignan ; mais il faut tenir compte de la parenté des Adhémar avec Raymond de Baux, fondateur présumé du monastère, dont la fille, Feidite ou Feidide, était abbesse, en 1238. et à laquelle il donna la seigneurie de l'Estagnol, «où il y avoit un château el un village», depuis longtemps ruinés. (1)
L'histoire n'a conservé les noms que de quatre supérieures de Bouchet : Feidide, déjà nommée (1238) ; Kaymondette, présente avec Agullone, à l'hommage rendu à l'évéque de St-Paul par Hugues de La Baume (Transit), en 1248; Dalmase-llugonesse (141 lj, qui implora l'intervention de l'administrateur de l'évéché tricastin, Hugues de Thesiac, au sujet des limites des propriétés de son couvent avec St-Kestilut, et Borquette, en procès contre des carriers de la foret de Bois-Bàtard, qui lui refusaient le prix de certaines pierres, valant 15 florins d'or. Noble Pierre de St-Brion, châtelain de Visan, reçut la reconnaissance de dette des débiteurs et une cavale et un roussin pour gages (1411). (2)
Deux ans plus tard, l'abbaye de Bouchet n'existait plus. Mais, comme le remarque très-bien l'auteur des Aunalex d'Aiguebellc, « ce n'est pas aux Albigeois qu'il en faut imputer la ruine, » ainsi que l'avance gratuitement le P. Boyer de Ste-Marthc. « Cette suppression fut le fait du Chapitre général de Citcaux, qui, en 1413, chargea l'abbé de Bonncvaux de prononcer l'incorporation des biens du monastère de Bouchet à celui d'Aiguebelle, sentence qui fut approuvée et confirmée de nouveau par le Chapitre général de 1442. » (3)
(1) Histoire de l'Eglise de St-Paul-Trois-Châlcaux, p. 92.
(2) A mi a les d'Aiguebellc, pp. 147-9.
(3) M., p. 150; — Thes. anecd. rte D. Martène, IV, col. 1558 el 1601.
Quelle fut la cause de cette union ? — D'après un auteur, t le nombre insuffisant des religieuses et, peut-être aussi, le relâchement dans lequel elles vivaient, motivèrent cette mesure, qui rendit les moines d'Aiguebelle héritiers de leurs riches domaines. • (1)
La tradition semble donner quelque poids à ce soupçon de relâchement; toutefois ici, comme en bien d'autres circonstances, la malignité humaine a confondu les dates et les lieux et pris pour des souterrains communiquant avec l'Estagnol quelque excavation naturelle. Voici, en effet, d'après l'analyse d'un document conservé dans les archives départementales de Vaucluse, faite à mon intention par l'honorable et savant M. Achard, la justification des Cisterciennes calomniées :
c 29 novembre 1413. Union du monastère de Bouchet » à celui d'Aiguebelle, opérée par Pierre-Régis, 29p abbé » (1411-1428), contre Borquette-IIugonessc, abbesse de » Notre-Dame dudit Bouchet, Rixende de Montdragon, » et Béatrix-Jeanne de Bollènc, ses compagnes, en vertu » de lettres émanées de Jean, abbé de Cileaux et des défi- » niteurs généraux de l'Ordre, de l'an 1413, et en pré- » sence de l'abbé de Bonnevaux, commis à cet effet. Les » religieuses protestent contre la décision qui les frappe, » en disant qu'elles n'ont commis aucun délit, crime ou » mauvaise action (malvpcium) qui puisse la justifier, » et en conséquence, elles réclament des vêtements et un » entretien convenables à leur ordre et à leur état. » Malgré ces protestations, dont le bénéfice leur est » réservé, l'abbé d'Aiguebelle est mis en possession du » couvent par la tradition d'un missel et d'une clef de » fer placés dans ses mains, et il promet d'assurer aux » religieuses la nourriture et l'entretien, par acte passé
(1) Annales d'Aiguebelle, p. 150.
