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LA PEINTURE EN GRÈCE, EN ESPAGNE ET EN ITALIE

Il n’y a peut-être pas une seule des races aryennes qui n’ait dans sa légende quelque charmante fille ou épouse de roi, tombée, soit par revers de fortune, soit par maléfice ou sortilège, dans la condition la plus humble. Quels âpres sentiers ne lui faut-il pas fouler de ses pieds délicats, quelles montées abruptes ne lui faut-il pas escalader, combien de fatigues et combien de peines ne se voit-elle pas imposées, avant que le talisman si longtemps attendu lui rende les splendeurs qui avaient entouré son berceau ! Cependant, toute pauvre, seule et vagabonde qu’elle était, elle n’a jamais perdu courage ; il y a eu toujours une étoile, ou une petite langue de feu, ou un tout petit flambeau, bien loin, bien loin, qui l’a aidée à retrouver sa route. A ce conte de fée, ou à quelque chose d’approchant, je ne pouvais m’empêcher de revenir par une rêverie presque

l’art a paris.

inconsciente, dès que je mettais le pied dans une des sections les plus humbles du Champ~de-Mars, et que j’y lisais, dans l’idiome d’Hésiode et d’Homère, ce nom magique d’'EX>aç, tout plein de séductions et de souvenirs, tout étincelant de blancheur sur les lambris. Etait-ce une ironie ou une promesse ?

Le contraste, cependant, entre les souvenirs du passé et les impressions du présent, qui par rapport à la sculpture était des plus vifs, vous frappait moins par rappor.t à la peinture, les termes de la comparaison ne tombant pas sous les yeux, et ne pouvant s’entrevoir que par les livres; sans compter que, des tableaux exposés parla Grèce au Champ-de-Mars, on pouvait fort bien dire ce que Manzoni a dit de certains vers d’un sien ami, à qui il a fait une réputation en trois mots : pochi , ma buoni. Je croirais manquer à un devoir de fraternité si je ne rendais point ici aux jeunes artistes de la Grèce ce témoignage ; et je pense que M. Rallis, avec ses gracieuses réminiscences féminines de Mégara , et M. Lytras, avec ses blanches jeunes filles et son brûlot de Scio, et jusqu’à M. Pantazis, avec certains brouillards qu’il s’obstinait à faire passer pour des paysages du Nord, et derrière lesquels je m’obstinais de mon côté à supposer le Pinde, l’Hymette et l’Olympe, s’offraient comme les introducteurs les plus légitimes qu’on pût souhaiter pour passer à la peinture du Midi, à la peinture espagnole et italienne. Les quelques toiles de M. Lytras surtout, se sont im-

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plantées dans ma mémoire ; l’intonation claire, la facture simple, certains blancs enlevés sur blanc ingénieusement et sans effort, me paraissent les arrhes d’une individualité bien prononcée. Et puis, une orpheline solitaire, occupée à coudre sa petite robe de deuil; une autre enfant, qui attise sur un âtre désert un peu de braise; une belle fille de Janina, qui paraît sommeiller, la tôle appuyée à je ne sais quels haubans d'une barque de pirates barbaresques , et qui, si je ne me trompe, épie au contraire le moment où les pirates sommeilleront à leur tour : une autre gracieuse enfant de la Thessalie ou de l’Epire, qui, enfermée, par sa marâtre peut-être, dans un bouge, se dresse sur la pointe de ses pieds nus pour décocher, entre les barreaux de la fenêtre, un baiser à l’amant qu’on lui défend de voir ; — est-ce que tout cela n’en dit pas plus que ce qu’on lit au catalogue?

Au demeurant, le besoin, ou si l’on veut, la manie de se lancer dans la voie des énigmes, des interprétations et des découvertes, est un vieux péché dont la critique ne saurait entièrement guérir; et malheur à elle si elle en guérissait tout à fait. Qu’arriverait-il le jour où elle ne s’en tiendrait qu’à la technique, et ne prétendrait point pénétrer, au risque, s’il le faut, de se tromper, le sens intime, le caractère moral de l’art? Le plus profitable au public, n’est-ce donc pas ce qu’elle parvient à démêler par voie d’induction et de parallèles, et en prenant les choses en bloc, dans la production artistique d’une période don-

