LE BRONZE
Si nous devons au fer et à ses clôtures élégantes la sécurité de nos logis, c'est le bronze qui nous en fournil la parure et l'on pourrait dire la splendeur; car, grâce à lui, la Statuaire, avec ses œuvres les plus nobles et les plus pures, trouve accès dans nos demeures étriquées, et les illumine d'un reflel d'arl et de beauté. Et à ce propos, ne convient-il pas de constater combien nous sommes loin du temps où Raoul Rochelle, enflant la voix, flétrissait, au nom de l'Académie des Beaux-Arts, les audacieux spécula-
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teurs i? . qui, armés d'une machine Collas, réduisaient les chefs-d'œuvre
fameux à des proportions plus logeables? « Voilà tout à coup, s'éeriait-il, la statue reproduite de toute dimension. La voilà mise à la portée des goûts les plus frivoles... Voilà l'Art toul entier dégradé dans un de ses chefsd'œuvre! » Et se voilant la face, il ajoutait : o N'avons-nous pas vu le Spartacus de M. Foyaticr et Y Eurydice de M. Nanteuil réduits eu figurines et convertis en modèles de pendules ? »
Pauvre Raoul Rochelle ! Nous avons assisté à bien d'autres abominations du même genre, et nous n'avons pas frémi. Depuis la Vénus de Milo jusqu'àla Diane de Iloudon, depuis le Penseur de Michel-Ange jusqu'au David de Mercié, ou au Courage militaire de Dubois, presque toutes les œuvres capitales de l'art ancien et de l'art moderne ont été mises à noire portée, el leur contemplation, bien loin de susciter de bruyantes alarmes, nous a remplis de reconnaissance pour ces « téméraires ». qui n'ont pas hésité à nous faciliter l'étude journalière des merveilles de la statuaire, et qui ont ainsi contribué à former et à épurer notre goût.
J'ajouterai même que c'est à celle vulgarisation (si le mot ne sonnait pas si mal aux oreilles) que nous avons dû d'exercer, pendant longtemps, une sorte d'hégémonie sur la fabrication du bronze en Europe.
Il y a un demi-siècle, un homme dont le nom est justement vénéré. Rarbedienne, pouvait en effet proclamer avec une orgueilleuse quiétude « que l'industrie du bronze n'est complètement exercée qu'en France ». — Cet heureux temps n'est plus, hélas! Et cependant, on peut le dire hardiment, nos bronziers actuels ne sont pas inférieurs à leurs devanciers. Les Thiébaul, les Susse, les Gagncau, les Leblanc-Barbedienne soutiennent dignement la réputation île leurs patriarcales maisons. Leurs émules plus récents, les Siot-Decauville, les Gruet, les Colin, les Lapointe, les Soleau, les Lerolle, les Vian, les Millet n'ont pas laissé tomber en quenouille le sceptre de la supériorité si longtemps tenu par Ravriot, par Richard, par Eyck et Durand, el. après eux. par Delafonlaine, par Raingo et Victor Paillard. Mais si la France n'a pas démérité, l'étranger, de son cùlé, a fait d'incessants efforts pour se rapprocher de nous; et chaque exposition universelle montre ((lie la distance qui nous sépare devient un peu moins grande.
Parcourez les jardins qui s'étendent entre l'avenue des Champs-Elysées et la Seine. Pénétrez dans le Grand Palais des Beaux-Arts, inspectez avec
attention, dans les galeries de l'esplanade, les sections étrangères ; partout vous constaterez une activité puissante ou un curieux réveil. Voici par exemple l'Allemagne ; elle s'enorgueillit, à juste titre, de la statue colossale de Maximilien I" grassement modelée par le professeur Widemann et jetée en bronze par H. Gladenbeck, de Friedrichshagen; du Hun, statue équestre d'Erich Hoesel, fondue par Martin et Piltzing, de Berlin ; du Tyran des mers d'Ernst Her.ter, traduit par P. -G. Stotz, de Stuttgard; de la Danseuse au glaive que le sculpteur Bruit a confiée aux fondeurs G.-V.Walter et Paul Gladenbeck, de Friedrichshagen. Ajoutez encore la statue colossale de Y Empereur Othon P% jetée en métal par la fonderie royale de Munich; le joli groupe emblématique du professeur Volz, rendu en bronze par Pelargus, de Stuttgard ; la Truite de Schilling, fondue par G.-V. Pirner, de Dresde. — Dresde, Munich, Stuttgard, Berlin, Friedrichshagen! On voit, à cette énumération que, de tous côtés en Allemagne, on s'est mis à l'œuvre et avec succès.