» à Visan, dans la maison que celles-ci habitent. (1) »
S'il y avait eu des griefs notoires contre les réclamantes, r occasion était belle pour les énumérer, et le silence des intéressés me parait un argument invincible en faveur de l'innocence des victimes.
A ces détails sur l'origine et la fin de l'abbaye de filles établie à Bouchet, il convient d'ajouter quelques indications recueillies dans les auteurs.
En 1249, Raymond VU, comte de Toulouse, et en 1270, la comtesse Jeanne, sa fille, allant rejoindre Saint Louis, qui partait pour la Croisade, leur léguèrent des sommes d'argent. (2)
L'auteur des Annales d'Aiguebelle insinue que c'était là un dédommagement pour les dégâts causés à l'abbaye par Raymond VI qu'il fait venir, en 1202, dans le Tiïcastin « où il commit divers actes d'hostilité qui ne sont » pas permis aux peuples les plus barbares, » au dire du P. Boyer de Ste-Marthe. Cette accusation n'ayant paru fondée sur aucun document aux savants auteurs de Y Histoire du Languedoc, nous préférons leur témoignage aux assertions d'un écrivain qui recule jusqu'au xv» siècle l'existence des Albigeois !
En 1304, D. Etienne de Chaudelas, abbé d'Aiguebelle • (1304-1310), visitant l'abbaye de Bouchet, accompagné de Bertrand de Montroux, son secrétaire, ordonna de murer une porte qui donnait sur la voie publique. « L'année suivante, ayant trouvé que ses ordres n'étaient » point exécutés, il fit marché lui-môme avec un ouvrier » de Suze, nommé Bruno Mellet, et notifia sa conven- . » tion à sœur Lidwinc, cellérière de l'abbaye, qui y * consentit de bonne grâce, au nom de toutes ses sœurs. » Si ce fait prouve la fidélité de D. Etienne à remplir les
(1) Invent, des arr.hiv. départ., B, 269.
(2) D. Vaisselle et de Vie, iltit. du Langedoc, III, 463 ; 591.
» devoirs de sa charge, il ne fait pas honneur à l'obéis- » sance des religieuses. * (1)
On trouve mentionnées dans une transaction de 1350 Bëatrix etPlestorette, sœurs de noble Bertrand de Haimbaud, de Grignan. (2)
Vers l'an 1400, le Lez, abandonnant son lit, inonda la plaine de Bouchet, ravageant les terres de l'abbaye et renversant plusieurs maisons de sa dépendance. (3)
Enfin, le 2 novembre 1403, Jean de St-Germain, de Visan, donna à Reymond de Vercor (de VercorioJ, moine de Citeaux, procureur de Dalmasc de Grignan, abbesse de Bouchet et de l'Estagnol, et à ses compagnes, un jardin sis à Visan entre les anciennes et les nouvelles murailles. (4)
C'est là tout ce qu'on sait d'un monastère peu important sans doute, dont il existe encore une partie des bâtiments, auprès desquels les habitants de la contrée, au moindre bruit nocturne, ne passent jamais sans éprouver de mystérieuses terreurs.
(1} Annales d'Àiguebelle, p. 222.
(2) Id., pp. 258 et 516.
(3) Id., p. 272.
