FIN DU CHANT PREMIER
lw-
ARGUMENT
rwwwv Wl/W\
• — Que sont les Champs Élysée s ? Revue générale du ciel et du globe ; peintures champêtres . — Allusion à la restauration de 1 8 1 4*
— M. Royer- Collard. — Langues grecque , latine et française , siècle de Louis XIV ; grands écrivains de nos jours. — Musées , M. Gérard , premier peintre du Roi ; Walter-Scott , Ossian. — - Ecole Polytechnique . — Canaux , ateliers , lieux publics , palais , hôpitaux , MM . Portai , Dupuytren , vaccine , la mode. — Basiliques , Paradis des Chrétiens . — Fête de Noël, le jour de Van , V Epiphanie , Fête-Dieu , monastères . — MM. Dupin , T émaux , Lafitte , de Laroche foucault- Liancourt. — Son A. R „ Mgr. le duc d’ Orléans . — Sacre de Charles X. — Grands phénomènes de la nature. — J, le S te .-Hélène , Amérique , le général Lafayette , les Alpes , Religieux du mont S t. -Bernard , route du Sim pion , siège d’ Lluningue en i8i5; Chdtelroux , petit village de Champagne ; JVaterloo , Carthage , passage de la mer Rouge , Manne clu désert , le Caire , mont S inaï , V arche de Noé, le Tasse. — Vie champêtre et solitaire , Virgile. — Description d’un jardin. — Séjour agreste le bouc , la cage , la versification , V ancien militaire . — Le mois de Mars , Napoléon. — L’herborisation. — Prosopopée dictée par le désespoir , jeux , courtis armes . — Fête villageoise . — Fête du Roi. — Sites de la Champagne . — Pêche à V écrevisse , chasses. — JJ Automne , provisions de ménage , veillée rustique. — Almanach .
— La lune. — Le carnaval. — Un matin pluvieux. — Promenade matinale en Janvier, images ossiciniques , comparaisons empruntées aux grands effets de la nature. — Lecture nocturne , époque du débordement des eaux. — Campagnes d7 Espagne et de Russie , allusion à une scène de pillage en Champagne par les troupes alliées , en 1814* — Juifs. — Bivouac au lever de l’aurore. — Contemplation des astres cul sortir de la veillée , voie lactée. — Sommeil laborieux , charmes d’une nuit pluvieuse , spectacles ,
fleuve Lé thé.
L’ARSÉNÉIADE
CIIANT DEUXIEME.
Le malheureux évite la folie ,
Fuit la gaîté , repousse le plaisir.
Que veut-il donc ? AK! laissez-le choisir * Il suivra la mélancolie.
(Dtjmoustier , Lettre LXI sur la Mythologie. )
Djltes-moi ce que sont les Champs Élysiens :
Je m'occupe de vous , en dépit des destins ,
Chers amants , couple heureux , votre sort m'intéresse 3 Vous connaissez assez l’excès de ma tendresse.
Comment vous trouvez-vous , dites -moi , dans ces lieux?
Y voit-on un Soleil , des astres et des deux ,
La Lune inspiratrice , entraînant à sa suite
L'Etoile du berger qui survit à sa fuite 3 L’alouette assister au lever du soleil ,
Et de l’homme des champs prévenir le réveil ;
Les larmes du matin , une belle soirée ?
Respire -t-on des vents la fraîcheur éthérée ?
Y oit-on d’un Océan les abîmes profonds ,
Un riant Univers , des campagnes , des monts ;
Au haut du Firmament scintiller les étoiles..
.22- L'AIISËNÉIADE.
U/amoureux Crépuscule y répandre ses voiles * L’Aurore aux doigts de rose , émule des saphirs? Sent-on l’air embaumé qu’apportent les zéphirs , Les parfums que répand la floraison des treilles ? Entend-on dans les prés bourdonner les abeilles ; Au retour de la nuit favorable aux amours ,
Le glapissant Serein annoncer les beaux jours? Foulez-vous sous vos pas des fleurs , de la verdure Jouit-on comme ici de ce que la nature Peut présenter de beau , de délicat , d’exquis ?
Des oiseaux dans ces lieux tapissent-ils des nids ? Philomèle y fait- elle entendre son langage ?
Y voit-on des bosquets , des arbres , du feuillage , Un bleuâtre Midi temps où quittant son trou ,
Sur un ormeau voisin folâtre le coucou j
De légers papillons la volage famille Effleurer, caresser et tulipe et jonquille,
L’insecte industrieux dépouiller le mûrier,
Ce créateur du luxe , admirable ouvrier •
Sur l’olympe azuré des groupes de nuages Composer un foyer précurseur des orages ;
Sur des ailes de feu la foudre , les éclairs Frapper, pulvériser, en sillonnant les airs,
Tant humains qu’animaux domestiques , sauvages , Errant à l’abandon dans de gras pâturages ?
Là-bas regrettez-vous le terrestre séjour?
Y voit-on , tempérant les feux du dieu du jour , Et l’écharpe d’iris et de légères pluies
Raviver les couleurs des fleurs épanouies ,
CHANT DEUXIÈME d5
Baptiser , favorable aux agricoles soins ,
Le trèfle , la luzerne et les tendres sainfoins ,
Ces vigoureux épis qui s’empressent d’éclore ,
De tenir à Gérés les promesses de Flore ?
Un calme ravissant précède-t-il la nuit?
Aux réseaux de Titan qui se couche et qui fuit Succède-t-il bientôt l’astre mélancolique ,
De la sœur de Progné la plaintive musique ?
Le ciel fond-il en pluie , en neiges , en gréions ,
Et des jours les plus courts fait-il des jours trop longs? Les givres du matin chamarrant les croisées Annoncent-ils des nuits encor froides , glacées ?
Le moment de la chute appelle-t-il des maux Sur l’oiseau qui se perche ou médite des mots?
Y voit-on ces brouillards flottant dans l’atmosphère , Prisme où semble noyé le dieu de la lumière Dont l’œil majestueux prime équinoxial
Et dépouille pompeux son manteau matinal ’
Ces tentes de vapeur des fleuves exhumée Qui roule comme un char globuleux de fumée ,
Formé d’un gris obscur , fantôme aérien Qui s’exhale et se perd dans un vague lointain ;
L’heure du soir descendre à pas lents la vallée ;
Le laboureur tardif Unir son attelée •
Des printemps , des étés , l’automne et des glaçons ?
Y voyez-vous semer , recueillir des moissons Sur un fertile sol qu’embellit la culture ?
Des ruisseaux entend-on l’agréable murmure ;
Au milieu des vallons le gardien des troupeaux
4 1/ ARSENE! ADE.
Charmant de sa musette et l’air et les échos ;
Au retour du Bélier , les cigognes , les grues Crier au laboureur d’apprêter ses charrues ,
D’une féconde main d’ensemencer ses champs , Assisté de ses bœufs , aidé de ses enfants ? Entendez-vous encore , à quelque amant lidelle , La gaillarde perdrix qui sur le soir rappelle ÿ L’hirondelle traçant d’annulaires sillons ,
Siffler l’heureux retour de ses fiers bataillons *
Les grivoises chansons d’actives moissonneuses , Les concertantes voix des faucheurs, des glaneuses La cigale chantant aux pieds de la beauté ,
La dépouille des champs , l’abondance et l’été ;
Du milieu des étangs le peuple qui coasse ,
Le canard passager , la sifflante bécasse ,
Pendant de sombres nuits les hurlements des loup Et d’un clocher désert l’aigre cri des hiboux •
Le loriot chanter la saison des cerises ,
Dérobant aux enfants de douces friandises ,
La cloche des hameaux chers au Père étemel Qui recueille leurs vœux dans son sein immortel ?
Silence ! mais combien me tintent les oreilles ! Silence î chers amants 3 précurseurs de merveilles , Mille fléaux divers vont- iis vous inonder ?
Dans une attente horrible entendez-vous gronder Du Très -Haut et des rois le mugissant tonnerre ? Verriez -vous des Louis faire cesser la guerre , Désarmer à leurs voix cent mille bataillons
Qui du sang de leur peuple inondaient les sillons *
De leur trône éloigner le cliquetis des armes ;
Par la Ghartre octroyée essuyer tant de larmes ;
Donner à leurs sujets l’exemple des vertus ;
Se nommer rois chrétiens comme un titre de plus ;
De la religion honorer les ministres ,
Rendre sereins pour eux des jours long-temps sinistres Faire fleurir des lys les nobles étendards }
Accueillir les savants , favoriser les arts ;
Instituer des prix dûs à l’agriculture ;
Gouverner , diriger d une main sage et sûre Ces puissantes cités qu’avoisinent les eaux ,
Que chargés de trésors abordent les vaisseaux ,
Oû les peuples heureux sous un joug monarchique Bénissent des Bourbons la race illustre , antique ?
Ah ! des Royer-Collards approchent-ils ces rois ?
De pareils citoyens mériteraient leur choix ,
S’ils savent allier à la philosophie ,
Le grand art de servir leur prince et la patrie.
