‹ L'Art à l'ÉcoleChapitre 24 sur 26 · PUVIS DE CHAVANNES · texte numérisé non relu

PUVIS DE CHAVANNES

L’imagerie, le décor, l’ornement nous envahissent, enlaidissent nos intérieurs, la rue, le livre. A côté des grands efforts d’art très beaux, très nobles, l’industrie s’étale sous mille aspects divers et répand à l’infini le simili-art qui déborde, envahit, empoisonne à sa source le goût des enfants; or ceux-ci, plus tard, seront le public, le mauvais public que l’on sait...

Je voudrais que l’on supprimât purement et simplement les mauvaises images qui sont la pâture des yeux de la jeunesse aux heures d’étude ou de récréation. On pourrait occasionnellement les remplacer par de bonnes reproductions photographiques des

chefs-d’œuvre d’architecture, de sculpture, de peinture, ainsi que des objets d’art et d’ameublement dont nos villes, dont nos musées regorgent.

Mme Albert Besnard, Revue Universelle , i901 .

... Bannissons de nos écoles les véritables horreurs qui les déshonorent.

Songez à l’imagerie scolaire qui s’étale à l’heure qu’il est sur les murs de nos écoles ! Nous avons la morale en images où l’on voit par exemple le père qui rentre ivre mort le soir dans sa maison et qui rosse sa femme. Nous voyons sur les murs de nos écoles des animaux fantastiques, qui prétendent être la représentation d’animaux naturels. Les éléphants sont invraisemblables, les animaux les plus familiers de nos basses-cours sont parfois méconnaissables.

Enfin, que trouvons-nous encore sur les murs de nos écoles? D'abominables cartes de géographie, vieilles de plusieurs décades, quelques-unes antérieures à la guerre de 1870. Voilà ce que nous plaçons sur les murs de nos écoles !

Allons plus loin. Admirez les cahiers que vos écoliers. emportent à la maison, avec leurs enluminures de la première et de la seconde page, avec leurs couleurs qui donnent envie de pleurer.

Nous avons donc à chasser de l’école une ornementation mauvaise, nulle au point de vue artistique, détestable au point d< vue pédagogique. Nous avons à mettre à la place des images simples, peu nombreuses, choisies avec goût, qui soient pour l’enfant l’exemple d’un beau contour ou d’une belle couleur.

Ardaillon, recteur de l’Académie de Besançon.

Le commencement et la fin de toute éducation artistique bien conduite serait de rendre sensibles aux plus humbles les rapports de l’art et de la vie, de rapprocher les chefs-d’œuvre consacrés de l'expérience commune, de montrer qu’entre la beauté révélée par les maîtres et notre pauvre existence quotidienne il n’y a pas solution de continuité, qu’ils sont allés prendre à la source de la nature, où nous pouvons tous puiser, ce qui à travers les siècles fait l'entretien et l’édification des hommes.

... Entre un simple tableau comme la Pourvoyeuse de Chardin et les « anecdotes » les plus mouvementées, l’hésitation n’est plus possible; entre la Becquée ou les Premiers Pas de J. -F. Millet et les mignardises des peintres d’enfants pommadés, sucrés et déguisés, le départ se fait sans qu’on ait à discuter. Les yeux,

OPINIONS

l'esprit et le cœur s’ouvrent en même temps, et le goût s’élargit en s’humanisant. Il m’est arrivé d’avoir à expliquer devant des auditoires populaires, tout à fait ignorants de l’histoire de l’art, quelques chefs-d’œuvre anciens ou modernes. Gomme on se sent à l’aise avec Rembrandt! Gomme on est, avec lui, dans le plein courant de la vie et du génie, et comme on est vite compris des plus humbles... Ils savent, dès lors, ils constatent que les « gestes » les plus beaux, ce sont les plus simples, les moins anecdotiques, les plus essentiels, — . qu’ils nous touchent d’autant plus intimement qu’ils sont moins faits pour nous surprendre et s’offrent à nous comme de vivants idéogrammes où se conservent, se transmettent et s’exaltent les expériences, les lois et les émotions de la vie, de « notre » vie, — que tout homme, si petit soit-il, peut communier avec les plus hauts génies...

André Michel.

A l’école maternelle, le fondement de l’éducation doit être l’image. L’image entre les mains de l’enfant et l’image sur les murs... On devra choisir des compositions très gaies et très simples, d’où se dégage un enseignement moral : respect des parents, amour de la famille, aide qu’on se doit entre camarades. Ce sont là des sentiments qui peuvent se traduire par des œuvres artistiques originales; l’image doit être l’illustration des entretiens extrêmement simples qu’une institutrice à l’école maternelle doit avoir avec ses élèves. A l’école primaire, au fur et à mesure que l’enfant commence à apprendre l’histoire et la géographie de son pays, on lui montrera des images représentant des aspects des diverses contrées, des scènes, des personnages de l’histoire de France dont la présence sera toujours un enseignement moral. L’image sera belle par elle-même, agréable à voir et en même temps décorative.

