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SALON DE NANCY

L’art en Lorraine et la Société des amis des arts

La Société lorraine des amis des arts a ouvert le 20 mai, dans la salle de l’Université, sa XXIVe exposition de peinture.

Jamais, à notre avis, on n’a fait autant d’efforts, tenté autant d’innovations pour arriver à nous donner un Salon intéressant : requêtes à l’État, démarches auprès des grands peintres de Paris, création d’une loterie pour encourager les artistes à envoyer un plus grand nombre d’œuvres, la commission a essayé de tout. Elle a, il faut en convenir,

fort bien réussi ; non seulement le Salon de 1882 renferme des œuvres bien plus remarquables que les Salons des années précédentes ; mais l’ensemble nous paraît être supérieur à la généralité des expositions de province.

Nous devons savoir gré à la commission de ces nouveaux essais et espérer qu’elle arrivera par là à augmenter le nombre des membres de la Société. C’est une chose curieuse de penser qu’en l’année 1882 on compte, tout juste, dans notre ville, quatre cents personnes qui se soucient un peu de l’art et veulent en propager le goût. Autrefois il n’en était pas ainsi, et il s’en faut de beaucoup que l’on ait toujours tenu chez nous les belles choses en aussi mince estime. Parcourez la liste des membres, en 1843, à une époque où la Société venait d’être établie et où l’on ne pouvait lui accorder le crédit qu’elle trouve aujourd’hui après un demi -siècle d’existence, vous verrez que, si notre population s’est accrue du double, le chiffre des adhérents n’a guère varié. C’est qu’à cette époque, il n’y avait pas un magistrat, pas un notable du commerce ou de la finance, pas un fonctionnaire, pas un officier supé-

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rieur dont vous n’eussiez pu lire le nom sur cette liste : c’était, pour l’armée, le général Drouot, le général Régnault Saint-Jean-d’Angely, le colonel Perrin ; pour l’art, Isabey le père, Guérard, Feyen ; pour le barreau, Louis Mengin, Ferry, Mamelet, Volland et tant d’autres ; quant aux magistrats, je renonce à les nommer, ils sont tous là sans exception.

Lorsqu’on songe aux artistes que nous possédons aujourd’hui, aux maîtres du jour, à Morot, Bastien- Lepage, Henri Lévy; à ceux de la veille, à Sellier, aux Feyen, à Français, à Moyse, et qu’on voit l’avenir plein de promesses avec Friant , Schiff, Martin et Prouvé, on est encore plus surpris de rencontrer chez nous si peu de zèle à encourager les beaux-arts. Rarement l’École lorraine a été aussi florissante, rarement elle a produit autant d’artistes remarquables dans des genres différents. Outre ceux que je viens de citer, et qui n’habitent pas Nancy, ou ne l’habitent guère, nous avons ici meme plusieurs peintres, MM. Devilly, Petitjean, Vierling, Jules et Léon Voirin par exemple, dont les progrès sont intéressants à suivre ; presque tous ont

fait des élèves dont quelques-uns sont en fort bonne voie ; c’est à Devilly que nous devons, avec Friant et Prouvé, Martin qui a remporté le prix Jacquot et suit maintenant à Paris les cours de l’École des arts décoratifs et ceux de l’École des beaux-arts; c’est à l’atelier de Petitjean que se sont formés Thiriot et Licourt , qui a été reçu d’emblée au Salon de Paris ; quant à Vierling, il est infatigable : à côté des classes de dessin qu’il dirige à la Malgrange, à côté de Drouet et des deux frères Beaupré qu’il nous a donnés, il vient d’ouvrir un cours de peinture pour les jeunes filles, très suivi, paraît-il.

Voilà, résumée à grands traits et en quelques lignes, la situation de l’art en Lorraine, et voilà sans doute pourquoi on est si peu nombreux à la Société des amis des arts.

La Tentation de saint Antoine

De toutes les toiles exposées c’est la Tentation qui attire le plus les regards, et cela, non pas seulement à cause de l’auteur ou du sujet, mais bien

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plutôt parce qu’on n’a guère vu d’œuvres d’art aussi passionnément discutées, et qu’il n’arrive pas souvent qu’un tableau trouve à la fois autant d’admirateurs convaincus et autant de détracteurs acharnés.

Au point de vue de la composition, rien n’est à reprendre ; on ne pouvait pas la souhaiter plus simple. Le peintre n’a pas entouré son saint d’attributs fantastiques, comme Breughel, Téniers ou Callot; il ne l’a pas placé au milieu d’un groupe de femmes nues, comme Duran ou Garnier ; son tableau ne ' comprend que deux personnages : le saint et, sur ses genoux, la tentatrice. Si Morot nous avait représenté saint Antoine repoussant cette femme, nous saurions qu’il n’a pas succombé; si, au contraire, la tentatrice était plus éloignée de celui qu’elle veut séduire, nous nous demanderions si elle osera jamais l’aborder. A nos yeux, le principal mérite de l’artiste est d’avoir choisi, pour son tableau, le point le plus intéressant de l’action, ce que Sarcey appellerait la scène à faire : ce n’est ni le commencement ni la fin du drame qu’il nous montre, mais bien le moment capital, celui où le saint tenté se défend et

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implore la protection divine pour triompher du démon et de lui-même.

Vous jugez, au premier coup d’œil, de ce qui vient de se passer ; saint Antoine était au fond de sa grotte, plongé dans la méditation de l’Écriture sainte; cette fille entre tout à coup comme une apparition, elle se jette sur ses genoux, elle approche sa joue fraîche et rose de la face brune et ridée du vieil ermite ; d’une main elle caresse sa barbe grisonnante, de l’autre elle cherche à fermer le livre sacré. Lui, les yeux fixés sur la croix, appelle le Ciel à son secours ; cette nouvelle épreuve ne l’étonne pas : il est persuadé qu’il trouvera, cette fois encore, dans la prière le moyen d’échapper à la séduction. Détachez du tableau laftête de saint Antoine, vous verrez si elle n’est pas réellement belle, empreinte d’une vraie religion, si ce n’est pas celle d’un homme plein de confiance en Dieu, et qui a depuis longtemps refréné ses passions.