Pour l'Italie — qui au lieu de créer n'avait qu'à se souvenir — pour cette terre classique du réveil des arts, qui retrouva au xv° siècle les procédés de la cire perdue, et dans les ateliers de Ghiberti, de Verrocchio, de Cellini, donna le jour à tant de merveilles, l'effort n'est pas moins considérable, et il est plus commercial. Du Jeune pêcheur de Dominique Jollo, fondu par F. Bracale. de Naples ; de Y Italie d'Hector Ximenès, traduite par P. Brugo, de Borne, et des étonnantes Satumalia d'Ernesto Biondi, — œuvres de réel mérite réunies dans le Grand Palais des Beaux-Arts — il convient de rapprocher les déballages un peu confus et prolixes des maisons Chiurazzi et Salvatore Errieo de Naples, C. Nisini, de Borne, Antonio Padiani, de Milan, Bomolo Gavina, de Florence, abrités dans le palazzo vénitien de la rue des Nations, ainsi que le petit Marchand d'eau, de Fonlana, les minuscules portraits de Bomanelli, le Centaure et la Première mort, deBivallo, et surtout la Femme assise et le délicieux Porteur d'eau, de Vincent Gemito. tous logés dans la section de peinture italienne, et qui suffiraient à montrer que l'Italie possède encore des artistes d'un esprit fin, d'un talent délicat, absolument supérieur. Si nous passons en Autriche et en Hongrie, des constatations analogues nous attendent. Voici d'abord le groupe colossal de Marc-Antoine, confié parle sculpteur Arthur Strasser à la fonderie impériale et royale de Vienne ; puis ce sont les intéressantes séries de petits bronzes exposés par la maison Beschorner. de Buda-Pesth. et par Arthur Krupp, de Berndorf, ainsi que le
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l'Jats
beau groupe Hungaria victrix de fiennyei, qui attestent, dans I impériaux, la présence d'ateliers de premier ordre. Bien mieux, à nus portes mêmes, la Belgique possède une Compagnie des bronzes à cire perdue, don! les beaux ouvrages ne sont plus à louer.
Enfin il n'est pas jusqu'à l'Espagne, l'Angleterre, les États-Unis et même
Bureau cahtonnier (maison F. Lioke).
la Russie, qui ne s'efforcent de s'émanciper à leur tour. Et. comme preuve, on peut remarquer que si le sculpteur américain Kuhne Beveridge a cru devoir confiera M. Leblanc-Barbediennc la traduction de sa Vénus voilée, par contre le colossal Dieu Pan de George Grey Barnard a été fondu par Henry Bonnard. de New-York. De même, si le Pierre le Grand et Louis XV enfant, ainsi que les nombreux bustes d'hommes d'Etat et d'artistes de M. Bernstamm sortent des ateliers de Siot ; si le Satan d'Antokolsky a été obtenu à la cire perdue par
Thiébaut, il n'est pas permis (l'oublier que la fameuse maison Chopin, de Saint- Pétersbourg, aujourd'hui gouvernée par M. Bertault, s'est acquis une réputation européenne, par la reproduction des modèles si originaux de Laneepe. El pour terminer, constatons que l'Espagne voulant faire à la Science française ce grand honneur de lui offrir le buste du professeur de Lacaze- Duthiers, en a demandé le modèle à M. Mariano Benlliure, et la traduction aux bronziers Masriera et Campins, de Barcelone.
