I- \ MISSION l'l\ INE DE LA VlEIÏI
E, tapisserie exposée au iiavillou' de l'Espagtie
pour le compte du célèbre tisseur bruxellois Pierre de Pannemaker ; mais, à ces œuvres qui, malgré leur beauté, trahissent le goùl d'époque par le choix des poses et le contournemenl des gestes, ne doit-on pas préférer1 lapairede
' Je me trouve en cela d'accord avec M. .Iules Guiffrey, qui, dans un 1res récent article [Gazette
,PX BeaufArt*. 3« période, t. XXIV. p. 96), a signalé la place exceptionnelle nu' upenf les chefs-
tlœuvre dEspagne dans l'ensemble d'art de l'Exposition.
tapisseries non moins riches, dont les sujets se réfèrent à la mission divine de la Vierge ' et qui se distinguent entre toutes par leur belle plénitude exempte de confusion, par l'harmonieuse suavité de leurs colorations? D'un caractère moins tourmenté, d'un intérêt de dessin plus simple, sans avoir moins de grâce, elles sont d'une allure plus noble et s'imposent par plus de calme et de grandeur.
Bien que toutes soient de provenance flamande, achetées soit par le père ou la tante de Charles-Quint, soit par Charles-Quint lui-même, elles évoquent pour l'Espagne le souvenir de glorieuses époques, que rappellent aussi quelques tentures de gala pendues au mur du vestibule et de l'escalier dans le palais de la rue des dations. Faits en applications de drap d'argent et d'étoffes de soie sur fonds de velours rouge, ces parements d'armoiries et de trophées, qui servaient à décorer les balcons ou les appuis des fenêtres, sont d'un ancien travail espagnol, sinon de fabrication madrilène: ils suffiraient à témoigner du passé d'art de l'Espagne, beaucoup moins brillante dans le présent; triste présent, s'il faut nous en rapporter au seul élément de comparaison qu'elle nous offre, en un coin perdu du premier étage des sections étrangères aux Invalides. Une manufacture royale de tapis a déballé là quelques spécimens de sa fabrication en vieux style alourdi, dans les tons mornes. Décadence manifeste; toutefois, et c'est là son excuse. l'Espagne n'a pas seule le privilège de celle splendeur exclusivement rétrospective. Pour s'en tenir aux tissus d'art, il ne faut pas mettre en parallèle les produits actuels avec les produits anciens qui figurent dans lesdiverses expositions centennales, si Tonne veut constater une absence totale de progrès, une déchéance réelle. Et voilà, tel que l'Exposition nous le fait apparaître, le résumé du siècle, le bilan d'art de trois générations dont l'esprit créateur semble avoir perdu sa direction théorique et la faculté momentanée de la retrouver.
Sans doute les connaissances pratiques du tisseur d'art valent ce qu'elles valaient jadis, et ce n'est pas lui qu'il faut accuser; aussi bien que ses devanciers il possède toute la technique de son métier et, sans crainte de démenti, l'on peut affirmer que pas un ouvrage ancien ne dépasse en virtuosité manuelle les ouvrages sortis de nos meilleurs ateliers; mais ce qui manque à notre temps, pour le rendre l'égal du temps passé, c'est, au-dessus de la mai-
' Numéros 21 et ±2 du Catalogue.
Le dais iie Cn.uu.F.s-QnNT, tapisserie exposée au pavillon de l'Espagne.
Irise du tapissier, la maîtrise des faiseurs de modèles. En dépit des créations de musées et d'écoles qui se sont élevés par milliers à travers le monde, peutêtre même à cause de ces créa- Lions, il ne s'est formé nulle part des peintres suffisamment préparés pour réaliser des compositions en rapport exact avec les nécessités décoratives de la tapisserie. Les excellents spécialistcs de l'image textile, capables île construire et d'exécuter le tableau-tenture, sont remplacés aujourd'hui par des artistes plus ou moins célèbres, plus ou moins doués de talent, de. génie même, mais qui ne savent rien ou presque rien de l'office pour lequel on réclame leur concours. En cela comme eu Lieu d'autres manifestations d'art, la tradition s'est perdue.
