‹ L'arsenal de la dévotion; notes pour servir a l'histoire des superstitionsChapitre 5 sur 145 · Marseille, impr. et lith. Senès, rue Paradis · texte numérisé non relu

Marseille, impr. et lith. Senès, rue Paradis

Les Eaux pieuses ii

Le prospectus insiste sur ce que l'eau est puisée « au fleuve même », et iait observer que « la marque aur.. entique que porte chaque flacon en fait en même temps une pieuse relique qui doit ranimer la foi, en rappelant aux fidèles ces saints lieux où se sont accomplis les divins mystères et où cette même eau fut sanctifiée par le baptême même de Notre-Seigneur Jésus-Christ ».

Prix du flacon : France, ^francs ; Etranger, 6 francs.

» Un dépôt est établi à Paris, rueSaint-Sulpice, 24. » On demande des dépositaires en France et à l'Étranger. Ecrire yra;2C0, à Marseille, au dépôt général.

Il n'aurait pas de foi pour vingt francs, celui qui ^e refuserait une commande immédiate de quatre bouteilles, en lisant cette mention épique:

« Il sera donné gratis, au nom des pauvre? de la Terre Sainte, à toute personne qui demandera quatre flacons d'eau au dépôt général, une précieuse relique, avec authentique, d'un des sanctuaires vénérés de Jérusalem et de Bethléem. »

Après la « précieuse relique, avec authentique » donnée par -dessus le marché, comme les deux au quarteron, nous ne pouvons que tirer provisoirement l'échelle.

L'Eau bénite, ou à quoi bon Lourdes et la Salette? — Le champion de l'eau bénite. — Mgr Gaume jaloux des eaux thermales et des eaux de toilette. — Antiquité de l'eau bénite. — Comme quoi le Saint-Esprit en a fait le premier. — Les mystères de la bénédiction. — Les cinq vertus de l'eau bénite. — Le péché véniel gardant son secret. — Nos maladies proviennent de nos péchés. — Puissance médicale de l'eau bénite. — Elle va jusqu'à la résurrection. — Gens possédés et maisons hantées. — Le diable en fuite. — L'eau bénite souveraine pour la pèche et contre les ouragans. — Dieu nous envoyant des fléaux à seule fin de nous apprendre à les conjurer par l'eau bénite. — L'eau bénite en voyage. — Comment on marche à la victoire. — Armée aspergée la veille d'une bataille. — Préservatif universel. — Le diable dans un £;uéridon, sous une chaise. — Attestation pontificale.

Si l*on ne se rendait compte de l'étrange besoin de nouveauté dont l'homme est poursuivi sans cesïe, on s'expliquerait difficilement la raison qui a jeté le public pieux sur les eaux de Lourdes et de la Salette quand il avait déjà l'eau bénite, la simple et primitive eau bénite, pour répondre à tous ses besoins spirituels et corporels. Mais, quand il y a des modes en pharmacie laïque, pourquoi n'y en aurait-il pas de même en pharmacie religieuse ?

La soif du changement a seule pu faire abandonner l'usage d'une eau qui se trouve partout, à la portée de tous les fidèles, pour des eaux envoyées de loin, à

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grands frais, qu'on ne se procure en conséquence qu'avec peine dans beaucoup de localités.

Un ecclésiastique bien connu par ses écrits religieux, Mgr Gaume, protonotaire apostolique, paraît s'être ému de ce délaissement relatif dont l'eau bénite était victime. Désireux de prouver que cette eau est, après tout, de force à lutter avec celle des sources dont s'engoue le camp des dévots, il a consacré à l'exposé de ses vertus curatives un fort volume, sous le titre : VEaii bénite au XIX' siècle •*.

S'autorisant des témoignages d'un glorieux passé, Mgr Gaume rêvait pour l'eau bénite un regain de succès propre à confondre notre siècle incrédule. Il doit être satisfait. Pie IX lui a, sur la réception de son livre, envoyé d'enthousiasme, avec un applaudissement, cette promesse qu'un bref devait bientôt confirmer : « Nous aurons soin de favoriser l'usage de l'eau bénite, même en y attachant le bénéfice des indulgences. » Voilà un triomphe de lecture ou je ne m'y connais pas !