Les prés sont-ils vêtus d’émail et de gazon Oû vous puissiez assis chanter votre union ,
Où mariant vos voix comme le sont vos âmes ,
Vous prêtiez vos accords à l’amour , à ses flammes ? Comme Euridice , Orphée infortunés époux ,
De Pliiton , de Cerbère appaisant le courroux ,
Puisse le lier nocher sensible à l’harmonie ,
Vous ramener ensemble aux portes de la vie !
Mê L’ARSENÉIADE.
Je rêve hélas !... Je songe à vos mânes errants : Reprend-on aux Enfers la forme des vivants °
L’esprit a-t-il encor le don de la pensée ,
Les plus doux sentiments l’âme est elle embrasée ?
Y voyez-vous enfin , dites-vous , faites-vous
Ce qu’on voit , ce qu’on dit , ce qu’on fait parmi nous ?
Y parle-t-on la langue où tonnait Démosthènes ,
Ou celle du rival de l’orateur d’Athènes ,
La langue où s’éleva par des élans nouveaux Le cygne de Cambray comme l’aigle de Meaux -j La même ou Sévigné, d’une tendresse extrême Sut si bien commenter le si doux mot , je t’aime ;
Où naïf, mais hélas ! glacé pour son enfant,
La Fontaine versa la grâce et l’enjouement ;
Où Racine des Grecs transporta la richesse ,
Corneille des Romains lit parler la noblesse ,
Où peintre de son temps , chaussant le brodequin , Molière a joué le Tartufe r un faquin *
Où le rival d’Horace , armé d’un sel attique ,
Boileau fait admirer sa verve didactique $
Dont Montesquieu , Buffon et Voltaire et Rousseau Ont fait un idiome européen , si beau Qu’exploitent de nos jours les Tissot , Delavigne , L’aigle d’Hermopolis , prédicateur insigne ,
Le romantique auteur des martyrs de la loi ,
Ces autres Mirabeaux Benjamin-Constant , Foy ? Grâce à François premier ! 11 lui doit la naissance ;
Au grand Louis quatorze il doit l’adolescence ,
De ce nouvel Auguste attirant les regards ,
Les libéralités de son goût pour les arts.
Civilisation , fais- tu gémir la presse ,
Source où vient des bons rois s’abreuver la sagesse Ce fruit dont se nourrit, s’épure la raison,
Serait-il regardé comme un fatal poison ?
Chers amants , verrait-on dans vos Champs Elysées Un V ernet , un Gérard l’honneur de vos musées , Qui , nouveau Raphaël , emprunte à son pinceau Du sacre d’un Bourbon l’admirable tableau? Avez-vous parmi vous , pour chasser l’ignorance , Un Noël , un Cuvier , ces amis de l’enfance ;
N’est-il un Walter-Scott qui nous dépeigne aussi Les sites et les mœurs des lieux où vous voici ? Walter-Scott , héritier du Barde de l’Ecosse Dont Napoléon meme , insulaire colosse ,
A cultivé le luth quand les peuples vaincus Le priaient de fermer le temple de Janus !
D’une école fameuse , érigée au génie ,
Sort-il une jeunesse , espoir de la patrie , Qu’enflamment, les regards, qu’inspire la valeur D’un glorieux Dauphin , généreux protecteur ?
Y pratiquerait-on comme aux lieux où nous sommes Ces fleuves dûs à l’art , dûs à la main des hommes , Des ponts, des aquéducs , de nombreux ateliers, Des boutiques de luxe et d’énormes chantiers Où le ciseau , la lime et la scie et la hache Crie en faisant crier , tranche , mord et détache Le bois , le fer , la pierre ébauchés et polis ,
Par l’adroit artisan mariés , assortis ?
L’ARSÉNÉIADE.
Ouvre -t-on ces maisons , rendez-vous des querelles Où Ton vienne en fumant s’informer des nouvelles , Occuper le tapis , ia blouse des billards ,
Dans la bière mousseuse honorer le dieu Mars ?
Y tient-on ces forums abondants en denrées , Entrepôts des trésors de toutes les contrées ,
Où lasse d’étaler ses oeufs et ses appas ,
Perrette prend sa hotte , et son âne ses bâts ?
Y voit-on circuler d’élégantes voitures Dont la forme réponde à l’éclat des parures y Au milieu des cités s’élever à grands frais Ces édifices fiers , ces splendides palais Qu’habitent le plaisir , le faste , la mollesse Et souvent les ennuis , enfants de la paresse 5 Et d’où le malheureux par la garde écarté ,
S’épuise vainement en des chants de gaîté ?'
Êtes -vous obligés de gagner votre vie ;
A de rudes travaux serait-elle asservie ! Reverrait-on encor la frêle humanité Dans le travail , le vice engloutir sa santé 3 De vastes hôpitaux regorger de victimes Qui du docte Hippocrate implorent les maximes ? L’honneur du temps moderne en fart de Gallien ÿ Avez-vous un Portai , un adroit Dupuytren Véritable Esculape affrontant les obstacles,
Dont le scalpel heureux enfante des miracles ? Protectrice du sexe et chère à la beauté ,
Sauvant de la laideur , de la viduité ,
La gloire de Jenner et de la Médecine ,
A-t-on dans vos climats propagé la- Vaccine ? Vivez-vous d’un commerce ou bien de vos talents ?
Ces lieux sont-ils mêlés de pauvres, d'opulents, D’enfants et de vieillards de tous rangs , de tous âges D’hommes civilisés et de mortels sauvages ,
Habitant les forêts , les lies , les déserts ,
Nomades étrangers à nos besoins divers ?
L’usage y subit-il diverses périodes ;
Changez-vous chaque année et de ..goûts et de modes La mode du caprice incorrigible enfant,
Du beau sexe français véritable aliment ?
Je crois peu que l’orgueil , le mensonge , le vice ,
La fureur des partis , la haine sa complice , Remplacent dans le cœur de tout être immortel La charité chrétienne et l’amour fraternel.
Des temples du Seigneur les voûtes magnifiques , Leurs gothiques vitreaux et leurs sombres portiques Résonnent-ils de vœux de son peuple soumis ,
Des leçons d’un pasteur qui veille à ses brebis ?
Dieu même pour pontife étincelant de gloire V ous fait-il entonner l’hymne de la victoire ;
Parmi les séraphins , les anges , les esprits ,
D’un bonheur éternel sentez-vous tout le prix?
D’un peuple de flambeaux , de cierges éclairée ,
Un messe nocturne est-elle célébrée ;
Et le bras pastoral d’un enfant en berger D’un agneau sur l’autel vient-il se décharger ?
Avec de frais coursiers , ô soleil , tu ramènes
Ton char plein de bonbons , de joujoux et d’étrennes
50 L’ ARSENEIA.DE.
Mes enfants ! . . . Eût-on cru qu'ils me précéderaient Au Paradis promis qu’ils me souhaiteraient !...
O l’agréable jour ! l’Epiphanie arrive :
Se saisit-on chez vous de maint et maint convive 3 Cherche -t-on , en vertu de la plqs douce loi#,
Dans sa part de gâteau la gloire d’ètre roi ?
Parmi les blonds épis rassemblant une élite De pavots , de bluets , de reines Marguerite ,
En ce jour solennel qu’on fête notre Dieu , Décorez-vous l’autel transporté du saint lieu ?
Voit-on dans des couvents , au cloître condamnées ,
Ces innocentes sœurs, ces vierges résignées ,
A la taille si svelte , aux regards enchanteurs ,
Du chaste célibat savourant les douceurs ?
Dois-je craindre pour vous les mers et le naufrage, Que vous soyez vendus , traînés en esclavage ,
En dépit de Thémis séparés , mis aux fers Et jetés dans les lieux destinés aux pervers ?
Soit que vous vous donniez aux grandes entreprises , Avec les scélérats que vous soyez aux prises ,
Vous n’aurez plus mon bras , mon aide et mes conseils Je ne puis m’arrêter à des pensers pareils.
Près de vous , chers amants , se commet-il des crimes 3 Des forfaits des méchants les bons sont-ils victimes 3 Un Dupin , Périclès , émeut-il par sa voix Le temple où des Séguiers administrent, les lois ?
Ah ! chez vous le bonheur connaît-il des limites !...
51 du moins vous trouviez des Ternaux , des Lafittes r.
Des Larochefoucaults , vrais Titus , vrais Français Qui vivent pour Compter leurs jours par des bienfaits ! Des bienfaits î cliers amants , pardonnez si j’oublie Le chef d une famille au sang des rois unie*,
Qui consacre envers qui la fortune a des torts ,
À d’immenses secours ses immenses trésors.
Radieux de vertus plus que par ta couronne ,
Bien-aimé Charles dix, quels mots tombent du trône !... Les proscrits , les captifs ont part à ta bonté :
O père des Français et de la liberté ,
Oui , le ciel inspira ta royale clémence ;
Tu rends les uns au jour , les autres à la France !
A la voix de ce Roi sacré par de Latil ,
Revenez , revenez de la terre d’exil.
