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LES IVOIRES

On peut,

les ivoires, constituer une série presque ininterrompue de monu-

ments donl un assez grand nombre à dales certaines, et établir complètement l'histoire d'un art qui fut éminemment national. On pouvait craindre que la collection du musée du Louvre, uni' des plus riches du monde, n'eût absorbé le plus

grand nombre des moin mis capitaux ;

fort heureusement, les musées départementaux el quelques collections particulières en ont conservé quelques-uns que b' Louvre pourrait leur envier.

Bien qu'ils ne soient pas nés sur le sol même de la Gaule, il a paru intéressant de montrer quelques spécimens «les ivoires latins, plaques de diptyques consulaires ou pyxides, qui sont d'excellents points de départ, et offrenl tant de motifs décoratifs dont nous constaterons ensuite la dégénérescence ou les transformations, en Orient comme en Occident. La léte de femme du musée de Vienne est un admirable morceau. Elle reste un des plus beaux antiques qui aient été restitués par b' sol de la Gaule, cl l'on ne saurai! trop admirer le sentiment (le force calme el d'éternelle sérénité que l'artiste a su lui donner.

On sait que les consuls de l'Empire romain avaient pris l'habitude, le jour de leurinsîarge, d'envoyer des diptyques, c'est-à-dire t îières, à l'empereur ëth leurs amis. Presqi aujourd'hui classes dans les collections publiques. Très important est le diptyque orné au centre d'un médaillon circulaire bordé de perles, de volutes et de pal mettes

Tkte en ivoire

(mu*»'.- île \ i ■ Isôn

lallation en charge, d'envoyer des diptyques, c'est-à-dire deux tablettes d'ivoire, réunies par des charnières, à l'empereur ef à leurs amis. Presque tous ces monuments sonl

L'EXPOSITION RETROSPECT IVK

d'un beau style, renfermant le nom «lu consul Justinian us, et à chaque angle d'une

rosace en forl relief avec un mufle de lion. Ce diptyque, très semblable à celui de la collection Trivulzio à Milan, est passé de la collection Aymard du Puy dans celle de M. Sigisniond Bardac. Souvent ces diptyques sont anonymes, tel celui du musée de Bourges, où le consul apparaît assis sous une arcature, sur un siège bas entre deux jeunes assistants, tenant en mains le llabelluni. Au-dessous de lui, des belluaires transpercent des tigres de leurs épieux. Les particuliers eux-mêmes avaient emprunté celte ancienne mode aux consuls, pour annoncer à leurs amis les événements heureux de leur vie. Les souvenirs

i'.w w.ikk pion d'échiquieii (collection «le •M.Maignan).

mythologiques y sont fréquents. Le musée de Sens nous montre un manuscrit, la fameuse Prose de l'Âne, recouvert de deux plaques d'ivoire où sont représentés le lever du soleil et de la lune, sous les trails de Bacchus llelios, debout et nu, tenant un thyrse, sur un char que traînent un centaure et une centauresse, et de Diane, debout, portant uni' torche sur un char attelé de deux taureaux. Mes divinités marines, des scènes de vendanges ornent les fonds.

Un certain genre de boites, où les femmes romaines devaient mettre des parfums, fut imité par la suite dans les Imites cylindriques de mobilier ecclésiastique où l'on conservait les hosties Ce sont les pyxides. Elles se datent à peu près du ve au vne siècle, sont d'un travail assez grossier, et virent sans doute le jour en Italie.

l'imi-r DE MAJESTÉ, ÉPOQUE ROMANE colli-'Cl i Ii- M. l'anij'c .

Beaucoup de leurs sujets, dérivés de l'art byzantin, se retrouvent sur les sarco-

phages chrétiens. Telles sont celle du musée de Rouen où se trouve l'adoration des mages et des bergers, et celle de la cathédrale de Sens où des hommes à pied et à cheval combattent des lions et des tigres

Il est un certain nombre d'objets, bien plus souvent en os qu'en ivoire, qu'on ne peut vraiment pas dénommer de façon absolue mérovingiens, car les fouilles faites sur divers points de l'Europe en ont fourni qui offrent une décoration à peu près analogue. Ils proviennent souvent de sépultures barbares du ve au vu0 siècle, petits coffrets ou peignes, et offrent une ornementation gravée sommaire, sans caractère déterminé. Tels sont les peignes de la Société archéologique de Touraine et du musée de Reims, repercés de croisetles, ou gravés de disques ponctués. Celui du musée de Cambrai montre aux extrémités des tètes d'oiseaux, celui du musée de Reims a une frise d'animaux découpés à jour.

