STATUE DE RENÉ II
N’est-ce pas une ve'ritable bonne fortune pour le critique d’avoir à parler d’un tel sujet, d’étudier ses débuts et de présager son avenir? Voici un enfant qui naît au village ; ses parents sont de braves paysans qui n’ont guère le temps de s’occuper de lui; dès qu’il peut marcher, on lui laisse sa liberté; quand il a six ans, on l’envoie à l’école. Mais la vocation artistique existait chez Mathias ; il crayonna avant de connaître l’alphabet, et dessina avant de savoir écrire ; le dimanche , quand il revenait de la grand’messe , il prenait une
feuille blanche, et retraçait ce qu’il avait vu à l’église, ce qui»l’ avait frappé. On ne songeait guère à y prendre garde, et les parents se souciaient peu des images de leur fils ; ils réfléchissaient plutôt aux services qu’il leur rendrait, lorsque, devenu plus âgé, il pourrait aller aux champs.
On l’y envoya à sept ans, non pas pour cultiver la terre, mais pour mener paître les bêtes. Après l’école du matin, il gardait le troupeau paternel. Est-ce le spectacle de la nature ou bien la solitude dans laquelle se trouvait l’enfant? toujours est-il que son goût se développa en même temps que ses aptitudes se précisaient davantage. En quittant la maison, il avait abandonné ses cahiers et ses crayons; la sculpture l’attirait pour toujours; n’avait-il pas aux champs tout ce qu’il lui fallait, du bois, de la pierre, de la terre ? Que lui importe la matière ? Il la prend informe, il la force à lui obéir, à se laisser dompter ; il tire la vie du néant.
On finit cependant par s’étonner au village du berger qui partait le matin avec un bâton de bois, et qui rapportait le soir une houlette entièrement sculptée. Le bruit s’en répandit au loin et Schiff
L’Art à Nancy
trouva un protecteur (i). A quatorze ans, il put venir à Nancy, suivre les cours de M. Pêtre, à l’école de modelage; cinq ans après, au mois d’octobre 1 88 1 , il entra à l’école des Beaux-Arts de Paris, dans râtelier de MM. Dumont et Bonnassieux (2).
Il y aurait de singulières études intéressantes à faire sur Nancy qui s’en va et sur les coins de la ville qui disparaissent tous les jours. Que resterat-il bientôt de l’ancienne place Saint- Epvre? Fort peu de chose assurément; ces changements avaient déjà commencé en 1846, puisque, à cette époque, Jean Cayon écrivait déjà dans son Histoire de Nancy : « Les antiques maisons avec arcades, qui entou- » raient l’enceinte de la vieille place Saint-Epvre,
(1) M. Barba, de Rethel-lez-Sierck (village natal de Schilï).
(2) Au Salon de Paris de 1882, Schiff était représenté par deux bustes et, depuis, il a envoyé plusieurs de ses œuvres à l’exposition des travaux des élèves de l’Ecole régionale. (Voir page 52.)
» font place chaque jour à de plus élégantes cons- » tructions. Là se tenaient le marché et les halles. » En 1495, René II y ajouta une fontaine pour » servir de poissonnerie ; elle était surmontée de sa » statue équestre, en pierre, de petite dimension, » renversée en 1792 et asse ^ semblable à celle qui j> Va remplacée en 1826. (1) » Ainsi donc, suivant l’opinion de Cayon, la petite statue qui se trouve actuellement sur la place et qui est, croyons-nous, l’œuvre de Lépy, ne serait que la reproduction d’une autre, en pierre , qui aurait été élevée du vivant du duc, et probablement commandée par lui. Nous partageons assez volontiers cet avis, et ne voyons rien d’étonnant à ce que René II, que les historiens se plaisent à nous représenter comme un prince accompli, lettré, a ami des arts » (2), ait tenu à consacrer, par une statue érigée sur une place publique, la défaite de Charles-le-Téméraire.
Seulement la place s’est agrandie, et la statue de
(1) Jean Cayon. Histoire de Nancy. Nancy, Cayon-Liébaut, page 98.
2) Jean Cayon. Histoire de Nancy, page 5o.
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Lépy, qui ne manquait pas, il est vrai, d’une certaine grâce, a été jugée trop peu importante. On a résolu de la transporter au musée lorrain (i) et M. Schiff a été chargé d’en faire une nouvelle qui fût plus en rapport avec les proportions de la place.
Le fait d’armes valait du reste mieux qu’une aussi petite statue. Il faut relire les chroniques et les récits de l’époque, pour se figurer l’éclat dont cette victoire entoura le duc de Lorraine :
Mille quatre cents soixante et seize aduint,
Que Charles duc de Bourgogne icy vint,
Accompaignié de Soudars et Gens d’armes.
Cuydant Nancey surprendre à force d’armes,
Veille des Roys qu’on départ le gasteau,
Il fut occis en passant ung ruysseau,
Et la plupart de ses hommes de guerre,
Furent occiz et semez sur la terre :
Puis recueilliz par le commandement Du preux René, qui vertueusement,
Obtint sur eulx glorieuse victoire.
L’artiste a choisi pour faire sa statue le moment où le duc encourage ses soldats. D’une main, René II
(i) Elle s’y trouve effectivement depuis le l5 octobre 1882.
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retient son cheval trop fougueux, tandis que, de l'autre, il lève haut l'épée pour exhorter les siens la bataille. Le mouvement du duc est très beau, très entraînant : le cheval, arrêté dans sa marche, souffle, hennit et piaffe; l'ensemble est harmonieux et plein de noblesse.
Schiff a su éviter le dangereux écueil de la banalité. Son René II est un duc à la tournure fière, à l’allure martiale ; nous sommes sûr que c’est « un preux » et, rien qu’à voir son air de bravoure, nous lui promettrions presque la victoire. L'exactitude et la précision des détails méritent d'être signalées ; l'auteur s’est entouré de tous les documents qui pouvaient le renseigner sur la physionomie du duc, ses armes, et sur le harnachement de son cheval. Cette maquette ne nous représente donc pas le premier venu, mais bien le duc René IL Mathias Schiff appartient à la nouvelle école, qui est avant tout avide de vérité historique et de couleur locale. Ce sont là des questions fort importantes qu'on a trop souvent négligées ; et ne sont-elles pas indispensables pour donner à une oeuvre un caractère particulier ?
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Il y aurait, ce semble, mauvaise grâce à chercher querelle au jeune sculpteur sur certains détails de minime importance. D'ailleurs, cette maquette n’est qu’un projet, et l’on ne saurait porter dès aujourd’hui sur l’œuvre un jugement définitif. En somme, entièrement satisfait de ce travail, nous attendons avec impatience qu’il soit terminé ; car, si c’est pour Mathias Schiff une occasion de se produire et de donner la mesure de son talent, cela permettra à la ville de Nancy, qui a déjà tant de statues, d’en posséder au moins une qui présente un réel intérêt artistique.