‹ L'arsenal de la dévotion; notes pour servir a l'histoire des superstitionsChapitre 81 sur 145 · LES CHAINES DE SÛRETÉ · texte numérisé non relu

LES CHAINES DE SÛRETÉ

Un grigri catholique. — La chaîne de saint Pierre et son authentique. — Une série de prodiges. — Enthousiasme excessif d'un évêquc. — La sainte limaille. — Les saints linges. — La sainte rouille. — Innocuité du temps sur les vertus merveilleuses des chaînes. — Propagande defacsimile à la sacristie de Saint-Pierre de Toulouse.

« Après les idoles, dit le voyageur Du Chaillu, dans son Afrique équatoriale, viennent les charmes et les talismans ou grigris. Grigri, comme fétiche, est un terme d'origine européenne, et monda est le nom qui leur est appliqué par les naturels. Ces mondas inspirent une foi aveugle. Pas un nègre, dans toutle pays, qui n'ait sur sa } ersonne une ou plusieurs de ces amulettes. Ce sont les docteurs qui les préparent, et il leur en revient

beaucoup d'honneur et de profit ; ce qui ne les empêche pas d'avoir la plus grande foi dans ces objets fabrifjués par eux.

» On porte d'ordinaire ces mondas autour du cou ou de la taille. Ce sont des morceaux de peau d'animaux rares, des serres d'oiseaux de proie, des dents de crocodile ou de léopard, des lambeaux de chair ou de cervelle d'animaux desséchés, des plumes d'oiseaux curieux, des cendres de certaines espèces de bois, des os de serpent, etc. Chaque grigri a une vertu spéciale. L'un vous préserve de la maladie, un autre raffermit le cœur du chasseur ou du guerrier; celui-ci guérit de la stérilité, celui-là fait abonder le lait dans le sein de la mère. Une peau de léopard enchanté, pendue ù la ceinture d'un guerrier, le rend invulnérable à la lance; s'il porte une chaîne de fer autour du cou, il est à l'épreuve de la balle. Le charme vientil à faire défaut, la foi du croyant n'en est pas ébranlée... »

Combien de mots faudrait-il changer à ce passage pour l'appliquer littéralement à l'arsenal des amulettes catholiques ! Les grigris qui se portent au cou ou a la taille, nous les connaissons parfaitement; ils s'appellent scapulaire du Mont-Carmel ou cordon de saint Joseph. Si nous n'avons pas d'os de serpent, de lambeaux de chair ou de cervelles d'animaux desséchés, nous avons des débris de particuliers tout aussi efficaces; nos menues médailles valent bien les dents de crocodile ; enfin il n'est pas jusqu'à la chaîne de fer

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miraculeuse qui n'existe parmi nous. On la nomme chaîne de saint Pierre.

Le jour où j'ai décroché, dans l'étalage d'une boutique de la rue Saint-Sulpice, le grigri en question, a été un de mes beaux jours. Mais aussi comment cette chaînette de fer aux appendices baroques n'aurait-elle pas attiré mon attention? A voir le feuillet imprimé, orné d'un tim.bre sec et d'un parafe qui se balançait au bas, j'avais tout de suite flairé quelque chose de piquant. Je ne me trompais pas. Ce feuillet arrive de Rome en droite ligne et porte, avec la signature de dom Augustin© Barduagni, père abbé de Saint-Pierreès- Liens, ce certihcat latin :

« Testor ego infrascriptus hanc catenulam tetigisse sacra vincula B. Pétri Principis Apostolorum, quœ in hac Eudoxiana Basilica religiose asservantiir. »

C'est-à-dire :

« Je, soussigné, atteste que cette petite chaîne a touché les sacrés liens du bienheureux Pierre, prince des Apôtres, qui sont conservés religieusement dans notre basilique Eudoxienne. »

Mais ma petite chaîne n'a pas seulement touche les chaînes précieuses, c'en est de plus une reproduction, je ne dirai pas scrupuleusement exacte, mais aussi exacte qu'a pu le permettre son adaptation au rôle de chaîne de montre.

Car ce fétiche est à Jeux fins : en dehors des bienfaits

spirituels, il apporte encore à celui qui le revêt un secours tout prosaïque, en empêchant sa montre de tomber. L'utile dulci du poëte latin ne saurait, on le voit, être réalisé d'une façon plus complète.

Ajoutez que la modicité du prix (i fr. 5o avec l'authentiqué) rend presque honteux l'acheteur, qui paraît, en versant cette somme, moins songer à son salut qu'à réaliser une sérieuse économie de bijouterie.

Pour cinq sous de plus, le marchand vous met de plus entre les mains un petit livre: Histoire des chaînes de saint Pierre et de la confrérie qui porte ce nom à Rome *, lequel est comme un long prospectus -de la curieuse amulette.

On y apprend l'histoire surprenante des chaînes, dites de saint Pierre, aujourd'hui conservées dans la basilique Eudoxienne ; comment moitié de cette ferraille servit à enchaîner l'apôtre à Jérusalem et moitié à le retenir dans la prison Mamertine, à Rome ; à la suite de quelles pérégrinations la première moitié vint rejoindre la seconde retrouvée d'une manière « presque miraculeuse ». Enfin, par quel prodige complet, les deux chaînes ayant été rapprochées par le pape saint Léon, qui voulait les comparer l'une à l'autre, « elles se joignirent immédiatement en présence de tout le peuple romain, n'en formant plus qu'une seule, comme si elle eût été faite par le même ouvrier. » (P. 12.)

Il n'était pas difficile de deviner que deux chaînes qui se permettent publiquement de ces fantaisies-là ne

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