Et ce qui doit nous faire regretter davantage celle tradition, c'est qu'elle aurait à son service les incomparables interprètes dont je parlais tout a l'heure. Ceux de la manufacture nationale des Gobelins
La sirtÈNl ii il POÈTE, tapisserie des i. d'après la peinture <lr Gustave Moreau,
iiiiuimmciii siuii parvenus a celle souveraineté de métier qui leur permet de traduire les modèles même les plus rebelles à l'esprit de la navette. La preuve nous en est fournie par une composition lissée il après une peinture de Gustave Moreau, /.'/ Si?'ène et le Poète. Gustave Moreau termina celle Sirène peu d'années avant sa mort, ces! dire qu'il y mit -a véritable marque, l'insaisissable jeu de facture dont il a poursuivi la
LES TISSUS 11' A Kl
Marie-Antoinette et ses enfants, Laiiisserii îles Gobeliiis d'après M""' Vigée-Lfjibi s.
recherche pendant quarante années de sa vie. Il aimait les figures simplement traitées, presque en décor de faïence, qu'il enlevait sur des fonds où le fluide des colorations, vives comme des Ions d'émail, se mêlai! capricieusement à des grattis de brosse rehaussés d'accrocs de lumière.
4tH
Dans la Sirène, des algues, des coraux, des coquillages enchevêtrent le fouillis de leurs tons d'or, de pourpre et de nacre sur des roches de saphir perlées de scintillements. Eh bien, malgré l'apparente impossibilité de traduire avec la sécheresse du fil les irisementsde jour, les fondus de laque, les frisis de gemmes el de pierres précieuses, les grignotis d'herbes et de lichens, le rendu des Gobelins est à la hauteur du modèle. Pour apprécier ce tour de force, que les amateurs de technique pourront, après la fermeture de l'Exposition, aller admirer au musée du Luxembourg, on doit se /Jf\f\ mkk" j^v rappeler que la tapisserie n'a
WJw \ ^Mm$â ▼ Jofc\ l'as l;i liberté de la broderie
u Sol Mk m\ M"'- sl"' "" li^su de soutien, sur chaîne et sur trame d'emprunt, fait courir, en changeant à volonté de points et de reliefs, les plus capricieuses enjolivures. Tout en peignant en laines de couleurs différentes le sujet à reproduire avec un point constamment le même, la tapisserie couvre sa chaîne et fait sa trame, et c'est à cette servitude qu'elle doit son apparence un peu froide, propre aux tissus plats de travail uniforme. Les traducteurs de Gustave Moreau, pour éviter un tel aspect, incompatible avec le caractère de leur modèle, ont usé d'artifices et mis en jeu toutes les ficelles du métier, jusqu'à des rehauts de soie simulant les croûtes de pâte que le peintre plaque sur la toile en accroche-lumière.
Et cette virtuosité dont témoigne la reproduction de la Sirène distingue tous les sujets tissés à la Manufacture. La plupart, d'une interprétation peu compliquée, réclamaient de l'artiste tapissier moins de souplesse inventive ; mais, en art textile, les sujets simples sont parfois d'une exécution tout aussi malaisée. L'excellent administrateur. M. Guiffrey qui. tout en étant un maître de l'érudition, appartient à la race si rare des directeurs qui dirigent, s'est proposé de ramener la tapisserie au principe décoratif et de l'arracher à l'imitation pure de la peinture, à celte copie servile du tableau dont le peintre Oudrv inaugura la pratique vers le milieu du xvm'' siècle à la Manufacture.
Z.wiŒ, tapisserie des Gobelins. d'après M. Claiue.
LES TISSUS D'A HT 46b
Dès lors, au lieu de modeler, par exemple, les mis en dix-huit ou vingt nuances, de faire les passages des ombres aux demi-Ions et des demi-tons aux lumières par le dégradé complexe des colorations, on modèle ces mêmes nus en trois tons qui se pénètrent en hachures dans les passages ; et, pour être sommaire, ce procédé n'en exige pas moins un coup d'oeil très expert, un tour de main très sur.
