DENTELLES
Comme la broderie dont elle dérive, la dentelle qui comporte un décor à la fois si ferme et si délicat et qui doit une bonne pari de sa valeur au sentiment de l'aiguille mue par les doigts de l'ouvrière, spécialement la dentelle au point, qui semblait seule digne de paraître à la Cour, peut être considérée comme tissu d'art. La reine du point, l'Alençon, qui figure à l'Exposition en pièce principale sous la forme d'une robe à rinceaux Louis XVI évaluée quarante-cinq mille francs, est, de toutes les dentelles à l'aiguille, la plus soignée de travail et la moins dégénérée ; mais si, comme on l'affirme, par suite de la disparition des beaux fils de lin. les points à l'aiguille se fabriquent actuellement avec du fil de coton, ce serait peut-être à cette cause qu'il faillirait attribuer l'effet trop doux , le manque de belle résistance à l'œil, le llou décevant qu'on reproche à la robe Louis XVI et généralement à toute la production dentellière. On dit encore que les fatalités de la concur-
rence, l'abaissement du sens d'appréciation chez le public qui se satisfait d'à peu près pavés meilleur marché, contribuent à la déchéance et que, sous ces influences, la main-d'œuvre aurait pris insensiblement des habitudes de production plus hâtive et de perfection moindre. Dès lors ce ne serait pas seulement, comme pour les tapisseries, aux créateurs de modèles, ce serait à la structure même de son lissu que la dentelle devrait son déclin. On ne retrouverait plus en France, encore moins dans les Flandres où se fabrique
DENTELLE ai COUSSIN, cxfculéc par M"' F. HoFMâKMKGER, d'après le dessin du professeur J. Heri.licka.
le point d'Angleterre, celte conscience technique, celte merveilleuse magie du lil au bout des doigts, qui lit naître, au siècle des grands styles, l'admirable rivalité des incomparables points de Venise avec les incomparables points de France.
La dentelle, qui vil de son passé, bien jeune encore relativement au passé des autres ails textiles, subit presque complètement l'ascendant de ses vieux modèles. Les dessinateurs s'en éloignent peu pour leurs créations nouvelles et beaucoup de fabricants les recopient tout simplement. Ce sont îles imitations de ce genre que font repasser sous nos yeux les principales vitrines, relies de Lefébure el de Georges Martin en France, de Minne Dansaerl et de Gillemon de Cock en Belgique, de Jesurum en Italie pour les dentelles volantes, de Deltenre el de Warée en France pour les dentelles d'ameublement. De tels pastiches, quel que suit leur mérite très réel, se présente ni -mis un aspect trop connu
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pour qu'ils aient sujet d'arrêter notre attention. Quanl aux tentatives modernistes, elles sont rares. Et cependant, comme les bijoux dont elle se rapproche par son apparence de fine ciselure à l'aiguille, la dentelle semble de nature à sympathiser avec le style précieux et tarabiscoté, mieux que ne sympathisent 1rs sujets à grand développement ornemental et, lorsque les innovations sont heureuses, elles causenl une certaine sensation de surprise
EVENTAIL EN DENTELLE, exécuté par M1" rloruAtiiunGEn, d'après le dessin de M. J. IIebmjcv
presque artistique. On peut citer dans ce sens les spécimens exposés par l'Ecole des Arts décoratifs de Vienne, aux Invalides, dans la même salle où j'ai déjà signalé des panneaux en applications de draps intéressantes. Les plus beaux de ces spécimens sont des culs dessinés soit par le professeur Johann Herdlicka, soit par sa femme, Mathilde Herdlicka, qui ne dessine pas seulement des modèles, mais les exécute avec un égal talent au point à l'aiguille. D'autres ouvrages, cols, mouchoirs, éventails, volants, exécutés ou composés par Franziska Hofmanninger, par Antoine Unger, par .Marie Schram, s'inspirent du même esprit décoratif et contribuent à rendre plus sensible le mouvement moderniste de l'école dentellière de Vienne'.
1 D'autres pays, la Russie par exemple, onl des renies de broderies et de dentelles ttorissatitus. L'école d'apprentissage de la princesse Lvova, .lu gouvernement de Moscou, celle .le M™ Narycnkya,
Aussi bien que les points à l'aiguille, les dentelles ;mx fuseaux sont en décadence. Seule la dentelle noire dite de Chantilly, qui se fabrique de Caen à Bayeux, a pris un essor d'art très supérieur à son passé, d'ailleurs assez vulgaire. Alors que la Valenciennes, exilée dans les Flandres, a perdu de sa valeur ancienne, le Chantilly normand, par ses dégradés d'ombre et ses douceurs transparentes, a conquis une des premières places parmi les dentelles aux fuseaux que les imitations mécaniques menacent malheureusement.
Ces imitations sont d'autant plus redoutables que le perfectionnement continu de la machine les rapproche davantage des modèles et satisfait les acheteurs. Quelques vitrines, celle de M. Dognin par exemple, offrent un étonnant résultat de trompe-l'œil et l'on conçoit que, pour la clientèle ordinaire, certaine robe en faux Chantilly, lissée dans les ateliers du Nord, fasse à distance le même effet qu'une robe en vrai, bloquetée sur les larges coussins des ouvrières bayeusaines. Mais, qu'il s'agisse des tapisseries, dont j'ai signalé les meilleurs spécimens de production par la machine ; qu'il s'agisse des broderies, pour la fabrication desquelles de nouveaux métiers ont fait leur apparition, ondes dentelles aux fuseaux qui se traduisent industriellement avec une approximation suffisante, tout produit mécanique ne saurait être pris en sérieuse considération au cours d'une ('Inde d'art. D'après ce principe et malgré leur importance, je n'ai cru devoir accorder qu'une mention finale aux lissus de suie.