Telle est l’œuvre qui a soulevé tant d’orages, tant de récriminations ! Quand un peintre veut représenter le combat de l’homme contre le démon de la chair, ce n’est pas un tableau pour les jeunes

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demoiselles qu’il se propose de peindre. Dieu merci, l’art n’a pas de si étroites limites ! Mais si, à la place de cette belle fille pleine de santé, aux chairs fermes et appétissantes, Morot nous avait mis là une mégère avancée en âge, lascive et décharnée, si, au lieu de cette femme, qui étale franchement sa nudité, il nous avait montré quelque vieille à l’air prude, et hypocritement drapée, cette coquette qui n’aurait eu un voile que pour se faire prier de l’ôter, ne vous aurait-elle pas semblé mille fois plus indécente ? Voilà qui aurait été immoral, voilà qui aurait pu, dû meme faire crier au scandale. Mieux vaut, dans une œuvre d’art, u'ne nudité complète qu’une nudité à peine dissimulée par un bout de draperie qui vient juste à point pour attirer les yeux sur ce qui doit passer inaperçu.

Si je n’ai pas encore parlé de la facture du tableau, de la manière dont il est éclairé, c’est qu’elles n’ont guère été critiquées ; ceux qui ont trouvé le plus à redire à la façon dont Morot avait traité son sujet ont été les premiers à reconnaître que la lumière était distribuée d’une façon étonnante, et que la touche du peintre

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était tout à fait large et puissante ; quand quelques années se seront passées et que toute prévention aura disparu, quand la Tentation aura sa place dans quelque musée ou dans quelque collection célèbre, ils avoueront aussi qu’ils ont jugé avec emportement, et que l’œuvre de Morot n’est pas seulement un beau morceau de peinture, mais encore une œuvre grande et forte.

Bastien-Lepage et Sellier

« La Tentation est le clou de l’exposition, a-t-on dit, le Portrait de mon frère, par Bastien-Lepage, en est le chef-d’œuvre. » Chef-d’œuvre , voilà un bien grand mot pour un aussi petit tableau ; c’est que le mérite d’une œuvre d’art ne dépend pas de ses dimensions et qu’il y a plus de génie dans la Vision d’É^échiel de Raphaël, que dans toute autre toile, aussi vaste que vous puissiez la supposer.

Le frère de Bastien-Lepage est assis, vêtu d’un habillement gris, auprès d’une table où il se prépare

à tracer quelque plan d’architecture ; il est en pleine lumière, chaque trait se dessine, la barbe et les cheveux blonds forment un accompagnement bien en harmonie avec les teintes rosées du visage ; les tempes se détachent blanches et saillantes ; toute la figure exprime la force et la vie. On sent que cet homme réfléchit; attendez un peu, il va parler, il va vous dire ce qu’il a résolu et ce qu’il veut faire. Regardez bien ces mains ; ne vous semble-t-il pas qu’elles vont remuer, prendre le crayon, l’équerre et tirer une ligne ?

Je ne sais pourquoi le Portrait de Bastien-Lepage nous reporte à l’époque des van Eyck, de Memling et d’Holbein ; on croirait qu’il a été fait à la loupe, et que notre peintre n’est arrivé à donner à la peau le poli et la transparence, que par une série de couches de couleur successives ; ce serait une grave erreur. Bastien-Lepage produit les mêmes effets que les anciens maîtres du quinzième et du seizième siècle, mais par un procédé tout à fait différent ; son panneau est à peine brossé, et on peut compter chaque veine, détailler chaque cil, tout comme dans les toiles de Memling à l’hôpital Saint-

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Jean, à Bruges, ou dans les portraits d’Holbein, du musée de Bâle. On dira, pour expliquer tant de talent, que le modèle de Bastien-Lepage lui était connu, qu’il l’avait dans l’esprit avant de le fixer sur le bois, que, pour peindre de la sorte, il faut être bien sûr de soi-même et bien persuadé qu’on réussira du premier coup ; mais à quoi donc serviraient le succès, le génie et la confiance en soi, s’il n’était pas permis à un tel artiste d’avoir de grandes audaces ? Le Portrait de Bastien-Lepage est admirable en tout point ; il n’est pas trop fait, il n’est pas léché, comme on dit en style d’atelier, et cependant il est aussi fini, aussi achevé qu’on puisse le désirer; il n’a pas été donné souvent à un peintre d’approcher d’aussi près de la perfection et en même temps de la réalité.

Passer de Bastien-Lepage à Sellier, c’est quitter le domaine de la terre pour entrer dans celui de l’idéal, c’est abandonner la vie pour le rêve, la vive lumière pour la pénombre. On ne saurait guère imaginer deux tempéraments d’artistes aussi différents ; l’un admirateur de la vérité, du palpable , l’autre amoureux du vague et de l’indéfini ; chez le premier, le coup de pinceau est franc, chez l’autre le

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faire minutieux, c’est un continuel pointillé dans lequel la ligne se noie et disparaît presque ; celui-ci possède une palette riante aux mille couleurs, celuilà n’aime guère que les tons éteints et voilés et affecte une préférence marquée pour le brun-rouge.

La faveur de Sellier pour ce ton particulier étant une fois établie, constatons tout d’abord qu’il a été très heureusement inspiré dans le choix de son sujet : La Forge. Des hommes martelant le fer rouge dans une caverne sombre, voilà qui était bien dans ses cordes ; au cas présent on ne peut lui reprocher l’abus de ses couleurs de prédilection, car elles sont tout à fait de circonstance. La tonalité de la Forge est juste, la disposition des personnages, naturelle, et la transparence des objets dans l’obscurité, vraiment remarquable ; la toile produit un fort bel effet et fait grand honneur à son auteur ; elle séduira meme ceux auxquels les mérites de la peinture de Sellier échappent parfois.

Que de tristes souvenirs nous viennent à l’esprit en regardant le Portrait de Mlle Edmée Pau ! On se rappelle l’admirable conduite de la malheureuse jeune fille pendant la guerre ; on la revoit courant les

ambulances à la recherche de son frère, finissant par le retrouver après bien des épreuves, et revenant avec lui à Nancy, atteinte d’un mal que rien ne put guérir ! Comment reprocher au peintre d’avoir un peu idéalisé cette noble figure, et de nous la montrer plus grande que nature ?

Mentionnons encore pour terminer l’exposition de Sellier, un Paysage d’Italie peut-être un peu monochrome, mais qui ne manque pas d’une certaine perspective aérienne.