« Chaque année, dit Mgr Gaume, ce qu'on appelle le beau monde et que j'ai le mauvais goût de ne pas trouver tel, s'empresse, lorsque la saison est venue, de quitter les villes et leurs plaisirs, et s'en va passer aux eaux une partie de l'été. Eaux de mer, eaux de Vichy,

(i) L'Eau bénite au A7.Y« siècle, par Mgr Gaume, protonotaire apostolique. 3^ édition. Paris, Gaume et Duprcy, iS66. In-i8.

de Barrcges, deNéris, de Bourbonne, de Plombières % d'Ems, de Bade; eaux purgatives, sulfureuses, ferrugineuses, il les connaît toutes, il les estime toutes. A toutes, il court et il recourt; seule, la plus salutaire, l'eau bénite, n'est ni connue, ni recherche'e, ni employée.

» Aux eaux naturelles on ajoute les eaux artificielles. Pour n'en citer que quelques-unes, qui ne connaît l'eau de Cologne, l'eau de Mélisse, l'eau de Botot, et l'immense consommation qui s'en fait? On les vend partout, donc on en fait usage partout ! Afin de les contenir, l'art s'ingénie à fabriquer des vases plus riches et plus gracieux les uns que les autres. Ils figurent avec honneur sur les étagères des salons, sur les meubles coquets des boudoirs. Eh bien, on peut parier que, dans nos villes soi-disant catholiques, sur cent familles, à peine s'en trouve-t-il trois ou quatre qui possèdent une goutte d'eau bénite. Et encore, cette goutte, cachée au fond de quelque armoire isolée, dans je ne sais quelle fiole plus ou moins poudreuse, ne révèle sa présence que pour des cas exceptionnels.»

Voilà ce qui chiffonne Mgr Gaume : l'eau bénite reléguée dans un coin ' au fond d'une fiole pou-

I. En parlant du beau monde qui se rue sur les villes d'eaux thermales, Mgr Gaume ne pouvait encore avoir en vue M. Louis Veuillot, qui, depuis quelques années, va passer la saison des eaux à Plombières, pour raison de santé. « Eh bien, et l'eau de Lourdes? demanderont les méchantes langues. Qu'en fait ce champion des sources miraculeuses? » Le rédacteur de l'Univers est intelligent. L'eau de Lourdes, il la laisse à ses abonnés.

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dreuse, tandis que les eaux de Cologne ou de Botot se prélassent dans d'élégants flacons ornés de papier doré. Comment rendre à l'eau bénite la place qui lui est due dans chaque famille ? comment lui conquérir, à elle aussi, « les vases les plus riches et les plus gracieux » ? Tout simplement en la faisant connaître aux masses qui l'ignorent. Tel a été le but de Mgr Gaume en publiant son livre.

Plus soucieux des faits que des conjectures, nous ne nous égarerons pas avec l'auteur à la recherche des origines de l'eau bénite. Remonte-t-elle vraiment à la création du monde ? Pour peu que l'auteur y tienne^ nous ne ferons pas de difficulté de l'admettre. On voit que nous sommes de bonne composition.

oc Si l'antiquité, dit-il, est un titre de noblesse, rien n'est plus noble que l'eau bénite : elle remonte au commencement du monde. Le premier qui ait fait de l'eau bénite, c'est le Saint-Esprit. Que faisait ce divin Esprit alors qu'il planait sur les eaux primitives ? Il les bénissait. »

« Au commencement, dit tout bonnement la Bible, l'Esprit saint planait sur les eaux. » Comparez ces simples mots à l'ingénieuse paraphrase de Mgr Gaume, et vous pourrez admirer les ressources merveilleuses de la théologie.

« L'Esprit saint planait sur les eaux. » Cette assertion suffit à Mgr Gaume pour Téclaircr d'une pleine lumière. L'Esprit saint planant sur les eaux, il ne pouvait faire autrement que de les bénir. En les

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bénissant, il produisait forcément de l'eau bénite. Donc, le premier qui ait fait de l'eau bénite, c'est le Saint-Esprit.

Avec un peu de subtilité et beaucoup d'imagination, vous voyez qu'on se tire encore assez proprement des problèmes historiques les plus ardus.

Mgr Gaume laisse pourtant percer une certaine timidité à tiavers sa hardiesse. Il ne va pas jusqu'à insinuer que, pour transformer en eau bénite l'immense étendue des eaux, l'Esprit saint s'était muni de sel. Le sel est pourtant un des deux éléments constitutifs de l'eau bénite. C'est sur ce condiment que le prêtre commence d'opérer : par un exorcisme d'abord, pour en « chasser le tyran (le diable) et rendre le sel à sa liberté primitive », puis par une bénédiction qui le transforme « en instrument de bienfaits naturels et surnaturels ». Vient ensuite le tour de l'eau d'être exorcisée, puis bénite. Et les deux éléments sont définitivement réunis l'un à l'autre dans une invocation dernière.