Ce n'est pas que la tapisserie-tableau n'ait aussi son genre de beauté très appréciable. Moins puissante que la peinture, qu'elle s'efforce d'égaler, elle a des suavités de pastel et s'assimile, s'incorpore la lumière qu'elle laisse s'épanouir en elle et qu'elle ne renvoie pas, à la manière des. toiles vernies, en miroitement de glace. Aussi se plaît-elle au jour d'intérieur ; elle est le vrai cadre d'appartement et les spécimens qu'expose la Manufacture ne peuvent qu'ajouter à notre désir de ne pas la voir disparaître. Témoin la Marie-Antoinette et ses enfants, tissée d'après le grand portrait du musée de Versailles et que la France doit offrir à l'Impératrice de Russie, je crois ; témoin encore unmédaillon signé Claude, intitulé Zaïre, et qui faitpartie d'un ensemble appartenant au Théâtre Français. Mais si la tapisserie-tableau possède des grâces particulières, elle doit recourir, pour rendre les modelés subtils de la peinture, à l'infinie variété des nuances; elle devient alors singulièrement fragile, perd en franchise ce qu'elle gagne en délicatesse, abdique de sa force en renonçant à sa simplicité. Et ce fut encore la tâche de M. Guiffrey d'accoutumer les tapissiers à changer leur œil de peintre contre l'œil du décorateur; il les déshabitua des saveurs trop fades pour leur faire trouver du goût aux effets robustes, aux accents forts qui permettent de remplacer par des tons de durée les nuances éphémères. Ainsi les tapissiers de la manufacture sont prêts à tisser des chefs-d'œuvre, à la condition qu'il se trouve des peintres pour leur en fournir les modèles.
La Scène da tournoi, dont M. Jean-Paul Laurens a donné le carton, est un essai de retour à la tapisserie simple et colorée ; mais les tons sont violents partout ; ils chantent en couleur et non pas en lumière. M. Laurens, très supérieur à l'art du décorateur textile, n'a pu songer à s'approprier le procédé des vieux faiseurs de modèles, qui s'ingéniaient à répandre sur toute leur composition une même coloration de lumière, une sorte de gris chaud, de grand plan ensoleillé qui, s'étalant sur les clairs des carnations, des costumes et des paysages, laissait les tons d'ombre et les colorations vives res-
sortir seuls en vigueur el les empêchait, en les baignant dans l'harmonie, de -'■ heurter durement les uns les autres el de blesser le regard. (Juant à la perspective adoptée par M. Laurens, elle ne relève pas non plus du parti pris décoratif : elle esl trop brusque, fait paraître, derrière te groupe principal et presque sans transition, des personnages tout petits qui animent insuffisamment les fonds. Cette perspeclive vraie, qu'expliqueraient en un tableau les
Tapis
des G 'I.ki.in-, d',i|.iv- le modèle di M lii
effets de recul aérien, convient mal à la tapisserie qui traduit péniblement el sans intérêl les jeux mouvants de l'atmosphère. L'espace ne s'y remplit pas avec du ciel el de 1 air, mais avec des ligne- de dessin el des plans successifs savammenl gradué- de manière à ne pas en rapetisser le caractère.
D'autres modèles de M. Laurens, La mission et Le départ de Jeanne il' Arc supportent difficilement d'être comparés, au point île vue de leur valeur technique, avec les vieilles tentures de Saint-Rémy pendue- à côté d'eux. Le voisinage leur l'ail tort. Auprès de compositions où pas un pan de l'étoffe n'est perdu pour le style, elles semblent vide-.
La France en Afrique de M. Rochegrosse est-elle mieux établie selon 1 esthétique textile? La France, fluette et gringalette, esl si décolorée de neurasthénie que ses chair- et sa forme de spectre translucide se détachent à l"'"11' du fond : elle apporte, soutenue par un bataillon de soldats coloniaux.
LES TISSUS D'ARl
l'esprit de la paix et do la civilisation à des nègres formant au premier plan un groupe, assez confus, et ce groupe, qui fait paquet vers la gauche, rend plus sensible le néant de la droite. Sans l'amusante fantaisie de la bordure, la composition manquerait presque d'intérêt.
Je ne puis citer tous ceux des modèles qui, malgré l'active direction de l'administrateur, ne répondent pas au grand besoin d'essor de la manufacture:
Tu'is iies GoBELINS, d'après le modèle de M. Lmsai.
mais je ne saurais passer sous silence un essai de mise sur le métier d'après une Danseuse de Chéret. Le tissage est remarquable et les traînées de pastel sont copiées avec une surprenante dextérité d'imitation : mais c'est de l'art de vice, de la tenture pour maison louche. La tète grimace un rire canaille ; le décolletage du corsage laisse à nu des formes malsaines, vidées par le bal public et qui sont tout au plus excusables comme piment d'affiche. En notre temps où l'art a besoin qu'on l'élève, où sa plus grande détresse est son manque de noblesse, on conçoit mal la pensée qui l'abaisse jusqu'à lui faire ramasser des sujets de ruisseau, le long des trottoirs de la rue.