Petitjean et Friant

Si vous aimez le grand air, les paysages brûlés du soleil, les rivières tortueuses, la mer houleuse ou calme, les horizons lointains, si votre peintre préféré est celui qui sait traduire vivement l’impression que lui cause le spectacle de la nature, alors Petitjean vous charmera. Regardez son paysage .d Bouxières qui a obtenu une mention honorable au Salon de Paris, de l’an dernier et que l’État a acquis : une

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rue qui monte, de chaque côté des maisons, un bout de côte, en haut le ciel, voilà le sujet. « Il fait chaud à voir », disait-on dernièrement devant ce tableau ; ce mot-là vaut mieux que les éloges les plus pompeux. Petitjean n’a pas eu besoin de mettre sur le cadre : Bouxières l’été ; l’intensité de la lumière est si forte, que l’on devine tout de suite la saison : un soleil ardent et cru baigne toute la toile ; çà et là quelques paysans ; ils ne sont pas nombreux, car la chaleur est accablante et nous devons être au milieu de la journée. Heureux les tableaux qui ne nous forcent pas à recourir au livret ! Petitjean avait vu, par une belle matinée d’été, cette côte poussiéreuse de Bouxières-aux-Dames : l’aspect jaunâtre de la rue, le coin vert de la colline, la ligne bleue du ciel, l’avaient séduit, frappé, impressionné ; il a cherché à nous montrer ce qu’il ressentait, et il y est aisément parvenu. Embrasser un site du premier coup d’œil et le jeter sur la toile, tel est le propre du talent de Petitjean ; son procédé très simple en apparence, dissimule habilement les longues et patientes heures d’étude que lui demande chacun de ses tableaux ; en quelques coups de

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brosse, commencés et recommencés bien des fois, il est vrai, il nous a étendu une plaine, élevé une maison, bâti un personnage ; vous vous éloignez un peu, vous regardez le paysage à la distance qu’il convient, et vous trouvez que l’horizon s’enfuit à perte de vue, que la maison est bien solide, et que les personnages se meuvent, vivent et pensent.

C’est encore le même site qui a inspiré Petitjean dans une de ses deux autres toiles la Meurthe sous Bouxières ; la journée va finir; le soleil se couche ; l’eau et le ciel ont des reflets légèrement rosés ; les tons des arbres sont fort doux et s’arrangent bien avec ceux du fond ; un grand sentiment poétique plane sur tout le paysage.

La Prairie de Tomblaine me plaît peut-être davantage; la vue est prise par un temps demicouvert que Petitjean a très bien rendu ; pour empêcher son tableau d’être monotone, il a placé ici un groupe de chercheurs de sable, plus loin des gens qui chargent une voiture de foin ; mais ce qui constitue pour nous le principal attrait de la Prairie, ce sont les derniers plans et la route de gauche ; tout cela s’en va à l’infini.

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Friant est de tous les jeunes celui qui nous intéresse le plus, celui sur lequel nous fondons les plus fortes espérances ; c’est un tempérament d’artiste très moderne, qui s’est révélé de bonne heure et qui a fait rapidement de sensibles progrès ; il dessine bien, il a un sentiment juste de la couleur, et un faire indépendant Son Portrait de M. Sidrot est, après celui de M. Bastien-Lepage, le meilleur du Salon, non seulement au point de vue de la ressemblance qui est parfaite, mais à cause du naturel et de l’exécution.

Notre jeune peintre est de ceux qui, si je puis dire ainsi, ne rougissent pas de leur pinceau ; il aime à laisser sur la toile la trace de l’instrument dont il se sert ; il a raison : ainsi faisaient les grands portraitistes d’autrefois et surtout Velasquez, Rembrandt etFrans Hais. On est tenté de rapprocher Friant de ce dernier, lorsqu’on regarde le Portrait de M. Sidrot , et je sais bien que , si j’étais artiste, il n’y aurait guère de comparaison que j’eusse ambitionnée autant. A l’image de Frans Hais, Friant prend la nature sur le vif et la traduit toute palpitante sur la toile ; ceux qu’il nous représente n’ont pas l’air endormi

ou ennuyé de gens qui posent, ils restent tels qu’ils sont, bien vivants, de belle humeur, et la lèvre entr’ouverte par un demi-sourire. La ressemblance entre les deux peintres ne s’arrête pas là ; elle se poursuit jusque dans leur manière ; tous deux brossent largement, tous deux ont une touche ferme et solide , prompte et hardie. — Le Portrait de M. Sidrot est une œuvre forte et vigoureuse ; pour moi je n’y vois rien à reprendre, je n’exprime qu’un désir, c’est que Friant fasse recouper sa bordure et un peu raccourcir sa toile par le haut ; il a laissé au-dessus de la tête de son modèle un trop grand espace vide qui nuit au portrait et semble l’écraser.

Voyez combien Friant est habile ! Il lit un jour les Frères Zemganno , d’Edmond de Goncourt; un passage du roman l’arrête et le séduit « l’Alcide (Rabastens l’Hercule) était surtout le malheureux que le pitre tourmentait, harcelait, désespérait avec toutes sortes d’inventions diaboliques, allant au plus sensible de la bêtise de l’homme fort qui n’osait se revenger de peur de tuer d’un coup son persécuteur (1)... » Friant jette là son livre, saisit sa

(i) Les Frères Zemganno , Paris, Charpentier, pages 34 et 35.

palette et enlève prestement sur la toile la plus jolie scène qu’on puisse imaginer, les Tribulations de Rabastens ; c’est fait de chic , mais, malgré cela, il faut déjà une bien grande organisation artistique pour composer de la sorte : le groupe formé par le pitre et l’Hercule endormi est tout à fait charmant, la petite danseuse du fond aussi ; seulement on voit un peu trop que le paysage n’a pas été pris sur nature.

Si le Portrait de M. Clérin et de ses chiens n’était pas une étude, je serais loin de le trouver assez fait et je dirais qu’il y a sur toute la toile une unité de couleur qui rend le paysage monotone et empêche la partie vivante de se détacher ; mais il ne faut voir là qu’une ébauche enlevée en plein air, et on aurait mauvaise grâce à adresser à Friant la moindre critique à ce sujet. Peut-être pourrait-on lui reprocher de n’avoir rien fait pour notre Salon, rien envoyé, puisque les toiles dont nous venons de parler, appartiennent à des amateurs de la ville qui ont bien voulu les prêter à la Société ; c’est là évidemment un fait exceptionnel et nous sommes convaincu que Friant ne laissera plus passer un

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Salon sans exposer un nombre d’œuvres qui puissent nous donner la mesure réelle de son talent.