Chers amants , je redoute encore pour vos mânes Les trajets , les sueurs , le sort des caravanes ,
Les inondations des torrents courroucés Et les éruptions des volcans embrasés ,
Des pestes , des lions , des reptiles féroces Et des monstres marins les ravages atroces ,
Des sables et des rocs les incommodités ,
Des marais croupissants les insalubrités ,
Ces météores dont , nous dit-on , les malices Amènent les passants au fond des précipices ,
Ces trombes qui , porteurs d’un horrible fracas ,
Fondent , brisent la nef, en dispersent les mâts.
* S. A. R. Mgr. le Duc d’Orléans.
32 L’ARSÊNËIADE.
Ah ! si vous habitez des plages glaciales ,
Le foyer imposant d’aurores boréales ,
Distribuant ses feux par gerbes et par jets ,
Vous donne à contempler les plus pompeux aspects :
Soleils consolateurs des hautes latitudes ,
Qui n’éclairant , hélas ! qu’horribles solitudes ,
Reçoivent pour salut le cri des exilés
Au lieu des doux concerts des oiseaux rassemblés !
Y ous paraissiez un jour naviguer d’île en île ,
Saluer ce rocher triste et dernier asile Où la vague écumeuse au seul Napoléon Répète les adieux de Bertrand , Montholon.
Mon esprit vous suivait à travers l’Atlantique ,
Le Gange , la Plata , l’Indostan , l’Amérique Qu’habitent perroquets , serins et colibris Qu’on transporte en Europe et qui doublent de prix. Aussi vieux que le monde , immenses , solitaires ,
De la Création bois témoins séculaires ,
Trop précieux dépôts d’un métal qui nous nuit ,
Nouveaux Colombs , prêchant FEvangile et le Christ ; Les honneurs inouis rendus à Lafayette En qui l’indépendance honore un vieil athlète ,
Ami de Washington , cher aux Etats-Unis ,
Salué pour la France et ses princes chéris ;
Cataractes , palmiers et plantes étrangères ,
Là , tout vous étonnait : du haut des Cordiliières Yous vous rendiez au pied des Alpes, du Mont-Blanc, Conlins , heureux confins d’un peuple aimable et franc !
O à le vif écureuil vole de branche en brandie , Qui sur une épaulette , apprivoisé se penche ?
Ou s’ébat la marmotte au sortir de Fhiver Et plane l’oiseau roi cpii porte Jupiter.
La. neige éblouissante alors était fondue ,
Au souille du zéphyr la terre était rendue ;
L’ours blanc ne devait plus sur les fleuves du nord A des radeaux de glace abandonner son sort ;
Du jeune savoyard la tournée était faite ;
Son racloir suspendu pour prendre la houlette ,
Il errait sans Mentor sur la cime des monts ,
Las de mettre à l’encan sa vielle et ses chansons.
V ous vous trouviez parmi ces pieux cénobites ?
Amis des vovageurs , charitables ermites Qui nourrissent ces chiens dont la sagacité D’abîmes hy émaux sauve l’humanité.
Par là , vous admiriez la route qu’a suivie L’implacable Annibal fondant sur l’Italie ,
Celle que nous devons à son imitateur ,
Ouvrage ambitieux , témoin de sa splendeur. Longeant le Pdiin , Huningue avec sa citadelle Nous disait : Barbencgre à son pavs fidelle , Déjouant presque seul l’attirail de l’Enfer ,
Ici fut applaudi d’un nouveau Lucifer.
Quelle était votre joie à revoir la patrie De Prosper , de Félix , de leur sœur Eulalie 9 Chatelroux * arrosé par un ru bocager,
* Petit yillage aux environs de Vitry-le-François,
54 L’ÀRSÉNÉIADE.
Parallèle à la Manie on son eau ya plonger :
Lieu cher à cet ami qui , courant d’Allemagne Aux assauts successifs des campagnes d’Espagne,
Vouait à Joséphine un platonique amour Dont Je couronnement échappe à son retour !
Bientôt Waterloo , dans sa funeste ulaine ,
Vcus vit interroger sa pharsalique arène ,
Reprocher au héros d’Austerlitz , d’Iéna,
Le sang , le sang français dont il les arrosa ;
D’avoir au mont Saint” Jean provoqué sa défaite , D’avoir, hélas! quitté sa première retraite,
Le sol de Pile d'Elbe où son paisible bras Chérissait la culture , oubliait les combats !
Ces champs , ces champs trop chers , dévorés par Bellone A ou s rappellaient ces mots de l’immortel Cambronne f Q u and le bronze sur lui vomissait mille éclats :
Ici la Garde meurt , elle ne se rend pas.
Tous trois nous visitions la place où fut Carthage : C’est donc là , disions-nous , où brilla le courage De ce fier Béguins , où Marins assis ,
Pour se soustraire au glaive , attestait des débris.
Nous suivîmes le Ail à la source indécise ,
La mer Rouge dont Dieu, par la main de Moyse ,
De Pharaon l’impie arrêtant les complots ,
Pour les fils d’Israël a suspendu les bots.
Grand Arbitre , ajoutant le prodige aux prodiges , Dans les mains de celui dans qui tout fut prestiges , Que n’as-tu converti , sauveur de nos guerriers Moissonnés par le froid sur de brûlants lauriers 9
Sa martiale épée en divine baguette ,
D’une céleste flamme éclairé leur retraite , Renouvelé pour eux la Manne des déserts ,
 la France épargné le plus sanglant revers?...
Là , nous contemplions ces vieilles Pyramides Témoins de la valeur des Français intrépides ;
Le Caire nous parlait de Desaix , de Kléber :
Ah î quel couple de noms ! en fut-il de plus cher !. Après avoir quitté la chaîne du Caucase ,
Nous adorions ensemble , 6 fantastique extase !
Le Très-Haut fulminant sur le mont Sinaï O u Bonaparte a joint son nom au nom d’Ali.
Au haut de FArarat oii , vainqueur du déluge ,
Des seuls êtres vivants seul , unique refuge , L’arche du bon Noé, prétend-on , s’arrêta ,
Nous le félicitions des vignes qu’il planta.
Les champs qu’a subjugués le vainqueur de l’Asie Vinrent s’offrir, ensuite à mon âme saisie ;
Je vous avais conduits à l’humble Bethléem ,
Je vous perdis de vue où fut Jérusalem. Jérusalem !... Ton chantre amant de Léonore, Par Alphonse puni du feu qui le dévore,
N’a pu donc à l’instar des Croisés , ses héros , Recueillir les lauriers promis à ses travaux !
Je te crois , mon Arsène , et ta douce compagne Jouissant du bonheur qu’on goûte à la campagne De cette paix profonde inconnue aux cités Où d’insensés mortels sont sans cesse agités ,
LA R SENEIÀ DE .
Du silence des cliamps et de la solitude ,
De ces divins auteurs , des charmes de l’étude :
Y lit -on les beaux vers ou Virgile décrit
Tous les biens immortels dont votre ombre jouit ?
Je ne crains point pour vous les Hères Euménides , Les maux qu’au près de vo us souffrent les Danaides ? Tantale , Phiégias , Prométhée , Ixion ,
Sisyphe , objets offerts à la compassion.
Sous un règne envié des monarques illustres Tous allez parcourir de perpétuels lustres :
Dans l’Eden de Milton je me peins Eve , Adam Que n’assailleront plus les fourbes de Satan.
A l’ombre inspiratrice ou d’un saule ou d’un chêne > Sous un dais de verdure , au bord d’une fontaine , Près d’une source vive invoquez-vous Fhébus ,
Les Nymphes ou Morphée ? b plaisirs inconnus î Vous désaltérez-vous de ces eaux salutaires ?
Sous le chaume à l’instar de pieux solitaires ,
Vous vêtez-vous d’habits que donnent vos agneaux *. Et vous nourrissez-vous du lait de vos troupeaux , D’un miel digne du sol de l’heureuse Narbonne , Des présents de Gérés et des dons de Pomone ?
La noix par flots pend-elle au robuste noyer ,
Par groupes la noisette au souple noisetier ;
Le liseron flexible et le chardon stérile V ous sert-il à nourrir une chèvre docile ?
Dans ces lieux comme ici mangeriez-vous les chairs D’animaux égorgés qui souvent nous sont chers ! Ces muscles pleins de vie et ces heureux organes
CHANT DEUXIEME b7
Là ne sont point sans doute en proie aux dents profanes. Dans vos climats naît-ii les drogues , le quina ,
Le sucre , le café comme en Cliine , à Moka ?
Des Java , Bornéo donnent-ils ces épices Qui nuisent à vos sens en faisant leurs délices ?
Charme des gens d’esprit , réveillon du vieillard ,
Du tabac séchez-vous l’ondoyant étendard 5 Cherchez-vous , éléments d’une saine tisanne ,
La réglisse au suc doux , le chiendent , le pas-d’âne ? D’abricotiers fleuris vos murs sont-ils ornés ;
D’un ruisseau serpentant sont- ils environnés ;
U11 suave oranger pare-t-il votre porte ;
Infusez-vous les fleurs que chaque année il porte ; Naît-il sous votre haie , au bout de vos jardins ,
Des pieds de violette en proie à vos larcins ?