Pourquoi, du mélange ainsi opéré, ne tirerait-on pas en effet mille bienfaits « naturels et surnaturels »? Mgr Gaume se le demande :

« Est-ce que les eaux de Vichy, de Bourbonne, de Plombières, de Luxeuil, observe=t-il avec sa logique puissante, n'ont pas des propriétés dont ne jouissent pas les eaux ordinaires ? Qui les leur a données ? Je sais que ce n'est pas moi. Est-ce toi? est-ce un homme quelconque? Si c'est Dieu, pourquoi ne pourrait-il

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pas communiquer à l'eau qu'on bénit par ses ordres (?) les propriétés qu'il lui plaît? Tu ne le sais pas, mon cher ami, ni moi non plus, ni personne au monde. »

Si nous ne savons rien ni les uns ni les autres des mystères de la bénédiction, il est bien inutile d'aller chercher d'aussi piètres arguments pour en démontrer l'évidence. Mgr Gaume paraît du reste se douter qu'avec de tels arguments, il n'arrivera guère à convaincre le lecteur... que de l'ingéniosité de son esprit, car il s'empresse d'en appeler à l'éclatant témoignage des faits.

« Tu as lu que, dans de grandes batailles, écrit-il en un style assez bravache chez un prélat, pour décider une victoire longtemps disputée, on fait avancer la réserve. Il en est de même dans les combats de la vérité contre l'erreur. La réserve de la vérité, ce sont les laits. Accessibles aux sens, ils présentent une force devant laquelle la science la plus hostile est contrainte de se rendre ou de périr dans l'absurde. Pour croire à l'efficacité des sacramentaux, il en est qui ne se contentent ni de l'enseignement de la théologie, ni de l'autorité de l'Eglise, Ils veulent des faits: ils en auront. »

Exemple :

« Entraîné comme tant d'autres, un soldat s'était distingué par son incrédulité et par sa "corruption. Il tombe malade. Un prêtre va le voir et l'exhorte à recevoir les sacrements afin de mourir en catholique.

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Prières, menaces, tout est inutile. « Ne me parlez pas » de ces billevesées, disait l'impie; je ne m'en oc- » cupe pas. Donnez-moi seulement à boire, je brûle » de soif! » Sans qu'il s'en aperçoive, le prêtre bénit de l'eau et lui en donne à boire. A l'instant s'opère un changement miraculeux. Le malade rappelle le prêtre et le conjure de le confesser. » (P. 293.)

On apprend déjà par ce récit deux choses :

D'abord que l'eau bénite n'opère pas seulement par aspersion, mais aussi par ingurgitation.

Ensuite qu'il n'est pas indispensable d'avoir la foi pour en ressentir les effets.

Mgr Gaume énumère ainsi les vertus panachées de l'eau bénite :

1° Elle remet les péchés véniels; 2° Les peijies temporelles dues au pécJie; 3° Elle procure la santé;

4** Elle chasse le démon et déjoue toutes ses ruses ; 5* Elle éloigne les épidémies et le^Jléaux de quelque nature qu'ils soient.

Sous les numéros i et 2, Mgr Gaume n'hésite pas à reconnaître « les deux plus précieux effets de l'eau bénite ».

A sa place, je m'en serais tenu à cette assertion, sans ajouter :

a Pour les estimer à leur juste valeur, il faudrait savoir ce qu'est le péché le véniel en lui-même et quelle est l'étendue des peines temporelles réservées

Les Eaux pieuses ^ rg

au péché. Double mystère dont Dieu s'est gardé le secret '. ))

D'où il ressort que les deux plus précieux eftets de l'eau bénite sont précisément, pour AJgr Gaume, ceux dont il n'a pas pénétré le secret, partant dont il ne sait rien.

N'insistons pas.

La troisième vertu de l'eau bénite consiste à nous empêcher d'être malades. C'est fort bien ; maisy d'abordj savez-vous d'où nous viennent nos maladies. De ce que nous commettons des péchés !

Je n'oserais l'affirmer si je n'avais derrière moi la parole de Mgr Gaume.

