‹ L'art à Paris (volume 2)Chapitre 37 sur 51 · Loi:, cit · texte numérisé non relu

Loi:, cit

De Heem les fidèles chanceliers plutôt que les poètes de la nature ; et, dans cette fidélité d’inventaire, je ne sais qui, parmi les modernes, pourrait mieux les remplacer que M. Desgoffes. Depuis les éperons de Charlemagne jusqu’à la carabine de Charles /X, et depuis celle-ci jusqu’à Y enclume de Louis XVI , il vous refait sous les yeux l’histoire de France, rien qu’avec le garde-meuble. Ce sentiment poétique, par contre, quia mérité à Snyders l'honneur de mettre la main à plus d’un tableau de Rubens, me paraît être passé en droite ligne à M. Vollon; ses anguilles se tordent, ses écrevisses tâtonnent, ses brochets agonisent, toute chose grouille et reluit dans ses pêcheries , à faire envie au grand maître flamand ; et la poissarde est loin de faire tort à la marchandise. Quant aux merveilles d'exécution de M. Philippe Rousseau, qui a jeté son dévolu sur le savoureux royaume des fruits, des légumes et des laitages , on ne saurait, je crois, mieux les commenter que par ces quelques mots naïfs d’un de ses précurseurs : « Par le moyen de l’effet et de la couleur on peut — ainsi Chardin s’exprime — donner de l’intérêt aux choses les plus vulgaires, et faire un chef-d’œuvre avec un pot et des fruits. Mais comment arriver là? On cherche, on gratte, on frotte, on glace, on repeint, et quand on a attrapé ce je 11e sais quoi qui plaît tant, le tableau est fait. » Merci de la recette!

Cependant, pour en revenir au paysage, je ne surprendrai guère mon ami lecteur, qui n’est que trop au courant de mes faiblesses, en lui avouant

LA PEINTURE

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(j ne j’ai un faible aussi pour le paysage de nos vieux maîtres. Les arbres blonds, les montagnes couleur indigo, les couchants d’or pur du Titien et de Rubens, leurs cascatelles brillantées parle soleil, leurs chiens, leurs chevreuils et leurs cerfs lancés à pleine carrière, me sourient — je l’avoue sans vergogne — beaucoup plus que certaines cépées arides que l’art de la dernière heure envie à l’arpenteur et à sa canne. Est-ce que c’est réellement un si gros malheur que de se heurter par hasard, au milieu de ces forêts enchantées, à quelque satyre en train de se couronner de lierre, guettant quelque nymphe endormie, ou se laissant naïvement transpercer la poitrine velue par le trait de quelque joli petit amour? Folies, j’en conviens, mais chères et agréables folies! La belle structure des arbres peut bien mériter, après tout, qu’on s’y arrête, plutôt que de choisir pour modèles les scrofuleux et les rachitiques delà famille. Voyez seulement Paul Bril, Ruysdaël, Jean Wynants, Ilobbéma, Karel du Jardin : quels bouquets d’essences superbes, et combien la variété en rehausse l’élégance ! Ni la multiplicité des plans, ni la richesse et la brisure des lignes, quand elles ne sont point cherchées de parti pris, mais qu’elles jaillissent toutes seules du choix d’un site pittoresque, ne sauraient rien ôter à la vérité ; elles en relèvent la portée, voilà tout. Est-ce que par hasard les finesses et l’exécution consciencieuse des premiers plans de Cuyp ternissent le moins du monde la limpidité de ses horizons, ou n’ajoutent-elles pas II. 16

plutôt à leur éclat, à leur transparence, à leur poésie ?

Mais qu'y faire? Les meilleures choses, dès qu’on en abuse, engendrent l’ennui et le dégoût; et l’on comprend fort bien que Claude et Poussin aussi aient fini par agacer les nerfs, une fois qu’ils ont été réédités, gâchés, malmenés dans les centièmes éditions des Bidault et des Michalon. C’est contre ces éternelles redites académiques qu’on vit s’insurger, pour la première fois peut-être, ces vaillants Anglo-saxons, Bonington et Constable, dont la manière rapide, sincère, naïve, devint bientôt l’exemple favori des novateurs français. Mais leurs noms n’acquirent de popularité que fort tard, tandis que déjà, de conserve avec les attaques des romantiques, les premières escarmouches des paysagistes rebelles éclataient. Les romantiques, cependant, eurent à peine tourné le dos à l’antiquité, qu’ils se contentèrent de mettre le cap sur le moyen âge ; les paysagistes, au contraire, plus décidés, ou plutôt moins embarrassés de bagage littéraire, filèrent tout droit, et tâchèrent de s’entendre directement avec la nature. MM. Cabat, Dupré, Théodore Rousseau, ouvraient la marche. Et bientôt aux compositions savantes et froides succédèrent les études ravies au cœur même de la nature, les détails authentiques, cette sorte de paysage à épisodes, où un lambeau de prairie, un tronc d’arbre, un jeu de reflets dans l’eau suffisait à toute une toile.

