‹ L'Arsénéiade, poëme en trois chantsChapitre 4 sur 7 · L’ ARSENE! ADE · texte numérisé non relu

L’ ARSENE! ADE

Un malade , en sa fièvre et les esprits troublés , Espère en voir cesser les accès redoublés :

Devenue à ses yeux plus riante et plus belle -,

La nature reprend une face nouvelle.

Qu'un amant souffre : il cherche , il trouve en ses amours Dans ses propres tourments , du charme et du secours* Au soleil sur les prés que clair-semée , éparse , L'ombre des arbrisseaux dispute encor la place $

Que le lapin , le cerf aux aguets , ombrageux Se retourne , regarde un passant matineux ;

Que le renard glapit acharné sur sa proie :

Réveil universel , universelle joie î Il médite une lettre , il compose des mots ,

Et pendant qu'il écrit , il n'est plus à ses maux.

De ses feuilles il rend secret dépositaire Le trou d’un saule creux , la pierre solitaire ,

La double planche qui donnant sur leurs jardins f Permet malgré les eaux de muets entretiens.

Le peigne industrieux façonnera sa tête ;

Des soins de la toilette il attend sa conquête ;

Il Pépie , il l’atteint , il lui presse la main :

O11 passe à s’entrevoir les heures du matin ;

On prend un rendez-vous fertile en espérances f Et les oiseaux témoins chantent ces assurances. L’après-midi survient , et le soleil trop chaud Autorise des jeux oii l’on met en défaut L’œil maternel : bientôt un lait pur , délectable Est servi , précurseur d’une course agréable.

L’on s’est beaucoup parlé , l’on a bien soupiré *

CHANT PREMIER. Ti

il faut quitter enfin cet objet adoré.

O sommeil où se perd la moitié de la vie ,

Paisible souverain , tu fais donc qu’on oublie ,

Le pauvre tous ses maux , le riche tous ses biens !

Un songe vain peut-être a changé leurs destins.

Cet amant, que transporte un amoureux trophée , Ira-t-il se jeter dans les bras de Morphée ?

Non : sa flûte le soir redira sous ses doigts Les airs que son amante a chantés tant de fois. L’occident brûle encor , celle-ci pudibonde Vient chercher des plaisirs dans la fraîcheur de fonde : Ses beautés , ses trésors sous le feuillage épars ,

De son End y vu ion provoquent les regards ;

Et pendant que la nuit tout dort, que tout repose , C’est à veiller , errer que seul il se dispose.

Avec f ombre des bois, des coteaux d’alentour Le flambeau de la nuit mêle son demi-jour - Déjà comme à l’envi pullulent signalées.

Les oscillations des ondes étoilées :

11 se rend , se complaît dans les lieux enchantés Qu’avec sa douce amie il aura fréquentés.

Chaque tilleul , chaque aulne est pour lui sa maîtresse Avec égale ardeur vers tout arbre il s’empresse , Reconnaît sa méprise : il reste à soupirer !

Seul , les regards au ciel , que va-t-il conspirer ?

Heure pénible, hélas! d’insommie et d’attentes !

11 part en fourrageant les orges et les plantes •

Il détache au jardin des branches d’oranger ,

Don promis qui bientôt apyfelle le danger ?

L’ÀRSÉNÉIADE.

Les recherclies d’un père éveillé pour sa fille.

Le chien donne l’alerte à toute la famille ,

Aboie , accourt : on songe à ce coupable amant Qui s’esquive à grands pas et regagne en tremblant Son lit vide et pour lui de pavots économe.

Ses esprits que surprend l’œil du céleste dôme ,

Se demandent confus , encore épouvantés ,

Si son songe est un songe ou des réalités.

Ainsi vit un amant que l’espérance agite.:

Moi , mon cœur reste nul , le désespoir l’habite. J’entrevois délirant , jouet de pensers creux ,

Les hommes fugitifs, mes rapports avec eux,

O aberrations oh mon cerveau se plonge !

Comme vieillis d’un siècle ou comme un vague songe.