(i Vois-tu ces foules tumultueuses qui, dans la saison, encombrent les gares de chemins de fer et qui s'en vont tomber en avalanches sur les bords de la mer et autour des établissements d'eaux thermales ? (Décidément l'auteur paraît en vouloir très-fort aux eaux thermales. Affaire de concurrence, sans doute.) Vois-tu ces autres foules, moins nombreuses, mais aussi empressées, qui assiègent les cabinets des médecins (encore des concurrents!), les boutiques des pharmaciens, et même les demeures plus que suspectes

I. Une âme du purgatoire, citée par le P. Huguet {Vertu miraculeuse de l'eau bénite), a dit en propres termes à saint Martin, parlant à sa personne : a Toutes les fois que les tidùles jettent de l'eau bénite sur nos tombes, nos soufl'rances diminuent. Nous éprouvons ce qu'on éprouve sur la terre, lorsque dans les grandes chaleurs on tait usage d'eau traîclie pour boire ou pour se laver. •• (P. 9.)

des somnambules et des spiritcs ? Entends-tu les cris d'alarme qui retentissent à l'annonce d'une épidémie, d'une sécheresse, d'une révolution, d'une catastrophe qui menacent la vie, la tranquillité, le bien-être ? Pourquoi tout cela? Pour éviter les maux temporels. O?', les maux temporels sont les effets du péché mortel ou véniel ^. »

Cette assertion étonnera peut-être les médecins, mais il est constant qu'ils ignorent tant de choses !

« Aveugles que vous êtes! poursuit Mgr Gaume, puisque vous craignez tant les effets, pourquoi laissez-vous subsister la cause ? Pourquoi la posezvous sans cesse? Pourquoi vous moquer de ceux qui la signalent, et mépriser les moyens infaillibles de

I. Plus loin l'auteur revient sur la même idée : « Les miasmes délétères qui tuent les corps sont le produit de la corruption des âmes. Le mal physique est né du mal moral. y> (P. 418.)

Et développant ailleurs cette curieuse théorie qui va jusqu'à montrer dans la plante malade une victime des fautes de l'homme :

a Les créatures matérielles, dit-il, étant incapables de bien et de mal, ne sont malades que par ricochet; elles suivent la condition de l'homme. L'homme étant le centre et l'abrégé de la création, renferme en lui toutes les lois qui régissent les créatures inférieures. S'il les viole, le résultat de la violation se fait sentira toute la nature. Témoin le péché d'Adam. A la même cause, reproduite dans la suite des siècles, il faut attribuer les maladies des créatures, toujours en raison directe de l'intensité delà cause qui les produit. Isaïe ne semble-t-il pas avoir eu les yeux fixés sur notre époque lorsqu'il écri\'ait : « La terre a été » infecté par ses habifcnts. De là les larmes, le deuil, les lan- » gueurs de la terre, la décadence du globe, la maladie de la )) vigne et les gémissements des cultivateurs ». Le Signe de la Croix au XIX' siècle, p. 3So.

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l'atreindre et de la détruire? Un de ces moyens, c'est Teau bénite. y>

Et pour preuve, sans remonter plus haut que le quatrième siècle, nous voyons une femme guérie de la dyssenterie par saint Jean-Chrysostôme. . . a'vcc de l'eau bénite.

« Le saint ordonne d'apporter de Teau bénite, prie l'évéque d'en répandre trois fois sur la malade en faisant le signe de la croix, A l'instant elle recouvre la santé. » (P. 279.)

L'eau bénite n'est pas moins précieuse dans les cas de fracture. Fortunat apprend qu'un roi Goth s'est cassé la Jambe. « Il va, répand l'eau bénite, et à l'instant la fracture est guérie. » (P. 281.)

L'eau de Lourdes aurait tort de se croire seule souveraine pour les maladies des yeux. Un missionnaire écrit du Japon :

«Beaucoup de malades nous arrivent ici... Ces malades ont coutume de nous en amener d'autres, qui dix, qui quinze, les exhortant à se faire chrétiens. Pour guérir ces pauvres gens, nous ne leur donnons d'autre remède que de l'eau bénite. Dans tout le pays, sa vertu est tellement connue, qu'il nous vient des malades de dix et douze lieues. FAle est surtout souveraine pour guérir ou rendre la vue. . . »

D'après un autre missionnaire, l'eau bénite opère en Amcri.]ue une foule de guérisons :

« Le mutisme, la paralysie, la lièvre disparaissent devant ce remède divin. » (P. 33g.)

Il n'est pas jusqu'aux couches laborieuses auxquelles elle ne soit favorable. On présente de l'eau bénite à une femme « dont la délivrance était tellement laborieuse que tout faisait craindre une catastrophe. . . A peine elle en eut avalé quelques gouttes, qu'elle fut heureusement délivrée. » (P. 290.)