Après celle longue énuméralion, commandée par la plus stricte justice, il nous est particulièrement agréable (pourquoi ne pas l'avouer?) de constater que malgré l'ardeur générale de l'étranger, l'apport des bronziers français à l'Exposition de 1900 conserve encore une indiscutable supériorité — supériorité qui est due, en grande partie — hàtons-nous de le constater — au magistral épanouissement de notre école actuelle de statuaire.
Sans même mentionner les artistes qui, après Mène et Cain, exploitent directement leurs œuvres (comme MM. Frémiel. Desbois, Jacques Froment-Meurice et M™ Sarah Bernhardt), songez- que Leblanc-Barbedienne est l'heureux éditeur de Dubois, de Mercié, de Barye, de Michel, d'Aizelin, de Verlet, de Bareau et de Crauk ; que Thiébaut est l'interprète attitré de Barrias. de Coutan, de Falguière, d'Allouard. de Tony-Noël, d'Aube, de Massoule, d'Etcheto ; que Siot-Decauville a le privilège de fondre les créations de Gérôme, de Gardel, de Sicard, de Gauquié et qu'il a presque accaparé L'aimable Larche; que Susse, indépendamment des statuettes si délicieuses de Barrias, dont nous avons parlé dans un précédent chapitre, nous offre de belles œuvres de Sainl-Marccaux, de Lanson, de Dalou, etc. Et parmi les maisons de moindre renommée — Du minores — voici M. Colin qui se présente escorté de Marioton, de Bon val, de Recipon, de Chalon, de Vallon; M. Lapointe qui s'est fait le traducteur fidèle de Mathurin Moreau, de Villanis et de Gasq ; et M. Soleau l'éditeur jaloux des fantaisistes créations de Chéret... Je me demande ce que l'étranger est en élat d'opposer à une si glorieuse phalange? Peut-être l'Italie pourrait-elle appeler à son aide ses grands hommes de la Renaissance. Ghiberti, Donatello, Verrocchio, Michel-Ange! .Mais, comme le proclamait jadis le comte de Laborde : << Les arts industriels ne s'alimentent pas des regrets du passé. Ils vivent surtout de ce qui est vivant o.
Ajoutons encore que ce n'est pas uniquement à l'écrasante supériorité de
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cette collaboration sans rivale que nos bronziers doivent de triompher de leurs rivaux étrangers. La perfection du travail, la profonde connaissance îles alliages et de leurs ressources, l'étonnante variété et la beauté des patines, les délicatesses exquises de ciselet, qui l'ont disparaître les impuretés de la fonte et donnent du précieux à l'œuvre, sans rien ajouter ou retrancher aux intentions et à la pensée de l'artiste; tous ces secrets, consacrés par l'entraînement et les traditions qui naissent d'une très longue pratique, maintiennent à notre production une avance considérable. Aussi n'estce pas seulement dans les innombrables interprétations de la statuaire proprement dite, que cette supériorité se manifeste avec éclat, mais surtout dans la traduction de cette sculpture ornementale, qui concourt pour une si large part à la parure et à la richesse de nos logis.
Ce dernier terrain est même tellement yaste, que les démarcations précises deviennent difficiles à établir. Souvent le Bronze, dans les diverses provinces, toutes si florissantes, de notre Ameublement, prend une importance telle, qu'on se demande si ce n'est pas à lui qu'incombe le premier rôle. Parfois, il va jusqu'à dicter la forme d'un vase; et le marbre, qu'il semble chargé d'embellir, se plie aux exigences des ornements dont il le pare. Rapprochez des meubles classiques exposés par M. Millet dans la section des bronzes — ce qui est le clair aveu de la prédominance du métal dans leur fabrication — les bas d'armoires, vitrines, guéridons, tables, bureaux, horloges, exposés
Cheminée en marbre abricotine et en bronze doré maison Leblanc-Barbedienne).
