LA GALERIE POIREL
(notes classées par écoles)
A notre avis, le meilleur moyen d’étudier la Galerie Poirel (i) est d’examiner, école par école, les tableaux italiens qu’elle renferme et de réserver pour la lin les œuvres des peintres du Nord, œuvres peu nombreuses qui n’exigent pas de subdivisions spéciales :
Écoles italiennes, j o École bolonaise.
« Il n’y a jamais eu, dans aucune école, des pein- » très plus consommés dans toutes les parties de » l’art que les Carrache et que les Bolonais en
(i) Installée depuis le 28 août 1882 au musée de Nancy.
» général ; ils savent tout ; car ils ont tout appris » des maîtres leurs prédécesseurs : l’anatomie, le » modelé, la perspective, la dégradation de la » lumière et des ombres; ils peuvent tout peindre et » ils peignent tout avec une égale supériorité comme » praticiens : la figure et les groupes, les chairs et » les draperies, les terrains et les arbres, l’architec- » ture et le paysage, la terre et le ciel, le feu et » l’eau, les animaux et toutes les fantaisies de la » création. Ils exécutent tout, mais ils ne sentent » plus rien » (i).
On peut suivre à la Salle Poirel les phases qu’a traversées l’École bolonaise ; s’il ne s’y trouve pas de tableaux des Carrache qui furent les réels fondateurs de l’École, Zampieri, dit le Dominiquin, leur meilleur élève a du moins là une esquisse qui suffit à nous renseigner sur le maître et sur les débuts de l’École : la Communion des Apôtres , est, en tous points, digne de la Communion de saint Jérôme. Le dessin est simple, la lumière juste ; le peintre
(i) W. Burger. Les Trésors d'art en Angleterre. — Paris, Renouard, 1 865 ; page 99.
n’a eu aucune réminiscence ; il a traité la scène comme il la concevait, et a fort bien réussi.
Saint Sigismond et Jésus de Guerchin est encore une toile de mérite, où Ton retrouve bien le coloris vigoureux du maître; mais avec Proserpine surprise par Pluton de Furini, l’art bolonais semble entrer dans une nouvelle voie qui s’accentue davantage avec Cignani, Gessi et Crespi.
Nous signalerons les deux paysages de Galli, dit Bibiena, pour rappeler que ce peintre séjourna, au commencement du XVIIIe siècle, à Nancy, qu’il y exécuta plusieurs travaux d’art, et fut meme chargé de la décoration de l’ancien théâtre de la ville.
2° École vénitienne.
Moins importantes et moins nombreuses, les toiles de cette Ecole forment néanmoins la partie la plus intéressante et la plus curieuse de la collection.
Le Christ portant sa croix , nous ramène à l’époque des Bellini, à l’aurore de l’École vénitienne. Le Portrait d’homme du Pordenone peut se comparer à ceux de son ennemi et rival, le
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Titien. J’avais hâte de citer ces deux tableaux pour arriver à une étude du Tintoret, la Pentecôte. Rarement l’élève du Titien a été aussi bien inspiré, rarement il a atteint un tel degré de puissance : les apôtres semblent foudroyés par l’apparition du Saint-Esprit. Outre cette esquisse, la galerie possède encore du même maître une Diane chassant d’un coloris très délicat : le paysage est peint dans une gamme rose et tendre, avec une finesse de tons à laquelle le Tintoret ne nous a pas habitués ; les derniers plans surtout sont éclairés d’une façon surprenante.
Le Riche et le Pauvre de Paul Veronèse n’est qu’un projet de tableau; mais la disposition habile des personnages, \st richesse des costumes, et surtout l’ordonnance générale de la composition, seront une précieuse indication pour ceux qui ne connaissent pas la manière du peintre.
A l’École des Bassan appartiennent six des tableaux de la galerie ; ces peintres représentent une tendance nouvelle de l’art vénitien, et diffèrent de leurs comtemporains par une pratique plus lâchée et par une recherche quelquefois excessive dans le choix des
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vêtements de leurs personnages. Jésus che \ la Samaritaine servira de preuve à ce que nous venons d’avancer.
Canaletto, le premier, avait songé à reproduire la physionomie si originale de Venise, sa ville natale ; ses imitateurs ont été nombreux ; mais on jugerait mal le maître d’après les œuvres de Guardi ou de Venturali. Si ce sont bien là les thèmes favoris de Canaletto, combien plus adroite était la touche du maître !
On a classé parmi les anonymes deux autres tableaux vénitiens qui ne nous paraissent pas dépourvus de mérites ; c’est un Portrait dans le genre de ceux de Paris Bordone, puis un Tobie recouvrant la vue , restauré en maint endroit, mais dont la partie ancienne reste très curieuse.