Prouvé — Martin — Devilly

Prouvé a eu le rare bonheur de voir ses premières œuvres très discutées ; nous disons le bonheur, par ce qu’on ne s’intéresse pas au premier venu et que l’artiste qui débute passe inaperçu quand il ne sort pas de l’ornière commune. Je me souviens des controverses orageuses qui eurent lieu quand fut exposé le Portrait de Galle et de ses enfants ; les uns trouvaient cette peinture informe, les autres, au contraire, soutenaient qu’il y avait dans le débutant l’étoffe d’un grand artiste.

Prouvé est représenté au Salon par deux tableaux : l’un, le Portrait de petite fille est fait avec la meme hardiesse que celui de Mme Gallé dont nous parlons plus haut; c’est la même facture lâchée, la même tonalité vive ; pour signaler une différence de plan,

le pinceau ne suit pas le tracé d’une ligne, ne brosse pas dans un sens, mais fait une tache ; il est vrai que la couleur de cette tache est juste ; ceux qui aiment dans un portrait la touche fougueuse, et trouvent qu’il vaut mieux sacrifier le dessin à la couleur que de tomber dans l’excès contraire, préféreront celui de Prouvé à bien d’autres plus léchés, mais moins saisissants de vérité.

Dans la Salammbô , le jeune peintre semble déjà avoir profité des conseils qui lui ont été donnés ; ce n’est guère qu’une ébauche, mais, malgré cela, la ligne le préoccupe davantage. Flaubert décrit ainsi la scène :

« Le python se rabattit et lui posant sur la nuque le milieu de son corps, il laissa pendre sa tête et sa queue, comme un collier rompu dont les deux bouts traînent jusqu’à terre. Salammbô l’enroula autour de ses flancs, sous ses bras, entre ses genoux ; puis le prenant à la mâchoire, elle approcha cette petite gueule triangulaire jusqu’au bord de ses dents, et, en fermant à demi ses yeux, elle se renversait sous les rayons de la lune. La blanche lumière semblait l’envelopper d’un brouillard d’argent, la forme de

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ses pas humides brillait sur les dalles, des étoiles palpitaient dans la profondeur de l’eau ; il serrait contre elle ses noirs anneaux tigrés de plaques d’or. Salammbô haletait sous ce poids trop lourd, ses veines pliaient, elle se sentait mourir, et du bout de sa queue il lui battait la cuisse tout doucement (i).»

D’aucuns admireront l’exactitude ponctuelle avec laquelle Prouvé a suivi les indications de son auteur ; d’autres trouveront très remarquable la façon dont il a traduit l’effort de cette femme étouffée sous le poids du serpent ; ce qui me séduit surtout, c’est la manière dont l’artiste a éclairé son sujet : que je retrouve bien là mon peintre, et qu’il a bien rendu cette « blanche lumière » de la lune ! Pourvu que Prouvé ne modifie pas trop sa palette et qu’il n’aille pas cesser d’être lui-même!

Le Premier soleil de Martin est l’image de la vie rustique : le mari est aux champs ; sa vieille mère est restée près de l’âtre dont on aperçoit la fumée s’envoler au loin ; la jeune femme a voulu profiter des premiers rayons du soleil, elle est venue respirer

(l) Salammbô , page 209. Paris, Charpentier, édition de 1874.

l’air frais du matin, sentir le parfum des arbres en fleurs, mais, comme toute bonne ménagère ne doit pas rester inactive, elle recoud les sacs qui renfermeront le blé ou l’avoine, si la récolte est abondante ; au mouvement lent et rêveur avec lequel elle tire son aiguille, on devine tout le plaisir que lui cause le renouveau ; à ses pieds une poule et ses poussins picotent gaiement dans l’herbe ; l’hiver a été froid, on est si content de profiter du Premier soleil ! Ne croirait-on pas que le peintre s’est proposé de traduire sur la toile le jolirondel de Charles d’Orléans ?

Le temps a laissié son manteau De vent, de froidure et de pluye,

Et s’est vestu de brouderie,

De soleil luyant, cler et beau.

Il n’y a beste, ne oyseau,

Qu’en son jargon ne chante ou crie Le temps a laissié son manteau De vent, de froidure et de pluye.

Riviere, fontaine et ruisseau Portent, en livrée jolie,

Gouttes d’argent d’orfavrerie,

Chacun s’abille de nouveau :

Le temps a laissié son manteau (i)

(i) Poésies complétés de Charles d’Orléans, revues sur les manuscrits, avec préface, notes et glossaire, par Charles d’Héricault. Tome II, p. 1 1 5 , rondeau LXIII. — Paris, Alphonse Lemerre, 1874.

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L’exécution de la toile est aussi simple que le sujet lui-même ; on trouve que c’est primitif, et en meme temps on pense à Puvis de Chavannes. Quel tableau calme et charmant, quelle douce et tendre poésie et que c’est beau, pour un aussi jeune homme, de produire du premier coup une œuvre aussi originale 1 Qu’on nous dise que les arbres sont trop blancs, qu’il y a plus de fleurs que de feuilles, que les ombres portées ne sont pas assez vigoureuses, voilà de bien petits défauts pour de bien solides qualités. Ne suivez que les cours de l’École des beaux-arts, monsieur Martin, vous pouvez devenir un bon peintre et vous serez peut-être un mauvais décorateur !

On retrouve avec plaisir dans Y Entrée d’un Café maure de M. Devilly les marques ordinaires du talent de l’artiste : le Maure qui est devant la porte et celui qui cause au dernier plan sont pleins de naturel et de cette langueur paresseuse qui caractérise les Orientaux. Outre ce tableau, M. Devilly nous montre trois aquarelles très agréables. Le maître nous pardonnera de l’avoir placé après ses élèves : il revit dans leurs œuvres et a sa bonne part dans leurs succès ; nous tenons à féliciter M. Devilly,

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sans plus tarder, sur la manière dont il a su former tant de jeunes gens, discipliner tant de tempéraments divers, sans rien leur enlever de leur originalité ou de leur note personnelle.