Ce n'est qu'au vin0 siècle et surtout au ixe, en pleine Renaissance carolingienne, qu'on peut grouper un ensemble de monuments d'ivoire bien homogène, où se font sentir combinées les trois influences, antique, byzantine et orientale. Le musée d'Amiens a envoyé un petit basrelief du xe siècle. Le musée historique d'Orléans une grande plaque rectangulaire très importante où se voient le Christ piétinant le Démon, entre Moïse et Isaïe, et dans la partie inférieure causant avec les Apôtres. La boite de la cathédrale de Lyon sur laquelle des hommes luttent contre des animaux est extrêmement intéressante. Un des objets carolingiens les plus anciens semble être la ceinture de saint Césaire de Notre-Dame de la Major à Arles, où la boucle est décorée de deux soldats armés de lances, dormant appuyés sur un édicule.

Les ateliers monastiques fabriquèrent, aux îx1 et x° siècles, une série qui mérite qu'on s'y arrête, et qui offre presque uniquement la représentation du drame delà Passion. Parmi ces crucifixions, les unes sont très influencées d'art byzantin, les autres sont, autant que peuvent l'être des œuvres de celle époque, assez spontanées et, libres. L'Evangéliaire de Gannat, très semblable à la couverture du manuscrit 9453 de la Bibliothèque Nationale, a du moins ce dernier mérite. Le Christ barbu, nimbé, les cheveux longs, vêtu d'un jupon court, est tixé à la croix, les pieds posant sur un support triangulaire. A gauche et a droite les bustes du soleil et de la lune, et deux groupes de deux anges. La Vierge tend les mains vers son lits, l'Église reçoit son sang divin dans un vase, la synagogue et saint Jean le contemplent. Dans le bas. les saintes femmes visitent son tombeau, un édifice formé d'une nef et de deux coupoles.

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Ol.ll'II \N 1

(musée de Toulouse

Cliardin pin t

Portrait de pemme (coIIgcUod <Jl- M. Dollfus).

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De l'époque carolingienne, mais aussi de l'époque romane, sont les peignes qui servaient aux prêtres., au moment de la messe, à arranger leurchevelure ; ils sont parfois à une rangée de dents, plus souvent à deux rangées, séparées par une bande où l'artiste a sculpté des sujets décoratifs. Celui du Trésor de Sens, que la tradition et une inscription du xi n° siècle attribuent à saint Loup, mais qui ne peut être antérieur au x" siècle, porte deux lions affrontés à une tige feuillue dont nn bélier mord l'extrémité. Il faut le rapprocher du peigne de saint Gauzelin à la cathédrale de Nancy, bien qu'il offre une influence orientale bien plus accusée encore.

On ne peut s'expliquer la rareté des ivoires d'époque romane que par le développement qu'avait pris l'architecture d'alors, absorbant tous les efforts artistiques de l'époque. Mais on s'aperçoit que la France, dans cet art comme dans d'autres, va s'imposer à l'attention du monde entier. A défaut du monument capital, le diptyque de la cathédrale de Tournai, l'Exposition rétrospective a pu grouper quelques importants ivoires romans des xie et xu° siècles. Le fragment de croix (Christ assis) de la collection Mannheim est du plus grand caractère. Les belles plaques du musée des antiquités de la Seine-Inférieure, celle de la collection Garnier, et particulièrement la plaque de la collection (lampe d'Hambourg, sur laquelle le Christ assis, barbu et chevelu, bénit, la main gauche appuyée sur un livre fermé, sont des spécimens remarquables de cette époque. Assez difficile à dater est un curieux fragment, un cavalier armé d'une lance (collection de M. Albert Maignan). Taillé' dans un morceau d'os très sec et fibreux, cet objet a un caractère barbare des plus saisissants.

