LA FAÏENCE
Nous n'avons pas à signaler ici des progrès semblables à ceux que nous a montrés l'industrie de la porcelaine cl nous devons, à noire grand regret, constater surtout, que, à pari deux ou trois exceptions, dans les sections étrangères, l'exposition de la faïence, en 1900, ressemble, sous bien des rapports,
Poteries vernissées, ,i.-.\i. Mobeai-Néiatok.
à celle de 1889; chez plusieurs fabricants même, il semble que ce soient les mêmes produits qui réapparaissent.
Celte sorte de stagnation est plus particulièrement sensible pour ce qui concerne la faïence à émail slannifère — la vérilable faïence — qui a brillé autrefois d'un si vif éclal et enfanté lanl de merveilles, et c'est avec peine que nous voyons nos modernes faïenciers, bien qu'en possession d'une technique très supérieure à celle de leurs devanciers, ne trouver rien de mieux à l'aire que de pasticher, sinon même de copier servilement, les produits anciens, mais sans charme, sans aucun caractère, cl l'on pourrait dire même, presque
sans intelligence. Certes, au seul point de vue de la fabrication, on doit considérer
comme des pièces absolument remarquables des plats de plus de 1 mètre de diamètre et des aiguières de 0ra,80 de hauteur; mais, sous le rapport de l'art, que leur décoration soit polychrome, dans le style italo-nivernais — mais
quel style! — ou, comme les faïences des Custodes, en blanc fixe sur fond bleu-persan, il est profondément regrettable que ces tours de force n'aient abouti comme résultat qu'à la production d œuvres prétentieuses, sans grâce, sans dessin et profondément ridicules même, justement à cause de leurs dimensions exagérées. Il y a certainement mieux à faire et il est à souhaiter que nos fabricants de Nevers, de Desvres et autres, avec les ressources dont ils disposent, et dont les expositions, malgré l'importance qui leur a été donnée, ont passé absolument inaperçues ou dédaignées, mettent tous leurs efforts à rajeunir leur génie et à créer autre chose que du « vieux-neuf ».
Ce que nous disons pour la faïence française s'applique également à la faïence italienne et l'on comprend difficilement comment des manufactures importantes, qu'il est inutile de nommer, n'aient pu trouver autre chose à envoyer à l'Exposition de 1900 que des copies ou des imitations des anciennes faïences d'Urbino ou de Faenza. d'une facture sèche et sans harmonie, qui ne peuvent tromper aucun connaisseur. Un nous affirme que cela se vend couramment aux touristes anglais et américains: c'est possible, mais il est permis de regretter qu'une industrie qui occupe dans l'histoire de l'art une place aussi glorieuse, en soit tombée à ce point de ne plus pouvoir vivre qu'en copiant servilement les œuvres des siècles passés.
Il est préférablede ne pas trop insister sur les autres produits de la faïence française. Si les plus connus parmi nos céramistes actuels ne copient pas leurs devanciers, ils se copient eux-mêmes, et qui a vu les expositions précédentes des Deck. des Boulenger, des Lachenal et autres, a vu l'exposition ac-
Faïence a émail stannifére de M. Laiioi cHÈne. ù Délit.
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tuelle. C est toujours la mémo perfection de fabrication, la même habileté dans l'exécution du décor, mais sans aucun effort vers une note nouvelle, une manifestation imprévue. Il nous sera permis, toutefois, à propos de l'exposition de M. Xavier Deck, le dévoiu'- collaborateur et le continuateur des travaux de son regretté frère, d'exprimer la pénible impression qu'a causée généralement la décision prise par le jury — cependant si prodigue de hautes récompenses — île ne lui accorder qu'une simple médaille d'argent. Les deux frères Deck ont tenu une place m importante ; l'industrie leur doit tant et de si grands progrès.
et l'exposition actuelle est encore assez remarquable s<ms bien des rapports pour qu'il eût été équitable d'épargner à M. Xavier Deck, ce vétéran de la céramique, chevalier de la Légion d'honneur, l'injure de ne lui donner qu'une récompense réservée aux débutants.
Nous ferons cependant une exception pour un nouveau venu, M. Moreau-Nélalon, dont quelques
poteries, exposées pour la première fois l'an dernier au Salon, avaient été déjà remarquées et nous regrettons que le « coin » qui lui a été donné cette année — au dernier moment, nous a-t-on affirmé, — ne lui ail pas permis de mettre son exposition plus en valeur. Il y a chez lui une recherche du dessin, une entente de l'harmonie des couleurs et une disposition du décor qui dénotent un artiste consciencieux et original: il ne lui manque plus, pour prendre rang parmi nos meilleurs céramistes, que d'être un peu plus maître du métier proprement dit et des procédés de cuisson.