Plus dignes et plus hautes sont les compositions que M. Joseph Blanc a peintes pour la décoration de la première chambre de la cour d'appel du palais de justice de Rennes. Les quatre figures, la Loi, la Justice, la Force, la Charité, qui reposent sur des nuages au centre d'entourages ornementaux, sont
d'un dessin soutenu dans le caractère. Par malheur pour l'art textile, dont je m'occupe exclusivement ici, M. Blanc ne s'y révèle pas coloriste et généralement on lui dénie le sens juste des valeurs. Dans la présente décoration on
L'AunoiiE El CèPH.U.E, tapisserie îles GoLelins.
reproche à ses fonds leur teinte jaune un peu sombre cl passée légèrement au jus de réglisse ; les figures mil peine à s'en dégager. Les tonalités de cer; taines carnations et de quelques draperies sonl lourdes : et cependant tel est le rôle du style en art, telle esl la valeur décorative de la tapisserie dans les lambris d'or, que la restitution de la salle de Rennes el la présentation de>
nouvelles tentures dans le cadre d'architecture qui lesfait valoir composent un assez bel ensemble.
Et si îles tentures nous passons aux lapis, c'est pour constater que les
L'AlROBE El CÉPHALE, tapisserie exécute pat la mai Hi ■
modèles ne servent pas mieux l'excellence de la texture. Un tapis comporte des tons résistants sur lesquels prend pied le mobilier et qui soutiennent les pas de la personne : mais il ne doit pas crier de rutilance, quitter le parquet pour se jeter avec éclat aux yeux des visiteurs : qu'il forme un fond solide, mais qu'il reste à sa place en parterre. Tel n'est pas 1,. cas du modèle
fourni par M. Binet, l'architecte si discuté de la porto monumentale. M. Binot est parti de ce principe émanant de je ne sais quelle mauvaise rhétorique d'art. à savoir qu'on ne saurait marcher sur de la ronde-bosse décorative, sur du dessin à reliefs. 11 a donc adopté des motifs de (leurs et de feuillages absolument plats, sans ombres ni lumières, tels qu'on en plaque sur les murs au pochoir; cl comme son décor néo-persan hurle de rouge et de vert criards, on en reçoit
Ll l)>N\ EIIS.Y
TIOX Ai' mus, tapisserie d'après H. H> lisoii Ilamolj
l'impression que produirait une décoration de café d'Orient. C'est à l'Elysée qu'est destiné ce tapis, anti-français de style, de couleur et sans doute d'appropriation; car, s'il doit accompagner des meubles à la française, comment s accordera-t-il avec eux? La mode, en nous habituant à nous contenter, pour orner nos appartements, de tissus faciles à recruter dans le commerce, a surpris notre goût; elle nous a fait accepter cette idée barbare que la géométrie sauvage et les tonalités brutales du tapis turc ou persan peuvent se concilier avec les courbes élégantes et les grâces distinguées du mobilier français, et C esl ainsi qu'a pu s'imposer à la .Manufacture l'étrange erreur qui consiste à fabriquer, au prix de deux à trois mille francs le mètre carré, quelque pastiche
oriental dont on trouverait l'équivalence à trente-trois francs le mètre dans les magasins de nouveautés. Si l'art violent ou baroque de l'Orient peut avoir une pari dans nos combinaisons décoratives de France, c'est seulement celle que lui fit accorder au xvin'' siècle la fantaisie naissante pour les objets de Chine, part de curiosité, part accessoire. Et, puisque l'occasion m'est
L'HlVEU, tapisserie de Béarnais, d'après H. Zcutu
offerte de revendiquer pour le lapis français le rôle d'artqu'il n'aurait jamais dû cesser de jouer, j'ajouterai qu'il a fallu, pour subir le règne presque absolu du tapis turc, une époque où s'était perdu le sens îles ensembles et la tradition de l'harmonie.