par MM. Sormani, Lexcellent, Schamber, Charpentier et Van Roye, Damon et Collin ; comparez les encore au bureau-empire de M. Jeanselme, ou à la salle à manger de MM. Gaittel et Guittet, èi usez dire dans quels autres ouvrages l'importance du métal est plus grande ! Chez M. Linke surtout, 1 ébénisterie la plus compliquée n'est que l'humble servante de la statuaire en bronze ; et, dans son magnifique bureau, comme dans sa princière bibliothèque, elle demeure asservie aux opulentes figures, dont les rinceaux superbes et les magistrales rondes-bosses gouvernent la construction.
Pour le reste, point de confusion. Flambeaux, candélabres, vases de toutes formes, lustres, montures, encadrements, c'est là que triomphe la production française, non seulement à cause de la perfection du travail, mais surtout à cause de l'excellence du goût, et (disons-le) de la présentation parfaite des ouvrages exposés. Etudiez avec soin la section française, vous serez frappé d'y voir chaque chose en son jour, chaque œuvre en sa place, partout une sobriété de bon aloi, nulle part de l'entassement, jamais cette négligence et ce faux air de déballage, qui distinguent si fâcheusement les envois des bronziers italiens.
Il y a tels de ces groupements, qui constituent un véritable régal pour les yeux. Les expositions des maisons Barbedienne. Siot-Decauville, Susse sont de ce nombre. Quant à celle de Thiébaut avec son colossal Saint Georges de Frémiet. ruisselant d'or et empruntant aux rayons jaunes qui l'enveloppent un aspect dioramique. elle est au-dessus de tout ce qu'on peut imaginer. Enfin, ces grands industriels, qui sont en même temps de grands artistes, ne se bornent pas à nous présenter les ouvrages courants qui sortent de leurs ateliers. Presque tous ont essayé de résumer, dans une œuvre spécialement créée en vue de l'exhibition actuelle, la quintessence de leur force productive, de leur ingéniosité etde leur goût.
Ajoutons — particularité curieuse! — que tous, ou presque tous, pour nous édifier sur leurs mérites, ont choisi le même thème, et qui plus est un thème prescrit et démodé.
S'il est dans nos installations modernes un organe dont les jours soient comptés, c'est certainement la cheminée. En même temps que ce vieux mot de « foyer >:, si éloquent dans ses acceptions multiples, symbole de la famille dont il sembla longtemps constituer le point de jonction, perd sa signification morale, nos modernes constructeurs s'ingénient à nous doter d'appareils
Cheminée ex marbre oxyx et ex bronze doré .maison Siot-Decauville).
de chauffage, qui dissimulent aux yeux colle flamme réconfortante, autour de laquelle on aimait jadis à se grouper. Calorifères, poêles fixes ou mobiles triomphent partout, et il n'est pas jusqu'à la Salamandre qui, imposant sa lourde effigie à certains de nos palais, ne soil l\ la veille de donner son nom à un si vie. Or c'est précisément celle cheminée, honnie, proscrite, bannie par le progrès el appelée à disparaître prochainement, que toutes les spécialités de l'Ameublement ont choisie comme motif principal de décoration, pour servir de centre au groupement général des objets exposés. Parcourez les diverses scellons du Mobilier, celles de la Décoration, de l'Ebénisterie, de la Céramique, de la Marbrerie, etc.. partout jusque dans les recoins les plus discrets de l'Hygiène et du Linoléum. la cheminée s'autorisant de l'accoutumance, semble jeler à toutes les innovations du confort moderne une sorte de défi.