(4) Archives de Vaucluse, B, 269. •
DE MONTÉLI M AR
Le Prieuré
Une fois incorporée à celle iTAiguebelle, l'abbaye fut aussitôt confiée aux soins d'un fermier qui en cultiva les domaines. Malgré la légitimité de cette possession, dit l'auteur des Annales, c notre monastère fut inquiété » à son sujet. L'abbé I). Jean (dTrre, 1441-1447) crut » donc utile de la faire renouveler par l'Assemblée de » 1442, qui la ratifia en vertu de l'autorité apostolique » dont elle était revêtue en pareil cas. » (1)
Dès le G juin 1434, D. Jausserand de Villas, abbé d'Aiguebelle, avait prêté hommage à la Chambre apostolique et au lieutenant de Hoger de Foix, recteur du Comtat pour le monastère de Bouchet, son territoire et celui de l'Estagnol , placés sous la sauvegarde du Pape et de l'Église romaine, leur payant une obole d'or de censé annuelle. D. Antoine Dauphin renouvela cet hommage entre les mains de Roger de Foix le 30 janvier 1451. (2)
Mais, à cette date, la condition d'Aiguebelle n'était pas brillante. « De 1440 à 1441 , il n'y avait presque plus de » religieux; à peine y comptait-on quelques Frères » convers. Faute de bras, ses terres demeuraient en fri- » che et se détérioraient. * Vers la fin de 1441, décadence profonde : « La Communauté se composait de » cinq moines environ. » 11 n'y en restait plus que trois
(1) Annales d'Ayguebelle, p. 285 ; — D. Martène, Anecd., IV, col. 1603. [2] Archives départementales de Vaucluse, B. 10.
ou quatre après D. Jean dTrre. Enfin le Chapitre général de Citeaux, en 1463, enjoignit à l'abbé D. Martel d'entretenir au moins six religieux.
Dans cette situation, la surveillance de Bouchet devenait à peu près impossible; aussi l'abbé Jean dTrre, en 1443, en donna-t-il à bail tous les biens à trois enfants de l'Auvergne : Barthélémy Mellet, Guillaume Achamp et Jean Jayet, de Saint-Flour.
Cette aliénation, régulière du reste, puisque, conformément à l'ordonnance de Benoit XIII, elle fut faite avec l'autorisation du Chapitre général, comportait plusieurs réserves, « une entre autres, par laquelle l'abbé obligeait » les fermiers et leurs successeurs d'entretenir le dortoir » en bon état et de le laisser à la disposition des rcli- » gieux. C'est à celte clause, sans doute, qu'il faut attri- » buer la croyance traditionnelle qui donne ce nom au » monument qui subsiste encore à Bouchet. » (1)
L'auteur des Annales, se fondant sur l'examen du local et sur les usages à peu près invariables de l'ordre de Citeaux pour la construction de ses monastères, n'hésite point à retrouver dans ce vaste édifice, non un dortoir, mais une église « a laquelle fut attaché, dès l'incorpo- » ration, le nom de prieuré, dont l'abbé d'Aiguebelle » porta le titre. » En effet, l'église de toute maison cistercienne était orientée : le cloître déroulait au nord ses quatre galeries, dont la principale communiquait avec l'église par une porte latérale et longeait le Chapitre regardant l'orient ; la galerie qui s'appuyait au mur de l'église était destinée à la lecture. Or, on voit encore à Bouchet la porte latérale donnant dans le cloître; de plus, les caractères d'une église rcssortent pleinement des détails de l'édifice : orientation parfaite, belle façade
(1) Annales d'Aiguebelle, p. 286.
avec portail, rosace et fenêtre, voûte élancée et hardie avec doubleaux superbes et culs-de-lampe sculptés, vaisseau magnifique éclairé par de hautes et larges fenêtres.
Pour rendre ce temple, aussi vaste qu'élégant, h sa destination première, il suffirait d'abattre une méchante voûte inférieure jetée plus tard, on ne sait à quelle fin, et cette œuvre méritoire et peu dispendieuse rendrait un insigne service à la paroisse, dont l'église est fort propre, mais trop petite.
Quelques années après l'accensement de 1443, déjà mentionné, les habitants de Bouchet, devenus plus nombreux, se plaignirent sans doute au recteur du Comtat du peu de régularité du service religieux fait dans le prieuré, car Julien de la Hovère, cardinal, légat et archevêque d'Avignon, neveu du pape Sixte IV, menaça de rompre l'union avec Aiguebellc.