D’un engrais productif chargez-vous une couche Ou la rave précoce à la salade touche ?
Recouvert par les lacs du cornichon rampant ,
Le melon mûrit-il sur un terreau brûlant ;
Le grimpant haricot, sa sœur la capucine,
Le grenadier vèt-il une fleur purpurine ?
O fleur du grenadier , symbole martial ,
Que nos vaillants soldats , sur leur front triomphal ,
Etaient fiers de porter au sein des Capitales ,
Tu te mêles encore à nos armes royales !
Emblème de nos rois , le lis et le chou-fleur D’une tète de neige offrent-ils la blancheur ?
Au légume amoureux d’une chaleur bénigne ,
De la lune d’avril l’influence maligne
L’ ARSENE! ADE.
Ne pourrait-elle nuire avec les derniers froids r Sans la paille nattée , ouvrage de vos doigts ?
Des espaliers en forme ou d’orbe ou de façade Tubéreuses, rosiers gardent-ils l'esplanade?
Le persil , le cerfeuil , cette couple d’amis ;
Cette foule d’enfants tous issus du châssis , Résédas , basilique , œillets d’Inde , pensées Sont- ils en plate-bande adossés aux croisées ; Réclament-ils de vous le rateau , l’arrosoir ,
Le figuier délicat le secours du greffoir?
Là , croît-il ia carotte aux feuilles pl amassées. L’oignon fier d’un bouquet de graines entassées: La pêche délectable et le gras champignon Ne pullulent-ils pas à l’abri du pignon ?
Y voit-on figurer ces filandres légères }
Cltronelle crépue et rouges crucifères , L’immortelle , l’arbuste où respire Daphné ,
Le groseiller où pend un vermillon perlé ?
Dans un parterre herbu , garni de mignonettes , Où Lolotte et Fanfan conduisent leurs brouettes Où César avec eux vient prendre son élan * Avez-vous ajusté quelque rustique banc ?
Ce jardin fournit-il , digne des Hespérides ,
Et la pomme et la poire à vos bouches arides ? Avec la renoncule éleveriez-vous là ,
Superbe japonaise , un pied d’hortensia ?
Le cintre gracieux de deux pyramidales De calice en calice élève-t-il leurs talles ;
Le céleste velours du pois dit de senteur 9
Végétal papillon, attend-il un tuteur?
Des vases portatifs, préservant des gelées L’héliotrope exquis , jasmins et giroflées ,
En ordre de bataille arrêtant les passants ,
Battent-ils en retraite , au retour des autans? Transportez-vous l’arbuste imitant la cerise ,
Joli fruit qui sourit au sein naissant de Lise ,
Dont la feuille automnale , alors que Flore a fui,
Sert à solenniser l’olTre du pain béni ?
Des touffes de fraisiers , des rangs de buis vivaces Bordent-ils les sentiers , le sable des terrasses ; L’oseille acide soeur du louable épinard ,
Par trocliets renaissants pousse-t-elle au hasard ?
Ici des framboisiers, dont le branchage entrave. Sont-ils porteurs d’un fruit et rougeâtre et suave ;
D artichauts sur leur tige aux fronts verts , redoublés D’asperges vos carrés sont-ils entremêlés?
Armés contre la main livrée à la rapine ,
X os clos sont-ils fermés de buissons d’aubépine Ou flotte , par lingots , l’or des acacias Dont la coque se joue à l’azur des lilas ,
Où surnage des pins la tête toujours verte ,
Dont jamais l’aquilon ne conspire la perte ?
D’un agreste moulin , élevé sur les eaux , Arrivent-ils des sons cadencés , inégaux ;
En voit-011 qui bâtis sur le haut des montagnes , Terminent l’horizon , planent sur les campagnes? Etes-vous réveillés, avant le point du jour,?
4<> LARSÉNÉIADE.
Par le bruit du meunier qui part faire son tour ;
En faisant sa tournée a-t-il pour interprètes Les éclats d’un fouet, des grelots, des sonnettes? Les coups sourds du fléau d’un batteur matinal, Des travaux journaliers donnent-ils le signal?
Dès Tauhe courez -vous délivrer vos volailles Qui recueillent les grains dispersés dans les pailles , Aux entrailles , jadis , desquelles les Romains De la guerre ou la paix consultaient les destins ?
Le jour pointe indécis : soignez -vous la volière O il gentil sansonnet , la grive prisonnière Regrette hélas ! ses bois , la douce liberté Inséparable sœur de la félicité ?
Comme aux champs de l’Alsace , innocente cigogne Vient-elle près de vous sourire à la besogne • Légiste chez les Grecs , chez les Romains sacré , Est-elle en vos endroits un oiseau révéré ?
De roseaux aoûtés , surmontés d’une aigrette O ii voltige , se plaît demoiselle fauvette ,
Pâquette forme-t-elle , avec un brin d’osier ,
Le ballai qui pourchasse Aragne et le poussier ,
Ce terrestre arc-en-ciel qui roule et s’évapore En colonne mobile , en prisme que colore Phébus semant au loin , sur un sol disputé ,
Et d’ombre et de lumière une diversité ?
Logez-vous l’animal d’un usage posthume ,
Dont Moyse aux Hébreux interdit la coutume ;
Ou celui sur la peau duquel on bondissait,
Quand Eole et l’olive autrefois la lissait .
Consacrée au transport des vins brûlants d’Espagne Où le Français fait don des victoires qu’il gagne?
Phébus aux crins dorés ramène le matin :
De la cosse des pois dépouillant le jardin ,
Fuyez -vous les ardeurs que le Cancer déchaîne Sur Fais mystérieux de la fraîche persienne ?
Les coups épuratifs , redoublés du battoir , Annoncent-ils des bords d’un commode lavoir,
Une toile livrée à des mains courageuses ,
Aux ébulitions des ondes savonneuses?
Laissez aux troubadours d’errer de coins en coins :
Pour vous , plantez , aimez tous les agrestes soins ; Baucis et Philémon étaient loin d’être à plaindre.
Moi , pour vous je n’ai plus , vous 11’avez plus à craindre Ou le cruel destin d’Alcyonne et Céix,
Ou bien le sort affreux de Céphale et Procris.
Que les tambours des camps vous deviennent étranges , Et jouissez du bruit dont résonnent vos granges.
D’un verdoyant coteau couronnant le revers ,
Près d’un buisson touffu composez-vous des vers Tantôt sur les effets d’un nuage qui crève ,
Sur l’époux radieux de Thétis qui se lève ,
Tantôt sur la beauté d’un immense horizon ,
Sur les plaisirs qu’on goûte au temps de la moisson 9 Quelquefois sur ces nœuds si peu sûrs , si volages , Etendus sur la mousse , empruntant vos images Au ciel qui se p » uèle et voile du Lion La flamme incendiant la haute région ?
4a L’ARSENEIADE.
Suivant dans ses détours la rive solitaire , Rencontrez-vous par fois quelque ancien militaire Qui , malheureux d’avoir un corps si maltraité , Vient pêcher le cresson propice à sa santé Qu’il aura consumée en servant la patrie ,
Traîné captif au fond d’iiue autre Sibérie Dont l’air presque toujours vomit les aquilons,
La neige qui fouette et vole en tourbillons ?
Quand mars vous donne encor de froides matinées , Qu’il amène déjà de brillantes journées ,
La bêche sur le dos , quelque heureux villageois Va-t-il tourner son champ et mille et mille fois ; Le vigneron porter l’échalas dans sa vigne , L’épierrer , la meubler d’une terre bénigne ;
Planter ce farineux , économe aliment ,
S’en revenir courbé sous le faix du sarment ?
Voilà , voilà l’instant où plaît la promenade ,
Qu’on fréquente à pied sec le chemin moins maussade Qu’un air et pur et frais remplace l’aquilon ,
Sur le vert groseiller gazouille l’oisillon.
Naguère si chenus les coteaux se tapissent,
La bergère , le pâtre et leurs chevreaux bondissent ; L’amour va féconder les prés , les eaux , les bois ,
Le chevalier voler aux joutes , aux tournois ,
La demoiselle aussi s’armer d’une raquette ,
L’enfant courir un cercle ou bander l’arbalète ,
Et la corde et la bille et paume et cerf-volant Exercer tour -à -tour le jeune étudiant j
De Pécolier du bourg les crécelles funèbres Vont dans le saint Carême annoncer les Ténèbres La double castagnette , espagnol instrument , Dans ses mobiles doigts former un roulement. Bientôt aussi la pierre avec ou sans les frondes Et par sauts- et par bonds effleurera les ondes :
Jeu qui par ses dangers ne dédommage pas Des pelottes de neige et d’innocents combats. Mois fatal à la France et propice à cet homme , De soldat Empereur , gigantesque fantôme ,
Qui seul voulant régner sur l’Univers conquis, Perd sa seconde épouse et son unique fils !