Une autre femme est morte, tout à fait morte, si bien morte, que déjà « les démons s'en étaient emparés et la traînaient en enfer ». Situation grave s'il en fut. Heureusement, on songe à l'eau bénite. On Ten asperge, et crac ! « la morte sort comme d'un profond som^meil et s'assied sur son lit toute ruisselante de sueur, indice des fatigues qu'elle avait éprouvées », {P. 291.) On serait ruisselant à moins!

Cette diabolique aventure nous amène tout droit à apprécier la quatrième vertu de l'eau bénite qui a pour effet de « chasser le démon et de déjouer toutes ses ruses », bienfait précieux entre tous « à une époque où les milliers de mauvais anges qui nous environnent sont plus entreprenants que jamais ». (P. 295.)

Il est certain que, pour chasser le diable, aucun spécifique connu n'a la puissance de Peau bénite. Le crucifix même lui est en cela bien inférieur : il ne les chasse que pour un moment, tandis que l'eau bénite les chasse tout à fait. Nous avons là-dessus le témoignage de sainte Thérèse :

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« Je l'ai éprouvé bien des fois : rien n'égale le pouvoir de l'eau bénite pour chasser les démons et les empêcher de revenir. Ils fuient aussi à l'aspect de la croix..., mais ils reviennent . » (P. 298.)

Dans les cas de possession, l'eau bénite est donc le. topique clairement indiqué. Mgr Gaume multiplie à ce propos les exemples. Celui-ci doit suffire :

a L'homme de Dieu ordonne de verser de Teau bénite dans la bouche de l'enfant. Celui-ci presse les lèvres et serre les dents, de manière à n'en point avaler. On est obligé d'employer un coin de bois pour lui ouvrir la bouche, et bon gré, mal gré, il est contraint de recevoir l'élément libérateur, A peine Fa-t-il avalé que le démon, honteusement vaincu^ sort en tourbillonnant et laissant après lui une odeur infecte. » (P. 314.)

Or, il n'y a pas seulement des êtres, mais aussi des maisons où le diable établit domicile. « Il peut y avoir des maisons hantées, affirme Mgr Gaume. Non-seulement il peut y en avoir, il y en a toujours eu ».

Dans l'une d'elles, les personnes « et les animaux cux- Uiêmes » éprouvaient « des molestations singulières ».

ce Ainsi, lorsque les habitants prenaient leur repas du matin ou du soir, une grclc de pierres tombait sur les tables ; ce qui jetait tout le monde dans de grandes frayeurs. Les toiles se rompaient entre les mains des femmes. Il sortait parfois de toutes les parties de la

maison une telle quantité de rats et de serpents, que la crainte Tavait rendue déserte et que personne n'osait en approcher. » (P. 3i8.)

Dans une autre, « les mets placés sur la table, les vêtements, les autres choses nécessaires disparaissaient subitement et étaient jetés dans le feu. Une nuit même, pendant son sommeil, un jeune enfant fut enlevé d'entre les bras de ses parents et précipité dans le foyer. » (P. 3 19.)

Inutile de dire que, dans l'un et l'autre cas, quelques aspersions d'eau bénite ont suffi à délivrer les infortunés locataires de ces désagréments non prévus dans leur bail.

Et les démons ne se bornent pas à hanter les maisons et les hommes. On ne finirait pas s'il fallait dénombrer tous les endroits où s'insinuent ces « esprits entreprenants ». Le plus simple est de constater qu'on en trouve partout.

Quand vous voyez des pêcheurs qui ne prennent pas de poisson, vous vous imaginez peut-être, âmes simples, que c'est parce que le poisson se métie ou parce que le pécheur est maladroit. Quand vous voyez un orage éclater sur votre tête, vous croyez peut-être que la cause en est dans la dose excessive d'électricité que les nuages ont emmagasinée, ce n'est pas votre faute : les princes de la science vous ont appris cela. Pauvres princes, hélas! que l'Eglise et M jr Gaume tiennent en profonde pitié! Sachez donc que lorsque des pêcheurs ne prennent pas de poisson, c'est gêné-

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ralement parce que le diable les en empêche, que lorsqu'il fait de l'orage, c'est parce que le diable a intérêt ou plaisir à troubler Tatmosphère '.