VlERLING ET LES FRERES VoiRIN

Nous avons dit précédemment tout ce que Vierling faisait pour Fart, nous n’avons pas craint d’exposer au grand jour cette existence si laborieuse et si bien remplie, et de montrer que chacun des instants du peintre était consacré soit à travailler, soit à enseigner aux autres. Ce meme Vierling qui se recommandait à tant de titres divers et par tant de travaux antérieurs, a obtenu au Salon de Paris, ce que Thoré appelait jadis « les honneurs d’un refus » ; il y avait envoyé sa Cueillette de houblons, il a tenu à l’exposer à Nancy, afin de protester hautement, et d’en appeler au jugement de ses concitoyens. Nous avions vu le tableau de Vierling

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dans son atelier ; l’idée nous avait semblé heureuse, le dessin correct ; ce sont là des qualités trop importantes pour qu’un juge consciencieux et intègre puisse exclure une telle œuvre d’une exposition.

Une fois la toile revenue à Nancy, il nous a paru intéressant de recueillir les critiques que ne manqueraient pas de faire ceux qui n’aiment ou n’apprécient pas le talent de Vierling ; les uns auraient voulu la scène plus animée, les personnages moins raides et plus disséminés ; les autres prétendaient qu’il n’y avait pas assez d’air et que le dernier plan, qui représente Bouxières, était aussi fait que le premier, mais ils reconnaissaient tous que bon nombre des paysages du Salon de Paris étaient inférieurs à l’œuvre de Vierling.

A côté de la Cueillette , le meme artiste expose deux portraits fort remarqués : le Portrait d’homme attire par sa pose simple et naturelle ; la tête se détache à merveille et a l’air de vouloir sortir du cadre. Le Portrait de femme , qui offre les mêmes qualités, est encore plus goûté ; je m’explique cette préférence en raison du sujet et surtout à cause du bras et des tissus qui sont très heureusement traités.

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Le succès de ces deux toiles ne suffit cependant pas pour justifier l’opinion de ceux qui engagent Vierling à ne s’adonner qu’au portrait. Parce qu’un peintre réussit dans un genre, n’a-t-il pas le droit d’en aborder un autre ? Vous admirez les Portraits de Vierling ; fort bien ; mais j’aime aussi la composition de la Distribution de soupe.

Nous sommes en plein hiver: il gèle; la neige couvre le sol et le balcon du grand séminaire ; sur le seuil de la porte entr’ouverte, une servante de l’établissement donne de la soupe à une pauvre vieille, tandis qu’un prêtre invite d’autres indigents à venir apaiser leur faim ; sur le trottoir passe une jeune femme, élégamment vêtue, tenant une petite fille par la main. « Des riches ! sans doute, » murmurent les malheureux qui attendent que leur tour de se rassasier arrive. La mère signale à l’enfant cet exemple de charité, et l’engage à être, elle aussi, bonne pour les pauvres et à faire l’aumône. Plus loin, au premier plan, et pour égayer un peu le tableau, des gamins se jettent des pelotes de neige. Quelle scène habilement imaginée, quelle délicate leçon de morale !

Voici des peintres qui sont presque populaires;

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ils sont très connus, très aimés du public et des amateurs ; on sait gré aux frères Voirin de retracer des sujets qui sont familiers à tous, de représenter ceux des coins de notre ville que nous préférons, de nous faire, en quelque sorte, revivre sur la toile. L’Arrivée des chasseurs, l’Hôtel des ventes, le Café de l’Opéra sont de jolis tableaux pleins de mouvement et à’ actualité. Personne ne s’entend mieux que MM. Voirin à placer un personnage, à distribuer les groupes, à animer un paysage ; de plus, ils sont servis par une imagination féconde et par un tempérament observateur; aussi peut-on rester longtemps devant chacune de leurs œuvres et y découvrir toujours quelque chose de nouveau, de curieux, de pris sur le vif. Leur salon de cette année marque encore un progrès dans leur manière ; la couleur devient moins éclatante, les teintes sont plus rompues; nous engageons MM. Voirin à ne pas renoncer aux expositions de Paris ; ils ne seront pas déplacés à côté de MM. de Nittis, Béraud, Gœneutte et des autres peintres qui se proposent de fixer pour l’avenir l’image de notre vie contemporaine.

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Mllc Ehrmann. MM. Monchablon, Français, Barillot et Descelles.

Mlle Léonie Ehrmann est une fidèle de nos Salons nancéiens ; les succès qu’elle obtient à Paris ne lui font pas oublier son pays natal, ni perdre ce culte du clocher que je me plains de ne pas toujours rencontrer chez nos jeunes gens. Son Portrait du président Leclerc est une oeuvre consciencieuse et attachante. Le modèle que l’artiste avait sous les yeux rendait la tâche plus difficile ; le visage était émacié, déformé, les traits altérés. Le premier président souffrait ; il était déjà atteint du mal qui devait l’emporter, quand Mlle Ehrmann commença ce portrait qui est un des plus vigoureux du Salon. Faut-il lui reprocher d’avoir poussé si loin l’exactitude, et n’est-ce donc pas toujours un mérite d’être sincère ? Rembrandt a-t-il craint de placer un cadavre dans la Leçon d’anatomie ?

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On apprend à Holbein qu’il vient de mourir à la maison de charité, un pauvre malheureux dont la maigreur est horrible (i) : le maître prend ses pinceaux , s’installe en face du corps verdâtre mis à nu, et produit cette étude réaliste étonnante, le Christ mort , du musée de Bâle.

Que je préfère la manière ample de Mlle Ehrmann à l’exécution minutieuse de certains artistes ! M. Monchablon, par exemple, a donné à son Portrait d’homme , une attitude étudiée, un faux sourire, un air satisfait, toutes choses qui laissent trop deviner que celui qu’il nous montre, pose et « se fait peindre » ; son Portrait de petite fille vaut mieux ; l’enfant a du moins conservé sa physionomie habituelle ; c’est grand dommage que la facture soit toujours la même.

Il me fâche d’adresser à M. Monchablon de semblables critiques ; c’est un peintre de valeur, qui a fait des œuvres remarquées et a remporté, il y a vingt ans, son prix de Rome ; en regardant ses portraits, on oublie un peu ses succès d’antan, et

(l) Paul Mantz, Hans Holbein. Paris, Quantin, 1879, page 33.

ce n’est pas YÈve , non plus, qui nous les rappellera.

