LES IMAGES
Personnalité envahissante de saint Joseph. — Dévotion aux cœurs, aux entrailles. — L'œuvre des Mains divines. — Variétés de sacrés cœurs. — Le cœur de Jésus dessiné par Marie Alacoque. — Le petit jeu du sacré Cœur. — Curieux sujet de méditations offert aux jeunes filles. — Le passe-port pour la sainte cité. — Le billet d'entrée pour le ciel. -^ Utilité des portraits de saints démontrée. — Les Notre-Dame. — L'imagerie politico-religieuse. — Les portraits de Pie IX au point* de vue de l'histoire. — Les mêmes au point de vue médical. — Images guérissantes de sainte Philomène. — Comme quoi la ressemblance des saints ne saurait être garantie.
Les images tiennent dans les pieux étalages une assez large place pour avoir leur chapitre ici.
Ce qui surprend d'abord, dans cette multitude de petites figures qui sollicitent l'attention par leur dorure, leur coloris ou la richesse de leurs découpures, c'est la fortune toujours décroissajite de Dieu le Père.
Le paganisme expirant jetait le cri : a Les dieux s'en vont! » ; on peut dire à présent : « Le bon Dieu s'en va ! » Il semble que les dévots le tiennent en bien petite estime, à voir le culte des images se tourner presque exclusivement vers Jésus, Marie et quelques saints à la mode Quoi de plus étrange notamment que de trouver le bon Dieu effacé, dans les vitrines pieuses, par la personnalité tous les jours plus envahissante de saint Joseph.
Très curieux, ce culte de saint Joseph que quelques révérends pères jésuites se sont mis en tête de lancer dans le public religieux, et auquel ce public facile a aussitôt mordu comme s'il n'attendait plus son salut d'autre part. Maintenant saint Joseph voit partout ses autels se multiplier, des confréries sans nombre se placent sous son invocation ; maints petits livres relatent les miracles dus à sa puissante intervention; il a son journal à lui, le Propagateur de la dévotion à saint Joseph (quatorzième année!), qui célèbre chaque mois les vertus merveilleuses de sa médaille et de son saint cordon *; enfin, gage d'un succès exceptionnel, l'imagerie commence à révéler le tracé de son cœur, plan, coupe et élévation.
Je ne pense pas apprendre qu'à la dévotion à Jésus et aux saints tend tous les jours à se substituer la dé-
I. Il est peu de feuilles périodiques, mSme des mieux posées, qui pourraient inscrire comme celle-ci sur leur couverture, à l'époque des échéances :
« Les abonnés de l'Asie, de l'Afrique et de l'Océanie sont priés de renouveler leur abonnement. » (N" d'octobre 1873.)
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votion à leurs cœurs. La dévotion à leurs cervelles, principe de leur volonté et siège de leur intellect, serait un peu plus logique, et elle viendra peut-être ; mais pour le moment nous en sommes aux cœurs ^.
I. Ces lignes étaient écrites lorsque la dévotion « aux entrailles de la Vierge » nous a été révélée en ces termes par l'auteur de la Dévotion à Marie en exemples :
« Chaque jour, Berchmans saluait neuf fois les entrailles immaculées de la Sainte Vierge. » (T. I. p. Sg.)
D'autre part nous arrivait le prospectus de lancement d'une nouvelle œuvre, l'œuvre des Mains divines.
S'il faut en croire le signataire de ce prospectus, le sieur Marie Arnichand, curé de Notre-Dame de la Feuillade,à iMontech (Tarn-et-Garonne), l'utilité de l'invocation à ses Mains aurait été révélée par Notre-Seigneur à un religieux missionnaire. La portée de la nouvelle œuvre est ainsi exposée par M. le curé de Notre-Dame de la Feuillade :
« Un cri de confiance au sacré cœur est répété, et nous espérons; mais Dieu veut que dans tout le monde on invoque aussi les Mains divines de Notre Sauveur.
» Quand les œuvres de la miséricorde restent incomprises, il faut bien que le Sauveur saisisse de ses Mains divines les armes et le bouclier ; les armes pour disperser ses ennemis, le bouclier pour protéger ses fidèles.
» Déjà elles se sont manifestées aux âmes, ces Mains divines de Notre Sauveur, instruments de son sacré Cœur, et leur œuvre auxiliatrice a fait de rapides progrès, quoique livrée à peu près à elle-même. Elle a été reconnue bonne par plusieurs évêques de France, approuvée et enrichie d'indulgences par quelques-uns de l'Italie. L'heure n'est-elle pas venue de lui donner une organisation plus forte?
