‹ L'arsenal de la dévotion; notes pour servir a l'histoire des superstitionsChapitre 6 sur 145 · I. L'Eau bénite, p · texte numérisé non relu

I. L'Eau bénite, p

UEaii bénite de Saint Ignace, ou eau bénite perlectionnée par les Pères Jésuites. — Médaille ou relique de saint Ignace trempée dans l'eau pendant l'opération. — Dévotion ancienne remise à la mode. — Propagande en Suisse, puis en Belgique. — Le Père Bernard. — Spécialité dans les épidémies. — L'eau bénite à pleins tonneaux pendant le choléra, — Notices et prospectus. — Succès merveilleux remportés avec quelques gouttes d'eau de saint Ignace. — Comment on l'emploie. — Son rôle dans les couches laborieuses et la stérilité. '— Dans la misère. — C'est à qui en aura chez soi. — Fi des médecins et des apothicaires! — L'eau de saint Ignace fatale aux mauvais plaisants.

Après avoir énuméré aussi consciencieusement que nous venons de le faire lés étonnantes propriétés de l'eau bénite, tant sur le règne animal que sur le règne surnaturel, tant sur les éléments que sur les hommes, il semblerait que nous dussions briser là, tout au moins en ce qui regarde les eaux pieuses ; mais, en matière de superstitions, le nec plus ultra n'est jamais atteint. L'imagination, cette éternelle travailleuse, veut encore trouver mieux quand le suprême est déjà trouvé. Au risque de faire du tort à l'eau bénite ordinaire, en donnant à supposer que sa puissance laisse parfois à désirer, les Pères Jésuites ont imaginé de lancer dans la circulation une eau bénite perfectionnée : j'ai nommé l'Eau bénite de saint Ignace.

Elle diffère de son ancienne par une complication

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"ij^ére dans le mode de fabrication. D'abord un Père 1 suite, seul, peut en élaborer ; ensuite le préparateur, pendant la récitation d'une formule spéciale , fait tremper dans le liquide, soit une médaille à l'effigie de saint Ignace, soit une de ses reliques.

« A Rome, dit le chantre des vertus de l'Eau de saint Ignace*, la relique qu'on plonge dans l'eau est renfermée dans un tube de verre, afin qu'elle ne se gâte pas par l'humidité ». (P. 129.)

Les Jésuites n'affirment pas positivement que l'eau bénite ainsi fabriquée soit supérieure à l'autre, mais ils le donnent volontiers à entendre. A quoi bon, d'ailleurs, cette cérémonie supplémentaire, si elle ne devait ajouter aux vertus du spécifique, et pourquoi irait-on assaillir de préférence les maisons des Pères Jésuites dans les temps d'épidémie, si on avait la certitude d'obtenir une eau bénite analogue dans la première sacristie venue.

Ou les Jésuites ont, pour se livrer à une telle fabrication, la prétention de produire une eau surfine, ou il faut reconnaître, dans cette manière de tirer profit d'un produit qui ne leur est pas particulier, un éirange besoin d'accaparement.

Mais nous entrons ici dans le domaine des suppositions où il nous déplaît de mettre le pied. La mine des documents incontestables que nous fournit la presse

I. Le P. Terwecoren. La dévotion à saint Ignace de Loyola^ fond-^teur de la Compagnie de Jésus. Vie. Eau bénite, etc Nouvelle édition. Bruxelles et Paris, 1867. In-i8

religieuse est assez riche pour que nous n'allions pas au delà.

Le rénovateur, sinon l'inventeur de l'Eau bénite de saint Ignace est un Père Jésuite, du nom de Bernard, qui , de 1826 à 1 838, commença de la distribuer en Suisse « comme moyen d'obtenir de Dieu la guérison et d'autres faveurs célestes ». En i833, le Père Bernard passa au collège d'Alost, et, depuis lors, la Belgique est devenue le centre de son active propagande,

a Tous les Jours, dit son biographe, on venait demander au Père Bernard de l'Eau de saint Ignace. Souvent cinq ou six personnes attendaient leur tour dans le vestibule du collège. Il n'en admettait qu'une à la fois, montait à sa chambre avec le flacon, déversait l'eau dans un vase, récitait la formule de bénédiction en y plongeant une médaille du saint, reversait l'eau dans la bouteille, et revenait la remettre au demandeur, en lui recommandant de faire une bonne confession de ses péchés et une neuvaine de prières en l'honneur du saint Sang de Notre-Seigneur et de saint Ignace... Des gens, qui n'avaient jamais voyagé par le chemin de fer, entreprenaient le voyage dans ce seul but. Bien que tout Père du collège pût bénir l'eau en invoquant saint Ignace, c'était au Père Bernard seul qu'on en demandait; et le peuple, dans sa simplicité, n'appelait pas autrement cette eau que VEau du Père Bernard... Après sa mort, lorsque son corps restait exposé, bien des personnes apportaient les flacons qui . avaient contenu l'eau bénite par le Père, dans l'idée de

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leur faire conserver cette bénédiction en les appliquant à ses mains et à sa bouche », (P. 63.)

L'Eau bénite de saint Ignace est surtout recommandée dans les moments d'épidémie, et le fait est, s'il faut en croire les intéressés, qu'elle doit au choléra ses plus beaux succès. En 1849 et en iSSg, ce n'était plus seulement à Alost, c'était de toutes parts que ki Belgique assiégeait les maisons des pères Jésuites pour en réclamer.

A Anvers, « la foule était si grande, à certaines heures, que trois ou quatre personnes suffisaient à peine pour en faire la distribution ». (P. 65.)

A Bruges, « un homme vint trouver le supérieur de la maison des Jésuites, et lui dit : « Déjà cinq person- » nés sont mortes dans notre rue ; et il est bien à crain- » dre que nous n'y passions tous. » Le Père lui donna de l'Eau de saint Ignace, et lui inspira de la confiance en cette pieuse pratique. Ce ne fut pas en vain : l'épidémie cessa tout à coup dans cette rue. Dès ce moment, on accourut de tous côtes pour demander de cette Eau salutaire. Après quelques jours, il ne suffisait plus de la bénir par bouteilles, il/allait bénir des tonneaux entiers et le? exposer dans la cour, où tout le monde ptit venir puiser à volonté. En une semaine, plus d^" cinquante tonneaux avaient été bénis. L'empressement était si grand, que l'on y a vu, plusieurs fois, jusqu'à trois cents personnes réunies pour chercher le remède. Ce concours dura trois semaines, tout le temps que dura le fléau. Ce n'étaient pas seulement la classe pau-

vre et la classe ouvrière, mais aussi les riches et les nobles, les croyants et ceux qui se donnaient pour incrédules, qui recherchaient ce secours d'en haut.

(P- 67-) « Enfin, à Gand, dans l'espace de deux mois, plus

de 10,000 flacons ont été demandés, et plus de 5o,ooo

personnes de la ville ou des environs en ont fait usage.

Des protestants mêmes en ont cherché ou fait chercher,

par des catholiques, à la résidence des pères Jésuites. »

Qui ne serait convaincu des mérites transcendants de l'Eau de saint Ignace en apprenant que, jusqu'aux incrédules et aux protestants , tous se ruaient sur les bouteilles, voire même sur les tonneaux pleins jusqu'au bord du précieux liquide.

Pendant ce temps, les pères Jésuites poussaient de leur mieux à la roue... je veux dire à la tonne, par un assaut de petites publications dans le goût de la circulaire ci-jointe, répandue à profusion dans Bruxelles pendant le dernier choléra.

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