Le tableau de Français est gai, agre'able : nous sommes dans un jardin, sur une des collines qui dominent Nice ; au loin, on aperçoit la ville baignée par la lumière vive du soleil, tandis que le premier plan, au contraire, s’étend à l’ombre des palmiers, des orangers, des rosiers en fleurs, dans un demijour savant qui fait ressortir à merveille tout ce qu’il y a d’air et de perspective dans le paysage ; c’est brossé à bien petits coups de pinceau, mais cela ne se voit même pas, tant cette toile est pleine de solides et sérieuses qualités.

En 1879, on avait beaucoup remarqué au Salon de Paris la Ferme d’Onival, de M. Barillot, et nous devons nous estimer heureux de la retrouver à notre exposition. M. Barillot et M. van Marcke sont de véritables spécialistes : ils reproduisent le plus souvent des bœufs, des taureaux et des vaches ; mais il semble que personne , avant eux, n’ait réellement compris la nature de ces animaux. Le fameux Taureau de Paul Potter, du musée de la Haye, est vanté à l’excès ; j’hésite vraiment à croire qu’il ait été pris sur nature; il est

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trop propre, trop joli ; on l’aura nettoyé sans doute avant de le peindre. Les vaches de Barillot n’ont aucune analogie avec le taureau de Potter ; ce sont de bonnes et belles bêtes, bien plus vraies, et qui font penser à la Vache blanche de Pierre Dupont :

Connaissez-vous ma vache blanche ?

Elle est plus blanche que son lait,

Elle broute les bouts de branches,

L’herbe fine et le serpolet.

Tous les printemps elle est génisse,

Chaque hiver elle a deux jumeaux ;

Toute l’année, elle est nourrice De la ville et de nos hameaux (i).

Un arbre, au-dessous cinq vaches, à gauche une mare et des poussins, il n’en a pas fallu plus à Barillot pour faire une grande oeuvre. Ce qui prouve une fois encore que l’on peut trouver dans les compositions les plus simples les effets les plus puissants ; surtout quand la couleur est, comme ici, vive, brillante et juste.

M. Descelles, de Saint- Dié, expose deux Portraits intéressants, qui ont le mérite de ne point se ressembler ni pour le style, ni pour la lumière ;

(i) Pierre Dupont, Chants et Poésies , 6me édition. Paris, Garnier frères, 1862, page 90.

l’un rappelle Sellier ; l'autre, l’école française du XVIIIe siècle. Un tel peintre mérite certes d’ètre encouragé ; il ne saurait être monotone et possède sûrement une grande souplesse de pinceau.

MM. Paul Salzédo et Jeanniot.

Depuis plusieurs années, Salzédo attire l’attention du public par une série d’œuvres d’un genre particulier : il s’est proposé de nous faire assister aux drames qui se déroulent devant le tribunal ou à la cour d’assises. Tantôt un avocat demande pour sa cliente toute l’indulgence du jury ; tantôt un substitut requiert, contre un vaurien, la stricte et rigide application de la loi.

Les tableaux de Salzédo sont bien appréciés de ceux qui estiment que le but de l’art est d’analyser et d’exprimer les passions humaines ; ils attirent l’attention par la touche toujours ferme et le sujet toujours saisissant.

Qui n’a remarqué dans les journaux illustrés, la gravure du Tribunal ? Sur une estrade en vieux chêne sculpté, deux juges et au milieu le président ; ce dernier, le maintien grave et solennel, l’oreille attentive. L’un des juges, le plus vieux, prend des airs importants : il siège depuis de si longues années ! L’autre vient d’être nommé ; il communique à son président, avec un zèle empressé, une recherche relative à la cause qui se plaide. Voilà un magistrat qui avancera vite, ou je me trompe fort ; le coup d’œil est pénétrant ; la repartie doit être prompte ; je le soupçonne même d’être quelque peu intrigant.

Le Tribunal est, sans contredit, l’œuvre la plus forte et la plus étudiée du Salon. Salzédo connaît la magistrature non moins que Daumier et il n’est guère de maîtres contemporains qui sachent, mieux que lui, exciter tour à tour la haine et la pitié.

C’est aussi un observateur que M. Jeanniot, et ses Derniers tambours sont charmants ; la scène est ingénieuse, le coloris n’est pas violent : de plus il y a dans cette toile beaucoup d’esprit et une foule de détails piquants. Regardez ce tapin non-

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chalamment assis sur son instrument ; il a l’air béat et songe à la payse en bourrant sa pipe ; là-bas, le tambour-major s’abaisse à causer avec un bourgeois et lui explique les torts du ministre qui supprime le plus bel ornement de l’armée française! Tout au au fond, les clairons apprennent, peut-être en vain, les nouvelles sonneries, pendant que les pauvres tambours écoutent et regardent piteusement : « Ave , Caesar, morituri te salut ant ! »

Le pied du soldat qui est en avant arrête et étonne par ses proportions : « Est-ce le pied de paix ou le pied de guerre ? » demande-t-on malicieusement. La critique , encore que spécieuse , est mal fondée : Jeanniot n’a pas exagéré la grandeur des objets du premier plan, et, photographiés, ils auraient eu les mêmes dimensions; mais en art comme en littérature :

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable,

et les peintres, pour ne pas blesser l’œil, ne copient pas toujours scrupuleusement les choses telles qu’elles sont. Nous avons entendu adresser à l’aquarelle de M. Jeanniot le même reproche qu’à son tableau: le chapeau, placé sur la première

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table, semblait volumineux; nous le répétons, ce n’est pas là une faute ; ne vaut-il pas mieux louer la couleur qui est légère et le sujet qui est bien choisi?

Il y a beaucoup de goût et d’originalité dans les quatre dessins de l’artiste, qui ont paru, croyonsnous, dans la Vie moderne, et qui décèlent un dessinateur supérieur meme au peintre. M. Jeanniot manie habilement la plume et le pinceau et ne manque pas d’imagination ; avec des moyens si divers, il nous semble appelé à de prompts succès.

Mme Rongier, MM. Jundt, de la Boulaye, Pomey, Benner, Hayon, Destrem, Barrias, Régnault, Simmons, Flesh, Ebner.

Jundt est un des chantres de l’Alsace : il a voué un tel culte à ses compatriotes qu’à tout moment il s’inspire des traditions du pays natal. Cette fois il nous a envoyé des Fiancés : au milieu des épis

dorés, des bluets et des coquelicots, un jeune Alsacien tient à sa bien-aimée quelques doux propos, pendant que l’amoureuse effeuille en rêvant une marguerite. La touche vague, indécise, de Jundt ajoute encore au charme du tableau.

