‹ L'art à Paris (volume 2)Chapitre 43 sur 51 · Claudien · texte numérisé non relu

Claudien

peu à peu dans le champ des intérêts économiques et des conditions morales, l’art, de sa propre initiative, d’instinct, et par ce penchant qui des idéalités lointaines le fait tourner vers les réalités prochaines et actuelles, l’art entreprend de l’appliquer aussi aux aspects du pays et de ses habitants. Au fait, à une Italie stéréotypée, qui depuis trop longtemps était en cours, comme une vieille monnaie dont on accepte le coin sans trop en vérifier l’aloi, l’on substitue peu à peu une Italie moins pittoresque mais plus véritablement artistique, une Italie d’autant plus curieuse et méritant d’autant plus d’être étudiée, qu’elle est plus vraie, plus variée et plus vivante.

Quelqu’un qui au Champ -de-Mars aurait marché, sans parti pris, sans plan arrêté d’avance, à travers l’exposition italienne de peinture, aurait pu très-aisément s’apercevoir que le pays dont il prenait peu à peu connaissance, depuis les Alpes jusqu’à la Sicile, n’était plus le pays jadis entrevu à travers une vapeur de phrases, flatteuses ou élégiaques, le pays factice de jadis. On ne sortait pas, autrefois, des horizons épiques de la campagne romaine, des ruines d’aqueducs, du buttero et de la ciociara , artistement posés comme accessoires de ces superbes et mélancoliques débris. Aujourd’hui nos peintres nous font moins esthétiques et moins solennels, mais, Dieu en soit loué ! plus forts et plus sur l’éveil ; ils savent, pour y avoir fait le coup de fusil, d’où l’Italie commence.

Ce sont les Alpes, que, tout enveloppées dans

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leur manteau de neige, nous reconnaissons, se perdant comme dans une vision lointaine, dans ces fonds que M. Girolamo Induno sait si bien peindre ; et cette note que nous avons vainement demandée aux artistes suisses, cette note pathétique de Y émigration des Hautes-Alpes , c’est un groupe de belles et fortes montagnardes du Val d’Anzasca qui se charge de la faire retentir jusqu’au fond de nos cœurs; les voilà, portant sur leur dos tous leurs pénates rustiques, qui se détournent, et jettent un dernier regard ému à la vallée natale, si muette et si blanche, et pourtant si regrettée. On n’a du reste qu’à descendre avec elles et avec l’artiste pour se retrouver bientôt au milieu de tout ce que la vie nouvelle de notre pays a de plus caractéristique, au milieu d’un village où nos jeunes gens se rassemblent, prompts à Yappel et joyeux, autour du drapeau national, échangeant avec leurs mères, leurs sœurs et leurs fiancées les embrassements et les adieux. Les mariages en seront un peu retardés, cela va sans dire ; mais quelles fêtes au retour, quelles noces joyeuses et magnifiques ! Pour le soin des apprêts on peut s’en remettre avec pleine confiance à M. Mantegazza, un jeune homme qui sait bien faire les choses, et qui donne d’excellents gages de continuer dignement cette peinture indunienne ; à laquelle il n’y a qu’une recommandation à faire, c’est de mettre dans l’analyse des caractères autant de pénétration, qu’elle possède de sûreté dans le rendu des choses extérieures.

l’art a paris.

En Piémont on y apporte, en effet, un peu moins de grâce, mais un peu plus de vigueur ; et c’est là vraiment un vaillant pays, que cette terre âpre et tenace, où M. Pittara nous montre le labeur de la charrue , ouvrant lentement les sillons, qu’une main virile et sûre va ensemencer. Rien qu'avec un peu d’imagination, il serait aisé de prendre ce tableau pour un symbole de la période d'attente et de préparation patriotique, pendant laquelle « le petit pays au pied des Alpes » a mûri au profit de l'Italie entière les germes de ses destinées présentes.