Si j’étais seul à plaindre !... une chère moitié Commande à mes douleurs , je les tais par pitié.

Elle a plus de courage , et pourtant elle est mère ! Chère épouse, dis- moi, comment as-tu pu faire, Arrivée à la hâte à ce fatal Paris ,

Pour supporter l’aspect des palpitants débris De notre cher enfant , de notre cher Arsène Qui faisait à la fois et ta joie et la mienne?

Ah ! quel frémissement a dû glacer ce sein Dont le lait a nourri mon Arsène enfantin !

Arrivez , jours de deuil ! adieu , jours d’espérance ! Tous ces propos de mère adressés à l’enfance,

Tes baisers maternels , tes soupirs et tes soins ,

Tout est vain : et tes yeux même en sont les témoins.

CHANT PREMIER

Qu'ont servi tant de frais , tant de sollicitudes ,

Objet cent fois chéri de nos inquiétudes !

Hélas ! je lui donnai , tu lui donnas le jour ;

Le jour semblait un don trop faible à notre amour. QuÜ aimait à venir partager notre couche î Sa bouche se pressait sur ton sein , sur ta bouche ;

Tu lui tendais les bras , il te tendait les siens •

Ses sourires cherchaient à provoquer les tiens.

O poignants souvenirs ! ses yeux iront plus de vie ! Cette bouche de rose est, muette et, flétrie !

Ses membres sont gisants , sur un lit étendus ;

Ce n’est plus qu’un cadavre , et ce cœur ne bat plus Tes baisers pour ton fils sont des baisers de glace , Et sur son teint livide on n’en voit point la trace. Quel douloureux spectacle ! et quel aspect frappant ! Lue mère en Paris , seule avec son enfant l Que dis-je avec son fils ?... Près de ses mortels restes Qui vient la consoler dans ces moments funestes ? Est-elle en un désert ou parmi des humains ?

Que n’est-elle au milieu de ses concitoyens Qui de pere et de mère auraient eu des entrailles ! On nous eût épargné le soin des funérailles !

Mais ici je blasphème , et quel convoi pompeux l C’est mon fils qu’on emmène au séjour ténébreux ! I ? Un Thénard , un Bourdon , ses amis de Collège En foule réunis grossissent son cortège.

Un fils me reste encore : à chaque instant du jour , Qu’il tâche pour moi d’ètre un Arsène à son tour. Non 5 qu’il ne quitte point la maison paternelle 3

4 L’ARSÉNÊIADE.

Son frère, pour le suivre, est un trop grand modeler Que dis-je ? il a son coeur , quelques-uns de ses traits Qu’ai-je besoin alors de former des souhaits ?

Aimant ce que je perds et ce que je possède ,

L’oubli pour les absents n’est qu’un affreux remède.

Au monde indifférent puisqu’il faut renoncer ,

Que j’éprouve un chagrin qu’il ne peut épouser ^

La cabane déserte , exposée aux bruines Me verra chaque jour rêver sur ses ruines.

Echo m’entretiendra de mes gémissements;

Le rossignol sensible y mêlera ses chants ,

Le ruisseau son murmure : un chasseur a su suivre Un cerf qui sur ses bords s’abreuvait , venait vivre :

Il semble avec moi dire en son cours qu’il poursuit : Adieu l’objet auquel ma vieillesse survit.

Près du saule pleureur , de l’épine ou la ronce J’entendrai les malheurs que la corneille annonce. Vis-à-vis de mes maux , vis-à-vis de moi seul Je voilerai mon front d’un crêpe , d’un linceul ; J’invoquerai l’oiseau qui chérit les ténèbres ;

Je m’environnerai de mille objets funèbres.

C’est ainsi que moi-même irai m’ensevelir :

Je vivrai de mes pleurs , je vivrai pour souffrir ^

Je laisserai saigner ma blessure , ma plaie ;

L’âme qui souffre doit redouter d’être gaie.

Les tendres arbrisseaux que j’aimai tant à voir ,,

IXe semblent reverdir que pour mon désespoir :

Que la nuit prête au jour ses voiles et ses ombres ?