Luxurieux zéphyr fait taire son haleine ,
Et le midi répand son lustre sur la plaine : Oubliés de ses feux Méianie et mon fils Respirent- ils le frais d’un bouquet de taillis Sous l’ombrage duquel se complaît et roucoule La tourterelle , une onde avec lenteur qui coule , Reposent le faucheur et sa faux étendus ,
Se pressent les agneaux haletants , abattus ?
Se répand-on chez eux en longs éclats de rire ; Lance-t-on à l’envi l’innocente satire ,
Le jour que dans Neptune on plonge le mouton Avant de moissonner sa candide toison ,
Le jour que , couronnant l’ardente canicule ,
Le bouquet de Gérés sur le chariot circule ,
Que sur les verts rameaux de deux saules amis , Agreste escarpolette , on berce les soucis ?
44 L’ARSENEIADE .
Quand la longueur du jour flétrit la jouissance * Trouvent-ils pour remède à cette indifférence Le sommeil qui rappelle à l’admiration ,
Rafraîchit, rajeunit l’imagination?
Superbes peupliers de la belle Italie ,
Formez-vous une allée à leur maison chérie x Qu’avoisine un vivier où l’alerte poisson Et se joue et délie et l’œil et l’hameçon ?
Serait-il un boudoir par-delà la clairière ;
Passant sur un frêle ais la petite rivière ,
Gagnent-ils à l’écart , conduits par le désir ,
L’asile de l’amour , du bonheur , du plaisir ,
A l’heure enchanteresse où l’atmosphère est pure „
Que la hauteur du jour règne sur la nature ,
Que d’un œil ombrageux ils trompent le soupçon * Que chaque villageois travaille à sa moisson ? Parcourent-ils les bois , les côtes , les prairies ,
Jaloux d’analyser quelques plantes chéries ,
De se voir réfléchir dans mille époux constants Amants silencieux , enfants du doux printemps De lier connaissance avec les oréades ,
Les faunes , les sylvains et les hamadryades ,
De rencontrer Diane avec Endymion Que son amour préfère à l’amour d’Actéon ,
D’aller puiser la vie au milieu des campagnes ;
Leurs sens comme allégés par l’air pur des montagnes Conviés au travail ou plutôt au repos ,
Se trouvent-ils plus frais , plus forts et plus dispos ?
Il me semble les voir l’iin l’autre se complaire :
Et sans m’initier dans le plus doux mystère.
Ne conservent-ils plus, hors du lit nuptial,
Les roses et les lis de leur teint virginal ,
Ce vermeil embonpoint, ces formes arrondies Que d’un bras délicat l’amour avait pétries ,
De leurs cheveux divers la noire ébène et l’or Dont les vents caressants favorisent l’essor?
O Styx ! 6 Phlégéthon l roulez des eaux limpides Oii viennent mon Arsène et Mélanie avides Rafraîchir et laver leur visage vermeil ,
Qui peut-être est brûlé par l’ardeur du soleil.
Et vous pampres joyeux , l’espoir de ma vendange , Berceau de chèvre-feuille , odorante phalange ,
Vous , rempart pittoresque où nous nous promenions * Et d’où , moments si doux î tous trois nous admirions Des fleurs des arbrisseaux la neige printannière ,
Les sinuosités que forme la rivière ,
Les colzas jaunissants , au retour du matin ,
Les nuances des prés dans un sombre lointain ,
Les feux de la journée et l’éclat de la foudre ,
Et les troupeaux suivis d’un nuage de poudre :
Vous n’avez plus d’attraits pour mes yeux , pour mon coeur; N ous n’ètes plus pour moi que des objets d’horreur î N’attendez plus les soins de ma main ouvrière ,
Vous que je cultivais , jeune pépinière :
Quand je favorisais votre prospérité ,
Je ne songeais, hélas! qu’à ma postérité.
Vous, charmants environs de Lutèce et de Rome*
46 L’ARSËNËIADE.
Délicieux endroits que le plaisir renomme r Tivoli, Romainville, et vous Montmorency,
Mon Arsène n’est plus !... Que faites-vous ici ?
Que fait près d’Avignon la source de Vaucluse Où le tendre Pétrarque avait Laure pour muse? Quelle aille convier mon fils à des soupirs ;
Que , le front caressé par l’aile des zéphyrs ,
11 foule tous les jours les charmes de l’Aurore ,
Le thym et la rosée et tous les dons de Flore :
Nature , loin d’ici , loin d’ici tes présents ,
Je m’en consolerai , si c’est pour mes enfants.
O honte , 6 crime, ô moeurs ! femmes trop courtisées Sirènes de la Seine et de ses élysées ,
Serpents qui vous jouez dans la soie et les fleurs 5.
A nos voluptueux qui vendez vos faveurs ,
Asiles de Plutus , de l’aveugle Fortune Où l’on vient abjurer une vie importune ,
Restez , restez ici : vos plaisirs criminels Ne tentent pas mon fils , le cœur des immortels.
Des villages voisins les fêtes fortunées Sont-elles , chers amants , de joyeuses journées Où , montés sur trétaux et Racchus à leurs pieds r Le bras , la tête en jeu , quelques ménétriers , Tambourin y compris , un orchestre composent , Régnent sur des Vestris qu’à toute heure ils imposent: Où quelque Julien , voluptueux violon ,
Commande l’assemblée à l’agitation ,
Tient en maître l’archet sceptre de Terpsichore >
Parcourt d’un doigt léger cette corde sonore ,
Dont les vibrations stimulent la rougeur,
De son front où son âme a transmis sa chaleur ?
Des Hébés du canton la pudique milice ,
Bras dessus , bras dessous , est-elle entrée en lice ?
Le muguet, le lilas parfume-t-il leur main;
Lue rose , un œillet brille-t-il sur leur sein ,
Séjour des voluptés , trône de l’innocence ,
Ivoire inaccessible au doigt de la licence ,
Albâtre enorgueilli de sa virginité ,
Qui contraste avec l’œil de l’ingénuité ?
Sensibles à la joie , aux lois de la cadence , Partagez-vous la valse ou vive contre-danse ,
Tutrice des amours , des grâces , des beautés ,
Et trop souvent commode aux infidélités ,
Tandis que près de vous résonnent les bouteilles ,
Qu’à plein verre en chantant l’on boit le jus des treill es, Qu’on dispute , qu’on joue aux cartes , au piquet ,
Que des chevaux de bois vogue le tourniquet ,
Qu’avec la boule *en main l’on renverse les quilles,
Que la bonne aventure est débitée aux filles ,
Qu’on achète aux enfants un sifflet , un gâteau ,
Quand le marchand d’oublie arrive de nouveau ,
Suivi de charlatans , de singes en carrosses ,
De mamans , de vieillards tous en habits de noces ,
A la fête amenant des familles d’amis
Qui comptent pour partir sur la reine des nuits ?
Lors , réalisez-vous d’innocentes promesses Par l’échange expressif de pressantes caresses
48 L’ARSENEIADE .
Qu’autorisent les bois et leur discrétion ,
Le calme , la douceur du temps , de la saison ,
Des foins secs et mûris les meules odorantes,
Vestiges du printemps , de ses grâces naissantes ,
Où le faneur peut-être , oubliant de faner ,
Atteint Zoë , Zulni qui s’y laisse entraîner ?
Pour célébrer vos rois sont- ce les mêmes formes : D’un airain qu’on balance et les masses énormes Et celui qui détonne , ébranle l’Uni vers ,
Et des feux d’artifice occupent-ils les airs ?
Emule de l’Olympe un haut mât de cocagne Vers lequel chaque Anchise amené son Ascagne , Porte-t-il dans le ciel un front poli , glissant ,
Où la souplesse donne un spectacle amusant,
Auquel viennent s’unir de nombreux luminaires ,
Pour prolonger le jour de fêtes si prospères,
Qui finissent avec les mourantes clartés,
Les danses et les chœurs des hameaux , des cités ?
Avez-vous un Pirlus*pour confins du village , Habité par le lièvre et le courlis sauvage ,
Dont les rocs enchantant l’imagination ,
Semblent du globe entier la démarcation ?
Sur leur cime où Vertumne inspire ou bien s’invoque , Où l’on aime à jouir de l’estivale époque ,
(*) Nom (Tune colline assez élevée , qui termine le finage de Cliâtelroux dont on a parlé.
CHANT DEUXIEME. 4g
Quelque vide-bouteille , en butte aux durs hivers , Serait-il précédé par des arbustes verts ?
Plus loin aperçoit-on, déployée à la vue,
Des champs semés de seigle une immense étendue ,
Des bruyères, des toits couverts d’un chaume noir,
Des sarrasins fleuris qui font plaisir à voir ,
Quelques sentiers herbus et des plaines arides ,
Des sites allongés , des tertres et des vides ,
Noffrant , comme en Champagne , et que terre et que ci Fréquentés quelquefois par des mouches à miel ,
Par ces troupes d’oiseaux que nous devons à l’Inde , Que dirige un enfant souvent fait pour le Pinde ,
Par des outardes qui, hères de leurs hauts pieds, S’éclipsent, bravent l’œil des chasseurs effrayés?