3° École florentine.
Deux Saintes Familles de la vieille École de Florence ont été attribuées, l’une à Verocchio, l’autre à Ghirlandajo. S’il faut ajouter foi à ces suppositions, on peut remarquer que la toile de Verocchio est d’un coloris naïf et audacieux à la fois, et trou-
ver que le peintre a transporté sur la toile le ton du bronze avec lequel il fondait ses statues, tandis que chez Ghirlandajo , le sujet est traité d’une façon déjà moins primitive.
Le caractère de l’École florentine est assez heureusement traduit dans un tableau religieux de Granacchi ; c’est bien là l’image de la force alliée à la grâce, et on peut plutôt reconnaître l’influence d’Andrea del Sarto dans cette toile que dans deux Anges tenant des instruments de la Passion ; malgré le catalogue, nous nous refusons à voir quelque ressemblance entre la facture sèche, froide des Anges et la manière si douce de l’auteur de la Madone au sac.
Avec la Tête de Christ , Cardi de Cigoli nous apparaît plus hardi qu’à l’ordinaire. Quant à sa petite esquisse, il faut y attacher d’autant plus de prix qu’elle est l’ébauche du Martyre de saint Etienne du musée des Offices, la meilleure oeuvre de Cardi.
Nous n’aurions garde d’oublier deux petites toiles apocryphes, la Vierge qui lit et la Sainte Cécile j spécimens charmants de l’art florentin du
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XVIe siècle, non plus qu’une copie très curieuse d’après Michel-Ange; on n’ignore pas combien les tableaux de ce grand maître sont rares : les quelques toiles qu’il a produites sont disséminées dans les premiers musées de l’Europe; la nouvelle collection possède une bonne copie d’une des œuvres les moins connues de Michel-Ange, l’Enlèvement de Ganymède du musée de l’Ermitage, de Saint-Pétersbourg.
4® Écoles romaine , napolitaine, lombarde, etc.
Une reproduction ancienne et très soignée de la Vision d’E^écliiel de Raphaël sert de pendant au Ganymède, et les sujets ne laissent pas d’avoir entre eux quelque lointaine analogie; c’est donc pour les amateurs une occasion, pour ainsi dire unique, de mettre les deux génies en parallèle.
Des Joueurs de boules et une Nature morte de Cerquozzi détonnent agréablement sur l’ensemble des peintures italiennes, religieuses pour la plupart. Le Paysage avec figures du Guaspre Poussin ne manque ni d’air, ni de perspective et semble protester contre l’opinion de Félibien qui se plaisait à nommer les tableaux du Guaspre « les reliefs des
festins de Poussin. » Andréa Sacchi a su demeurer personnel dans sa Mise au tombeau : le corps du Christ est construit, modelé dans la perfection.
Salvator Rosa est représenté par un Saint Jean dans le désert, sujet bien fait pour mettre en évidence les qualités d’exécution du maître et la façon pittoresque dont il savait interpréter la nature. Luca Giordano, napolitain comme Salvator, a aussi un tableau puissamment éclairé : les Filles de Loth .
N’est-il pas téméraire de rapprocher le nom du Corrège de ceux de Parmignano et de Schiedone ? Si les deux peintres comptent parmi les élèves, ou plutôt parmi les imitateurs du Corrège, il faut avouer que la Fuite en Egypte et la Vierge ne rappellent que de fort loin l’entente si parfaite du clair obscur que possédait le chef de l’École lombarde.
Singulier rapprochement ! La recherche de la grâce tua l’art italien au dix-septième siècle, comme elle tuera l’art français au dix-huitième. Le peintre, qu’il s’appelle Crespi ou van Loo, veut plaire à tout prix ; il perd toute son originalité pour sacri-
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fier au goût, souvent douteux, de ses contemporains. Seul dans l’École lombarde, le Caravage semble s’être fait un genre particulier ; c’est qu’il cherchait à opposer l’influence de la nature même à l’afféterie des peintres de convention ; c’est qu’il voulait réagir contre la tendance si malheureuse de son époque. Il copia la réalité et peut compter à juste titre parmi les devanciers de l’école naturaliste. Si nous insistons aussi longuement sur cet artiste, c’est que nous devons à un de ses élèves deux des tableaux les plus originaux de la nouvelle galerie, le Marchand de poissons et la C«zsinière.
Mentionnons encore deux curieux Paysages avec figures du génois Magnasco, une Esquisse très étrange, attribuée au Sodoma, et Y Apothéose de sainte Catherine par Pavona, petite peinture d’une fraîcheur de coloris vraiment exquise.
Écoles française, flamande