CHANT PREMIER

les plus sombres couleurs ne sont pas assez sombres»

La perte des faveurs dont un roi nous comblait > Des trésors que pour nous Neptune rassemblait,

De la seule maison qui faisait nos délices 3 Les biens qu’on nous ravit à force d injustices ;

Tout cela se répare : on revient en crédit ,

On travaille , et du moins l’espoir n’est pas détruit» D’un fils tel que le mien , 0 tort trop déplorable !

On ne peut réparer la perte irréparable !

Le cœur de mon Arsène était fait pour aimer ! Tendre et charmant objet qui sûtes l’enflammer ,

Il vous a vu mourir , et sa constante flamme En traits de feu grava votre image en son âme.

Que n’avez -vous repris autre forme , autre nom ! Hyacinte fût moins regretté d’Apollon •

Flore avait moins d’attraits pour le fils de l’Aurore: Votre métamorphose eût pu lui plaire encore.

Mais sans vous , de quel prix était pour lui le jour I Sans doute il a péri victime de l’amour :

Dès l’instant qu’il aima , son goût pour la science Devint le meurtrier de son adolescence.

Le jour qui! me quitta pour la dernière fois Je semblais démêler dans ses yeux , dans sa voix Des adieux éternels. Oui , son dernier voyage Fut toujours pour mon cœur d’un sinistre présage»

Cupidon m’enviait son amour filial.

Errant pendant trois nuits près du séjour fatal

ï6 L’ARSÊNÉIADE*

Qui vit naître et que fuit Mélanie expirante , li poursuit de ses cris l’ombre de son amante ;

Il va , vient et revient , croit l’entendre et la voir : Phoebé seule éclaira cet affreux désespoir.

Si dans les bras d’un autre , usant de perfidie , Elle eût bravé les feux de son ardeur trahie ;

Si ^ cédant aux soupirs d’un riche Céladon Auquel de ses faveurs elle eût fait l’abandon , Déguisant les présents d’une chaîne nouvelle ,

Elle s’était montrée ornée et criminelle ,

Au fardeau de la vie il eût pu renoncer :

Que dis- je ? il eût mieux fait alors de mépriser ,

De haïr en retour , d’oublier la perfide 9

Trop fier pour jamais être à soi-même homicide ,

Pour lui sacrifier la gloire , les beaux-arts ,

Pour Phonorer jamais d’un seul de ses regards, Pour enfin se couvrir du crime d’Orosmane Qui frappe sa Zaïre , armé d’un fer profane, il n’en est pas ainsi , la mutuelle ardeur D’Arsène et Mélanie attestaient leur bonheur ;

Elle était destinée à vivre son épouse :

Il la perd , il est vrai , mais son ardeur jalouse Devrait se consoler de n’avoir pour rival Que l’acerbe nocher du séjour infernal.

O Mélanie , Arsène objets de tant de larmes , Faut-il contre la mort qu’il nous manque des armes Ou faut-il qu’elle épargne un père déjà vieux Et dont les derniers jours sont des jours ténébreux !

CHANT PREMIER. 17

lis 11e sont plus ces temps fertiles en miracles, Qu’honoraient du Sauveur le règne , les oracles :

J obtiendrais , m’attachant à ses pas , ses genoux ,

Qu’autre Lazar , mon fils revécût parmi nous !

Si des dieux des paye n s les grâces mensongères

N’étaient pas pour Fesprit que d’aimables chimères ,

En quelque forme heureuse il eût pu se ployer ,

Devenir arc-en-ciel , astre , fleuve ou laurier.

L’amant seul hérita les maux de son amie. '

Du même âge tous deux, de la même patrie ,

Même genre de mort les a tous deux atteints ,

Et du même sommeil leurs yeux se sont éteints. Rapprochement frappant ! du destin coup bizarre ! Réunis sur les bords de l’Achéron avare ,

Enlevés aux autels du doux et tendre hymen ,

Tous deux enveloppés dans le même destin ,

La mort , la mort cruelle a semblé vouloir faire Ce que n’a pu le dieu qui commande à Cythère,

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