SELLIER
SELLIER (i)
24 novembre 1882.
Les circonstances seules nous indiquent l’ordre que nous devons adopter pour publier ces études ; tantôt c’est un de nos jeunes compatriotes qui arrête l’attention du public par quelque œuvre de valeur, tantôt c’est un ami, un maître qui nous est ravi, et auquel nous venons dire adieu.
Je sors de chez Sellier : j’ai tenu à le revoir une dernière fois dans la petite maison qu’il habitait depuis un an à Nabécor; la figure est restée la même ; les traits sont peut-être un peu moins bouffis; le teint a encore jauni davantage et forme avec la barbe noire, clair-semée, un contraste frappant.
Le grand artiste qui vient de s’éteindre, était de
(1) Voir à l’appendice I et II.
ceux que la géne'ration actuelle appre'cie mal : cela tient probablement à ce que l’on ne connaît pas bien l’existence de Sellier, et que l’on ignore sous le coup de quelles préoccupations ses œuvres ont été produites. Il est évident, pour nous, que le mal qui devait l’enlever et dont il portait depuis longtemps le germe, a exercé sur son talent une grande influence ; aussi faut-il reprendre les choses d’un peu plus haut et étudier Sellier, alors que le corps était sain, au moment où le talent était dans toute sa sève, dans toute sa vigueur.
Meme enfant, Sellier ne fut jamais d’une santé bien robuste ; quand il eut atteint l’âge de l’adolescence, et qu’il fallut faire choix pour lui d’un métier, on songea d’abord à le mettre, comme ses frères, au jardinage; mais il était trop faible. On le plaça comme apprenti chez un peintre en bâtiments, et voilà notre futur artiste maniant le pinceau, comme par une sorte de prédestination, partageant son temps entre l’atelier du patron et les cours de dessin de l’école municipale. Les dispositions très marquées du jeune Sellier n’échappèrent pas à M. Leborne, alors directeur de l’école; il les encou-
ragea et les développa de tout son pouvoir. Mais là ne s’arrêtera pas le rôle du professeur ; il fit mieux que de donner à son élève d’excellents conseils : il arriva, grâce à une subvention de la ville et du département, à envoyer Sellier à Paris, en même temps qu’il obtenait, au moyen d’une loterie, que le jeune peintre fût racheté pour échapper au service militaire.
Une fois à Paris, Sellier travailla dans l’atelier de Léon Cogniet, et se fit immédiatement remarquer à l’École des Beaux-arts ; en 1857, quatre ans environ après son arrivée, il sortait victorieux de deux concours ; V Enfant prodigue lui valait le prix Moreau, et, la même année, il remportait le prix de Rome. Il faut se rappeler contre quels rivaux il avait à lutter, pour savoir l’importance que nous devons attacher à ces victoires. Ainsi Bonnat, concourant avec Sellier pour le prix de Rome, n’obtenait que le second prix, tandis que notre compatriote était classé premier à l’unanimité ?
L’année 1857 devait être pour l’artiste une suite de succès ; il envoya au Salon quatre portraits dont un (celui de sa mère) compta parmi les toiles les
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plus remarquées de l’exposition. L’élève de la veille était, comme on le voit, vite passé maître. Un début aussi éclatant fut un précieux encouragement pour Sellier ; il partit pour Rome, n’ayant qu’une ambition : consolider et augmenter la réputation qu’il s’était déjà acquise : aussi son séjour en Italie fut-il marqué par une série d’œuvres d’un caractère élevé et très personnel ; c’est à la Villa Médicis qu’il conçut et exécuta le Lévite d’Ephraïm maudissant la ville de Galaa qui figura au Salon de 1864, et la Mort de Léandre qui valut à son auteur une médaille au Salon de i865(i).Dès son retour de Rome (2), Sellier se vit accablé de demandes de portraits ; il n’en fit qu’un petit nombre, préférant laisser dans chacun d’eux une trace de son admirable talent; de tous, celui de Mme Delamarre de Bouteville, est assurément le plus étonnant : c’est un portrait d’allure magistrale, et rare-
(1) En 1866, Sellier fut nommé directeur de l’École des Beauxarts de Nancy, charge qu’il conserva jusqu’en 1871.
(2) Au même moment, Sellier fut chargé par la ville de Paris d’exécuter l’église St-Bernard (chaussée Clignancourt), deux tableaux représentant l’un la Sainte-Famille, et l’autre la Fuite en Egypte.