« Arrêté quelque temps par l'énergique protestation du » Chapitre général de Citeaux, le cardinal n'en renouvela » pas moins ses prétentions plus tard, disent les Annales; » il fit plus. Sans tenir compte de l'accensement de cette > propriété, il prit des mesures pour accomplir ses des- » seins, et envoya des experts sur les lieux. I). Martel , » instruit par eux des projets du légat, fit tous ses efforts » pour les déjouer. Il chargea Georges Cazalet, son » prieur, de conduire cette affaire ; lui passa procura- » tion, à cet effet, le 3 septembre 147G, et successive- » ment à un grand nombre d'avocats de la Cour ro- • maine ; leur donna les pouvoirs les plus étendus, avec » ordre d'intimer et de notifier au légat l'appel qu'ils » devaient porter devant le Saint-Siège, en son nom et » au nom de l'abbaye d' Aiguebellc. Le prieur entra » dans celte affaire comme zélateur et modérateur de » toutes les démarches, et se porta sur les lieux pour les » surveiller et les activer. Le résultat de tous ces mou-
» vements fut de saisir la Cour du Saint-Père de cette » affaire, et de retarder la réalisation des projets de
* quelques années. Mais enfin ses prétentions se firent
• jour à travers celle nuée de procureurs, et D. Martel » en fut pour les sommes immenses qu'il avait dépen- » sées. • (1)
L'auteur des Annales ajoute que Bouchet tomba au pouvoir de la Chambre apostolique en 1480, que ses revenus furent affectés au collège du Roure, par concession de Sixte IV ; que Louis de la Baume, comte de Suze, obtint la forêt de l'Estagnol, et l'évéque de Saint- Paul les dîmes de Barbaras, « en paiement de la pension » annuelle que Feyditc-RaymondeUe s'était jadis cnga- » gée à payer aux évéques de cette ville. » (2)
Mais les documents conservés dans les archives départementales de Vaucluse présentent les choses sous un autre jour.
En effet, le cardinal Julien deLaRovère, ayant fondé, les 22 août 1476 et 18 janvier 1479, le collège du Roure (Hôtel de la Préfecture d'Avignon aujourd'hui) pour 36 étudiants, voulut, pour accroître tout à la fois les revenus de l'établissement nouveau, et assurer la régularité du service religieux à Bouchet, ainsi que l'entretien des bâtiments du prieuré, le séparer de l'abbaye d'Aiguebelle, le 3 septembre 1476, et l'unit à son collège, avec l'autorisation du pape Sixte IV, et sous la réserve de 15 ducats d'or payables a la Chambre apostolique, et applicables à la prébende du vicaire perpétuel ou curé delà paroisse. Sixte IV approuva, le 13 août 1477, la donation au collège du Roure de la juridiction de Richerenches et de Bouchet, à la charge de trois livres de cire
(1) Annales d'Âiguebelle, pp. 295-296.
(2) Id. et Boyer de Stc-Marthe, p. 93.
de censé, et il fut investi de la seigneurie du dernier Heu le 1er septembre 1489. (1)
Indépendamment du collège du Roure ou de Saint- Pierre-ès-Liens, Avignon possédait celui de St-Nicolas d'Annecy, fondé en 14-24 par le cardinal Jean Allarmet dit de Brogny, pour 24 étudiants pauvres. Urbain Mil plaça les deux établissements sous la juridiction de la Propagande de Rome, et celle-ci les donna, en 1644, aux prêtres de la Mission ou Lazaristes, entre les mains desquels les revenus des deux maisons furent remis en 1709. (2)
Ce simple exposé n'explique-t-il pas à lui seul le respect mystérieux qu'inspire la vue du prieuré de Bouchet? D'un côté, Julien de La Rovère, devenu pape sous le nom de Jules II (1503-1513), pontife guerrier qui, d'après la tradition, voulut que sa statue, œuvre de Michel-Ange, le représentât avec une épéc nue à la main au lieu d'un livre ; de l'autre de Brogny, placé « au pre- » mier rang des princes de l'Église qui se firent remar- » quer, au moyen-âge, par l'esprit de tolérance et de » douceur évangéliques et par leurs vertus bienfaisan- » tes » ; enfin l'apôtre de la charité, St Vincent de Paul !
