CHANT
L’eau du fleuve Léthe sur mou fils pourrait faire Qu’il oubliât ensemble et son père et sa mère !...
Là , point de myrtes verts , ce ne sont que cyprès ; Les champs n’y sont semés que de pleurs , de regrets; Vénus fuit ce séjour dont Proserpine est reine :
Et ce sont là les lieux qu’habite mon Arsène!...
L’ÀRSÉNËÏÀDE.
ARGUMENT
Vœu paternel et patriotique . — La Cour , vie des Princes. — Orgueil paternel offense". — Goût d’Arsène pour les voyages et ïes decouvertes , M. Pouillet, — La Lune dans ses trois fonctions mythologiques . — Sentiments d’un père à l’ aspect de tout ce qui vient de son fis. — Young , Jacob. — Apostrophe lyrique au temps destructeur , Colonne de la place Vendôme. — Ref exions sur la caducité' des choses humaines . — Les conquérants , Mlle Mars y Talma , Mlle Georges dans Me'rope. — Cimetière du Père- Lachaise ; sépulture agreste. — La mort préférable à une vie déréglée. — Force de l’amour paternel. — La vérité l’emporte sur la fiction Homère. — La poésie , la peinture et la musique. — Trépas célèbres. — Inhumation royale. - — Mort chrétienne . — Arsène apparaît à son père.
Hélas! ce coup fatal attendait ma vieillesse. Enéide j L>. XI. - — Trad. de J.Delille»
Mon cher fils , mon Arsène , oh ! qu’il m’eût été doux De t’entendre appeler du tendre nom d’époux ,
De voir dans tes enfants multiplier ton être :
Oui , malgré ma vieillesse , il m’eût semblé renaître. Est-il rien de plus beau que l’immortalité !
Je vivais mille fois dans ma postérité ;
A tes fils tu parlais quelquefois de leur père ,
Aux enfants de tes fils ta mémoire était chère.
Ton trépas beaucoup moins eût affligé mon cœur ,
Si bravant pour ton roi Bellone et sa fureur ,
Comme un autre Vauban au milieu des batailles ,
On t’avait vu défendre ou raser des murailles ,
Dans les plaines de Mars moissonner des lauriers , Mériter cette croix l’honneur de nos guerriers ,
7 a L’ARSENÉIÀDE.
En vrai soldat français n’aspirer qu’à la gloire ,
Et mourir pour la France au sein de la victoire ! Moi-même je t’aurais chargé d’un bouclier ,
Revêtu d’une armure , orné d’un baudrier ,
IT un casque empanaché ceint à plaisir ta tête ,
En te disant : mon fils , la mort ou la conquête.
Pleurs , vœux , regrets , souhaits , tout devient superflu. Quoi ! parler de mon fils , serait-il défendu ?
À ma plaie essayons d’appliquer quelque baume :
Je ne le rendais pas héritier d’un royaume ,
D’un trône aux pieds duquel de nombreux courtisans S’empressent à l’envi de brûler de l’encens ,
D’une éclatante cour où de riches esclaves S’honorent de briguer d’orgueilleuses entraves ,
Où des femmes de nom qu’illustrent les attraits Paraissent mendier des regards satisfaits.
Il n’eût point présidé la pompe des spectacles ;
Sa bouche n’eût jamais proféré des oracles ;
Son corps n’eût point été chargé d’or , de rubis , m sa table de mets étranges par le prix.
On l’aurait abordé sans de longs préambules ;
Sans qu’on eût à franchir de vastes vestibules ;
11 n’eût point reposé sous de riches lambris ,
Sur la pourpre , au milieu d’ameublements exquis.
Des châteaux que distingue et Fart et l’industrie , Précédés d’espaliers fiers de leur symétrie , D’innombrables degrés , d’un peuple de laquais ,
Ne l’auraient point reçu l’objet de mille apprêts.
ïl 11 aurait point passé sous des arcs , sous des portes , Accompagné , suivi de gardes , de cohortes 3 De superbes coursiers qu’orne un faste royal ,
Ne l’auraient point traîné sur un char triomphal , Enorgueilli des cris d’un peuple ivre de joie.
Ce que l’hommage humain pour les princes déploie , Les offres des cités , les dons de l’étranger,
Un tel culte , mon fils n’y devait point songer.
Sa main manquait de sceptre et son front de couronne ; Ce n’est que dans mon cœur qu’il occupoit un trône , Un pouvoir souverain. L’apanage des rois,
La naissance , le sang sont-ils de notre choix?