Quant à prétendre qu'il faut aplatir le dessin sous nos pas pour nous éviter des trébucliemenls imaginaires, c'esl là quelque boutade d'homme de lettres improvisé critique d'art. Matériellement, est-ce qu'on ne marche pas sur l'herbe épaisse dans les champs, sur des palmes aux processions, ou suides Heurs? Est-ce qu'idéalement notre imagination ne peut se complaire à fouler, sur le décor d'un tapis, la surface veloutée d'un parterre de roses ou de chrysanthèmes, même modelés en lrompe-1'œil. même massés en touffes
ou groupés en guirlandes ? Depuis que l'art s'est avisé de décorer Le sul des maisons et des palais, qu'est-ce que la fantaisie n'a pas étalé sous les pieds des hommes, jusqu'à des scènes de gladiateurs en mosaïque romaine, jusqu'aux labyrinthes en dallage du moyen âge? Et je présume que. si les innombrables sujets à reliefs apparents avaient fait fourcher les pas et broncher les jambes, ils no se seraient pas perpétués jusqu'à nous. Et, dés lors qu'on s'en rapporte à celle fausse logique de littérateur qui proscrit tout relief imaginativement incommode, peut-on accepter sur un siège les motifs de Heurs condamnés sur un lapis, et n est-ce pas plus dangereux de s'asseoir sur des roses que de les piétiner en écrasant de la semelle leurs piquants ? Il faudrait donc que le ministère des affaires étrangères auquel il est destiné renonçai au meuble. canapés et fauteuils, Henri par M. Mangonot de bouquets et de guirlandes pour la manufacture de Beauvais qui ne se reproche pas cependant de l'avoir exposé. Surtout il faudrait rentrer au magasin le grand canapé , si parfait de texture, que présentent les Gobelins eux-mêmes d'après un vieux modèle, car les fruits variés qui composent sou ornementation, les pêches, les grenades et les pastèques ouvertes pourraient lâcher du jus de leur pulpe nos habits de cérémonie. Non, de telles théories, destructives de toute hardiesse décorative, sont décevantes. L'art ne vit pas seulement de rhétorique transcendante, mais de forme cl de relief, et, pour ma pari, des trois lapis exposés par la .Manufacture, s'il en est un que j'eusse aimé ne pas rencontrer là, c'est le néo-persan, aux aplats de pochoir, peint en tons tout crus par M. Binet. Des deux autres, dont les carions sont dus à M. Libert, le premier. Irè- ferme de tonalités, rappelle malheureusement par sa disposition le découpage mécanique ou l'cnlevage à l'emporte-piccc qui n'est jamais sympathique. Le second, d'une belle composilion à grands rinceaux et bien centré d'un semis de pivoines qui fait corbeille, se perd par des fadeurs de coloris fâcheuses; -il ne manquait de force, il serait, de tous les lapis modernes réunis à l'Exposition, la meilleure pièce. M. Libert. décorateur habile, travaille couramment pour le commerce dont il subit les exigences; il s'est fait involontairement une pratique île métier qui le domine malgré lui. La clientèle veut îles nuances pâles, des bleus et des roses morl-nés. sur lesquels les toilettes féminines, même les plus délicates, ne paraissent pas éteintes; et les modèle- que M. Libert a créés pour une maison de Tourcoing, qui les expose, ont été conçus selon cette vision de chlorose. Fanés avant le temps,
LES TISSUS 1) A RT i;:i
ils sont au goftt du jour; c'est tout ce qu'on peut dire d'eux de moins désobligeant.
Ce besoin de décoloration avait, en ces dernières années, atteint son paroxysme morbide. Nous avons vu, par réaction, les femmes afficher pour leurs costumes de ville, dans les tonalités de leurs robes ou de leurs chapeaux, tout ce que l'aniline peut produire de plus truculent. Mais le mobilier n'a pas encore eu sa part dans celle rénovation, qui s'est portée d'ailleurs d'un excès vers l'autre. Les tissus d'arl d'appartement en sont restés à la note pale, et les industriels lissent Leurs étoffes à l'unisson.