C'est avec la sculpture romane que commence la série d'insignes des évoques el des abbés. Les Taus datent du xi" siècle. Celui du musée des antiquités de la Seine- Inférieure et ceux du musée de Chartres, à rinceaux el à tètes de monstres, sont de bons exemplaires. Les crosses, peut-être un peu moins anciennes, avec l'ornementation végétale de leurs branches, les sujels si variés de leurs volutes, sont souvent des objets d'art parfaits. Celle de la cathédrale de Vannes montre un cerf dévoré par un lion; celle de Saint-Trophyme d'Arles, deux personnages soulevant le cou-

FllAGHENT DE CROIX, XII" SIÈCLE collection de M. Çli. Uannlicim .

vercle d'un tombeau. Celles de la collection Boy ont leurs volutes terminées par des télés de griffons.

Beaucoup de coffrets sur lesquels sonl appliquées des figures en os sculpté très grossières, comme aussi beaucoup des oliphants de ces époques, étaient des ouvrages

d'ouvriers orientaux qui les vendaient aux pèlerins dé

à Constantinopl Terre-Sainte.

Il est également difficile de préciser en Occident les lieux d'origines des pièces d'échiquier ou de trictrac, dont la plupart proviennent, je pense, du Nord.

Cette petite série est ici fort intéressante.

Quand nous arrivons à l'époque gothique, la production des œuvres d'ivoire a été si abondante, qu'il nous faut choisir, et ne présenter à l'examen que des oeuvres tout à fait caractéristiques, en notant toutefois au passage cette vierge ouvrante si célèbre dans la région limousine, sous le nom de Vierge de Bonbon, qui est un monument très curieux de transition entre les xue et xuie siècles.

La tin du xnr siècle est sans aucun doute l'époque où les sculpteurs d'ivoire, profondément influencés par les chefs-d'œuvre de grande statuaire qui venaient d'éclore aux portails et aux tympans des premières cathédrales gothiques, créèrent quelques-uns de ces groupes (couronnement de la Vierge, descente de croix au musée du Louvre) et quelques-unes de ces vierges portant le divin enfant sur leurs bras, qui peuvent être classes parmi les plus admirables œuvres de la sculpture française. Un hasard heureux lit que quelques mois avant l'Exposition se révéla un groupe de Y Annonciation, dont on n'avait connu jusqu'ici de l'ange, exposée jadis par M. Georges Chalatfdon

CROSSE EN [VOIRE, \l\ ■ SIÈCLE [i nllcclioii de M. Ch. Mannhcîm} .

qu'une des deux figures, celle à l'Exposition rétrospective

La Vierge,

soigneusement dissimulée

de Lyon jusque-là, tomba un jour entre les mains de M. Paul Garnier. D'un commun accord, les collectionneurs consentirent a rapprocher ces deux personnage-. depuis si longtemps séparés. Et nous voici aujourd'hui devant un des monuments les plus purs de style, les plus émouvants de calme et de simplicité qu'il nous ait été donné devoir. Il'n'est assurément inférieure aucun des deux

groupes du LouVre ; certains pourront même, trouver supérieures en lui la noblesse sereine des figures, d'un idéalisme si élevé, et la pureté loul antique du drapé. Quelques traces de polychromie, bleue, rouge el or, nous révèlent le goût de l'époque pour la sculpture colorée, ainsi que la voulut le siècle de Périclès. Cette même polychromie, nous la devinons dans la Vierge assise de la collection Oppenheim de Cologne, si digne sur son siège gothique, souriant à l'eu l'an I auquel elle présente une

PLAQL'E EN IVOHIE, \l\° SIÈCLE collcclio-i de M.Coltercau .

fleur, sculpture pleine et large, qui ne put naître que sous l'outil d'un véritable maître, el elle nous apparaît tout éclatante encore dans la merveilleuse Vierge de Villeneuve-lez-Avignon, d'une grâce exquise dans l'inclinaison un peu maniérée de son buste, et dans celle de la collection Martin le Roy, ou dans la Vierge debout, d'une grâce si robuste, du musée «le Rouen. La Vierge assise sur un âne du musée de Saint-Omer, est sans doute un fragment d'une fuite en Egypte qui devait offrir un charme pittoresque très rare.