D'où il suit que J'eau bénite ayant tout pouvoir sur le diable, se trouve avoir, par ricochet, tout pouvoir pour faciliter la pêche ou la chasse et conjurer les ouragans.

Un jour que les thons faisaient difficulté à se laisser prendre dans leurs filets, des pêcheurs de Lampsaque qui savaient, eux, à quoi s'en tenir, ont recours à leur évcque. Celui-ci « parcourt tous les lieux- de pêche, jusqu'il Abydos, et y répand de l'eau bénite. Puis, se mettant en prière, il ordonne de jeter les filets. La pêche a lieu en sa présence. Elle devient tellement abondante... etc. y (P. 3o3)

« Passons maintenant en Espagne, — poursuit Mgr Gaume. — L'eau bénite n'y est pas moins puissante qu'ailleurs. C'est le cas de dire que pour elle il n'y a pas de Pyrénées. . . »

Le thaumaturge Vincent Ferrier allait prêcher : 'i Une foule innombrable se préparait à l'entendre et le pêcheur d'hommes devait prendre bien des poissons engagés dans les filets de satan. Celui-ci le savait. Pour s'épargner une défaite, il recourt à sa formidable puissance.

» Le saint apôtre venait de finir la messe. Déjà il

1. « A lui, les Pères, les grands théologiens, l'Kglise elle-même dans ses livres sacrés, n'hésitent pas à attribuer /c j;/«s souvent les tempêtes, les trombes, les ouragans. » ( L'Eau bénite^ p. 3o6.)

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était les vêtements sacrés pour monter en chaire. Tout à coup, il s'élève une si affreuse tempête, qu'on eût dit que le ciel allait s'écrouler. La frayeur alors s'empare de la foule. Pas de sermon possible ! En vétéran expérimenté, Vincent connaît la ruse de l'ennemi ; il se fait apporter de l'eau bénite et en Jette contre les nuages. A l'instant l'air s'éclaircit, le temps devient serein, le soleil resplendit de tous ses feux, et le sermon est fait au grand avantage des âmes et à la honte de Satan. » (P. 3o8.)

Étant une fois admis que le diable suscite les tempêtes, je ne vois nulle difficulté à admettre qu'il fait naître également les épidémies.

a Ennemi juré de l'homme..., le démon ne nous attaque pas seulement dans notre âme, dans notre corps, dans nos demeures, mais encore dans nos biens et dans les éléments dont l'équilibre et la salubrité sont nécessaires à notre existence. Nos pères savaient cela, et leur science était plus avancée que la nôtre ». (P. 32 1.)

De là les aspersions d'eau bénite sur les maisons, sur les troupeaux, sur les champs, sur les vignobles, sur les potagers.

« Pas plus que le règne animal, le règne végétal n'est à l'abri des attaques du démon. Soit pour punir les péchés des hommes, soit pour exercer leur vertu, soit pour réveiller leur foi à la puissance des moyens curatifs dont sa providence nous a pourvus (que diraiton d'un médecin qui communiquerait la petite vérole

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à un deses amis pour lui montrer comme il la guérit bien.-"), Dieu permet souvent des fléaux dévastateurs des plantes. Tels sont les sauterelles, les chenilles, la maladie mystérieuse de la vigne, des pommes de terre et de cent végétaux actuellement malades.

» Nos pères ne furent pas exempts d'épreuves analogues. Dans leur détresse, ils rentraient en euxmêmes ; ils priaient et recouraient aux puissants amis de Dieu, les saints. A leur tour tour ceux-ci employaient sans hésiter les remèdes surnaturels : le signe de la croix et l'eau bénite. Ici encore, l'histoire prouve que le succès justifiait leur confiance. » (P. 324.)

Ah ! nous avons fort à apprendre de nos pères !

« Plus éclairés que nous sur les choses de Tordre moral, parce qu'ils avaient plus de foi, les anciens chrétiens avaient, on peut le dire, l'intuition de deux vérités fondamentales : d'une part, la condition de l'homme obligé d'accomplir son épreuve au milieu d'ennemis innombrables, acharnés et supérieurs en force; d'autre part, la puissance de l'eau bénite pour lui assurer la victoire. » (P. 372.)

Aussi, non contents d'avoir de l'eau bénite à domicile, ils manquaient rarement de s'en charger dans leurs déplacements :

« Comme le soldat en campagne ne se sépare jamais de son armure, ils avaient soin de porter avec eux de l'eau bénite dans leurs voyages. » (P. 373.)

