BUT MORAL DE L’ARSÉNÉIÀDE
Démontrer jusqu où va la tendresse paternelle ; faire chérir l’existence par la description animée et sentimentale de cet Univers ; par le tableau historique des désastres de la guerre et par l’hommage rendu à la bravoure française inspirer des sentiments de pitié et de gloire ; consoler les parents que la mort a privés de leurs enfants , par l’interprétation de leur douleur et l’analyse des tristesses de l’absence ; par là meme resserrer ou plutôt rendre plus chers et plus précieux les liens que le trépas respecte : convaincre les jeunes gens que même leurs premiers succès littéraires sauvent leur nom de l’oubli ; élever leurs pensées , commander , pour ainsi dire , leur imagination naissante au désir de l’immortalité : tel est le But moral de ce Poème *
ARGUMENT
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a — - Regrets et désespoir d'un père qui déplore la perte et se rappelle les succès de son Arsène dans le cours de ses études. — ~ Il cherche à se consoler en se rappelant les grandes catastrophes et le destin des grands personnages de notre siècle. — • La Famille royale. — Anxiétudes d’un amant . — ^ Portrait d’une mère éplorée auprès du corps de son Jils. — Ce père inconsolable s’ entretient avec la Nature. — - Tirade tragique. — Le Sauveur. — Descente d’Arsène et de Mélanie aux Enfers.
CHANT PREMIER
O combien le sentiment de la perte est pins vif que celui de la jouissance ! Le nom de père me cause plus de tristesse qu’il ne m’a jamais donné de joie.
(Young. Traduct. de M. Le Tourneur.
Nuit IV.)
Ah ! cher enfant ! cher fils ! grand Dieu ! mon cher Arsène ! Ah ! du moins que la mort à ton destin m’enchaîne !
Qu’elle sente mes maux , et que doublant ses coups,
La pitié la contraigne à suivre son courroux ;
Qu’elle frappe ton père , hélas ! trop misérable !...
La tombe où tu descends est pour lui désirable.
Pour toi j’aimais la vie !... Il n’en est plus pour moi De ces jours fortunés disparus avec toi !
Toi seul embellissais la fin de ma carrière!
J étais l’orme , ô regrets ! qui brillait par son lierre !..,*,
Ta vie à peine , hélas ! était à son printemps ,
Q te comblé sous mes yeux des prix dûs aux talents Ton front avait cent fois ceint le laurier des muses l
4 L’ARSENEIADE.
Cœur sensible d’un père , ah ! combien tu t’abuses f Devrais-tu rappeler un pareil souvenir î Tu n’as plus qu’à songer à ton triste avenir.
Va, fais de ta douleur, fais ton unique étude.
Arsène , tu n’es plus ! Ciel! quelle solitude !...
Quel vide dans les jours de ton père orphelin !
De quel énorme poids je sens charger mon sein !
La lumière du jour n’a plus rien qui me plaise *
L aspect de mes amis même aujourd’hui me pèse.
Don me parlait d’Arsène à chaque instant du jour ,
Eh ! l’on savait combien l’on flattait mon amour. Aujourd'hui tout se tait ; ô silence effroyable !...
M ais qui peut consoler un père inconsolable?...
Malheur à qui me veut faire oublier mon fils !
Je veux de mon fils seul repaître mes esprits ;
Je veux que son image à mes yeux soit présente ;
Ma bouche aime à redire un nom seul qui m’enchante : Arsène , Arsène , hélas !... Quoi ! tu ne m’entends plus % Mes accents paternels ne sont plus entendus !
Tu ne te souviens plus de ces larmes heureuses Dont j’arrosai cent fois tes palmes glorieuses ,
Dé ces tendres souris pavés à tes travaux ,
Qui semblaient t’ordonner des triomphes nouveaux !
Ah ! sur toi je fondais le bonheur de ma vie !...
Mais pourtant vous l’aimiez , Apollon , Uranie !
Vous l’aimiez !... Il descend dans la nuit des tombeaux ! Quand la cruelle parque agita ses ciseaux ,
Que ne le sauviez -vous par vos mains tutélaires ?