Ces trois noms en disent plus à l'imagination du touriste que toutes les légendes locales sur les revenants, les religieuses et les souterrains.
Depuis l'annexion de Bouchet au collège du Roure, le service paroissial s'y fit par un curé que le collège présentait et que l'évéque de St-Paul approuvait. En 1643, les revenus du prieuré arrivaient à 100 écus toutes charges payées, et consistaient en la 1 2* partie des grains
(1) Archives de Vaucluse, D, 288, 308 et 267-B, 8.
[2] Archives de Vaucluse, D, 262, 267, 268, 271, 326, 327.
pris à l'aire et du vin, à là cuve. La portion congrue du curé était de 6 sommées de blé, 1 de seigle, 18 barraux de vin, 6 écus et 36 sols. Il avait un logement dans les bâtiments de l'ancienne abbaye et trois fondations de messes mensuelles s'élevant ensemble a 2 écus 33
livres.
En 1714, son traitement comprenait:
Grano salmate, 6 à 27 lires 150
Segala salmate, 1 à 17 — 17
Vino barrili, 18 à 40 sols 36
In danaro, nioneta di Ile 19 16
Per la pigione di casa (loyer de sa maison). . 30
Ha un prato che puol render 10
Son vicaire, aussi nommé par le collège, avait 200 livres, et, quelques années plus tard, vers 1760, « Bou- • cbet, pelit village enclos de murailles, composé de » 00 maisons ou familles d'habitants et de 7 ou 8 gran- » ges de forains, faisoit une paroisse d'environ 400 t communiants. » (1)
Tiers-État
Il est difficile de préciser, faute de documents, le rôle des premiers habitants de la commune, sous la domination gauloise ; quant aux Romains, ils parcoururent sans doulc le pays, puisqu'on signale entre Hicherencbes et Boucbet un reste de grande route, reliant peut-être
(1) Archives de Vaucluse, D, 331 et 293.
Vaison à St-Paul, la capitale des Voconces à celle des Tricastins ; mais comme des travaux de voirie vicinale récemment faits près de Barbaras, ont mis à découvert un certain nombre de tombeaux anciens dont on n'a pas su conserver intacts les précieux débris de lampes sépulcrales, de lacrymatoires, d'urnes, etc., qui s'y trouvaient, là probablement s'élevèrent, dès les premiers siècles chrétiens, un temple et un monastère de Bénédictins de la dépendance de l'Ile-Barbe, près Lyon, de St-Martinde-Bollène, de St-André-de-Barry ou d'autres colonies de la même maison religieuse.
Quoi qu'il en soit, Pons de Monlal'mo donna, en 1219, à l'évéque de St-Paul, nommé Gaufridi ou Geoffroy « toutes les dîmes qu'il avait droit d'exiger dans le ter- > roir d'une métairie appelée Barbaras, » (1) et les successeurs du prélat en conservèrent la jouissance bien longtemps après; car, en 1468, Etienne Genevès dispensa Magnan, berger de Tulette, de la dime entière des agneaux et des chevreaux, par la raison que son bétail paissait à la fois sur les mandements de Barbaras et de Tulette, et traita avec Therson, fermier de St-Quenisi, pour la dime de Barbaras, à la cote 25e (2). Quelques années plus tard, le procureur de R. P. M" Astor « par » la grâce de Dieu, evesque de St-Pol et comte, arranéa » au honnonorable homme Girardin Alamant, borjoys » de Tulette, la décime du territoire de Barbaras des » blés et aultres grains pour six années pour le pris » chascun an de dis et huit sommées de blé, bon et rece-
(1) Boyer de Ste-Marthc, Histoire de l'Eglise de St-Paul, p. 81.
f2)ld., p. 184; — Cartulaire de St-Paul, fol. 92. — Le domaine de St-Quenisi tirait son nom d'une chapelle dédiée à saint Quinide, évêque de Vaison, dont le P. Boyer a vu encore quelques restes au xvur siècle.