A l'étranger, c'est en Hollande, et. particulièrement à Delft, que nous retrouvons la faïence dans une des rares fabriques anciennes qui aient subsisté après la ruine de cette industrie autrefois si florissante, celle qui, fondée à la fin du xvnc siècle, portait l'enseigne de « La Bouteille de porcelaine » (De PorceleynaFles). Après avoir, vers 180(1. pour empêcher la ruine totale de sa
Faïence » Jacoba » Fabrication de M. UbouchShi, à Dclfi).
manufacture, l'ail venir du Slaltsfordshire, des ouvriers qui y introduisirent la fabrication de la faïence fine dans le « genre anglais » le propriétaire de « La Bouteille de porcelaine » cl. après lui. ses filles, purent Subsister JUS-
TERRE VERNISSÉE a DÉCOR POLYCHROME fabrique do Rozp:ibuvg. Hollande
Terre vernissée a décor polychrome (fabriqua « tr Rozenburg, Hollande}.
qu'au jour où un jeune ingénieur, Joost Thooft. acheta la fabrique pour tenter d'y faire revivre l'industrie qui avait fait autrefois la richesse de la ville. En 1881, il associa à ses travaux M. Labouchère, grâce à l'intelligence artistique duquel la manufacture, dont il es! actuellement le seul propriétaire, est en pleine prospérité.
L'importante exposition de M. Labouchère comprend des produits de plusieurs genres. Ce sont d'à boni, sous l'influence des procédés importés par les ouvriers anglais au commencement du siècle, des faïences à pâle blanche et à couverte transparente, peintes sur biscuit recouvert d'un engobe sur lequel
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l'artiste peut travailler avec la plus grande facilité el qui permet l'exécution de ces beaux paysages en camaïeu bleu ou sépia, de ces copies de tableaux, qui ont eu depuis une quinzaine d'années un si grand succès.
C'est par ces procédés également que sont faits les panneaux décoratifs cl ces belles pièces, ces « garnitures » qui rappellent, sans le copier, le vieux genre de Délft.
A côté de ces faïences, les anciens procédés de décoration sur émail slannifère, oubliés depuis près d'un siècle, ont pu revivre, grâce, ainsi que nous l'avons dit. aux efforts de Joosl Thoofl et de M. Labouchère, secondés par des artistes au talent original, qui ont su donner à leurs œuvres un caractère bien particulier et qui n'a rien de commun avec les produits de l'ancien Délit.
Mais ce que nous tenons surtout à signaler dans cette exposition qui montre des efforts considérables auxquels on ne saurait trop applaudir, ce sont, d'une part, ce que l'on a appelé — probablement en souvenir de la tradition qui veut que ce soit une princesse de Bavière, prisonnière au château de Teylingcn. qui ail importé en Hollande l'industrie de la céramique. — la faïence Jacobà. et. d'autre part, le- panneaux décoratifs « à carreaux découpés suivant la forme du dessin ».
Dans la faïence Jacoba. faite avec une argile roueeâtre 1res fine et d une
Tkki;:: VEItMSSÉE A KÉCOIl POLYCHROME rabrîquc de Rozcnburg, Hollande)
plasticité remarquable, le dessin est trace" en creux, au Irait, sur la pâte encore molle; la pièce est ensuite cuite en biscuit, et décorée d'émaux et de couleurs au grand l'en que sertit le liait accentué par une couleur brune assez foncée qui le pénètre. Ce mélange de parties colorées en opposilion avec la terre
mate, produit des effets très particuliers qui. sur certaines pièces, sont malheureusement gâtés par l'application d'un lustre métallique enlevant à la terre sa franchise et sa pureté et auquel nous ne saurions trop conseiller île renoncer.
Ouanl aux panneaux en « carreaux découpés ». ils consistent en une sorte de mosaïque composée de morceaux inégaux, ayant la forme et la grandeur des détails de la composition et que Ton réunit ensuite. Ce procédé, qui rappelle celui des anciens vitraux, supprime la régularité monotone des carreaux rectangulaires qui, le plus souvent, coupaient le dessin d'une façon peu heureuse. Les différents morceaux sont colorés entièrement dans la pâte, mais on peut, à un second feu, les rehausser de détails dessinés au trait ou peints à laide d'émaux aux tons plus vifs. Nous rencontrerons l'emploi d'un procédé à peu près analogue dans une frise exposée à la section danoise.
En Hollande également, nous trouvons une autre faïence, d'un caractère bien particulier et entièrement nouveau, dans l'exposition de la manufacture de Rozenburg, à la Haye, dont nous avons, plus haut, signalé les porcelaines originales.
Créée en 1883 par un potier do Delfl dont l'ambition se bornait à faire du
ase EN TEKUE \ EII.N1SSÊE (écol • ,!,•. ,ul- décoratifs de Prague).