Il avait mon amour sinon un diadème ,
Pour en sentir la force , il faut être moi -même,
Et toi , père sensible et si bon , si pieux ,
C’est en vain que les pleurs semblent baigner tes yeux. Mon fils aimait ta illle , ils s’aimaient Fun et l’autre ;
Le bonheur de tous deux eût pu faire le nôtre !
Ta fille à tes genoux , ta Mélanie en pleurs
Avait fléchi ton âme O mon fils , ô douleurs !
Mon Arsène qui né pour faire le caprice D’une riche héritière ou d’une impératrice ,
Mon Arsène ton gendre... En la nuit du tombeau! L’Achéron tressaillit d’un triomphe si beau,
Du deuil de ta maison , d’un sort dont je m’indigne.
Du père le meilleur Mélanie était digne :
Non jamais , déposant tout penser généreux ,
De nos illusions confondant l’âge heureux
74 L’ÀRSËNEIADE.
Avec l’âge où déjà l’on cesse d’être tendre ;
Non , ton âme jamais , vénale n’eût pu vendre Et livrer pour la vie à de serviles bras Celle qu’ennoblissaient des talents délicats ,
Qui gémissant du choix qu’on aurait fait pour elle , Eût traîné dans les pleurs une chaîne cruelle !
Si je sentais mon dis dans quelque lieu lointain , Je saurais chaque jour attendre au lendemain ;
Sous le brûlant tropique ou les glaces de l’ourse Je saurais rechercher les traces de sa course.
La tombe est un dédale inaccessible , hélas !
Et dont la profondeur ne se mesure pas
Qu’est devenu son goût pour les lointains voyages Combien se flattait-il d’aller dans d’autres plages 5 D’ honorer , d’enrichir son siècle , son pays ,
De découvrir des lieux , des mondes inouis !
Ton destin lui semblait, Cook, digne d’envie; - De la terre et du ciel il faisait sa patrie ;
Sondant , Pline nouveau , les cavernes , les monts , Tantôt il s’enfoncait dans des gouffres profonds :
O Pouillet , pour Tonnerre ô nom presque civique !
Il connut près de toi l’amitié , la physique En exploitant les lieux que recèle Piutus ,
Il eût fait un Franklin et non pas un Crésus.
Tantôt par le secours de la docte Uranie ,
S’élevant jusqu’aux cieux sur l’aile du génie ,
Il semblait converser et s’instruire avec eux.
L’œil du riant Pliébus ne luit plus pour les yeux De mon fils habitant le royaume des ombres ,
Ses yeux sont pour toujours couverts de voiles sombres ! Dans leur cours lumineux les constellations Ne percent pas des morts les tristes régions ;
O Lune , de celui qui consultait tes phases Tu n’éclaireras plus les transports , les extases ,
Et de la seule Hécate il reconnaît les lois !
En amant de Diane il recherchait les bois ;
Quand il suivait ton disque au sein d’une fontaine-,
Il voyait un Narcisse et non pas mon Arsène..
Je n’abattrai jamais ces frênes où mon fils Avec l’acier traça quelques chiffres chéris :
L’écoice séparée et datant les années ,
Grossit de plus en plus ces lettres fortunées.
Je garderai des arts les nobles instruments Avec lesquels mon fils exerçait ses talents ;
Ces vêtements de luxe objets de sa parure Dans ces jours où la joie et le plaisir figure ,
La flûte avec laquelle , élève d’Apollon ,
Son âme soupirait dans un tendre abandon ;
Ce portrait où je lis les traits de sa maîtresse ,
( C’était pour lui sans doute un gage de tendresse )
Ces compas , ces papiers , ces tableaux , ces dessins Ou l’on dirait qu’Apelle a dirigé ses mains ;
Ces vers , ces vers charmants , dignes du doux Tibulle ? Ces. innocents écrits d’un cœur simple qui brûle ,
Ces lettres qu’à mon fils adresse une Erato ,
76 L’ARSÉN-ÉIADE.
Où Ton craint les dédains de Phaon pour Sapho $ Ces deux armes d’amis dont les dis de la guerre Se servent dans leurs jeux sans dépeupler la terre Cet instrument mortel pour l’hôte des forets ,
Oui charmait ses loisirs et vengeait les guérels ;
Je lui réserverai sa chambre solitaire ,
Je dirai , c’est la sienne — Illusion d’un père
À tout ce que je vois je veux le rattacher Je le veux voir en tout et partout le chercher :
Si je prends par hasard ma plume pour écrire * C’est que je m’imagine encore qu’il respire.....
Si ce n’était pour moi que la fausse leçon Dont se servit Thaïes vis-à-vis de Solon :
Loin les palliatifs î oui , Thaïes , tes préceptes; Du pire de nos maux préservent tes adeptes..