Quelques pas encore, et nous voilà en Lombardie. Les villageoises de la Brianza de M. Louis Bianchi accourent sur le seuil de leurs portes pour nous voir passer, et Guarda , guardal s’écrientelles en nous montrant du doigt, et en riant de ce franc rire de la jeunesse, qui pour elles, les pauvres enfants, comme pour toutes les filles de la campagne, ne dure que l’espace d’un matin. Cependant, ce rayon de lumière et de joie qui traverse jusqu’à la dure journée des classes les plus humbles, il est bon de ne pas le laisser s’éclipser sans en arrêter au passage quelque reflet, et sans le fixer au sein de l’art ; et il ne faut pas croire que cela émousse et rende moins poignant au fond de notre conscience le sentiment de leurs peines et de leurs misères. Loin de là. Nous sommes tous ainsi faits, en ce bas monde, que, pour nous émouvoir sur le sort d’autrui, il faut que des autres à nous un certain courant d’intelligence et de sentiment circule et fonctionne. Avilissez, abrutissez la

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femme, comme M. Courbet l’a fait quelquefois, et, quelque misérable que vous nous la montriez dans vos toiles, elle ne nous touchera pas ; qui pourrait, par contre, ne pas se sentir ému à l’aspect de la pauvreté, si vous l’éclairez d’un rayon de beauté et de tendresse? C’est ce qu'a fort délicatement compris M. Giuliano; et ses jeunes filles de Ligurie , qui, vers le soir, le long d’une de ces claires, sereines, limpides marines de la Méditerranée, reviennent de la fabrique ou des champs, et livrent à la brise une de ces mélodies dont personne ne sait l’origine, mais dont tout le monde ressent l’écho dans son cœur, ces pauvres enfants nu-pieds, en manches de chemise, à peine couvertes d’une mauvaise petite jupe, sont si vraies et en meme temps si gentilles, qu’elles nous font penser à toutes les fleurs vivantes que nous laissons salir de poussière et de boue, que peut-être aussi quelqu’un d’entre nous foule aux pieds, sans s’en souvenir, sans presque s’en douter.

Mais la Ligurie nous a écartés de notre route. Nous étions acheminés vers Milan ; et c’est dommage que nous n’allions pas retrouver là-bas cette peinture caractéristique que nous aurions le plus aimé à revoir. Milan, dans ces trente dernières années, avait eu réellement son peintre des classes populaires: ce fut M. Induno (Domenico), qui, sorti lui-même du peuple et fier d’en être, le connaissait bien, le comprenait, l’aimait. L’Exposition avait de lui un tableau solennel, Victor Emmanuel posant la première pierre de la Galerie que la

ville de Milan lui dédie : un tableau plein de difficultés vaincues et de curiosités officielles, qui seront un jour de l’histoire. Malheureusement, du drame patriotique et du drame domestique, qui répondaient le mieux au génie du peintre, le Champ-de-Mars n’avait rien. Où était donc le Bulletin de la paix de Villafranca? Où étaient la Chute des feuilles, Pain et larmes , le Mauvais ami , le Mont-de-Piété , X Enfant trouvé ? Hélas! Tout cela n’était que souvenir et regret; et le regret le plus amer est maintenant pour nous celui-ci, que la main dont toutes ces pages touchantes sont écloses, la main du maître et de l’ami, gît à jamais glacée dans la tombe. Dans l’arf, comme dans tous les combats, les combattants se succèdent et se remplacent ; etM. Mosè Bianchi aurait pu fort bien nous retracer, lui aussi, la vie privée et publique de la petite patrie dans la grande ; mais ses meilleurs tableaux : Tout le monde au camp , et la Bénédiction des maisons , la tragédie et la comédie intimes, nous manquaient; il nous a fallu nous contenter d’une jolie saynète, de la note comique des enfants de chœur en procession.

Hâtons-nous, Venise nous attend ; mais n’oublions pas, chemin faisant, le Cadore. C’est un pays de peintres et de braves ; c’est aussi un pays de robustes et florissantes beautés montagnardes, de belles paysannes aux flancs rebondis et au pied agile; et à les voir, la tête enfouie sous d’énormes bottes de foin ou de lourdes charges de bois, gravir les rochers les plus escarpés, on en a

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le frisson. Aujourd’hui cependant c’est jour de fête et de foire, c’est la Sagra, comme on dit làhaut; elles ont toutes leur collier de grenades ou de corail et leur fichu aux voyantes couleurs ; elles ont enfilé l’œillet sauvage à l’oreille ou au chapeau; elles ont chaussé, rare gala, leurs souliers de feutre ; mais, quoique l’Arioste ait prêté cette muette et sournoise chaussure au Silence 4, elles ne se sentent guère de la famille ; loin de là. Les voilà remplissant d’un joyeux ramage la petite place de la Pieve, où les gars de l’endroit, dans toute la splendeur de leurs rustiques atours, font assaut de galanterie à l’avenant du costume. Il faut voir ces messieurs se ruinant à l’envi en douceurs, en brimborions et en colifichets ; on dirait Y assaut des belles Trévisanes , qui coûta jadis si cher à Padoue et à Venise 1 2. Remercions M. Nono et

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