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L'ARGENT

La rapide inspection que nous allons l'aire de l'argent et de sa mise en œuvre va nous placer en face d'un conflit analogue à celui que nous avons constaté dans l'emploi de l'or. Comme la bijouterie et la joaillerie, l'orfèvrerie voit sa production quelque peu tiraillée en sens divers par des préoccupations contraires. Là encore, apparaît la lutte entre le passé, consacré par des traditions magnifiques et des œuvres glorieuses, et l'avenir cherchant sa voie, incertain des formules et des règles capables de lui assurer des destinées brillantes et renouvelées.

Pour l'argent, toutefois, l'attaque des positions acquises est moins facile, et les novateurs se heurtent à des obstacles autrement sérieux que dans le domaine plus restreint de l'or. Ce n'est plus seulement le goût général qu'il >'auit de modifier, la mode qu'il faut transformer en la rajeunissant. Dans presque toutes les branches de l'orfèvrerie, on se trouve aux prises avec des usages vénérables. Pour les pièces de service, notamment, on est tenu de compter avec des nécessités de capacité, d'assiette, par conséquent de construction, qui sont devenues constitutives, en quelque sorte, des objets utiles qu'on entend produire, et qui demeurent intimement liées à leur raison d'être. 11 faut, en un mot, pour tous les vases d'usage, faire état de ces conditions essentielles d'utilité, qui de toute antiquité ont été considérées comme primordiales : Necessitatis inventa antiquiora sunt quant voluptatis.

Comment espérer, en etfet. qu'on puisse du jour au lendemain révolutionner certaines formes, les plier aux caprices d'une fantaisie ingénieuse, quand leur adoption est le résultat d'une série ininterrompue d'expériences ayant duré parfois plusieurs siècles? Tel vase d'un usage courant, tel objet mobilier d'un emploi journalier : soupière, légumier, chandelier, tasse, bol.

hmc. bassin, plateau, aiguière, etc., n'a revêtu le galbe rationnel sous lequel il nous apparaît qu'après dos tâtonnements sans nombre. Il a fallu une centaine d'années pour reconnaître que le café — gagnant à rire pris brûlant — doit être servi dans une lasse profonde, alors que le tbé développe mieux

son arôme dans une lasse évasée.

Pour d'identiques raisons, la cafetière et la théière doivenl affecter une structure différente.

L'une, en effet, reçoit une boisson faite et passée, l'autre laisse infuser les feuilles qu'on lui confie. Combien de vases demeurent, comme capacité, comme contours et comme décoration, soumis aux usages du siècle ? Le degré de propreté d'une époque détermine la dimension des cuvettes, conséquemment la contenance des puis à eau, et par suite en règle la forme. La facilité de chauffer les salles où l'on prend les repas a permis de substituer les assiettes creuses qui laissent refroidir le potage

aux écuelles chargées d'en con-

Bnoc DE i-'oiime NÉO-STYLE [maison Kclloi frères .

server la chaleur. Que peuvent la fantaisie et le caprice contre de telles opportunités? Ce sont des constatations de ce genre qui faisaient dire à Pascal : « Montaigne a raison. La coutume doit être suivie dès là qu'elle est coutume et qu'elle est établie ! »

Ajoutons que, par un effet réllexe assez curieux et souvent constaté, cette coutume, quand elle nous a familiarisés avec certains galbes, nous fait considérer l'adoption de toute forme nouvelle comme une sorte d'intrusion, car elle trouble et contrarie nos habitudes. C'est ce qui explique comment, depuis cinquante ans, nous avons vu tant de tentatives hardies avorter, quoiqu'elles ne fussent pas toutes irréfléchies, mal inspirées ou ridicules. Combien nous

LE META

a-t-on présenté de cafetières pentagones, hexagones, octogones, rhomboïdales, de tasses triangulaires ou carrées, de salières prismatiques, de théières aplaties el barlongues? Tous ces modèles enfantés à grand bruit, et qui

devaient révolutionner la vaisselle de service, ont à peine duré « l'espace

Surtout inspiré par Meissonnibr (maison Paliie).

d'un matin ». Leurs formes innovées, surprenantes, imprévues ont été brusquement balayées par un retour fatal aux modèles anciens et consacrés par une longue possession d'usage.

Contemplez à l'Exposition, les très intéressantes vitrines de MM. Keller frères. Personne plus qu'eux n'a dépensé des trésors d'imagination, d'études, de recherches, pour réaliser des galbes nouveaux, simples et rationnels. Dans ce but, ils n'ont pas hésité à braver nos accoutumances d'oeil et d'esprit. Certains de leurs vases affectent même un aspect rébarbatif, une allure moyenâgeuse. La plupart témoignent d'uni' ingéniosité hardie et d'une horreur peu commune de la banalité. Combien survivront au caprice qui leur a donné le

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jour? Dans une aote d'une originalité moins intransigeante, M. Cardeilhac

nous montre une série de cafetières qui prouvent que le démon de la nouveauté le tourmente également. Il a demandé à l'Orient, à la Renaissance et à la botanique une sorte de rénovation des formes adoptées. 11 emprunte au fer, au cuir même, leur aspect, pensant ainsi sortir des sentiers battus, en dénaturant l'impression ordinaire que produit le précieux métal ; et en dépit de la variété de ses efforts, l'attention va se fixer sur telle cafetière à lambrequins, en vermeil, qui rappelle les beaux jouis île Bérain, ou sur telle autre à godrons contournés, dont les contours souples et gras, élégants et robustes, font penser à Tbomas Germain ou à Roettiers, et dont le décor simple, bien approprié, semble si parfaitement naître de la forme, la compléter et se complaire en ses lignes, que tous les essais voisins, en dépit de leur prétention à la modernité, paraissent pénibles parce qu'ils sentent la recherche. Mieux; inspirée (surtout dans la partie de son exposition qui touche à la vaisselle d'usage courant et aux pièces de service . la maison Christofle, à l'inverse d'André Chénier, a réussi à donner une note nouvelle et agréable, en brodant des décors inédits sur des formes anciennes. Tout en respectant scrupuleusement les galbes consacrés, mais en faisant, avec un rare bonheur, courir sur l'épiderme de ses vases de délicats feuillages, ou en insérant des pampres dans leurs souple- godrons, elle a suffisamment rajeuni tous ces beaux objets, pour que notre œil entièrement satisfait ne réclame rien de plu-. C'est iiue nos grands orfèvre- du xvn" et du xvur" siècle, qui ont empli le monde de leur réputation, les Claude Ballin. les Xicolas Delaunay, les Pierre Goeffé, les Thomas. François et Pierre Germain, les Auguste, les Roettiers, ont créé île tels chefs-d'œuvre et. sous leur aspect élégant et erra-

lieux, si bien appropriés à leur destination, qu'on est amené à se demander s ils n'ont pas trouvé les modèles définitifs qui conviennent à l'orfèvrerie, ri s'il sera jamais possible de mieux faire.

Cette constatation, si elle attriste et déroute les novateurs, explique par contre comment plusieurs de nos orfèvres contemporains, et des plus illustres, ont, depuis dix ans. mis leurs soins et leur gloire à recommencer un certain nombre d'œuvres capitales sorties de- ateliers de leurs plus fameux devancier-. C'est ainsi que M. Boin-Taburet nous présente, non sans une pointe de juste vanité, la reproduction fidèle de la majestueuse soupière commandée jadis à François-Thomas Germain pour l'impératrice Catherine II de Russie, et

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