née, chez tel ou tel peuple, dans tel ou tel milieu d’idées, d’opinions ou d’institutions sociales? Un poète qui a fait à son tour et avec beaucoup de sagacité, de la critique, tout en sacrifiant un peu au paradoxe, M. Hamerling, a dit avec beaucoup de finesse, ce me semble, que « toute œuvre vraiment poétique comme toute œuvre de nature, a plus d’une signification... que toute création d’art est aussi pleine de mystères et aussi peu susceptible d’une explication complète, que la vie même ; et que, partant, il ne faut pas tant regarder à ce que l’artiste ou le poète a pu sciemment y mettre, qu’à ce qui s’y trouve. Le poète, l’artiste, sait ce qu’il y a mis, c’est fort bien; mais quant à ce qu’on peut y trouver, il n’en sait pas plus long qu’un autre; et il n’appartient ni à lui ni à personne de fixer d’une manière irrévocable le sens de son œuvre, et de clore, par une explication authentique, la ^oie à toute exégèse ultérieure 4. »

Nous voici arrivés, par exemple, à la péninsule ibérique. Qui pourrait ne pas en garder tout frais les éclatants souvenirs? Et en les gardant, qui pourrait nier la personnalité morale bien tranchée qui ressortait de i’ensemble de son exposition, la transformation qu’on y relevait à chaque pas, aussi bien dans les méthodes d’atelier, que dans les convictions et dans les intentions des artistes?

S’il y a eu jamais de pays au monde où une intense ferveur religieuse, un ascétisme sombre.

. Epilog zu dtnKrUiken.

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profond, jaloux, ait pénétré jusqu’à La moelle de l’art, l’ait imbu et dominé tout entier, ce pays-là fut sans contredit l’Espagne. La papauté, alors surtout que la chaire pontificale fut occupée par des Italiens, ne connut jamais d’aussi superbes et d’aussi opiniâtres négations de tout sentiment profane, de toute attache mondaine. L’art, convié à célébrer les fastes du catholicisme à Rome, s’était élevé jusqu'à une conception si vaste et si vraiment universelle du divin, qu’il avait pu y accueillir jusqu’aux réminiscences récemment exhumées du monde antique, qu’il était même parvenu à y faire entrer ces idéalités de beauté, de sérénité, de force luxuriante et calme, que la civilisation grécoromaine lui avait transmises. Mais, une fois que les hostilités contre la Réforme furent déclarées, et que l’orthodoxie, se mettant à couvert derrière le double retranchement de l’Inquisition et de l’Empire, eut revendiqué une domination absolue sur les volontés et sur les esprits, l’Espagne, que ses longues guerres de race et de religion avaient passionnée pour l’unité de l’Eglise, où elle croyait voir une condition intrinsèque de l’unité nationale, l’Espagne s’identifia au dogme plus que jamais peuple au monde ; elle lui assujettit avec un entier dévouement toutes les formes de l’art, elle lui prêta toutes les ardeurs de son sang et toutes les puissances de son génie.

Elle avait reçu, il est vrai, de l’Italie son initiation en peinture, lorsque, sous le sceptre de Charles Y, les deux races s’étaient entremêlées

dans la déplorable immensité de l’Empire ; mais dès qu’elle eut maîtrisé l’instrument de l’art, — et elle le maîtrisa aussitôt — ce fut vers un objectif tout à fait différent qu’elle le tourna. Dans le Nord, dans les provinces insurgées de la Flandre et des Pays-Bas, l’art s’était fait vulgaire à souhait, pour essayer de parler au peuple le dur et franc langage de la Réforme ; en Espagne, il se cramponna non moins résolument à toutes les violences et à toutes les crudités du vrai, mais dans un but opposé: pour s’en tremper une arme de combat contre les novateurs, pour attiser la fièvre des macérations et de la pénitence, pour proclamer, d’une manière sensible aux yeux, l’inexorabilité des supplices. Le cloître jeta sur la peinture espagnole ses ombres les plus profondès, l’auto-da-fé la remplit de flagellations, de calvaires et de tourments. Juanes, le fondateur de l’école de Valence, ne mettait pas la main à un nouveau tableau sans passer par des pratiques de piété ; Vargas, le fondateur de l’école de Séville, se préparait à l’œuvre en revêtant le cilice, et en se couchant dans une bière. Et après eux, Espinosa avec ses Matres Dolorosae , Ribera avec ses Saints Jérômes desséchés, Herrera avec ses anatomies, Zurbaran avec ses crânes et ses ascètes, Valdès Léal avec ses cadavres en décomposition, traduisirent on ne peut plus éloquemment l’esprit d’une époque où, comme un physiologiste l’a dit, lorsque la dernière heure sonnait on n’achevait point de vivre, on achevait de mourir.