Il vivrait !... Je serais le plus heureux des pères *
CHANT PREMIER
Et vous auriez encor le plus citer favori !...
Déjà de quel éclat les arts brillaient en lui !
Du dieu de l’éloquence il empruntait les ailes ; Devant lui les nœ-uf sœurs cessaient d’être rébelles ; L’art paraissait en lui devancer les leçons ,
Sans peine il recueillait les plus riches moissons.
O vous son second père , 6 vous son premier maître , Vous vous félicitiez de ce qu’il devait être ,
Lors que vous couronniez de lauriers immortels Mon fils victorieux en ces jours solennels î Victime de ma joie en ces fêtes publiques ,
Que n’expirai -je alors , comme aux jeux olympiques Diagoras , Chilon morts en tendant les bras A des enfants vainqueurs , cause de leur trépas !
Ah ! comment oublier ces moments d’allégresse , L’objet de notre gloire et de notre tendresse !
Cher même à ses rivaux , sa modeste candeur De ses nombreux succès relevait la splendeur.
Il avait tous les dons qu’accorde la nature :
Talents , beauté , jeunesse... Ah î ma joie était pure Le destin enviait mon bonheur , mon espoir r Du tourment des humains il se fait un devoir ; - Il frappe les vertus , il épargne les crimes ;
C’est ainsi que la mort fait choix; de ses, victimes l
Tendres pères , ce titre a pour vous des attraits : Que ce doux titre , hélas î me coûte de regrets !
O vous qui connaissez les droits de la nature ,
Vous seuls pouvez sentir ce que mon cœur endure >
L’ÀRSENEIA DE .
Si d’un objet chéri vous déplorez la mort ,
Venez , nous parlerons des cruautés du sort *
.Nous mêlerons nos pleurs , nous gémirons ensemble : L’on aime à s’attacher celui qui nous ressemble.
Nous ne parlerons pas de ce qu’à Tullius Pleurant sur sa Tullie écrivait Servi-us Qui plaignait le Pirée et Corinthe et Mégare.
Nous dirons : Un génie extraordinaire et rare Dont le nom fut naguère un si fort talisman y Napoléon reçut pour prison l’Océan ;
Du César des Français le temps rouille l’épée ,
Et vengea , mais trop tard ! . . . la liberté trompée.
Ah î ce Pyrrhus n’a pas manqué de Cinéas ,
J’entends Faine plaignant la chance des combats : Dans la ville des Czars quel abîme s’entrouvre !
La flamme de Moscou réfléchit sur le Louvre.
Nous parlerons de toi , duc de Montebello ,
Autre Epaminondas dans l’île de Lobau :
Ton maître , ton ami dont l’âme est alarmée y Te prodigue les soins qu’il doit à son armée.
Tout ce que le démon de la guerre inventa Nous fera plaindre Sass , Palafox , Burita ,
Nouvelle Jeanne Hachette ou cette autre amazone . Dans Sarra gosse en feu véritable Bellone.
Nous suivrions Suchet dans Tortose emporté ,
Ce Soult maître en tactique , en intrépidité ,
A Wellington , Mina , Guérillas acharnées y Disputant pied à pied le sol des Pyrénées.
CHANT PREMIER
Vif
Faut-il , maréchal Ney , toi que l’on admira Dans les champs de Lutzen et de la Moscowa , Qu’infidelle à son roi , le plus brave des braves Devînt d’un fugitif le premier des esclaves !
Mon Arsène !... ô regrets que j’aime et je combats !... Quand je songe aux destins qui règlent les états , Quelle foule de noms se presse en ma mémoire ! Contemplons , déplorons ces princes de la gloire :
Ce Poniatowski , digne d’être Français ,
Ce moderne Turenne , Eugène Beauliarnais ,
Sa noble mère , hélas ! femme répudiée ,
Au sort de son tyran toujours associée ;
Lord Byron , vrai Tyrtée , à de classiques bords ,
Qui dévouant son bras , sa lyre et ses trésors ,
Et de la liberté la victime et l’athlète ,
Y trouva le tombeau d’un héros , d’un poète.