M; Hamot, l'un des principaux manufacturiers d'Aubusson, expose deux tentures, Vertumne et Pomone, V Aurore et Céphale, qu'il a mises au métier d'après les célèbres compositions de Boucher. Les modèles-peinls de ces compositions appartiennent aux Gobelins qui, de leur côté, les ont reproduits pour le compte de M. Maurice Fenaille, richissime amateur, doublé d'un très délicat connaisseur. Or, tandis que les deux Boucher, directement lissés à la manufacture nationale d'après les cartons originaux, sont baussés de tons, affirmés de contours, les mêmes, que M. Hamot a dû l'aire exécuter d'ailleurs d'après des documents secondaires, sont traités dans le genre à la mode ; ils semblent si mangés de soleil, si passés à l'air que des admirateurs mal exercés pourraient les prendre pour des tapisseries du vieux temps ; et c'est peut-être ce que désire l'acheteur. Mais, à les considérer en dehors de I intérêt de vente, au point de vue plus élevé de l'art, on peut y regretter la confusion des valeurs; l'œil y poursuit en vain le dessin qui s'efface, les plans qui se dérobent, les modelés qui s'évanouissent,
Et celle tendance au pâle devient blafarde dans les panneaux modernes tissés par M. Hamot. Je laisse de côté deux vases de Heurs signés Madeleine Lemaire et qui sont simplement de trop grandes aquarelles à la navette ; mais la Conversation au bois de M. Dubufc est si cherchée dans le délicat qu'elle en est resiée veule el blême.
D'autres sujets, exposés par le même M. Dubufe comme modèles d'arl, la Danse ancienne el la Danse moderne ont une semblable apparence maladive, qu'accentue la grâce mièvre du dessin. Des artistes qui voisinent avec M. Dubufe dans celte partie de la section consacrée aux décorateurs textiles, ne lui sont pas supérieurs, et l'impression qui s'impose au visiteur dans les galeries industrielles, c'est exactement celle qu'il a ressentie dans les galeries
officielles, une impression de découragement devant la désespérante insuffisance des modèles. Dès lors à quoi sort, de sacrifier tant de nobles efforts et d'engager de si sérieuses dépenses, puisque le tapissier le plus habile ne peut rien produire de beau sans le secours du peintre qui lui fait défaut ?
Et certes les tapissiers de l'industrie sont des gens experts, qui rivalisent de science pratique et de perfection technique avec leurs confrères des Gobelins. On en a la preuve immédiate lorsqu'on quitte des yeux les essais modernes pour examiner les copies d'après l'ancien, excellemment réalisées par les mêmes maisons d'Aubusson. Sur de très beaux tapis Louis XIII. Louis XIY et Louis XVI, sont rangés des meubles imités des plus belles époques, et tout de suite, à les regarder, on ressent comme un choc d'art devant l'admirable conscience des détails, dont le tracé si ferme et la vigueur précise ont pour correctifs la large distribution de l'ombre décorative et le bel épanouissement de la lumière.
M. Braqnenié qui, comme M. Ilamol, se distingue par une remarquable exposition de copies anciennes, produit, de même que son émule d'Aubusson, une grande composition moderne. Il en a demandé le carton à M. Wagrcz qui, dans un triptyque île quatre mètres de long, a représenté quelque chose comme une Journée vénitienne. A vrai dire la tonalité générale en est soutenue, mais l'effet est uniformément égal, les colorations s'isolent, l'eau même fait une tache sans transparence, tandis que les palais du fond ne prennent pas de parti sur le ciel. Le grand sujet historique, également en forme de trilogie, que Van Gcets a peint pour le même M. Braqnenié et que celui-ci présente, dans la section belge, comme une production de son atelier de Malines, est d'ordre assez pareil, très honnêtement dessiné, sans masses décoratives !
C'est le reproche tout contraire qu'on adresse aux Quatre saisons de Zuber. Elles forment, avec le salon du ministère des affaires étrangères, le fond d'exposition de notre autre manufacture nationale, celle de Beauvais. Or les paysages de M. Zuber. simples vues prises au Luxembourg, sont remarquables par leur sentimenl de vérité, par la justesse des valeurs, l'éclat de la lumière et la profondeur aérienne, en un mol par l'effet. Mais, pour réaliser des compositions textiles avec de simples aquarelles enlevées en quelques coups de pinceau devant la nature, M. Zuber a cru qu'il n'avait pas besoin de leur donner d'antre fini que celui de ses pochades; il s'est contenté d'ajouter ici
LES TISSUS H A Kl
des chrysanthèmes sur un banc, là îles corbeilles de rhododendrons sous la neige, ailleurs des cerfs ou même des personnages, cl je ne recommande pas ces derniers à la critique des figuristes de profession. Le résultat, si l'on met à part ces pauvres ligures, est un quatuor de paysages traités en décor, ce qui ne veut pas dire décoratifs: ils prennent le regard par leur aspect de réalité vibrante; ils ne le reliennenl pas, car l'exécution apparaît lâchée et,
Desscs de porte, tapisserie de Bcauvais, d'après M. Makgokot.
textilement parlant, le lâché c'est le manque d'intérêt, parce que c'est le vide.