Et je t’atteste ici , mélancolique Young , Britannique génie et nocturne et profond :
Tes transports s’élevant aux plaines de l’espace ,, Ont excité les miens pour célébrer ma race. L’abandon du veuvage à ton repos fatal,
Fait trembler par surcroît mon amour conjugal ; Un triple coup t’enlève et Philandre et Lucie Et Narcisse : maïs perdre Arsène et Mélanie !... Comme le mien , Jacob , ton cœur fut ulcéré *. Mais enfin tu revis ton Joseph si pleuré ;
Celui dont l’on t’offrit la tunique sanglante ,
Tu le vis gouverner la cour la plus brillante. Triomphe , injuste sort, du trépas de mon fils !:
Mais va , les souvenirs ne lui sont pas ravis :
Les Champenois témoins de sa naissante gloire 9 Par un tendre intérêt conservent sa mémoire.
Tous ses jeunes amis ( ils sont aussi les miens)
Veulent de l’amitié consacrer les liens ;
Leur zèle fraternel et leur pieux caprice Me dispensent des frais du dernier sacrifice s
Gage cher et sacré Déjà la main des arts
Sur sa tombe honorable appelle les regards.
O temps î tu détruiras la pierre funéraire Où l’ami de mon fils vient faire sa prière :
Ta faux a nivelé ces palais , ces autels
Que mille rois d’Egypte avaient crus éternels'.
Œuvre du conquérant dont Paigle mord la poudre * Superbe apothéose où réfléchit sa foudre Révéré d’Alexandre , emblème martial ,
Tu vois déjà rouillé ton bronze triomphal.
Se pourra-t-il un jour que la charme entraîne La terre où maintenant repose mon Arsène ,
Que les vents mugissants , compagnons des hivers , Disperseront sa cendre en cent climats divers !
II se peut à présent que le ver carnivore ,
Sans relâche acharné ronge un cœur que j’adore ,
Des membres sur lesquels je comptais m’appuyer....
Sur son nom électrique il faut seul m’étayer!...
Sous la faux du trépas , puisqu’il faut qu’on succombe y Demeure , fils trop cher , demeure dans la tombe ;
Vivre toujours ! pourquoi? pour voir ce qu’on a. vu*
78 i/ARSËNÊIÀDE,
Entendre ce qu'on a tant de fols entendu.
Le soleil parcourut dix fois le Zodiaque ,
Ayant que les destins au fils du roi d’Ithaque Eussent rendu son père : attends-moi dans le port,. Avant dix fois moins d’ans j’aurai subi ton sort.
Qu’ils sont fallacieux , les plaisirs de ce monde f Sur des biens si caducs c’est en vain qu’on se fonde. Du plaisir !... Le plaisir ici bas n’est qu’un mot,
Il sutïit d’espérer pour n’espérer que trop.
Comme du haut des rocs les neiges qui s’éboulent , Les générations sans nous frapper s’écoulent ;
De nos proches défunts le lugubre appareil
N’est pour nous qu’un spectacle et non pas un éveil .
Ceux-là que possesseurs de provinces conquises L’on a vus triomphants au sein des villes prises Cette Mars , ce Talma , ces célèbres acteurs Dont le talent si beau nous arrache des pleurs ;
Cette George imitant la veuve de Cresphonte ,
Mérope , qui frémit des vœux de Polyphonie ,
Revoit son Ms Egistlie élevé par Narbas ,
Ce cher Ms que l’Elide a soustrait au trépas ;
Ces héros de leur temps , du public ces idoles ,
Ainsi que mon Arsène , 6 mort , tu les immolés...
Qu’y peut faire leur roi qui les a décorés ,
Les nombreux spectateurs qu’ils avaient enivrés ?
Tu n’écoutes personne , insensible aux alarmes ,
Aux applaudissements , aux plus brillants faits d’armes
Lliornme robuste meurt auprès du faible enfant ;
De ton aveugle main rien , rien ne nous défend.
Asile du silence , enceinte de Lachaise ,
O ben t’abordant mon cœur éprouve de malaise!
Depot du genre humain où viennent s’engloutir L’ uni de la sagesse et l’amant du plaisir ,
Effrayant océan d’ossements , de cadavres ,
Gouffre embelli par Flore et le dernier des havres , Hélo" 'se , Abeilard t’occupent tous les deux :
Mélanie et mon fils ne s’aimaient pas moins qu’eux ; Mon Arsène gît seul loin de son Héloïse !... Catafalques fameux que le nom favorise ,
Qui renfermez ici le héros de Zurich ,
Là , celui qu’illustra la prise de Dantzick ;
Monument enrichi d’un marbre moscovite ,
Bâti par Demidoff, que son épouse habite,
Votre luxe envieux semblerait reprocher La tombe de mon fils qu’on voit vous approcher. Célèbre entre les morts d’un village modeste ,
Que ne git-il au sein d’un cimetière agreste :
Là , je ne craindrais pas , dans la foule oublié , Qu’avec indifférence on le foulât au pié !
