ROGER MARX
Des rêves; le thème latin, la Pépinière où les arbres sentaient si bon la pluie, le matin, tandis qu’en hiver même, nous faisions le lycée buissonnier ; le café de la Rotonde où balayaient encore les garçons en manche de chemise, portes et fenêtres ouvertes, dans l’odeur du café qu’on grille; des causeries, coude sur table, où se confondaient l’amour de Musset et la crainte de M. Cornouéjouls; des discussions qui couraient de Callot à M. J. Casse; des tentatives de roman, des brouillons de critique; la rue des Dom où Schwéninger nous excitait à la tartelette de dix heures ; la brasserie viennoise, alors dans toute la nouveauté de son houblon, où nous
arrosions l’après-midi de bière gonflante ; le guet aux livres-primeur qui se déballaient respectueusement chez André, Grosjean ou Sidot; l’ambition de Paris que nous entrevoyions à travers Delvau, Privât et Mürger, — ni Mimi, ni Musette ne nous faisaient peur ; le baccalauréat enlevé on ne sait comment et la surprise de ce pauvre Michaut qui nous disait: Ah! pour l’amour du grec, souffrez qu’on vous embrasse; la bonne et chère Lorraine, Nancy, Champigneulles, le sapin fantastique de Bouxières, les paysages si bien peints de Liverdun, — voilà, mon ami, tout ce que me rappelle ce petit livre que tu m’adresses.
Ceci, je t’assure, n’est pas pour exécuter des airs de flûte sur le temps passé; mais, malgré moi, je songe à ces vieilles heures,
et maintenant surtout, que tant de projets mis en commun autrefois se trouvent par miracle, presque re'alise's pour tous deux.
Attache' aujourd’hui aux Beaux-Arts, collaborateur d’art du Progrès de l’Est et du Voltaire y tu as raison de re'unir tes articles, et tes e'tudes d’hier; de dater ainsi de l’art lorrain et de Nancy tes premières admirations, et de faire remonter ta carrière à ceux de chez nous.
L’art, à Nancy, tient une place grande; peu de villes l’ont au cœur autant, le pratiquent ou l’encouragent ; il tient à l’aise dans ces larges rues où l’air passe vivifiant et sain.
Cher ami, ta belle confiance en l’e'cole lorraine, ta passion sincère et ton esprit juste se lisent assez dans ce volume de'licat: je n’ai donc pas à vanter ici des me'rites qui se font jour et rang tout seuls. D’ailleurs ce n’est pas là mon rôle, et ce bout de
lettre t’arrive sans prétentions, pour te souhaiter simplement la bonne chance.
En souvenir de nos années de Nancy, tu as voulu voir mon nom à côté du tien : l’y voici donc, n’ayant d’autre raison d’être là que cette amitié si forte, — qu’elle a sauté du lycée dans la vie.
Alexandre HEPP.
Paris, 26 juillet i883.
Le SALON de NANCY
LE