Bayet, directeur de l’Enseignement supérieur.

Nous pensons qu’il convient de placer dans l’école des représentations qui exprimeront aux yeux des enfants la beauté des aspects de la Nature, le grand travail de l’humanité en contact avec les forces naturelles, les travaux des champs, l’aspect changeant des heures, la beauté noble, calme, reposante, des horizons, des bois, de la mer. Ges images, que vous attendez des artistes qui ont voulu s’associer à votre œuvre, réaliseront l’idée que vous avez conçue de présenter à l’enfance une sorte de raccourci ennobli et poétisé de la vie.

Henry Marcel.

Je crois qu’il est possible d’éveiller non seulement chez l’enfant des villes, mais encore chez l’enfant des campagnes, l’idée de l’art, le premier souci du beau, le premier tourment de quelque chose de mieux que ce qu’il a sans cesse sous les yeux, de l’élever en somme de la nature à l'art.

I/enfant étant le commencement de l’homme, il faut évidemment procéder avec lui ainsi qu’a procédé l’humanité ellemême. 11 faut présenter à l’enfant des choses très simples, très claires et très nobles. A ce prix il s’élèvera peu à peu â son insu d’une manière presque inconsciente à la conception du beau.

Gasquet, directeur de l’Enseignement primaire.

Tout ce qu’on fait pour les enfants doit plaire, doit être délassant, récréatif, doit être clair, riant, distrayant, gai, je dirais : joyeux, enchanteur, si j’osais; d’un seul mot, tout doit être beau. Mais le « tout petit », ce tout petit qui est une beauté luimême, qui est la joie, la lumière, qui est tout puisqu’il est l’espérance, auquel l’école maternelle apprend à vivre, à voir, à aimer, à agir, est-ce que ce n’est pas pour lui surtout que le beau est fait? est-ce que ce n’est pas pour lui que l’art doit se faire chef-d’œuvre ?

Mmc Jeanne Girard, inspectrice des Écoles maternelles.

Pour amener les enfants à comprendre le beau, il faut commencer par exalter en eux la faculté admirative. Le maître doit veiller au développement de cette faculté ; il doit être le collaborateur direct par l’enseignement non seulement par l’image, mais par la nature même. Il faut d’abord se borner à développer en lui le sentiment du beau. C’est l’admiration qui fait la base du beau, le beau ne vient qu’après.

P. Steck, inspecteur de l’Enseignement du dessin, à Paris.

Nous voudrions obtenir des éducateurs qu’ils se contentent de développer la faculté d’observation, qui est un des outils de l’intelligence pour saisir les choses, de provoquer des comparaisons qui sont les moyens les plus efficaces pour l’éveil du goût quand il s’agit d’observer des formes, des couleurs, de noter des impressions. Ce que nous devons demander à l’enfant, quand il est petit, c’est l’émotion; quand il est plus grand, nous devons mettre en son pouvoir des moyens pédagogiques qui, peu à peu,

OPINIONS

lui permettront de saisir les relations qui constituent la beauté dans les choses, mais la beauté sans parti pris, qui ne sera peutêtre la beauté que pour lui seul. C’est ainsi que peu à peu nous nous émanciperons des préjugés d’écoles et préparerons une génération qui pensera par elle-même.

Guébin, inspecteur principal de l’Enseignement du dessin, à Paris.

Pour juger de l’œuvre d’Art, il faut avant toutes choses l’aborder avec un esprit affranchi de toute opinion préconçue, de toute tradition routinière, il faut se libérer résolumentde toute influence s’interposant entre l’œuvre d’art et notre esprit.

Juger l’œuvre d’art, c’est s’interroger devant elle, c’est chercher à en comprendre la portée, c’est essayer de se rapprocher le plus possible de l’artiste qui l’a conçue. Car de même qu’on ne saurait créer de la beauté sans sincérité, on ne saurait porter un jugement sain si l’on n’est sincère. .

Mais alors, il faut accoutumer son œil et son esprit à voir, à découvrir la beauté des choses autour de soi, à sentir la valeur d’art d’un geste chez une femme qui passe, d’une attitude chez un ouvrier qui accomplit sous nos yeux sa besogne : c’est dans le mouvement tendre et simple d’une mère qui serre contre elle son enfant, et qu’a fixé Carrière, c’est dans l’effort harmonieux de tous les muscles tendus chez un mineur qu’a sculpté Constantin Meunier qu’est la vraie, la grande Beauté, tandis qu’elle ne se rencontre pas dans le « geste noble » qui est voulu, dans <( l’élégance » qui est apprêtée.

Frantz Jourdain.

Comment créer de la beauté pour tous ?

Si vous voulez une règle d’or, et qui convienne à tout le monde, la voici : n’ayez rien chez vous que vous ne sachiez utile, ou que vous ne croyiez bon et beau. N’ayez rien et partout que de vraies œuvres d’art.

William Morris.

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