O mort prématurée , accepte mes louanges ,
Si son âme angélique a place entre les anges ,
Si jamais la débauche avait dû l’abrutir ,
Ou bien les vanités d’ici bas l’étourdir ;
Si devant négliger son épouse et ses charmes ,
L’ARSENEIADË.
il l'eût comme réduitè à dévorer ses larmes ,
Et , sa vertu cédant aux doux élans du cœur,
A Pépanclier au sein d'un ami suborneur î Pour moi , quand il m’eût dû payer d’ingratitude ,
Mon amour pour Paimer eût redoublé d'étude ;
Je l’eusse confondu : de ma paternité Sa scolastique gloire avait trop mérité :
Tant l’amour paternel est un amour extrême ,
Il fait qu’on songe aux siens pour s’oublier soi-même ; Un père entreprend tout , craint tout pour ses enfants ; S'il les chérit ingrats , qu'est-ce reconnaissants !...
Mon cœur flétri bientôt aura cessé de battre
Qu’il dresse un monument que rien ne puisse abattre , Que les derniers accents d'un père malheureux Rappellent mon Arsène à nos derniers neveux. Semblable au voyageur qui gravit la colline Dominant la cité vers laquelle il chemine ,
En voit et la fumée et les maisons surgir ,
Mon cœur à chaque vers se sent épanouir.
Qu’on excuse mes chants , mon peu d’art , mon délire La douleur seule ici me fait prendre la lyre.
Le poétique encens qu’on brûle pour les morts Et que ma verve oppose aux fabuleux accords Souvent interprétés par les feux du jeune âge ,
Les doit tous surpasser , vengé par mon courage.
Que le Phénix de Smyrne en vers mélodieux Chante II ion en cendre et les combats des dieux ,
Qu’il emprunte des noms , des héros à la fable ,
Ma muse ici déplore un malheur véritable.
Un Gros voit se flétrir le fruit de ses pinceaux ,
Un Baillot expirer ses accords les plus beaux :
Tous les lieux , tous les temps , par la typographie , Puissent- ils saluer cette faible Elégie!
Je m’égare en voulant trop penser à mon fils ;
Et la rime et le rhythme asservit mes esprits :
Comme Apollon refuse aux bienfaits de Morpliée Ma constitution appauvrie , échauffée !
Lui — Sur ma tombe aussi prodiguerait des fleurs
Roucher et Vanière , employant tes couleurs,
Aux auteurs de leurs jours , divine Poésie ,
Ont tous les deux payé le tribut...,, que j’expie!
La fin d’un Cynégyre ou d’un Léonidas ,
D’un Bayard, d’un Turenne , exemples des soldats, Et d .ont la mort consacre une vie immortelle ,
Si mon fils l’eût trouvée 5 eût satisfait mon zèle.
Une urne contiendrait ses- débris glorieux,
Dont j’aurais chaque jour rassasié mes yeux ;
Les Fastes de la Gloire un Plutarque , un Tacite Rendrait à sa mémoire un honneur moins tacite..
Si plutôt mon Arsène était un potentat ,
Dans la chaire dire tienne un éloquent prélat , Frayssinous , de Quelen , un orateur célèbre Pour lui prononcerait une oraison funèbre. L’orchestre eût exhalé' des' sons graves , plaintifs , Le poêle étincelé a écussons distinctifs.,
1/ ARSENEIADE .
L’architecture en pleurs orné son mausolée ,
La basilique en demi vu la foule assemblée....
Mon Arsène en mourant, ô consolation !
Reçut le sceau sacré de la religion :
De lui , Dieu tout-puissant , détourne ta colère ,
Mes chagrins et mon deuil doivent te satisfaire.
Tous mes concitoyens partageaient mon amour.... Brienne s’honorait d’avoir donné le jour A mon fils qui n’est plus !... Brienne sa patrie ,
Mous avez trop flatté mon âme enorgueillie !
Blais quel père en son fils ne met pas son orgueil ?
De l’orgueil !... Ah ! pleurons sur mon fils au cercueil ! . . .
Les pleurs sont désormais le seul bien qui me reste
Pourquoi m’avoir frappé , ciel , d’un coup si funeste !... Blais , tu m’entends... Je meurs, et j’entrevois mon fils !..
C’est lui !... Ce sont ses traits C’est son tendre souris ! . ...
Je reconnais le son de sa voix qui m’appelle
Mon âme est enlevée à sa prison mortelle.