‹ L'Art a l'Exposition universelle de 1900Chapitre 26 sur 101 · LE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

I. — Ce siècle aux destinées complexes, qui a poursuivi sans relâche, à travers des incertitudes souvent renouvelées, l'impérieux dessein de toutes les émancipations, se doit à lui-même d'envisager une dernière fois ses pensées successives en la suite de ses œuvres d'art. De génération en génération, c'est par les œuvres d'art, faites pour incarner des idées et pour répondre à des besoins, que les sociétés s'adressent le plus sûrement à l'avenir. L'écrivain ne se détache jamais tout à l'ait d'un système: il explique les faits à sa guise, il donne de l'histoire des interprétations larges, tournant au profit de ses vues. Le peintre, le sculpteur, l'architecte se meuvent dans un champ plus restreint : leurs conceptions se réfèrent à des sujets limités, ayant, chacun, l'unité naturelle; leurs ouvrages sont des constatations de faits el des manifestations de tendances définies. Une élude quelque peu méthodique des productions d'art d'une époque nous renseigne directement, pour ainsi dire, sur son intimité. Dans les conditions où nous sommes, en face d'une exposition considérable, riche d'indications louchant notre siècle, il nous importe, avant tout, de bien saisir les liens qui nous rattachent au passé et les ruptures qui nous en séparent.

A considérer d'ensemble les créations du moyen âge, nous prenons la notion d'une période d'esprit très sain, où l'on ne cherche point d'éléments d'art en dehors du triple cercle des convenances de la vie, de la foi religieuse et de la tradition nationale. L'essentiel sentiment qu'ont eu nos pères de la beauté résulte de leur compréhension de l'âme substantiellement unie au corps. Nul tourment de doute; une confiance robuste ; une étonnante et universelle aptitude à vivre d'original, même en suivant la voie tracée, d'ailleurs constamment agrandie. (Jeux qui ont fondé la liberté communale et ceux qui en ont assuré le triomphe ne demandaient pas h l'art de? jouissances de dilettantisme ; ils en attendaient l'expression de leur franc vouloir, de leur ferme

espoir, de leur libre humeur; ils lu gardaient intimement populaire en la plus haute acception du mol. issu de la pensée de tous et fait pour tous. Jusqu'au terme du moyen âge, la physionomie des ouvrages changera plus d'une fois ; le point de vue fondamental ne sera point répudié.

Si le xvi" siècle, profilant de leçons antérieures et des progrès techniques, ne se fût pas écarté de l'idéal de vérité des aïeux, il eût purement et magnifiquement complété l'art national, en libérant le corps de l'excès de domination de l'âme, en lui rendant sa souplesse, sa grâce, sa pleine, agissante et respirante harmonie, sans l'abstraire de la vie réelle. On lui passerait de s'être complu en une voluptueuse matérialisation de la beauté, à la condition qu'il n'eût pas l'ail litière du profond et grave intérêt humain. Malheureusement, sous l'empire d'influences diverses, anciennes ou récentes, qu'il serait superflu d'énoncer ici, la société se transforme peu à peu au bénéfice d'un patriciat dépendant de plus en plus de la monarchie. L'œuvre d'art cesse d'être populaire pour devenir exclusivement aristocratique. Elle n'émerge plus de la pensée de tous : elle n'est plus faite pour la joie et l'enseignement de chacun; elle n'est plus une expression spontanée de race : elle subit l'inspiration ilalo-anlique et néo-païenne; elle se dérobe à nos croyances et à nos mœurs; elle ne s'adapte qu'à la satisfaction de quelques-uns. Le ciseau est plus subtil, le pinceau est plus sur ; mais l'esprit est trouble. le rêve se pousse à la sécheresse, l'existence, le charme de l'art se l'ait ambigu, factice, malsain.

Par degrés la monarchie elle-même change de caractère et tend au despotisme centralisateur. Les artistes, développant leur virtuosité, admirable en soi, pour le plaisir et l'unique gloire de mécènes, en qui s'accentue le dilettantisme, entrent en des conditions d'école. Ainsi se fait comprendre l'épanouissement de l'art Louis-quatorzien. tout consacré aux pompes d'apothéose de la royauté exaltée dans son essence et en tout ce qui l'environne. Le peuple, désormais, ne participe plus que de loin aux splendeurs esthétiques, où rien ne parle pour lui. L'infécondité commence, par suite, à se trahir en nos provinces. Dès le règne de Louis XIV, plus d'une ville se défie de ses propres artistes et commande à des maîtres de Paris des plans pour ses nouveaux édifices, des statues pour ses places publiques, des tableaux pour ses églises et ses hôtels municipaux. C'est le régime de centralisation qui prélude à l'accaparement de la France. Les principes du moyen âge sont abolis. On a désappris partout à vivre d'original.

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