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o bleu de Délit », cette manufacture, sous l'influence d'un artiste an talent très individuel, Colenbrander, ne tarda pas à augmenter sa fabrication et produisit, mais sans beaucoup de succès, semblc-t-il, des faïences d'un style bizarre et quelque peu « sauvage », devenues fort rares aujourd'hui, mais dont le musée de Sèvres possède plusieurs spécimens. En 1804. le directeur actuel, M. .1. Juriaan Kok, chercha à relever celte manufacture en créant un genre nouveau, bien particulier, d'un aspect un peu sombre peut-être, mais qui ne manque pas de caractère. Nous ne ferons aux faïences de Rozenburg qu'un reproche qui lient à leur perfection même; leur fabrication est merveilleuse, mais leur décoration manque un peu d'imprévu, de « liberté » dans la facture, et leur couverte, trop pure, trop lisse, leur donne souvent mie apparence de bois verni.
lue manufacture danoise, dissimulée dans les bas-côlés des sections étrangères et à laquelle on n'a pas, de ce fait, accordé toute l'attention que. certes, (die mérite, celle de M. Hermann Kiihler, de Nœtsveld, se l'ail remarquer par des faïences peut-être un peu tristes d'aspect, mais dont la plupart sont d'un beau caractère. Toute l'ornementation en relief de celte faïence est empruntée au règne animal et il y a là îles arrangements nouveaux dont plusieurs sont des trouvailles qui dénotent un véritable talent. C'est dans celle exposition également que se trouve la (Vise que nous avons signalée plus haut, véritable mosaïque, composée de morceaux colorés dans la pâle, découpés suivant les exigences du dessin et de la coloration, cl incrustés sur nu enduit blanc uni. représentant un vol d'oiseaux de proie poursuivant au-dessus des Qots, des
V lÏEN ..F. KM VIl.l.l'.K
M llrnniinii KriinLii. t Nœtsvcd [Danemark
l/AKT A L'EXPOSITION I)K 1000
canards sauvages. Il y a, croyons-nous, un excellent parti à tirer de ce procédé
au point de vue de la décoration et. bien certainement, nos céramistes et nos
architectes ne manqueront pas de l'employer.
Nous reviendrons, dans la section Austro-Hongroise, sur l'exposition de
la maison Zjolnay, de Pécs, dont les faïences, d'une nature particulière, se
rapprochent plutôt du grès, mais nous signalerons dès à présent, comme une manifestalion pleine de promesses, les poteries vernissées, d'une belle ordonnance et d'une ornementation véritablement remarquable dans sa simplicité, exposées par l'Ecole d'art décoratif de Prague. De création récente, l'atelier de céramique de cette école ne possède pas encore les fours nécessaires à la cuisson de ses produits et doit même les taire émailler au dehors, mais, à en juger par la perfection des spécimens exposés actuellement, il est certain qu'il deviendra prochainement un centre d'où sortiront des praticiens et des artistes remarquables.
Eu Angleterre, nous retrouvons dans l'importante maison Doulton et G,e — dont
Vase en faïence vernissée de la i Rookwood pollerj ■.
nous aurons également à signaler les grès
vernis et émaillés — des faïences d'une note nouvelle qui méritent d'attirer l'attention. Ce sont, pour la plupart, de petits vases, très simples de tonnes, à décor plein polychrome de paysages avec animaux, d'une exécution très simple, un peu « flou » même, mais d'un ensemble harmonieux el doux que l'on rencontre rarement dans la céramique anglaise.
Ce genre, assez particulier, a été évidemment inspiré par les faïences de la manufacture deRookwood, près Cincinnati, dont la première apparition en 1889 avait été justement remarquée. Ayant modifié et étendu depuis celle époque leurs procédés de décoration, les artistes de Rookwood ont envoyée I Exposition actuelle des produits de genres et d'aspects variés, bien que procédant toujours du même principe de décoration sur engobe. On y retrouve
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le type primitif, celui de IH8!J, d'un ton chaud, généralement jaune, rouge ou brun, décoré de fleurs toujours délicates, mais plus librement exécutées; elles n'ont plus la sécheresse d'autrefois et ne semblent plus comme alors, avoir été ciselées au burin ; plus grassement modelées dans la pâte, quoique d'un dessin toujours très serré et très précis, elles sont plus franches et plus souples d'allure Sur plusieurs de ces poteries la décoration s'est élevée plus haut que la peinture des Heurs et certains vases très remarqués nous montrent des reproductions de types d'indiens, peaux-rouges et autres, d'une coloration chaude et d'un beau caractère.
Dans un autre genre, mais toujours d'après le même principe, les fonds ont été modifiés; généralement grises ou vert d'eau, d'un ton très doux et très fin, les faïences de cette catégorie sont décorées de (leurs légèrement stylisées, peintes avec des couleurs claires et harmonieuses, des roses délicats. des bleus et des violets tendres, des blancs et des roses crémeux d'un aspect savoureux qui rappellent certaines porcelaines de Copenhague, tout en conservant les qualités de la faïence.
Dans les autres sections étrangères, à part quelques belles faïences exposées par l'importante manufacture de Mettlach (Prusse Rhénane), dont la décoration se rapproche de celle de ses grès et sur lesquelles nous reviendrons en parlant de ces derniers, nous ne rencontrons rien de bien nouveau et qui mérite d'être signalé.