Y foule-t-on l’avoine en andains ramassée ,
Où se tapit la caille accouvée , engraissée ;
Y croit- il de la vorde où des perdreaux nombreux Se retirent suivis par des chiens valeureux?
Là gît-il dans le fonds de ces monts solitaires Une ferme , un hameau qu’on croit des monastères,
Et dont les habitants, des hommes séparés,
Sont depuis leur naissance à la paix consacrés ?
Séléné s’est levée , et sa face argentine ,
Que dérobait à l’œil encor quelque colline ,
Domine les taillis , colore les objets ,
Veille sur la nature et sur les champs muets.
Le ruisseau seul murmure accourant vers son terme ,
Les aboîments des chiens hdeiles à la ferme
5© L’ARSENEI ADE .
Ont cessé de troubler le silence de tous :
La poche bien munie , et méditant vos coups ,
En j uin balance en main , que le temps est propice , Allez -vous en son signe attraper lucre visse ?
La balance plongée et le traître aliment ,
Embrassez-vous de l’œil l’immense firmament, Parcourant le plateau d’une verte pelouse O il la lune répand une lueur si douce ?
Qu’ils sont purs les plaisirs du soir d’un jour serein ! Mais hélas î durent-ils ; d’un sombre lendemain Etes-vous menaces par les tristes ïiyades ,
Submergeant dans leurs cours leurs sœurs les Pléiades ? Célébrant tour-à-tour les mois et les saisons ,
A la truble , au filet prenez -vous des poissons ,
En traversant des prés où la rosée et l’herbe Pourraient vendre vos pas qu’observe un garde acerbe ; Relevant le matin vos lignes , vos relais ,
Un orage nocturne a-t-il rempli vos rets ?
Je ne demande point ce que mon cœur condamne ,
Si partisans encor des plaisirs de Diane ,
Vous livrez à la mort l’heureux chantre des bois ,
Vous réduisez le lièvre et le cerf aux abois ,
Des lieux chers à Bacchus vous éloignez les grives ,
Et dispersez au loin leurs troupes fugitives ,
Lorsque la feuille tombe au gré des vents du nord Et d’un prochain ruisseau s’en va couvrir le bord }
Si périt sous vos coups l’alouette légère ,
Pendant qu’au Dieu du jour elle fait sa prière }
Quand le fatal miroir réfléchit sa clarté ,
CHANT DEUXIEME 5 r
Trompant cruellement sa curiosité ?
D’un soleil automnal la force tempérée Réjouit-elle encor votre œil et la contrée ;
Le peuple des' pinsons et des chardonnerets Frigotte-t-il toujours et fuit-il vos guérets?
Issus de colombiers fourmillant de couvées ,
De pigeons fiers larrons les nombreuses volées ,
De rapaces moineaux parcourent-ils les champs , Servent-ils de jouets dans la main des enfants ?
De voraces corbeaux par bandes croassantes Vont-ils se disputant des victimes saignantes 3 Habitants de rochers déserts et sourcilleux ,
Leur trop sinistre aspect attriste-t-il vos yeux? Tendez-vous des lacets où la perdrix repose ,
Sous l’églantier naguère où vous cueilliez la rose ;
V os tenaces gluaux empêtrent-ils tout vifs Les merles des buissons que vous guettez oisifs?
Par un fer amorcé jeté sur leur passage ,,
Attrapez-vous ou foie ou le canard sauvage ,
Dans les ravins , la noue , aux avents de Noël ,
D’ un savoureux coulis cherchant le casuel ?
Auraient-ils pris déjà des teintes jaunissantes ,
Avant d’être éloignés de leurs feuilles errantes ,
Ces noueux peupliers , naguère si feuillés ,
Porteurs de nids déserts , de rameaux desséchés ?
Le tardif néflier , compagnon du rivage ,
Produit-il , don d’automne , un fruit sur et sauvage 3 Et du coing duveteux exprimez-vous un suc ,
Spécifique élixir pour l’estomac caduc ?
52 L’ARSENEÏÀDEv •
De ce préservatif où naquit Cythérée ,
En septembre , armez-vous en masse pénétrée*
Ce lait coagulé , produit d’un battement ,
Devenu dans vos mains onctueux aliment ?
N’a uriez-vous pas rempli vos flacons d’eau de rose ,, Cueillette que Fêté , le plaisir nous impose , Délicieux collyre où l’œil et les esprits Se retracent la fleur qui les avait épris ?
La groseille aigrelette à la santé qui fane Plaît-elle congelée en son pot diaphane ;
L’estragon , le chou rouge en des vases de grès Au vinaigre assorti reçoit-il vos apprêts ?
Le maillet sonne-t-il sur les tonnes les cuves. Dépôts de l’ambroisie , odorantes étuves ;
Le raisin gémit-il sous l’écrou du pressoir Dont l’enfant biberon borde le réservoir ?
A la cuisson des fruits pour l’hiver qu’on destine * Ne rassemblez-vous pas une troupe badine ,
Dont l’un veille au foyer , l’autre mêle un couplet Aux contes d’une vieille astreinte à son rouet ,
Aux ordres du fermier qu’un bon duvet repose ,
Qui , comptant les labours qu’en sa tête il dispose y Livre à sa ménagère à coudre , à retoucher Son uniforme agreste et la guêtre à sécher,
Quand elle -même , ôtant sa ligneuse chaussure , Par la cendre ondoyante en chasse la froidure , Qu’en ses doigts vigilants l’aiguille et les ciseaux Ont remplacé le chanvre et quenouille et fuseaux ? Le marchand ambulant à la bourse modique
Implore-t-il de vous gîte et souper rustique ; Familiarisé vient-il prendre sa part Au jeu de la main-chaude et de colin-maillard? Formant sur la muraille une image mouvante ,
De chaque individu l’ombre divertissante Se répand-elle en traits qui bizarres , divers ,
Font oublier eaîment le souffle des hivers ?
Un almanach en main , observez-vous des fêtes ?
Chers amants, prévoit-il les foires, les tempêtes; Marque-t-il des beaux jours l’approche et le déclin ?
S’il est temps de semer , de récolter le lin :
Facétieux prophète et muni d’anecdotes Du vieux Matthieu Lænsberg aimables antidotes r Sur votre cheminée épars et vagabond ,
Rêvant spectres menteurs , la superstition ?
Symbole impérial d’une race infîdelle ,
Au croissant rajeuni d’un lune nouvelle ,
Je vous voyois sourire et plaindre son décours : Comptez-vous sur cet astre encor vos mois , vos jours? Dans son cours dépouillant sa dernière vieillesse ,
Flotte -t-il enfoncé dans une gaze épaisse;
Bientôt se découvrant candide et virginal ,
Brille-t-il de l’éclat du luxe oriental ?
Par dé grés , par climats , par zones , par solstices De la géographie agréables indices ,
Ne distingue-t-on pas toutes vos régions ,
Votre globe soumis aux constellations?
Pour dissiper l’ennui des hivers trop maussades,
A-t-on un carnaval propice aux mascarades ;
5/f L’ÀRSÉNÉIÀDE.
Empruntant un costume et le masque et le far d r "Va-t-on de la folie arborer l’étendard,
Annoncer, promener la lanterne magique ,
Se faire précéder d’instruments de musique , Dépouiller la raison trop peu clicre aux humains Et noyer ses soucis dans Momus et les vins ?
En l’honneur de celui qui serre l’hyménée , .
De celle qui cessa d’ètre vierge en l’année ,
Jeunes filles , garçons , tous robustes enfants , Courent-ils la pelotte et sautent-ils les gants*?
De leurs mâles coursiers une troupe intrépide Aspire -t-elle au prix de la course rapide ?
O noble impatience ! on part , et le vainqueur Sur le sol qui jaillit grave-t-il sa vigueur ?
Le matin vous voit-il , quand tout repose encore r Devancer le lever de la tardive aurore ,
Guider votre départ sur les murs blanchissants , Sur l’aspect enchanteur des astres pâlissants , Attendre que des nuits la céleste courtière Prête aux chemins mouillés sa douteuse lumière , Attendre qu’ait cessé la pluie et le gros temps , Que l’horizon, sourcille et chasse les autans ?
Des arbres , échappés comme d’une déroute , L’ombrage prolongé traverse -t-il la route ;
Sort-il de la montagne en groupes , par monceaux Cent nuages formant cent sortes d’animaux?
* Sorte de jeux en usage dans les bourgades de la Champagne,,,.
8 m un sol quont durci les bises boréales ,
"Faites -vous en janvier des courses matinales , Admirateurs d’un temps et vermeil et serein ,
Qui convie au voyage un joyeux pèlerin ?