Cependant, la puissance divine du génie ne se soumet jamais entièrement ni sans lutte à la tyrannie de la destinée. Les deux plus grands noms de l’art espagnol, Velasquez etMurillo, le traversent encore aujourd’hui d’un sillon de lumière; et dans cette lumière-là le reflet des bûchers ni des funérailles n’est pour rien, son éclat est l’éclat limpide d’un rayon de1 soleil. Velasquez échappa à l’ascétisme de son maître, moins peintre qu’auteur de dissertations théologiques sur les extases de sainte Thérèse, et s’ancra à l’humanisme dans le portrait. Murillo, après avoir fouillé dans toutes les misères des léproseries en hommage à l’humilité de sainte Elisabeth, retrouva dans ses Vierges les sourires de la jeunesse et l’azur des deux. Mais lorsqu’il disparut, la lumière s'éteignit avec lui. Dans cette triste Cour de l’Escurial, où l’on avait fait tout le possible pour étioler la plante humaine, ce fut en vain que l’on se fatigua à ouvrir coup sur coup des Pinacothèques et des Académies, que l’on fit des pensions à des maîtres étrangers, à Van Loo, au Procaccino, à Raphaël Mengs; l’art se refusait à germer de nouveau ; et il faut descendre jusque vers la moitié du dix-huitième siècle pour trouver, je ne dis pas un génie, mais un talent bizarre, qui, planté pour ainsi dire à cheval entre le dernier siècle et le nôtre, paraît en même temps épiloguer le passé et jeter, quoique à tout hasard et à sa fantaisie, la semence de l’avenir.

Quiconque visitait les galeries historiques du

Trocadéro, une fois arrivé à la section espagnole ne pouvait manquer d’être frappé du singulier aspect d’une série de peintures, si sombres, si hétéroclites, si diaboliques, que l’imagination de l’homme moderne s’en sentait transportée, tout éperdue, au plus fort d’un sabbat du moyen âge. Incubes et succubes, sorcières à califourchon sur des balais, démons encapuchonnés dans le froc et dans la patience du moine, ogres en train de dévorer des enfants : rien n’y manquait de tout ce que le délire a jamais pu engendrer de plus monstrueux dans les cerveaux malades des démonomaniaques. De qui étaient-elles ces pages peintes avec la suie du Saint-Office ? Elles étaient de Goya. Mais si par hasard, un autre jour, vous alliez détendre vos nerfs fatigués au milieu des suaves merveilles du Louvre, vous vous rencontriez avec une séduisante manola , la jolie grisette au nœud de ruban rouge à l’oreille, à la noire mantilla, au bras dodu, dont les courbes parfaites se laissent parfaitement deviner sous la soie rose d’une coquette petite basquine à broderies d’argent. De quel pinceau était-il éclos, ce charmant petit démon mondain ? Du pinceau de Goya. Alors, j’en suis sûr, il vous prenait envie de feuilleter les eaux-fortes de cet étrange personnage, qui fut Pintor del Rey jusqu’au premier coup de tonnerre de la Révolution; et jamais plus singulier mélange n’aura frappé vos yeux. Apparitions sataniques et ricanements voltairiens, épouvantes et badinages, des toreros , des mayas , des prêtres, des moines: et

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avec tout cela des conventionnels au chapeau à plumes et à l’immense cocarde tricolore. Goya, anticipant sur la Révolution, avait deviné d’avance la démocratie; ses sarcasmes étaient audacieux comme ceux du Figaro de Beaumarchais ; sa langue n’était pas moins aiguë que la pointe dont il écrivait la comédie humaine sur le cuivre. Or, c’est à Goya qu’il faut remonter, si l’on veut se rendre compte de la révolution qui s’est faite dans la technique aussi bien que dans l’esprit de l’art espagnol : car lui, le dernier hôte du noir Sabbat, n’en est pas moins, lorsqu’il veut, l’interprète le plus décidé de l’effet d’air libre, de ce que Léonard appelle « la lumière universelle de l’air en campagne » la luce universale de II’ aria in campagna l.

Ce fut lui qui rattacha les peintres modernes de son pays aux seuls maîtres qui fussent parvenus 5 réchapper de la fièvre chaude de l’ascétisme : Velasquez et Murillo. Il amena, on peut le dire, les novateurs d’hier à se souvenir de Velasquez, à qui ils empruntèrent les secrets d’une brosse aussi puissante que rapide, la désinvolture de la touche, les harmonies savantes et les contrastes brillants, la gamme claire et les audaces extrêmes de la palette ; il les amena aussi à se souvenir de la dernière manière de Murillo, à qui ils furent on ne peut plus heureux de prendre ces tendresses de couleur ineffables, si transparentes, si sucrées, si

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