La Paysanne de M. de la Boulaye est peinte dans le meme sentiment que la Fiancée de Jundt : adossée contre une balustrade, elle tricote au milieu des arbres verts ; les doigts marchent machinalement, tandis que la pensée s’envole au loin; toute la figure est empreinte d’une rêverie poétique qui révèle le caractère de l’artiste.

Le Portrait de femme et la Rose de M. Pomey sont jolis à voir; toutefois il faut convenir que les teintes sont trop fondues et que le modelé ne se détache pas suffisamment. On rencontre les mêmes défauts, à un degré moindre, dans la Tête de jeune fille de Mm^ Rongier. Chez M. Emmanuel Benner le praticien n’est pas aussi subtil, mais ïartiste plus profond s’attache davantage à l’invention; témoin son Etude et son Ondine.

L’Etat a prêté pour la durée de l’exposition plusieurs tableaux; l’un d’eux la Plumeuse de volailles

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de M. Hayon, est sûr de ne pas passer inaperçu. Ce serait peut-être l’occasion de se demander si l’importance d’une œuvre d’art ne doit pas varier suivant le sujet, et s’il était besoin d’une si grande toile pour faire voir une femme qui a trop chaud et un poulet que l’on va rôtir? Combien nous plaît mieux le Jean Calas de M. Destrem ! Ici la composition est énergique, et le jour savamment distribué ; chacun des acteurs a l’air qui lui convient : Jean Calas montre son fils mort, et veut se défendre; la foule indignée murmure, accuse et menace.

M. Barrias a fort adroitement groupé ses Joueurs d’osselets dans une rue de Tlemcen; seulement le ciel qui les éclaire, est-il bien celui de l’Algérie ? La lumière de M. Emile Régnault est plus juste; son Estafette arabe pourrait être signée par Pasini : le peintre nous a représenté, sur un bout de toile, un chien, un cheval et trois Arabes, hauts de quelques pouces à peine ; mais tout cela est aussi vivant que si le tableau avait dix pieds, et que si les personnages étaient de grandeur naturelle ; il est bon d’ajouter que ces petits êtres sont peints à la perfection et traités le plus largement du monde.

On compte au Salon, comme peintres étrangers, deux Hongrois et un Américain. M. Edward Simmons a obtenu à Paris une mention pour le tableau dont nous voyons ici l’esquisse : la Blanchisseuse qui descend la côte, chargée de linge, est bien prise et hardiment brossée. MM. Fleshet Ebner sont élèves de Munkacsy : le premier expose un Cabaret où se retrouvent les tons sombres du maître hongrois ; l’autre fait de petits tableaux très finis. La Gardeuse d’oies, qui s’avance crânement à la tete de son troupeau, est charmante, et les paysannes qui la regardent s’arrangent à ravir. L’ensemble est plaisant et l’harmonie des couleurs telle, que c’est toujours plaisir nouveau pour nous de voir cette gracieuse idylle.

Marines et Paysages.

MM. Appian et Jean Desbrosses sont des artistes de grande valeur qui comprennent très bien la nature, mais traduisent l’impression qu’elle leur produit par des moyens tout à fait opposés. Nous

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en avons un exemple aujourd’hui : c’est presque le meme coin de la Méditerranée qui les a attirés, et Carquéranne ne doit pas être loin d’Agay. Tous deux ont observé combien est étrange le contraste entre le bleu de la mer et la côte sablonneuse. Ils se sont mis à l’œuvre ; mais quelle différence entre les Environs de Carquéranne et la Méditerranée à Agay! Appian est élève de Corot et de Daubigny : comme ses maîtres, il aime la manière franche et trouve ses plus grands effets dans d’épais empâtements; Jean Desbrosses, au contraire, procède d’Ary Scheffer et de Chintreuil : les couches de couleur sont minces, l’exécution plus poussée. Les deux marines plairont assurément, mais chacune aura ses amateurs.

Le Pont de Nogent-sur-Marne, de M. Gueldry, est fait avec beaucoup d’habileté dans une gamme très tendre ; l’idée est originale et rendue d’une façon bien personnelle. La barque du premier plan, qui se reflète dans l’eau, et le pont paraissent d’abord les parties les plus importantes ; mais le fond du paysage qui est peint dans la même note claire, indécise et voilée, est pourtant encore

plus curieux. On y découvre nombre de détails, des habitations, des champs, des arbres qui donnent au tableau une grande profondeur.

Nos paysagistes se divisent aujourd’hui en deux camps bien distincts: les uns, les jeunes, représentent la nature telle qu’elle est, telle qu’ils la voient ; ils veulent que la lumière, la couleur, soient les memes sur la toile que dans la réalité; ils saisissent un aspect de la nature qui les frappe, et cherchent à nous faire éprouver ce qu’ils ont ressenti eux-memes ; les autres se créent une nature de convention, qu’ils arrangent au gré de leur fantaisie. Leur eau sera toujours transparente et limpide comme celle d’une fontaine ; leurs arbres seront toujours verts , car ils ressemblent à des couronnes de papier peint; leurs chaumières de paysans, aussi propres et aussi neuves que si elles sortaient d’une boîte de jouets récemment fabriqués. C’est ce qui se nomme aujourd’hui le vieux jeu. Ainsi procèdent MM. Paul Flandrin, Victor Dupré et Robinet. Qu’après avoir examiné ces broderies auxquelles la nature sert plutôt de prétexte que de texte, on se repose en regardant le Verger

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de M. Isembart; voilà de vraies fleurs, voilà devrais épis! Qui n’a pas rencontré dans ses promenades un semblable verger ?

A la meme école appartiennent les Vues du Loiret de M. Auguste Flameng, c’est dire que leur auteur est dans la bonne voie ; pour M. Ravanne, son Coin de Normandie nous a fait songer à Millet. Voilà un éloge que beaucoup envieraient.

Outre le Bouxières de Petitjean, l’Etat a prêté deux autres paysages : le Coteau jurassienne Pointelin, est d’un aspect aride, bien que très sincère ; la Baie , par Moullion, est plus gaie ; toutefois on s’arrête peu devant ce que Diderot appellerait « ces deux grandes machines » et l’on préfère de beaucoup la Vue de Dinard , par Zuber. La mer s’est retirée ; des hommes profitent de la marée basse pour aller, avec leurs voitures, recueillir la marne ; le temps est indécis ; une brume grise enveloppe toute la plage ; seule la ville de Dinard apparaît un peu plus en lumière. La justesse des plans est remarquable , l’allure des chevaux si naturelle, qu’ils semblent marcher et venir à nous. La touche est grasse, la facture délibérée, irrépro-

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chable'; à beaucoup d’égards, la Vue de Dinard peut être proposée comme modèle aux peintres.