Et, prêt à quitter la section française pour pénétrer dans les sections étrangères, je n'ai pas hesoin d'un grand nombre de lignes pour résumer ma visite. Il me suffira de répéter ce que j'ai partout entendu dire, à savoir que si l'art textile n'avait, pour son salut, de beaux modèles anciens à recopier, il mourrait d'épuisement et d'anémie. Je n'ai le droit d'engager personne, malgré le grand avantage que je pourrais trouver à citer de puissantes autorités à l'appui de ma conclusion: il m'est du moins permis d'invoquer le témoignage d'un esprit grave et clairvoyant. En de récents articles parus à l'occasion de l'Exposition universelle et dont j'ai déjà cité le premier plus haut, M. Guiffrey, si bien placé pour être le meilleur juge en la matière, a consigné son opinion avec tant de franchise et de netteté qu'il nous donne toute liberté pour en faire usage. Il constate, relativement aux époques de
gloire el d'apogée, l'infériorité présente de la tapisserie, mal servie par des
peintres qui sont tous inaptes à la décoration textile. J'estime trop le caractère et le jugement de M. Guiffrey pour ne pas nie déclarer très heureux d'une consécration qui me justifie d'avoir répondu sans rélicences à la mission de confiance dont j'étais investi.
Je disais tout à l'heure quelle distance d'art sépare les tapisseries exposées par les ateliers modernes d'Aubusson, de Beauvais ou même des Gobelins, et les tapisseries anciennes dont les plus beaux spécimens décorent le pavillon espagnol de la rue des Nations. Le Petit Palais des Champs- Klysées offre également, au hasard de ses entassements rétrospectifs, des spécimens non moins excellents de la grande époque: les Trois couronnements faisant partie du Trésor de la cathédrale de Sens, l'Histoire de saint Jean, provenant du château de Pau, d'autres pièces encore, près desquelles nos modèles contemporains semblent des œuvres d'inintelligence technique et d'infériorité manifeste. Eh bien, aussi pauvres, aussi mal compris que puissent paraître ces modèles . ils sont très supérieurs à ceux qu'exposent les sections étrangères; c'est dire combien ceux-ci sont éloignés des admirables prototypes qui constituent le vrai fonds des traditions d'art textile et dont la perfection doit servir de principe directeur, de terme de comparaison fondamental pour tout jugement en matière de tapisserie.
Pourtant, parmi les tentures étrangères, il en est quatre qui se distinguent du fatras des insignifiances; elles onl été prêtées par leur possesseur actuel M. Mac Culloch, pour orner le pavillon de l'Angleterre1. Les sujets sont empruntés au cycle armoricain des chansons de geste, à l'histoire des chevaliers de la Table Ronde, des vassaux d'Artus, ce preux roi qui régna réellement au vie siècle sur la partie méridionale de l'Angleterre. Les vassaux et le roi sont assis autour de la célèbre Table, quand une jeune fille se présente et les invite à courir le monde pour retrouver le Saint-Graal, la coupe sainte entre toutes ou Jésus-Chrisl but pendant la Cène. Et c'est le sujet de la première tenture. Sur la seconde, les chevaliers partent à la recherche de l'insigne relique. On sait qu'ils se trouvent séparés et suivent des routes différentes de chevauchée. Deux d'entre eux, Yvaine el Gawaine, arrivent en pré-
' M. Jules Guiffrey, dont il faut toujours invoquer l'érudition pour Imites les questions intéress inl l'étude des tapisseries, n reconnu la valeur des deux tentures anglaises au point de vue de la simplicité de leur technique. Je le remercie de mêles uvoirparticulièrenient signalées.
LES TISSUS D'AHT 477
sence du Saint-Graal, mais ils onl la honte de ne pouvoir l'atteindre à cause de leur vie précédemmenl déréglée; leur déshonorante aventure est représentée sur la troisième tenture. Nouvel insuccès et quatrième tenture : Lancelot du Lac arrive dans un bois devanl une chapelle qui renferme le Saint-Graal, mais, pour ses péchés antérieurs, il ne peut entrer et tombe endormi.
La suite comporte une cinquième tenture, insignifiante, une Nef qu'on
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