Votre esprit conçoit-il , platoniques images ,
De célestes pensers , à l’aspect des nuages Qui s’entr’o Livrant font place au gracieux souris D’un ciel de lazülite et d’or et de rubis ,
Dont l’éclat , sans attraits pour la foule importune ,
Qui de ses vœux poursuit les dons de la fortune ,
Vous rappelle à la fois les heures et les lieux
Ou , le plus saint délire en vous versant ses feux ,
Vous vous imaginiez, pleins des dieux de la fable ,
Boire le doux nectar que l’on verse à leur table ,
Voir r épouse d’Hercule et l’amante de Mars Sur vous deux arrêter de complaisants regards ,
Les Muses buriner vos noms sur leurs colonnes ,
Faire pleuvoir sur vous des moissons de couronnes,
Les Grâces vous sourire et provoquer vos chants ,
Et les Nymphes en chœur vous entrouvrir leurs rangs; O ii vous croyiez jouir de la faveur des fées,
Du dieu cher aux héros recevoir des trophées ,
Parvenir glorieux , conduits par Apollon ,
Au temple de mémoire , au haut de l’Hélicon ,
Sensibles aux accents langoureux , pathétiques ,
Aux variations des harpes électriques ,
Aux intonations , majestueux accords
Qui subjuguaient vos sens flottant dans des transports?.»,.
Vous livrant sans réserve à cet instant d’ivresse ?
56 L’ARSÈNÊIADE,
Dans cet entliousiasme enfant de la tendresse ,
Votre âme s’épand-elie en mille émotions ;
Votre esprit chérit-il ces douces fictions ?
Les contes séducteurs de la mythologie
Attachaient Dumoustier à sa chère Emilie ;
Tous ces dieux inspiroient leurs lettres , leurs leçons : Des neuf sœurs imitez ces tendres nourrissons.
V ous ne m’oublierez pas , ce penser me rassure ,
En prêtant mon image à ce que la nature A de sentimental et de tendre et de grand :
Vous entendez mes cris, si votre oreille entend Le murmure lointain des campagnes actives ,
La hache séparant quelques branches plaintives ,
Dont le tronc dépouillé leur survit quelque temps Et vous peint votre père , hélas ! privé d’enfants î . . . Tous ces flocons de neige , arrêtés sur les branches , Couvrant les arbrisseaux de chevelures blanches ,
Ces brouillards , ces vapeurs , voilant l’éclat des cietix , Vous retracent son deuil , ses blanchissants cheveux. Ce sont encor ses pleurs qui tombent goutte à goutte De l’arbre où pend le gland, que votre oreille écoute Quand le soleil sourit aux montagneux sillons Délivrés du rideau qui longe les vallons ?
Quand au midi d’hiver l’âme est contemplative , Trouble délicieux î heure trop fugitive !
La feuille desséchée , attachée aux rameaux ,
Dans son bruissement murmure mes sanglots.
Vous vous dites sans doute (en vos cœurs je sais lire) u Que devient notre père ! ah ! pour nous il soupire !
» II nous est défendu le soir de l’embrasser ,
» Et par lui le matin de nous voir caresser. »
Allumez-vous des feux ou , maintenant inerte ,
La nature naguère était riche et couverte ;
Glacés, implorez-vous l’élément de Vnlcuin,
Au lieu de disputer aux Naïades le bain?
Sur le lac diaphane oh menant la nacelle ,
L’été l’on se dérobe à la chaleur cruelle ,
Où îe cygne étalait son plumage argenté ,
Dont le miroir offrait à votre œil enchanté Des arbres renversés les passages , les fuites ,
Jupiter ou Saturne avec leurs satellites ,
Sillonnant son cristal du fer de vos patins ,
Vous jouez-vous des lieux périlleux , incertains?
A la faible lueur d’une lampe rustique ,
L’imagination pleine du temps antique ,
Sur un lit qui vous tait les frimas du dehors , Conversez-vous la nuit avec d’illustres morts ,
Et vous repaisséz-vous de touchantes lectures ,
Avec l’air soulevé contrastantes peintures Qui vous font jouir de Flore , et des amours ,
Et voyager sans peine et fréquenter les cours ?
Pie venant au présent , roulez-vous vos idées Sur les affreux dégâts des ondes débordées ,
Qui , charriant la mort dans leurs bourbeux bouillons , Retracent les fureurs des terrestres colons ,
Lorsque les bestiaux réunis dans l’étable ,
Savourant un fourrage abondant , délectable ,
A l’abri, près de vous , de l’air et du besoin , Sont comme ensevelis dans la paille et le foin , Que de l’humide A us ter les fongueuses haleines Se brisent sur vos murs en balayant les plaines , De vallons en vallons et d’échos en échos ,
Vous apportent le bruit de quelque chute d’eaux Ou le frémissement de la nature entière ,
Qui cause au voyageur égaré , solitaire ,
Mille -effrois , mille morts auxquels seule met fin La clarté d’une ferme ou d’un hameau lointain? Voici l’heure fatale ou se commet le crime ,
Qu’erre le malfaiteur épiant sa victime ,
Que veillent suspendus aux postes leurs falots , L’œil et l’esprit se font des fantômes nouveaux. Dans ce -moment peut-être une âme aimante et pur Gémit dans le donjon d’une prison obscure :
L’aile humide de pluie , aux arbres suspendu ,
Le volatil se tait effrayé , morfondu.
Dans ces temps nébuleux et de monotonie ,
Vous abandonnez-vous à la mélancolie 5
Etes-vous exposés aux humaines douleurs ,
Du monde sublunaire aux chagrins , aux terreurs , A voir de ces héros avides , inflexibles ,
Se baigner dans le sang des nations paisibles , Donner le branle à tout , par un retour amer , Appeler sur leur peuple et la flamme et le fer •
A voir s’anéantir sous un ciel d’Ibérie ,
Dans les déserts glacés d’une autre Moscovie ,
Vos frères, vos amis, six cent mille vainqueurs.
CHANT DEUXIÈME. 5g
Célèbres par leur gloire et plus par leurs malheurs ; Refluer parmi vous ces restes d’ambulances ,
Implorant un abri sur leur char de souffrances >
Au sein de la patrie apporter le trépas ,
Au lieu de l’appuyer de ces bras qu’ils n’ont pas y A voir les ennemis leur farouche émissaire,
Autour de vos foyers rôder avec mystère ,
Par des fragments de Mars , marque dé leur séjour 5 Y ous inspirer l’effroi de leur prochain retour ,
Vous faire présager le sort qui vous menace ,
Redoubler chaque jour de forces et d’audace ,
Heureux de la gelée et bravant les frimas ,
Presser de leurs coursiers et la marche et le pas Dont résonne le sol resserré par Borée ,
Dont s’émeut à la fois votre âme timorée ;
A toute heure dès nuits troubler votre sommeil ,
De chaumière en chaumière ordonner le réveil ;
Vous- retenir bloqués dans quelques places fortes ,
En bombarder les murs , en foudroyer les portes ,
O ii cent fois menaçant de vous ensevelir,
Vous regrettez les champs, un air libre pour fuir? Vous feraient-ils marcher leurs guides dans leur route f S’empressant de venger leur dernière déroute ,
Jouets des éclaireurs au milieu des hasards ,
Et de quelque vedette asservis aux regards !"
Vous confiant à l’œil de quelque sentinelle,
Vous mettraient-ils en main la pioche ou la pelle ; Tantôt de leurs chevaux voulant forcer le pas ,
Vous armant d’un fouet peu fait pour votre bras 5
L’ARSENÉïADE.
Par les veilles , le jeûne épuisant leur courage,
S’cn venge ut- U s sur vous par les coups et l’outrage' f Vous forcent-ils de boire, effroi de votre corps,
La liqueur du soldat, pour prix de vos efforts?’
Se déployant bientôt en ordre de bataille ,
De l’armée opposée essuyant la mitraille ,
An sein de la mêlée , au milieu des frimas , Pourraient-ils vous mener de combats en combats , Maltraiter sous vos yeux ceux que le sort des armes Leur a remis captifs , se venger des alarmes Qu’à présent dans leurs mains cessent de leur causer Des braves mutilés dont on peut disposer!... Viendraient-ils couronner les hauteurs de leurs masses Couvrir tous les chemins de bagages, de traces,,
De même que les flots mobiles , agités ,
Etincellent des feux au soleil empruntés y
Eblouir vos regards par les jets de lumière Dont leurs armes au loin couvrent la côte entière p Charger votre horizon obscurci d’éclaireurs ,
Et bientôt du pillage étaler les horreurs ,
En soldats effrénés violer vos asiles,
Dévaster la campagne et, saccager les villes ,
Tracer sur leur mail nu d’affreux retranchements r Saper , pour prévenir de fiers ressentiments ,
Tous ces hauts peupliers dont la cime joyeuse Balançait mollement une tète orgueilleuse ,
Remplir l’air étonné de mille cris confus ,
Semer de camps , de feux les guérets confondus r Dans leur faim et leur soif se livrer à leur rage ,
Victimer les vergers , Porgueil du jardinage ,
Abîmer leurs chevaux dans les fossés bourbeux 5 Surchargés d’un butin qui périt avec eux?