Dans la section des bronzes, il n'est pour ainsi dire pas de fabricant qui n'ait la sienne, et presque toutes se recommandent par leur luxe et leur goût. On en remarque chez Raingo. Vian, Colin. Millet. Bouhon frères. 11 en esl quatre, toutefois, qui priment les autres : celle de M. Barbedienne qui est la plus magnifique, celle de M. Siot-Decauville qui est la plus nouvelle et la plus ingénieuse, celle de M. Lapointe qui esl la plus pratique, celle de M. Soleau la plus intime.
La cheminée de M. Leblauc-Barbedienne est exécutée dans ce style pseudo- Henaissance, dont Constant Sévin donna jadis de si savoureux modèles. Elle est en superbe marbre abricotine, enserré dans une monture en bronze finement ciselée et dorée avec éclat. La partie ornementale, œuvre remarquable de M. Viart, se complète par d'agréables figures de M. Denys Puech. auxquelles on aimerait à voir un peu plus d'abandon. L'ensemble est d'une grande richesse, éclatante, un peu froide et solennelle. C'est par des qualités toutes différentes que se recommande la cheminée de M. Siot-Decauville. Des frondaisons de roses trémières, aux dorures très assoupies, enveloppent à la fois le loyer et la glace qui le surmonte. La cheminée proprement dile, en bel onyx d'Algérie, figure un manteau drapé, dont d'amusants petits génies soulèvent les replis pour rendre la flamme visible. L'idée est neuve, aimable; la matière employée esl riche sans être trop cossue; les figures sont modelées avec une souplesse et une grâce parfaites; la partie botanique est bien huilée. Ce bel ensemble esl l'œuvre de M. Larche. C'est à M. Malhurin
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Moreau, pour les figures, et à M. Pain, pour la partie ornementale, grassement exécutée dans le style de Louis XV, que M. Lapoinle s'est adressé pour réaliser sa cheminée, dont j'ai dit qu'elle était la plus pratique, parce que ne s'éloignant pas des données courantes de décoration de nos appartements, elle est d'un placement facile. 11 faut louer la partie ornementale. Quant aux ligures de M. Mathurin Moreau. elles sont d'un mouvement char-
Chehinbe en m.vkbue blanc et bronze doré [maison Lapoiote).
niant, d'une allure jeune et d'une souplesse de modelé qui font grand honneur au vieux maître. Pour la cheminée de M. Soleau, qui se recommande surtout par l'ingéniosité de son éclairage, nous aurons occasion d'en reparler dans quelques instants.
Ces diverses cheminées (bien que constituant des organes pratiquement périmés et logiquement appelés à disparaître) n'en présentent pas moins un intérêt indirect de premier ordre. Combinées de façon à fournir, en même temps que la chaleur, une partie de l'éclairage, leur décoration générale a été agencée et distribuée pour satisfaire à ce second service. De là. une
Tow iièii ais las
la magnificence des supports. (
nouveauté d'appropriation ayant nécessité îles recherches assurément peu banales, car c'est généralement à l'électricilé qu'on demande aujourd'hui la lumière de luxe.
Os recherches, relatives à l'éclairage électrique, nous les saluons avec d'autant plus d'enthousiasme, que les tâtonnements jusqu'à ce jour ont paru plus hésitants et plus embarrassés. Un moment même, on pouvait craindre qu'il en fût de l'électricité comme du eraz, dont ce siècle aura vu naître les adaptations premières, et dont il contemplera le déclin, sans que les fabricants d'appareils d'éclairage aient pu trouver (sauf la lyre en papillon de nos cuisines une seule forme de brûleur, qui lui lui personnelle. Toul l'effort des inventeurs consista à renfermer dans des lanternes, dans des corps de lampes Carcel, ou à le faire jaillir de fausses bougies en verre opalin Ce n'est pas nue quelques-uns de nos bronziers — et non des moindres -- ne persistent dans celle lâcheuse routine. Les expositions de MM. Lacarrière, Denière, Lecomte, Y' Rcnon, Houdebinc, etc.. offrent à nos yeux, avec une inconscience touchante cette absurdité d'une ampoulette électrique sortant de la tige d'une fausse bougie. J'ajouterai que celle inconvenance est d'autant plus choquante, qu'elle jure assez souvent avec est, notamment chez M. Gervais, tels
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candélabres de style Louis XV, d'un mouvement plein de science et de grâce, qui. sans cette intempestive adjonction, mériteraient tous nos éloges. Mais cette défaillance, dernier effort de la tyrannie de l'accoutumance, ne doit pas nous faire oublier les prodiges d'ingéniosité que d'autres fabricants, mieux inspirés, ont dépensés pour nous présenter la lumière de l'avenir, avec tous les honneurs qui lui sont dus.