» Saintes âmes qui invoquez déjà les Mains divines de Notre Sauveur, formez-vous en armée de prières, établissez parmi vous des séries de sept ou de trente personnes qui, se partageant les jours de la semaine ou du mois, feront incessamment entendre, surtout dans l'union euch:;ristique, ce cri sauveur pour la sainte Eglise et toutes les nations du monde :
» Mains Divines de Notre Sauveur, secourez-nous! »
« Je lui parlerai au cœur, dit une image pieuse, et i*en obtiendrai tout ce que je voudrai. »
Si cette légende ne témoigne pas que le culte en question soit fort désintéressé, du moins peut elle donner la clé de son succès.
Au premier abord, tous ces cœurs rouges, généralement dégouttants de sang, produisent une impression peu agréable; mais, en les considérant de près, on est bientôt surpris, puis attaché par l'étonnante fantaisie qui a présidé à leur figuration.
Je ne connais rien qui dérange davantage les règles de l'anatomie. Il y a des cœurs que leurs propriétaires portent à la hauteur voulue, mais extérieurement, pardessus leurs vêtements ; d'autres que ceux qui auraient droit de les receler tiennent ïi la main. Et ce qui n'amoindrit pas l'étonnement, c'est que ces cœurs flambent, rayonnent, voltigent.
En voici un qui, sous la pression de deux doigts, verse un jet de sang dans un calice. Ici le cœur paraît jouer le rôle d'une outre. « Qu'est-ce que le Seigneur, dit l'image, peut donner de meilleur à ses enfants que ce vin qui fait germer les vierges? » (???)
Ailleurs, dans la plaie béante, une colombe vient d'élire domicile, c'est le cœur-nid cette fois.
Une autre espèce de cœur nous est révélée par cette inscription : « Heureuse l'âme qui établit son séjour dans le cœur de Jésus ! Le cœur immaculé de Marie en est la porte. » A côté du cœur-nid, voilà rnaintenant le cœur-porte.
Ces cœurs sont donc censés représenter toute sorte
Les images
d'objets, à moins qu'ils ne figurent d'incompréhensibles individus, comme lorsqu'on les voit portant des fardeaux, enchaînés, fixés sur la croix, etc. Entre le cœur-objet et le cœur-individu, il y a même encore une variété intéressante, le cœur-oiseau, celui qui a des ailes.
Le plus curieux échantillon que j'en connaisse montre un cœur gigantesque couvrant au moins les deux tiers d'une croix sur laquelle il est attaché. Ce cœur monstrueux, qui figure, j'imagine, celui de Jésus, se trouve flanqué de trois autres cœurs d'une dimension plus modeste qui adhèrent à lui et qui sont, à ce qu'il paraît, ceux de la Vierge, de saint Joseph et de saint Jean. Faire l'assaut de ces quatre cœurs (un gros et trois moyens) qui jettent feu et flamme au sommet de la croix, c'est la besogne étrange à laquelle sontoccupés une multitude de nouveaux cœurs, de tout petit modèle, ceux-là, dont les uns battent de l'aile, massés dans l'éther comme des compagnies de perdreaux, tandis que les autres, attaches au sol, soupirent tristement, ainsi que l'apprend la légende : <v Moi? Dieu, faites pousser nos ailes ! ' »
Une image à transformations, le Trésor inconnu^ laisse voir quand on l'ouvre, un oranger en caisse.
Mais remblcme ne sui'rît pas; Découvrez un peu la racine, C'est là, dans le lieu le plus bas.
Qu'est cette richesse divine.
I. Paris, Ch. Lctaille, édit. pontifical, rue Garancière, i5.
5o L' Arsenal de la Dévotion
Fidèle à la recommandation du quatrain, vous de'couvrcz le bas de l'image et la caisse se trouve remplacée par un cœur avec l'oranger planté dedans.
Nouveau quatrain:
Ve.aez et vous verrez, si vous tournez le reste,
En un luth harmonieux (aïe.') ce cœur très saint changé,
Docile sous les doigts du Musicien céleste,
Rendre en accords parfaits sa sainte volonté.
Le musicien céleste est Dieu, dont les mains vous apparaissent — dès que vous avez tourné le reste — maniant le cœur-luth qui doit, bientôt après, se transformer en croix par un nouveau 'dépliage *.
Ceci peut donner idée des étranges fantaisies que le ■culte bizarre des viscères inspire à Timagerie religieuse. Avant de montrer, par le « petit jeu du sacré Cœur », jusqu'où l'aberration peut aller, je vous présenterai encore, sur un papier jauni à dessein, un vieux cœur jauni, lui aussi, et entouré de rayons vert-pomme. Dans la large plaie qui le traverse horizontalement de part en part, et d'où le sang suinte en modestes gouttes rosées, on lit en lettres d'or le mot charitas. Ce n'est pas la seule singularité de ce cœur qu'on puisse lire dedans. 11 est en outre surmonté d'une croix, trois fers de lances s'en échappent aux trois angles, entin il est bordé tout autour de petits jets de flamme qui lui font comme une auréole de pompons jaunes. Ce cœur fantastique apparaît au centre de deux couronnes de