BRODERIES
Tandis que la tapisserie lutte en vain contre la détresse à laquelle la réduit le manque de bons modèles, on serait heureux de trouver parmi les tissus réunis à l'Exposition une poussée d'art saine et distinguée, harmonieuse et forte: car, en lin de compte, ce ne semble pas trop exiger des tissus d'art que de réclamer d'eux ce qu'ils doivent donner, une réelle impression d'art, dette impression, si difficile à rencontrer, la broderie japonaise nous la fournit.
Les artistes d'Extrême-Orient, auxquels les seigneurs envoyaient leurs habits à broder, ont, dès le xvinc siècle, l'ail admirer à la France leur travail fait d'un cordonnet lin. qui recouvre d'une surface également lisse les méplats ou les épaisseurs et qui laisse chatoyer les diaprures et se nuancer délicatement les reflets. Evidemment, en astreignant son aiguille à ce travail uniforme, que la matité de la laine rendrait plat et quesauveseul le brillant de la soie, l'artiste japonais se prise d'un secours précieux en broderie, du jeu varié des points qui, suivant leur forme, passée, piquée, croisée, suivant aussi leur direction, produisent, par le seul arrêt ou par les effets contrariés de la lumière, des clairs, des ombres ou des reliefs : mais, en compensation de ce qu'il perd, il gagne une sorte d'harmonie glissante, un doux luisant séducteur, et ses soies, teintes des nuances les plus délicates, gardent toute leur suavité sous le rayonnement du jour. El c'est ainsi qu'il arrive à ci peindre » au simple passé ces grands paysages de sentiment, ces effets de soir, délicieuses symphonies noires et grises, et ces Heurs, glycines, chrysanthèmes et pivoines d'une saveur d'art si rare.
Quel contraste si l'on quille celle vision rafraîchissante pour pénétrer dans les sections étrangères et notamment au premier étage de la section allemande! Une dame Henriette Mankiewiez a fait dresser là le plus grand panneau de broderie qui ligure à l'Exposition, un immense paysage exotique, coin de forêt vierge animé d'un serpent. L'œil allemand s'y révèle trop Vigoureux, insoucieux des sacrifices nécessaires, œil volontaire, qui se rend dur à force de réclamer pour le moindre coin de la composition le maximum d'éclat
LES TISSI S D'ART
par Le maximum de vigueur. En Allemagne encore, les armes de Bade par Kindler de Carlsruhe, son! d'une exécution solide, massive. 1res soignée, 1res correcte, au passé sur bourre ; en Autriche, M"' Berthe Landaucr se distingue par des travaux du même mérite consciencieux et de technique courante, et,
Le fils ur ROI CHANGÉ EN "lus (lissé dans l'atelier de Trondhjeni).
pour retrouver un groupe qui présente quelque intérêt, il faut gagner les galeries hongroises.
La Hongrie, qui dans son pavillon de la rue des Nations a réuni de beaux spécimens de ses broderies nationales aux trois derniers siècles, fait figurer au Champ de -Mais, à côté de l'industrie paysanne croate et slavonne, d'importantes restitutions, le costume de Catherine de Brandebourg que eonserve le musée de Buda-Pesth, un costume de gala trouvé dans une tombe et dont l'original appartient au musée de Klausenhourg ; puis des imitations
49i L'ART A L'EXPOSITION DE 1900
exécutées d'après les meilleurs types anciens par l'Association Isabella, que protège l'archiduchesse Isabelle. C'est du vieux-neuf, du rétrospectif actuel ; mais la copie conserve au moins un reflet d'art du modèle.
Sous la même inspiration, MU1C Chabelskoï, membre de Sociétés savantes. s'est imposé la tâche de faire revivre, avec le concours de ses filles Barbe et Nathalie, les étoffes du plus beau caractère russe ancien. Elle a recherché dans les musées, dans les collections, de vieilles broderies de soie à fils tirés, des points plats sur toile, des applications de drap d'or sur velours; elle a copié dans les manuscrits des ligures de tsars et tsarines d'autrefois et, pour n'apporter qu'un contingent archéologique, elle n'en a pas moins fait une œuvre dont les résultats sont intéressants. De même, avec ses vieux dessins sur toile brodée de fils de soie, d'or et d'argent, avec sa vieille dentelle russe aux fuseaux qui ressemble à celle du Danube et qui parait parente de nos guipures d'Auvergne, l'école Marie, dont j'ai déjà cité le tapis en style ancien du Caucase, reste vraiment une école nationale. Sans doute a-t-elle raison, car les brodeuses russes qui se sont essayées dans la traduction du moderne, Mmc Simonovitch et Mra" Teterine, auteurs, l'une de quelque Scène d'Othello, l'autre d'un Ange au passé, Mme Storogeff, de Moscou, qui nous présente un assez mauvais Amour sur la branche, enfin je ne sais quelle manufacture, qui s'est avisée de broder toute une garniture de lit. deux taies d'oreiller, une couverture, un peignoir de dame avec des sujets en couleur tirés d'un conte national, ne nous laissent que le regret de les voir s'essayer dans un genre supérieur à leurs forces '. La même tristesse nous prend devant l'effort de grand art qu'a tenté, dans la section roumaine, M"' Anna Roth, en exécutant au passé de soie son grand tableau la Descente de croix, qui, par la faiblesse de son dessin et par la mièvrerie de ses tons, parait un très pauvre produit de la rue Saint-Sulpice, en contraste flagrant avec les broderies nationales roumaines exposées dans les vitrines qui l'avoisinent.
M" Wheeler, présidente de l'Association des artistes de New-York, a copié la Pèche miraculeuse de Raphaël les belles audaces ne manquent pas à l'Exposition) sur un canevas de soie de deux couleurs, que le travail à l'aiguille laisse transparaître, ce qui prête à de nombreuses variations. M" Wheeler
' 11 faut cependant faire une exception en faveur de M™ Kindiakolf. dont les Chiens et les Chats ont de la finesse et du dessin.
Col EN DENTELLE, eïécutë par Mn" Math, Hbulicka, d'après les Jcsshis Je M. J. Hkduck
LES T1SSI s D'ART VJ.,
est, parait-il. une dame âgée, forl digne, envers laquelle une critique serait peu séante: contentons-nous de signaler son procédé. Mais il nous sera permis de dire à M"1C Giraud, dont les prosoparaphes nous ramènent à la section française, que les plus belles passées de broderies sont comme les plus belles tissures de tapisseries, de faibles œuvres quand le dessin n'en est pas assez fort. .M"IU Giraud qui, comme Mra Wheeler, brode en ménageant des transparences, a pris soin de nous avertir qu'elle dessinait elle-même ses modèles, un Jésus sur la place aux dalles, les portraits de la reine Victoria, du Pape et d'autres, qui certainement en nature doivent être mieux construits. Le niveau des compositions modernes ne se relève pas avec le Printemps et VAulomne qu'expose la maison Poiret, et ma conclusion pour les broderies sera la même que pour les tapisseries et les tapis, c'est que l'Europe ne t'ait d'art qu'à la condition de pasticher ses anciens modèles. Est-elle épuisée dans ses créations? Sa régénération est-elle prochaine? Les tissus d'art ne nous ont permis de répondre qu'à la première de ces deux questions.