MM. Brispot, Gridel, Licourt, Quintard, Thiriot, ETC.

Dessins et Aquarelles. — Conclusion.

Brispot est né à Paris ; mais il habite depuis si longtemps Raon-l’Étape qu’il passe pour un peintre lorrain : sa petite toile, la Surprise , est plutôt une étude qu’un tableau : une jeune femme, cachée derrière la porte, attend, un bouquet à la main, que son mari rentre, afin de lui souhaiter sa fête. Sans doute, l’idée est ingénieuse, et l’exécution adroite : le soleil qui éclaire le jardin et pénètre dans la chambre sombre, est bien nature ; mais vraiment cette œuvre-là ne nous apprend rien de nouveau au sujet de M. Brispot.

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Des nombreux élèves de M. Petitjean, le plus distingué est assurément Licourt, et cela non seulement à cause de sa prompte admission au Salon de Paris, mais plutôt parce que, tout en suivant les conseils de son maître, il a su se former une manière franchement en dehors. Les Mortes de Tonnoy et surtout le Chemin du moulin peuvent se comparer aux meilleurs paysages de notre Exposition. Que M. Licourt travaille avec persévérance; l’avenir est à lui.

Les Vues de Mal^éville attestent quels progrès M. Louis Thiriot a faits depuis deux ans. Ses Bords de la Meurtlie le matin sont d’une originalité de bon aloi ; mais pourquoi n’a-t-il pas terminé à temps les différents projets de décors qu’il a composés pour un théâtre de société ? Photographe habile, observateur consciencieux de la nature, M. Thiriot aurait prouvé qu’il peut encore réussir dans un genre difficile et tout à fait différent.

M. Lucien Quintard est élève de Devilly; mais, bien plus que les peintres précédents, il approche du faire de Petitjean; sa grande marine, les Graves de Villerville , trahit une main déjà sûre. Parmi les

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jeunes et, avec M. Licourt, c’est M. Quintard le mieux organisé pour le paysage. M. Iloubre étudie aussi avec M. Devilly et ne s’adonne à la peinture que depuis peu, nous dit-on ; qui s’en douterait en voyant Rosières-aux-Salines ?

Dans le Tableau de chasse se retrouvent les qualités ordinaires de M. Gridel ; le Campement de montreurs d’ours et la Dompteuse nous dévoilent une nouvelle face de son talent ; mais, de toute son exposition, c’est X Intérieur breton que nous préférons : il est excellent comme couleur et comme lumière.

Apprécions dans les Vues d’automne , du capitaine Collet, certaines parties bien rendues ; dans le F/7lage en Alsace de M. Paul de Gauvain, un coin bien éclairé ; dans les Sangliers par un temps de neige de M. Jacquot, un aspect d’hiver heureusement saisi.

Comme MM. Charles Drouet et Louis Beaupré, M. André Tulpain a fait ses premières armes à l’atelier de Vierling ; il est très jeune, mais si j’en crois sa Nature morte , il marchera vite. Nous félicitons M. Drouet sur son Liseur et sa Marchande

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d’oranges , deux petites toiles bien dessinées et peintes avec goût. Pour M. Louis Beaupré, si ses Éventails sont gracieux, la couleur de ses aquarelles est lourde ; il peut regarder, pour s’en convaincre , les Tanneries à Strasbourg de M. Boullier, et les trois Paysages de M. Paul Pierre.

Les Études de Mme des Barres (née Courbe) ne sont guère que des impressions , assez agréables d’ailleurs ; mais nous accordons tous nos éloges à son Buste de Friant ; toute cette petite tête est pleine de génie et de ce que Théophile Gautier appelait V inquiétude artistique. Le Buste de M. J. Casse , par Johmann, témoigne que le sculpteur a de la pratique ; qu’il s’efforce cependant d’acquérir plus de légèreté : la barbe et les cheveux sont encore un peu massifs.

On a souvent regretté la faiblesse des aquarelles et des dessins ; cette année-ci, ils sont meilleurs. Nous recommandons aux amateurs le Repos des marins sur le quai de Rouen et une jolie Conversation à l’aquarelle, de M. Ancilloti. La Vue de Saint-Denis , de M. Deneux, paraît

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tout d’abord étrange : l’artiste est arrivé à figurer la Seine, en laissant au papier sa couleur naturelle ; est-ce un effet de l’art ou du hasard? Signalons, parmi les dessins, le Christ de M. J. Casse ; les Fusains de M. Simon, de Metz. Parmi les études à la plume, la Forêt de M. Fongoud, et la Porte Saint-Georges de M. Guerlach. Parmi les faïences, celles de MM. Descelles, Uriot et Collot.

Le cadre de M. Jacques Lévy renferme de petites gravures extrêmement fines ; comment s’en étonner? L’artiste ne compte-t-il pas parmi les meilleurs graveurs sur bois de notre époque ?

MM. E. Casse et Delpy, éditeurs en bronzes, ont envoyé, entre autres reproductions intéressantes, YAragonaise de M. Lanson. M. H œner expose de charmants vitraux, et M. Ferdinand Kauffer, des chiffres, des armoiries des fleurs en argent, ciselés dans la perfection, qui dénotent un véritable souci de la science héraldique.

Nous avons passé en revue les œuvres principales du Salon, sans aucun ordre, sans aucune méthode ; notre seul but, notre seule préoccupation a été de

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prouver la solidité de l’école lorraine, de montrer ce qu’elle donnait actuellement, ce qu’elle promettait pour l’avenir. C’est aux grands artistes du pays qu’on est redevable du succès de l’exposition. Ceux qui ont manqué cette fois à l’appel, les Feyen, Henri Lévy, Moyse, Yvon, suivront, il faut l’espérer, le bon exemple ; ici meme, quelques amateurs heureusement doués , ont fait défaut. Nous voulons croire que tous ceux qui se sont abstenus, voudront être représentés au prochain Salon qui dépassera encore en éclat celui de 1882.

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