Ce que nous avons de mieux à faire si nous voulons

être dignes de nos ancêtres éclairés, c'est donc de glisser un flacon d'eau bénite dans notre valise au moment de monter en chemin de fer.

Même recommandation, plus expresse encore, bien entendu, au moment de partir en guerre, Mgr Gaume recommande aux chefs d'Etat l'exemple de l'empereur Léon VI, lequel « voulait qu'on eût recours à l'eau bénite, surtout dans les grandes circonstances où pouvait se décider le sort de l'empire. »

« Il en fit une loi pour ses armées. Au lieu de perdre le temps à écrire la vie de n'importe quel empereur païen, ce sage prince a composé un livre sur les Prépa?~ati/s de guerre. Là se trouve la recommandation incroyable aujourd'hui (incroyable en eflet!) que je vais te citer textuellement : « La veille de la bataille, » le général en chef aura soin de faire répandre par le » prêtre de Teau bénite sur toute l'armée. » (P. 374.)

Et mine intelligite, reges! Le secret de nos revers nous est, hélas! trop clairement dévoilé.

Et si nous ne voulons pas nous en tenir à conjurer ce seul genre de défaites; si nous voulons éviter encore les défaites morales de la dernière heure, nous aurons grand soin d'asperger les malades.

« Que le prêtre, dit l'Eglise, jette de l'eau bénite sur le malade, sur son lit et sur les assistants, en disant: Asperges me! Cela se fait pour chasser les démions, qui redoublent de ruse et de malice contre les mourants. Ainsi, on asperge le malade et le lit atin de

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les éloigner; les assistants, afin qu'ils ne les empêchent pas de prier ou ne nuisent pas aux prières qu'ils font pour le malade. » (P. 38 1.)

Il paraît que, de nos jours^ t les plus graves théologiens » recommandent cette pratique « avec instance ». Ils sont là-dessus d'accord avec Mgr Gaumc, il est à peine besoin de le dire. « Et pourquoi ne le ferionsnous pas ? » demande Mgr Gaume avec son accent le plus persuasif.

« Il Tx'est pas rare que les médecins prescrivent de donner à boire aux malades d'heure en heure, même de demi-heure en demi-heure. Les gardes se feraient scrupule de violer de pareilles ordonnances. Est-ce que les médecins de Pâme ne valent pas les médecins du corps ?. . . Les remèdes prescrits pour éloigner le mal moral sont-ils moins efficaces que les médicaments destinés à soulager le mal physique ? L'Eglise est-elle moins habile que l'Académie de médecine? » (P. 385.)

En mainte autre circonstance, le recours à l'eau bénite est indiqué « et par la pratique des vrais chrétiens et par les effets qu'elle produit ».

« Tels sont les orages, les tempêtes, les épidémies des hommes, des animaux et des plantes. Nous savons de science certaine, que l'eau bénite est un préservatif excellent contre ces différents phénomènes dont la nature mystérieuse et le caractère particulièrement malfaisant indiquent assez qu'ils sont trop souvent l'œuvre du démon. » (P. 406.)

3o L'Arsenal de la Dévotion

Vignes malades, nuées de sauterelles, invasions de rats dévastant les campagnes, tout cela, en effet, ne résiste pas un moment à l'action de l'eau bénite. Vos pièges à loups manquent-ils à leur office ? t Prenez mon eau ! t> vous dira Mgr Gaume.

« Le prêtre à qui le calviniste s'était adressé (il n'est jamais mauvais de confondre un calviniste en passant) prend de l'eau bénite... et bénit les fosses à loups. Dès le lendemain matin, on fit une riche capture y». (P- 343.)

Ceci se passait au xvi*' siècle. Mais vous n'embarrassez pas Mgr Gaume en lui faisant observer que ces faits-là sont bien vieux. « Vous voulez peut-être de l'actualité, s'écrie-t-il, vous en aurez ». Ah! ce n'est pas l'actualité qui l'embarrasse, ni rien autre chose d'ailleurs. Un théologien n'est jamais embarrassé.

Savez-vous ce qu'écrit « du fond de la Chine » un de nos évêques missionnaires, à la date du 12 mars 1862:

« Dix villages se sont convertis. Le diable est furieux et fait les cent coups. Il y a eu, pendant les quinze jours que je viens de prêcher, cinq ou six possessions. Nos catéchumènes, avec l'eau bénite, chassent les diables, guérissent les malades. J'ai vu des choses merveilleuses. » (P. 353.)