Si dignes de l’appui d’un Constantin -le- Grand s Glorieux d’opposer la Croix à l’Alcoran,
Remplis de leurs a eux et du christianisme ,
Les Hellènes lassés du joug du vandalisme ;
Rebelle aux oliviers du fils de Charles dix ,
Caton dans Andujar , Cyrus devant Cadix ,
La fanatique Espagne agitée et saignante ,
Ferdinand vacillant de tourmente en tourmente ; Moissonnés par le fer des fiers républicains ,
Dignes d’un meilleur sort , tous ces chefs vendéens Dont Rome eût envié la valeur héroïque ,
Servant jusqu’à la mort la cause monarchique •
Sur l’échafaud sanglant et si peu mérité 9
L’ARSÉNEJADE.
Pardonnant aux affronts faits à la royauté ,
Le pieux Louis seize et Marie-Antoinette.
V iendront donner le change à ma douleur secrète : La jeune veuve aussi , Duchesse de Berri Dont la robe fuma du sang de son mari ;
La prison et l’exil de l’auguste orpheline En qui Ton reconnaît de Bordeaux l’héroïne.
Bien -aimé Cdiarles dix , ton cœur royal et franc * Comme le mien se gonfle au nom de Ferdinand , De l’horrible Louvel généreuse victime ,
Révélant à la mort le sang pur qui l’anime ,
Ce sang royal , auguste et dont le feu sacré A fait de d’Angoulême un héros révéré ,
Revit dans cet enfant , chère et posthume tige , Petit-fils d’Henri quatre , électrique vestige ,
Issu de Saint-Louis , rejeton désiré
Qui promet à la France un monarque adoré ,
Et console déjà dans sa joie enfantine De sa viduité l’aimable Caroline.
Et toi , jeune Lejau , nom trop attendrissant ! Comme toi mon Arsène était intéressant ,
Comme moi ta famille en regrets se consume ,
Se rappelle toujours ton triomphe posthume.
F aut-il compter pour rien les terrestres succès , Que vos lauriers naissants se changent en cyprès , Du palais de Pluton les voûtes sépulchrales Reçoivent pour jamais vos ombres triomphales î U est vrai que j’ai pu presser contre mou cœur %
CHANT PREMIER
Dans mes bras paternels mon Arsène vainqueur :
Ta famille , ô Lejau , plus que moi misérable Ne fait pas que ma perte en soit moins lamentable !
Mes yeux ne verront plus ce cher et tendre enfant î Ils ne le verront plus !... quel penser accablant !
Que n’assistai- je , hélas ! à son heure dernière !
Je l’eusse rappelé peut-être à la lumière !
Hé bien ! non. Mais du moins j’aurais pu recueillir Et son dernier baiser et son dernier soupir !
Je l’eusse dans mes bras... Mais , quel adieu pénible !... Sans l’avoir vu , le perdre est-ce un coup moins sensible ! . . . Quoi ! sitôt ! pour jamais !... Il 11e fallait qu’un mot : Barbare , ah ! tu devais m’informer au plus tôt Du danger qui pesait sur ta tête si chère ;
Mais tu te déliais sûrement de ton père !....
Pardonne , ali ! tu voulais m’épargner tles terreurs !
Tu ne voyais que moi dans tes doctes labeurs. Semblables au duvet du calice des plantes ,
Vous vous évaporez , trop flatteuses attentes !
J’entends toujours le glas si morne du beffroi ;
Jusque dans mon sommeil me poursuit mon effroi :
Je songe corbillards , ces cordes , cette bêche ,
Et funèbres accents et fossoyeur revêche.
Moi , me persuader que c’en est fait de toi !
Non ; mon cher fils , bientôt c’en serait fait de moi •
Et mon âme insensée a rêvé quelque rêve :
Pourtant , à ces erreurs quel Dieu va faire trêve ?