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ment Sellier a été mieux inspiré : n’était une légère teinte bleuâtre qui frappe au premier abord, je le mettrais presque de pair avec 1 e Portrait desamère. En 1867 Sellier exposa les Dernières années de Tibère (plus connu sous le nom du Bain de Tibère ) qui est presque devenu populaire, tant il a été reproduit par la photographie et la gravure ; en 1868, Y Ame perdue ; en 1869, le Souvenir italien et un beau Portrait de M. Blanc ; en 1870, un autre Portrait et la Grapella qui fut très goûtée ; en 1872 il obtenait une seconde médaille pour sa Néréide et son Portrait de Mme de Meixmoron de Dombasle ; enfin, aux dernières expositions, le Poj'trait du Prince Radprvill, la Léda et la Forge lui valaient les éloges de la critique.
On nous demandait un jour lequel dans Sellier nous paraissait le plus habile, le plus remarquable, du dessinateur ou du praticien. Pour nous, c’était évidemment le premier qui l’emportait. Non pas que la couleur de Sellier fût mauvaise ou banale, loin de là ; il est un des rares peintres de l’école moderne, qui aient su nous rappeler la magie du clair-obscur de Rembrandt ; mais il avait un sentiment extraor-
dinairement juste des proportions et peu d’artistes ont possédé, à un aussi haut point que lui, l’art du dessin.
Il nous semble utile de rappeler que certains tableaux de Sellier ont sensiblement changé : ils ont poussé au roux, au violet ou bien au noir. Faut-il seulement accuser le temps et les couleurs de tels changements, et ne doit-on pas penser que le maître en est peut-être un peu responsable ? Parmi les personnes qui l’ont connu, qui l’ont vu à l’œuvre, les unes prétendent qu’il ne craignait pas de faire avec la couleur les alliages les plus osés ; les autres affirment que, pour mieux se rendre compte de l’effet produit, il répandait à chaque séance une nouvelle couche d’huile sur la toile commencée ; ceci nous expliquerait comment peu à peu les couleurs se sont décomposées, altérées, fondues, ont détruit la ligne et produit « ce pointillé qui, suivant Jules Claretie, faisait ressembler quelques-uns des tableaux de Sellier à une série d’atomes juxtaposés. »
Mais il ne faut pas s’arrêter à ces défauts ou plutôt à ces bizarreries de facture qui trahissaient la nature étrange et originale de Sellier ; on doit plutôt admirer l’art avec lequel il a composé ses ta-
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bleaux et la façon toute particulière dont il a fait vivre les hommes et les objets dans la pénombre
Le grand artiste, sévère pour les autres, comme il l’était pour lui-meme, était, en réalité, très bienveillant; MM. Morot, Larcher, Vierling, Charbonnier, qui ont été ses élèves, se plaisent à dire quel intérêt le maître témoignait à ceux qu’il avait formés, avec quel zèle il suivait leurs progrès, avec quel plaisir il constatait leurs succès. La mort de Sellier leur enlève en meme temps un maître et un protecteur; car Sellier n’usa jamais pour lui-meme des influences dont il put disposer, et préféra toujours les mettre au service de ceux qu’il voulait encourager. Aussi nous est-il ravi avant d’avoir reçu la distinction qui lui était destinée et qui devait consacrer tant de grands et remarquables travaux.
Puisse Madame Sellier trouver, dans la récompense qui était réservée à son mari, une consolation, un adoucissement à sa douleur! Nous n’osons l’espérer, sachant quelle étroite affection l’unissait au grand artiste. Mais nous sommes heureux de rendre hommage, au nom de tous, à la vaillante compagne, à l’épouse dévouée qui a prolongé, par ses soins in-
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telligents, l'existence du maître ; personne ne dira le mérite de cette femme d'élite qui a soutenu par sa fermeté son mari malade, affaibli, et qui a livré constamment le combat de la vie, côte à côte, avec lui ; car l'existence du pauvre Sellier ne fut guère qu’une lutte : à la fin de sa carrière, il eut à se défendre contre le mal qui le rongeait; au commencement, il avait employé toutes ses forces, tous ses moyens à éviter la routine, et à trouver une voie nouvelle.
Pour garder de Sellier le souvenir qu’il convient et pour dire quelle place cet artiste doit occuper dans l’histoire de la peinture, il faudrait pouvoir contempler son œuvre dans son entier ; en attendant que cette satisfaction soit donnée à ses admirateurs (i) qu’on relise les Salons depuis 1857 jusqu'en 1880, on y verra en quels termes tous les grands critiques, Edmond About, Jules Claretie, Paul Mantz, parlaient de Sellier, et on saura au juste quelle perte l’art vient de faire.
(1) Une exposition des œuvres de Sellier doit avoir lieu en effet à Paris, à l’Ecole des Beaux-arts, au mois de janvier 1884.