S’il en était ainsi , trouveriez-vous une onde
Qui vous mît à l’abri de leur main furibonde *
Qui vous éloignant d’eux sur un léger esquif,
Permît meme à l’amour de se montrer plus vif?...
Mais il peut vous manquer la plus faible volige :
Si ces monstres alors O terreur ! ô vertige I
Ah ! combien votre cœur serait-il agité ,
Qui n’a jamais battu que pour la volupté !
Iraient-ils massacrer aux jeux de la fermière La bêlante brebis , la vache nourricière , Qu’enrichissait Gérés vider tous les greniers ,
Où reposait Bacchus profaner les celliers 5 Brûler ou déloger de leur camp les abeilles ,
Fuite où s’éteint. leur sort , leur race et leurs merveilles Tel des guerriers Français ce formidable essaim One dépeuple en Russie et Borée et la faim ! Rançonnant les pays sans règle et sans mesure , Exigeant de chacun , malgré ce qu il en jure ,
De vivres qu’on n’a pas la contribution ,
Dans les mets qu’on leur sert soupçonnant le poison $ S'en vont-ils désoler , affamer la contrée ,
Arracher à son père une fille éplorée ,
De l’étable entraîner ses troupeaux , ses chevaux ,
Les anciens compagnons de ses heureux travaux ÿ Encombrer tout passage , obstruer toute issue ,
D’une mer de soldats inonder chaque rue ,
62 L’ARSÉNÉIÀDE.
Et d'une grange à l’autre et des torches en main Former des flots de feu se succédant sans fin;
Sous les jeux des époux ravir l’honneur aux femmes Eloigner l’habitant de sa maison en flammes ,
D’un butin qu’il a su dans la terre enfouir,
Que leur rapacité leur a fait découvrir .
Le poursuivre sauvant quelque faible vestige.
Le dépouiller d’habits que la pudeur exige ,
Victime consacrée à des ordres secrets De quelques chefs cruels , dissimulés , muets y Qui pour de leurs soldats relever le courage,
Leur ont promis ici les plaisirs du pillage , Alléguant, pour prétexte, au quartier général Que d’un vaste incendie ils donnent le signal ,
Pour que chaque estafette et se guide et s’éclaire De vos logis brûlants sur l’affreux luminaire !
De la fuite ou la mort ne trouvant que le choix r Trop heureux l’habitant s’il a gagné le bois Où l’appelle à grands cris une épouse timide , Soutenant dans ses bras un nourrisson avide , Éperdue au milieu des voisins et d’amis Que le malheur commun en groupe a réunis,
Ou des feux de la nuit la lumière traîtresse Amène les pillards sur leur troupe en détresse ,
Où le bruissement des feuilles , des rameaux Présente à leur esprit mille ennemis nouveaux ,
Où quelque cavalier errant à l’aventure
Fait tressaillir leur cœur du bruit de son armure !
Ah ! je reviens à vous , amants infortunés ,
Mes esprits pour vous deux sont comme aliénés ;
Que devient mon Arsène et sa (idelle amie ,
Lorsque la soldatesque effrénée , assouvie ,
Jonche ses campements , ses bivouacs de débris , D’animaux égorgés et de meubles détruits ,
Triste théâtre où vient, comme après un orage Le naufragé des veux parcourant le rivage ,
L’habitant consterné promener ses regards ,
Recueillir ses outils en mille endroits épars ,
Vestiges précieux , gages de sa mine ,
Chercher quelque secours , pressé par la famine ,
Tout surpris de revoir quelque jeune coursier Qui , lier d’avoir brisé le mors et le collier Et de s’ètre échappé des mains d’un autre maître f Renifle , hennit , vole au lieu qui l’a vu naître ,
Quand déjà gronde au loin la tempête de Mars , Qu’aille urs ses bers enfants portent leurs étendards , Font retentir les airs de clameurs, de fanfares ,
Dans leur féroce joie effrayant d’autres lares ,
Se parent de rameaux , d’insignes belliqueux ,
Comme pour insulter au sort du malheureux ,
Prennent à l’habitant jusqu’à son chien lîdelle Ou lui donnent la mort pour peu qu’il soit rebelle ,
Se font suivre de bœufs , de convois , de chariots Gémissant sous le poids des fruits de ses travaux ,
De coteaux en coteaux ne formant qu’une chaîne , Vedette sur vedette accompagnant la scène,
Comme on voit dans le ciel des nuages légers,
Suite d’une nuée où tonnent les dangers ?
64 L’ARSÉNÉÏADE.
L’horreur de leur pacage a-t-elle empreint sa trace Que d’un paisible roi le règne seul efface ,
Et lit-on sur ces pas d’un ennemi vainqueur La misère où jadis Ton chantait son bonheur ! Cantonnent-ils chez -vous quand la paix vient d’éclore ; Foulent-ils à plaisir un sol qui les abhorre , *
Par leur seule présence attristant vos loisirs , Triomphant de combler d’odieux souvenirs ?
Enfants dégénérés d’anciens Israélites ,
Vils restes de Tannée et vrais cosmopolites,
Passent- ils de ces juifs qui chargés de trésors ,
S’en vont de votre plage enrichir d’autres bords ?
Quelques détachements regagnant leur patrie , Frapperaient-ils encor votre vue éblouie;
Vous apparaissent-ils dans le creux des vallons Secouer leur sommeil qu’ont reçu les sillons ,
Alors qu’abandonnant la rive orientale ,
Fmvétant la topaze et la pourpre et l’opale ,
Une aurore glacée entr’ouvre ses rideaux ,
Que la nuit a versé son nitre et ses pavots De son char étoilé , de son trône d’ébène ,
Héritière du jour qui la suit , la ramène Tantôt comme une vierge avec un front d’azur ,
Tantôt en euménide avec un crêpe obscur ?
Dans ces stériles jours , dans le moment des neiges P Qu’aux oiseaux affamés le voisin tend des pièges 5
Où F air partant d’un ciel rougeâtre , Bariolé,
D’un périlleux verglas couvre un sol congelé ,
Que daims et sangliers sur ces neiges ingrates Laissent furtivement la trace de leurs pâtes :
Le soir sous d’humbles toits par Eole ébranlés , Près d’un feu de feuillage en groupe rassemblés , L^s de îiller le chanvre et de fendre le liètre , Folâtrez-vous au son du chalumeau champêtre , Qu’interrompent les cris de votre basse-cour Qui pour des grains de mil soupire après le jour •
Ou peut-être gémit sous la dent assassine De ces nouveaux Brennus , le loir et la fouine , Dans les camps ennemis propageant leurs exploits , Âttilas plus heureux que le chef des Gaulois? Comptant les chants du coq , l’horloge du village Qui sonne la retraite au joyeux voisinage ,
Des astres suivez -vous le déclin , le concours ,
Le pôle inamovible et qui dicte leur cours ,
Au sein d’un ciel d’azur cette écharpe blanchâtre , Qu’on dirait être un char d’auréoles , d’albâtre , Transportant une cour , attelé de coursiers Dont le pas lumineux fait jaillir par milliers , Dans ces sublimes champs , des sphères embrasées Qu’étudie et parcourt le, vol de vos pensées? Enlevés à la terre , au monde , à ses erreurs , Oubliant ce séjour qu’habitent les douleurs, L’imagination libre , en son apogée ,
De ce bas univers sortie et dégagée ,
Recevant de Phæbé , des constellations ,
io
I/ARSÉNÉÏADE,
Du trône du Très-Haut des inspirations ,
Alors que Phébus règne en un autre hémisphère f Votre corps cherche-t-il un repos salutaire ?
Chers amants , Phohétor durant votre sommeil Trouble-t-il vos sens jusqu’à votre réveil ;
Les troubles , les assauts d’une longue journée Se reproduiraient-ils à votre âme étonnée ; Rêvez-vous qu’un brigand viendrait vous assaillir * En vous précipitant croyez-vous défaillir ?
Ou la troupe légère et volage des songes Charme-t-elle vos sens par les plus doux mensonges Pendant que l’ouragan souffle au loin dans les bois , Que sonne à petit bruit, sur la tuile des toits,
Une multiple pluie , agréable à l’oreille
De celui de vous deux qui s’endort ou qui veille ,
Etrangers à ces bals , à ces bruyants concerts Dont se berce le riche en trompant les hivers, Etrangers à Thalie ou bien à Melpomène ,
A toutes ces beautés que le spectacle amène ,
A ces hommes de cour , qui riant de vos feux ,
À désunir vos coeurs se trouveraient heureux ?
Là , vous ne craignez plus que rien ne vous sépare Que dis- je , si j’en crois les fables du Ténare ,
U se pourrait déjà que vous oubliassiez
De quel amour naguère , hélas ! vous vous aimiez ,
De vous appartenir combien vous vous jurâtes ,
Par quels tendres aveux vous vous le déclarâtes , L’un pour l’autre inconnus ou bien indifférents , Combien étaient sacrés tous vos premiers serments ! .