Le 12 mars 1862 ! Ce n'est plus le xvi* siècle, cela. Vous objecterez peut-être, à présent, âmes peu crédules, que le fond de la Chine est bien loin. Qu'à si

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peu ne tienne, Mgr Gaume prendra ses exemples tout près de vous. Il en a deux justement qui datent d'hier et qui ont la France pour théâtre. Toulouse, hein ! ce n'est plus le fond de la Chine. Sachez donc que l'eau bén.te a été appelée dernièrement à montrer dans ce'.te ville son merveilleux empire.

Des spirites ne s'étaient-ils pas avisés d'évoquer le malin esprit dans un guéridon! Tout le monde sait, qu'en pareil cas, le premier mouvement d'un guéridoa est d'exécuter des entrechats.

« Pendant que Le guéridon était en train de courir, une des personnes présentes alla chercher de l'eau bénite et en versa dessus. Il entra aussitôt dans de terribles convulsions, frappant avec colère et se secouant vivement. Il finit par se renverser, et, dans cette situation, il donnait de la tète contre le parquet, comme pour faire tomber Veau bénite. Il se releva enfin, et, la porte du salon se trouvant entr'ouverte, il s'y précipita et sembla vouloir sauter par-dessus la rampe. . . » (P. 355.)

Attention, l'histoire du guéridon n'est pas finie; elle va se compliquer d'une histoire de chaise qui n'a pas sa pareille.

« Vers onze heures du soir, nos amis intimes, M. et madame L..., étaient assis auprès de leur petit guéridon et lisaient. Madame L... avait mis de l'eau bénite à sa portée, espérant se préserver ainsi de toute frayeur nocturne. Ils étaient là depuis une demi-heure, lorsque les

mêmes coups se firent entendre de nouveau, et, comme ils avaient lieu surtout sous la chaise où était assise madame L..., celle-ci irempa ses doigts dans l'eau bénite et les secoua sous la chaise. Sa main fut aussitôt saisie et mordue au-dessus de la derrière phalange du pouce, et elle eut de la peine à la retirer. Son mari ne comprenait pas d'abord la cause des cris qu'elle poussait ; mais il fut bien surpris en voyant sur la chair rouge et enflée l'empreinte d'une double rangée de dents. Madame L. . n'était pas encore remise de l'émotion causée par cette attaque inattendue, qu'elle poussa de nouveaux cris et tomba en syncope. Quand elle eut recouvré ses sens, madame L... se sentit mordre à l'avant-bras. J'ai vu le lendemain, seize heures après l'événement, les traces des morsures. L'avantbras présentait comme l'empreinte de deux dents canines «. (P. 355.)

Canines? N'y aurait-il pas dans ce dernier mot toute une révélation. Et les fameuses morsures du diable ne seraient-elles pas dues par hasard aux simples crocs d'un toutou. Idée d'incrédule. Ce n'est donc pas celle de Mgr Gaume. L'auteur de VEau bénite^ qui est un croyant, croit fermement que c'est le diable qui faisait du bruit dans la chaise, que madame L. . . s'est assise sur le diable et que c'est le diable qui s'est mis en colère quand la pieuse dame, qui le meurtrissait déjà de son poids, lui a jeté de l'eau bénite. Ce que prouverait au moins de plus clair ces morsures, c'est que, lorsque le diable est bloUi sous le siège que vous occu-

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pez, il est beaucoup plus prudent de l'y laisser faire ses farces que d'user de Feau bénite à l'en déloger.

Brisons là.

J'ai déjà dit comment la lecture de ces choses étonnantes avait conquis à la cause del'eau bénite employée en médicament l'infaillible Pie IX. Non-seulement le Saint-Père a voulu par l'appât des indulgences encourager le fréquent usage d'une eau si précieuse, mais encore il s'est plu à confirmer de son témoignage l'emploi varié que les fidèles en peuvent faire.

Sa lettre approbative à Mgr Gaume atteste « la vertu dont elle jouit de chasser les esprits immondes et de rendre vaines toutes les ynéchancetés et toutes les ruses de la perfidie satanique, d'éloigner tout ce qui peut compromettre Vincolumité ou le repos des hommes, de purifier lame des fautes légères et de procurer la santé spirituelle et corporelle \ »

C'est bien, en effet, le résumé de ce que nous venons de lire; et ceux-là seuls qui ne soupçonnent pas le tort que la cour de Rome fait à cette grande religion du Christ qu'elle prétend défendre, s'étonneront de voir au bas la sic^nature du Souverain-Pontife.

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