Durant tout le xive siècle, nous allons trouver en grand nombre les représentations de la Vierge portant l'Enfant Jésus. Mais sur cette donnée traditionnelle, les artistes varieront à l'infini les poses plus ou moins maniérées, la simplicité ou l'abon-

L'ARl A L'EXPOSITION DE 1900

dance un peu compliquée dos plis de vêtements, l'expression des -visages souriants, cl ces nuances subtiles empêchent la présentation d'un grand nombre de ces vierges d'être monotone. M Boy, df Versailles, le musée de Rouen, M. Martin le Roy, les musées de Compiègne, de Caen et de Narbonne, II. Ch;- Gillot, M. Albert Bossy et M. Doislau, ont permis d'en constituer un ensemble tout à fait remarquable.

Diptyque en ivoire, xiv siècle (collection de M. Cottereau .

Malgré ce souci de varier les poses, de donner une expression aux visages, il faut Lien reconnaître la pauvreté d'invention de la plupart des sujets religieux en ivoire de cette époque qui apparaîtra aussi dans les polyptyques, triptyques ou diptyques, extrêmement nombreux aux xrve et xv° siècles. Destinés aux autels des églises, ou des chapelles, parfois aussi aux appartements, ils offrent, en une série de compartiments, des sujets de la vie de la Vierge ou de la vie du Christ, qui se répètent à l'infini. On ne peut, quand on les étudie, qu'admirer le soin el la sûreté de main avec lesquels ils ont été traités par l'artiste. Le triptyque du musée d'Abbeville (christ crucifié entre la vierge et deux anges) et celui du musée d'Orléans vierge couronnée entre sainte Madeleine el le roi David) son! sans doute encore de l'extrême lin du xme siècle, ainsi

Lnri'illii-ii' pin '

Dame EN BERGÈRE (collecUon de M. H. Deulscli).

L'EXPOSITION RETROSPECT1 V E

qu'un diptyque du musée de Dijon, el deux petites plaques très curieuses de laeollection Gillot, une descente de croix, el Adam et Eoe surpris, où apparaît, ce qui est rare, une représentation du nu. Du xiv1 siècle, i>lns ou moins avancé, sont le polyptyque du musée de Reims, les beaux triptyques des collections Oppenheim el Campe d'Hambourg, el les diptyques des mêmes collections, ainsi que ceux des collections

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DlPTVQl'E EN [VOIRE, XIV» SIÈCLE (collection M. P. l.ai i .

parisiennes Bardac, Garnier, Boy, Gillot et Doistau, ou des musées de Laval, de Dunkerque el d'Aix.

Dans le mobilier religieux, les crosses présentent généralement dans leurs volutes deux sujets adossés, le plus souvent la Vierge entre deux anges, et la crucifixion, telles que la crosse de M. Bardac ou celle de M. Mannheim. Très belles sont les crosses de M. Campe, el de sir Taylor, ou celle du musée de Chambéry.

Avec les objets à usage civil, l'inspiration de l'ivoirier s'est modifiée : les sujets ne sonl plus que rarement religieux, dans les coffrets par exemple; quant aux sujets

L'ART A L'EXPOSITION DE i '.

représentés sur les boîtes à miroirs, les gravoirs, les tablettes et les couteaux, aux xive et xv siècles, ils sont puisés toujours dans la littérature du moyen Age, et les costumes des personnages, il faut le noter, retardent souvent de près d'un demisiècle sur l'époque où ces objets sont nés. C'est l'histoire du château d'Amour, dans les miroirs de l'hôtel Pincé d'Angers, de M"' la marquise Arconati ou de M. I'. Garnier, un tournoi dans ceux de MM. Salting el Garnier, une scène d'amour dans celui

MlROIR, XIV° SIÈCLE collection M. P. Garnier

de M. Oppenheim. Citons les coffrets des collections Mannheim, Oppenheim et Garnier, Campe et Ricard.

Les peignes à sujets civils sont, pour le \iv' ou le x\" siècle, assez rares: <-vu\ de M. Salting el du musée d'Arras présentent donc un vif intérêt. Il en est de même des oliphants, dont on rencontre assez fréquemmenl les descriptions dans les inventaires de ces époques; celui de la collection Campe. d'Hambourg, décoré de feuillages de pampres et d'animaux, est donc un monument des plus précieux.

La série des monuments d'ivoire gothiques, si triomphants, se termine par un groupe, une Annonciation du xv siècle, appartenant au musée de Langres. monument des plus considérables, aussi bien artistiquement qu'historiquement. Les deux ligures de l'ange el de la Vierge, posées sur un socle de marqueterie, ont conservé

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