C'est ainsi que M. Gagneau a épuisé les ressources de son art à créer un lampadaire monumental, qui s'amortit en un vase Louis XVI en cristal taillé, renfermant son principal foyer d'éclairage, alors que trois figures de femmes, inscrites dans les jambages d'un énorme trépied, soulèvent chacune au-dessus de sa tête une corbeille lumineuse. Chez M. Mottheau nous remarquons également un monument du même genre, de forme moins écrite, mais d'égale importance. Il consiste en un obélisque de marbre onyx, intérieurement évidé et arrondi au dehors, s'amor lissant en un globe percé par des pointes de cristal taillé, et affichant — tâche ingrate — la prétention de symboliser la Nature. C'est à travers la laiteuse transparence de l'onyx, ou réfléchie par les pointes de cristal, que l'électricité nous transmet sa lumière. Enfin M. Colin a demandé à M. Pain le dessin d'un autre obélisque, celui-là en marbre vert antique, se terminant aussi par un globe en pseudo-lapis, d'un bleu un peu cru,
Torchère lumineuse (maison MoUheau
entouré de petits génies avenants, potelés, grassouillets, occupés à lancer la foudre, ou à ouvrir les cataractes du ciel, sur un canard en argent qui déglutine un filet d'eau dans une coquille en onyx vert du Brésil. Ajoutez, autour de cet obélisque, des feuillages fleuris d'ampoules lumineuses, et vous aurez une idée approximative de ce fanal luxueux, dans lequel je soupçonne M. Pain d'avoir voulu symboliser les Eléments.
Ces monuments exceptionnels, en dépit de leur magnificence, de leur symbolisme et de leurs dimensions, présentent toutefois un moindre intérêt, au point de vue pratique, qu'une foule d'autres appareils plus modestes. Chez M. Colin, par exemple, l'œil et l'esprit un peu surpris par ses Eléments se trouvent satisfaits parles petits vases de marbre vert, montés en bronze doré, d'où s'échappent des glycines lumineuses, et qui sont dus au grand goût de M. Claudius Mariolon. Chez M. Mollhcau, on peut ciler tel lustre, composé de belles plumes en cristal, éclairées intérieurement, dont l'aspect neuf, léger, gracieux, est des plus satisfaisants. J'imagine même que les petits porteurs de laniernes modelés par M. Auguste Moreau, qu'expose M. Lapoinle, et mieux que ceux-ci. la jeune fille dressant une corbeille de fleurs lumineuses, que cet habile bronzier a demandée à M. Mathurin Moreau, sauront plaire à sa clientèle, malgré l'absence de prétention et de symbolisme. Combien d'autres ouvrages aussi réussis seraient à citer?
La position renversée des ampoules électriques devait donner aux créateurs de modèles de lustres l'idée d'imiter en bronze les branches de fleurs ou de fruits. C'est à ces préoccupations botaniques qu'ont obéi MM. Schmoll, Blanche, Baingo, Cotlin, Cuinier, Lerolle, variant à l'infini les dispositions, faisant jaillir leurs gerbes d'un panier ou d'un vase, les disposant en touffes, en formant des couronnes, ou les laissant pendre comme des fruits mûrs. Nos lecteurs n'ont pas oublié une maîtresse pièce en ce genre, le beau vase aux chardons de la maison Thiébaut inséré dans notre premier chapitre. Parfois l'éblouissante ampoule forme le milieu d'une fleur en cristal — lis, tulipe, iris, glaïeul ou rose — dont les pétales gracieusement tourmentés s'arrondissent en collerette, autour du foyer principal. Ailleurs, elle jaillit, ainsi acrompagnée, de simples tiges toutes nues, qui trouvent une noblesse spéciale dans la façon flexible et gracieuse dont elles sont recourbées : tels les lustres composés pour M. Henri Beau par le sculpteur Dampt.