» vable, à la mesure de Tulette, randues au granier de » St-Pol, le jor de Sant-Michiel. > (1)
Or, les dîmes supposent une église, puisqu'à l'origine elles étaient partagées entre le clergé et les pauvres.
Ces détails sur Barbaras étaient nécessaires pour faire comprendre l'isolement de l'abbaye de Boucliet, au milieu des bois, sur la rive droite de l'Erin.
Il en fut ainsi jusqu'à l'union des biens des religieuses au monastère d'Aiguebelle ; mais, en 1443, D. Jean d'Urre se désista de ses droits fonciers à Bouchet en faveur de trois enfants de St-Flour : Achamp, Morel (et non Mollet) et Jayct.
Comme cet acte nous permet d'assister à la naissance d'une commune aujourd'hui prospère, il sera intéressant de connaître les conditions faites aux trois ancêtres de la grande famille établie actuellement dans le même territoire et de suivre les progrès de sa lente émancipation.
1 . — L'abbé d'Aiguebelle, assisté de Michel Lafare, prieur, d'André Lafare et de Jacques Rcynaud, moines, cède à titre d'accensement ou d'emphytéose perpétuelle aux trois individus sus-nommés, les maisons, édifices, bâtiments, l'église et le dortoir exceptés, avec leurs dépendances et circuits, à la charge par chacun d'eux de payer annuellement pour chaque feu ou maison faisant feu, 6 gros, une poule, un jeune pourceau ou à son défaut, une deuxième poule, à titre de censé, d'entretenir à leurs frais le dortoir et d'améliorer les maisons.
2. — Le moulin de l'abbaye passe à Achamp et à Morel, moyennant une redevance annuelle de 3 sétiers de blé et 4 deniers, monnaie courante, soit 2 deniers et 1 sétier 1/2 de blé pour chacun.
(1) Carlul. de Turribus, fol. 84.
11 paraît résulter des termes obscurs de l'acte que le four demeure commun aux trois emphytéotes et à leurs successeurs, à la condition d'acquitter une émine de blé par feu et d'entretenir ledit four.
3. — Dans la concession entrent toutes les terres cultivées ou en friche de Bouchet, les jardins, champs et vergers, sous la redevance annuelle 1° de la 13e partie des grains convertis en pain, du vin et des fruits ; 2° de la dixième partie des récoltes, sous le nom de dîme, et 3° d'un denier pour toute vigne plantée ou à planter.
4. — Sont abandonnés aux eraphytéoles lous les prés, sauf deux sétérées, sous la censé annuelle de 3 sols par sétéréc.
5. — Le devès ou les devès (pâturages) joignant les prés suivent la condition de ceux-ci.
G. — Permission est donnée de prendre dans les bois du territoire des poutres et des laites pour réparer les maisons ; mais, s'il en est fait commerce, l'abbé se réserve 3 sols par charretée.
7. — Chaque emphytéote peut tenir et nourrir à microîl 15 grosses bétes, GO brebis ou moutons et 10 porcs; mais nul ne peut se charger de la garde de troupeaux étrangers dans le territoire, sans la permission de l'abbé ou de ses officiers, à peine de confiscation.
8. — Toutes les fois qu'un religieux ou un envoyé d'Aiguebelle viendra à Bouchet, soit en passant, soit pour y séjourner, il prendra un repas avec les emphytéotes et à leurs dépens.
9. — Ni l'abbé, ni ses successeurs ne pourront exiger desdits concessionnaires de taille et de subside quelconques, sauf pour réparations utiles à tous.