Mais, comme la poésie ne se résigne jamais à

mourir, il y eut, même parmi ces insurgés, un enthousiaste incorrigible. 11 resta obscur, oublié, solitaire, pendant nombre d’années; puis, un beau jour, le monde s’aperçut qu’avec un maniement de pinceau presque naïf, il avait néanmoins deviné râme du paysage, mieux que nombre d’illustres faiseurs, acharnés à s’en disputer les dépouilles. On peut discuter à perte de vue sur M. Corot ; sa valeur ne saurait être démontrée à la manière d’une vérité mathématique ; il est même permis d’avouer qu’il indique plutôt qu’il ne rend, et qu’il parle par sous-entendus; mais il est impossible de ne pas se sentir pénétré par ce souffle de poésie qu’il paraît répandre dans l’air de ses campagnes, parfois imprégnées des rosées matinales, parfois imbues de l’or fluide des couchants, toujours livrées à je ne sais quel frémissement léger, à je ne sais quel frétillement, qui aux feuillages caressés par la brise semble donner des palpitations et des vibrations de duvet. Et comme il n’y a pas d’analyse qui explique un artiste mieux que ne saurait le faire, si tant est qu’il sache la manier, sa propre parole, écoutez les confidences deM. Corot lui-même, empruntées d’une lettre où il décrit tout entière sa journée de peintre. J’en arrache un feuillet seulement, une esquisse à la plume, qui retrace le matin:

« Bing ! bing ! un premier rayon de soleil....

un second rayon de soleil Les petites fleurettes

semblent s’éveiller joyeuses elles ont toutes leur

goutte de rosée qui tremble les feuilles frileuses

s’agitent au souffle du matin.... Sous la feuillée,

les oiseaux invisibles chantent.... 11 semble que ce sont les fleurs qui font leur prière.... Les amours à ailes de papillon s’abattent sur la prairie et font onduler les hautes herbes.... On ne voit rien.... tout y est. »

Aujourd’hui, quand même à M. Corot on ne devrait pas autre chose, toujours lui devrait-on un immense bienfait : c’est d’avoir maintenu en honneur auprès des réalistes les plus acharnés ce mystérieux genius loci, qu’il avait, lui, entre tous, le don d’évoquer et de comprendre. Et en effet, même l’avant-garde la plus audacieuse, celle qui s’est baptisée toute seule la légion des impressionistes, ne le récuse pas pour patron. Ce n’est qu’un petit groupe hardi, faisant secte à part. L’Exposition avait l’air de ne pas même s’en douter ; et toutefois, si, en s’efforçant de ressembler un peu mieux au portrait avantageux que leur apologiste M. Théodore Duret s’est plu à en faire, ces fourrageurs et pionniers de la peinture se contentaient de lui apporter un contingent tout frais de notes, d’appoints, ou, comme ils disent, d’impressions sincères, courageuses, naïves, dans le genre de ces miniatures et de ces émaux japonais dont ils admirent à bon droit la franchise, ils pourraient, eux aussi, remplir utilement leur rôle. Seulement, nous leur demandons en grâce qu’ils ne veuillent point prendre un cahier de notes pour un livre tout fait, ni une interjection pour une ode.

Il n’y a pas jusqu’à M. Dauhigny, un grand et fort talent celui-là, qui ne se soit un peu égaré dans ce

LA PEINTURE

culte de l’ébauche, dans cetle superstition du noli me tangere. 11 est bon sans doute qu’à l’école de la sincérité (si le nom meme d’école ne détonne pas ici, en parlant d’aussi libres allures), il est bon sans doute que MM. Pelouse, IJarpignies, llanoteau et tant d’autres peintres hors ligne apportent leur courageux appui, en s’appliquant à rendre, sans l’ombre d’un préjugé, les tons et les contours du vrai, en réhabilitant cette fameuse couleur verte jadis proscrite, en se prenant, corps à corps avec les squelettes les plus bizarres de troncs et de branches. Mais il y a un danger dont je crois qu’il leur faudra se garer, eux aussi, avec soin : c’est le danger de s’abandonner à la prédilection de l’étrange, et, qui pis est, de l’ignoble, tout à fait comme leurs devanciers s’extasiaient pour tout ce qui leur paraissait avoir l’air imposant et solennel; c’est l’erreur de renoncer volontairement au but le plus élevé que la peinture de paysage puisse, elle aussi, se proposer : qui est, en somme, de faire rêver, de faire aimer quelque chose en ce monde.

On raconte qu’un jour Théodore Rousseau, l’un des rénovateurs véritables de l’art, ayant travaillé à perte d’haleine, comme c’était son habitude, dans la forêt de Fontainebleau, achevait justement de peindre un grand chêne, dont il se sentait peut-être assez fier, lorsqu’il s’aperçut de je ne sais quel bûcheron, planté derrière son dos. Il se flatta un instant d’obtenir de ce juge rustique le suffrage de la nature; mais figurez-vous

son désenchantement lorsque le rustre s’écria tout à coup : ci A quoi bon faire un chêne qui est déjà fait ! » L’excellent M. Rousseau ne se fâcha pas, et ne fit qu’en rire ; et, en effet, la botte ne le touchait guère, car il n’était guère du nombre de ces copistes inutiles, qui réduisent l’art à une simple reproduction mécanique. Mais il y avait en germe dans les paroles du paysan une vérité grande : et comme cette vérité-là peut s’appliquer à l’art tout entier, et surtout à l’art moderne, je veux bien, en guise de commentaire et par manière d’adieu à l’art français que je suis sur le point de quitter, emprunter quelques vers encore, et fort spirituels, vous allez en juger, à mon bon ami M. Breton, tout en lui demandant pardon de l’avoir par trop saccagé :

Et si ce bûcheron s’adressait à vos toiles,

Imitateurs passifs qui n’êtes pas jaloux

D’un coin de l’infini; qui, l’œil sur les cailloux,

Marchez tête baissée, en niant les étoiles;

Qui, n’admettant pour vrai que la vulgarité,

Soulignez seulement ce qu’il vaudrait mieux taire,

Et ne comprenez pas que l’art est la clarté Suprême, s’affirmant au milieu du mystère;

Tous vos rires alors seraient hors de saison,

Et véritablement cet homme aurait raison1.

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