Enfin, ailleurs, c'est encore une végétation souple et grimpante qui part du
«quelle nous revenons après ?ourt ensuite
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sol — comme dans la cheminée do M. Soleau, à ce long détour — et qui s'épanouit gracieusement sur une glace. sur la muraille au-dessous de la corniche, constituant une frise de fleurs lumineuses, qui scintillent au milieu de feuillages agréablement dispersés.
On voit quel puissant et magistral intérêt présente celle partie de l'exposition du Bronze. Que d'efforts tentés, que d'intelligence et de goût dépensés, que de curieux problèmes résolus! — Solutions temporaires. du resle, et qui malgré leur ingéniosité intense, surprendront quelque peu les générations futures. Celles-ci, en effet, aux yeux plus aguerris, ne comprendront rien à toutes ces précautions que nous prenons pour morceler, diviser, atténuer et jaunir la lumière nouvelle. Dans vingt ans, on s'étonnera des subterfuges auxquels nous avons recours, pour dénaturer son éclat qui nous éblouit et nous trouble. On sourira en rappelant que M. Motlheau enfermait ses ampoules dans des obélisques d'onyx, que M. Gagneau les dissimulait au fond d'un vase en cristal de Galle, ou que M. Soleau les logeait en des bouteilles multicolores. On plaisantera de cette crainte des éblouissements qui nous conduit à donner à nos appareils d'éclairage électrique une intensité de lumière sensiblement moins grande que celle des becs Auer.
Ces mêmes indécisions, ces mêmes hésitations, je dirai presque ces mêmes terreurs se sont, au surplus, reproduites à toutes les époques, où le mode d'éclairage a subi de radicales transformations. « Depuis que les lampes sont à la mode, écrivait Mmp de Genlis, ce sont les jeunes gens qui portent des
Applique (maison MollheauV
L'A HT A L'EXPOSITION DE 19 ou
lunettes el l'on ne trouve plus de lions yeux que parmi les vieillards, qui ont conservé l'habitude de lire el d'écrire avec une bougie voilée par un garde- vue. On convient que les lampes sont pernicieuses pour les yeux... » El les lampes du temps de M",c de Genlis c'étaient la lampe solaire, la lampe astrale, ou les chefs-d'œuvre de MM. Lange et Quinquet, dont on peut voir de si vénérables spécimens à l'exposition rétrospective, organisée par M. d'Allemagne. Au temps de notre jeunesse nous avons entendu les mêmes vilupérations se renouveler à propos du gaz. et des craintes identiques se manifester au sujet de celle lumière, qui nous paraît aujourd'hui sale et terne.
On peut donc croire, à bon escient, que nos arrière-neveux contempleront l'arc voltaïque sans en être autrement troublés, et conclure de là que toutes les combinaisons réalisées de nos jours, pour atténuer l'éclat de la lumière électrique, seront reléguées dans le départemenl des vieilles... lampes.
Mais ce n'est pas une raison, pane que le monde tourne dans un cercle singulièrement restreint, pour ne pas payer à tant d'artistes ingénieux, à tant d'artisans d'un mérite indiscutable, le tribut d'éloges qui leur est dû pour l'artistique solution de curieux problèmes, dont la postérité ne saisira probablement pas l'opportunité el qui pourtant nous intéressent.
Henry BAVARD.
G\NtPÉ EN TU'ISSKIIIF. HE BeAL'VAIS, d'après M, Min..,, su