Il Silenzio va intorno, e fa la scolta
Ha le scarpe di feltro e il mantel bruno....
Arioste, Roland furieux.
2, Un vieil adage local, assez sceptique au sujet de la résistance que la beauté a coutume d’opposer à la richesse, donne un nom à celte lutte inégale: il l’appelle la Défense des belles Trévisanes. Et l’adage se rattache à toute une histoire, aussi curieuse qu’enfouie dans la nuit des temps. En 1214, à l’occasion de je ne sais quelle réjouissance publique, un château de bois fut érigé sur la place de Trévise, et la défense en fut confiée aux plus jolies dames et damoiselles de la ville. Padouans et Vénitiens, la fleur de la jeunesse, d’accourir. Les Padouans, montant à l’assaut les premiers, firent arme de tout ce que le jardinage et la confiserie du temps connaissaient de plus exquis. Nul succès. Mais les Vénitiens, plus avisés, se rappelant sans doute Danaé et sa tour, firent pleuvoir, à ce qu’on prétend, force parures en beaux séquins de S. Marc ; et la place ne tint pas longtemps. Malheureusement ce fut aussitôt entre assiégeants que le combat reprit de plus belle ; et si violentes furent les querelles et les haines, qu’une guerre entre les deux villes s’ensuivit.
son rapide et solide pinceau de nous avoir conviés à cette jolie fête si pleine de caractère, et passons.
Voici M. Ciardi, qui va nous mener jusqu’au rivage des Lagunes ; et quelle splendide vision, quelle mer d’or et d’opale que la sienne ! Quelle netteté, quelle limpidité, quelle transparence d’atmosphère! Rarement en a-t-on vu autant, depuis Canaletto. Et voilà Venise. — A Venise, les souvenirs du siècle passé sont encore si vivants, Goldoni etGozzi ont encore si bien l’air d’être de nos contemporains, pour ne pas dire de nos amis, que les mœurs et les costumes de leur temps n’ont point là-bas comme ailleurs l’apparence d’une vieillerie ni d’une fiction ; au contraire, tout cela paraît dater d’hier. Rien de plus jeune et de plus avenant que ce groupe de dames, de zentildonne , habillées de satins et de dentelles, — un vrai bouquet de fleurs de serre chaude aux enivrants parfums—qui de leur vieux palais de marbre sculpté descendent dans la gondole de M. Jacovacci. Elle petit peuple aussi, quelque changé, quelque assombri qu’il soit, n’en reste pas moins encore la plus avenante, la plus charmante de toutes les tribus plébéiennes de ce monde.
Un franc rire éclate encore dans cette petite arrière-boutique de M. Favretto : qui sait quelles bêtises, quels coqs-à-l’âne, quels calembours joyeux
Elle dura vingt ans : Venise en sortit à son avantage; Padoue, pour ne point céder à sa rivale, préféra se donner aux Écelins, des tyrans trop célèbres pour qu’il faille à leur nom un commentaire. Voilà ce que c’est que l'enchaînement des causes et des effets, voilà ce que cJest que ce jeu tragique de grands enfants, qu’on appelle l’histoire.
LA PEINTURE
viennent de s’échapper des lèvres de ce gaillard de tailleur , et trouvent leur écho chez ces gentilles écervelées de couturières, s’en donnant a cœurjoie jusqu’à montrer toute la rangée de leurs blanches petites dents ! Que ces enfants aussi, un peu léchés, il est vrai, dans la jolie toile de M. Mion, que ces enfants-Li sont donc de charmants gamins, avec leurs farces et leurs malices et leur astucieux colin-maillard ! Oh ! la bonne, cordiale, doucement romanesque petite vieille que celle que M. Antonio Rotta nous a portraite, en train de regretter le temps perdu, à l’occasion d’un coquet petit corset de jeune fille sur lequel elle vient de tomber! 11 prétend nous faire accroire que c’est là la grandmère de Réranger; allons donc ! c’est là tout bonnement la noua, vénitienne jusqu au bout des ongles, à qui tantôt le sort, qui n’en fait jamais d’autres, va ramener, vieilli de quelque quart de siècle bien et dûment révolu, son moroso 1 II.. Et de la même famille sont toutes les mamans, toutes les jeunes filles et tous les enfants qu’un autre Rotta, le fils du précédent, nous fait passer en revue dans une charmante aquarelle; une aquarelle, qui, groupée avec quelques-unes de M. Cabianca, deM. Rlanchi et de M. Candi, ne saurait craindre, j’ose le dire, aucune comparaison.
1. Un jeune auteur dramatique d’un grand talent, M. Galtina, vient de créer, de ces deux types d’amants séparés dans leur jeunesse et se retrouvant dans leur vieil âge, une comédie charmante de gaieté et de tendresse, entremêlée de rires et de larmes tout aussi vrais, tout aussi naïfs, que le titre vénitien de la pièce : El moroso de la Nona.
C’est dans une pauvre ruelle, dans une des plus étroites cale de Venise, que M. Rotta (Silvio Giulio) nous mène : là-bas, comme d'habitude chez les classes pauvres en Italie, l’on vit autant que possible sur le seuil de la maison plutôt que dans la maison même ; tout prétexte est bon, voire même le commerce de certains choux-cabus et de certaines bottes d’ails et chapelets d’oignons, de poireaux, de navets et de carottes, qui forment tout à la fois la montre et le fonds du magasin. Voilà cependant une belle et grassouillelte commère, entièrement occupée, en bonne ouvrière qu’elle est, à broder un superbe voile de mariée ; une grande fille, à l’air aussi déluré qu’honnête, véritable type de putta onorata (les mots de Goldoni viennent ici tout seuls sur les lèvres), dévide le plus embrouillé des écheveaux; grand’mère s’amuse avec un marmot encore à la bavette, s’aidant en guise de roulette des débris d’une chaise, qui a été, en des temps reculés, plus ou moins empaillée; et une autre de ces petites vieilles au teint rosé et à la face souriante, dont Venise a le privilège, ravaude une déchirure dans la jupe d’une autre enfant. Cette déchirure-là m’a tout l’air de n’avoir été pour la petite rusée qu’un prétexte pour s’esquiver de son escabeau, et pour y laisser se morfondre un peu le coussin aux dentelles, ennuyeuses dentelles qui n’en finissent plus. Pensez-vous que la petite s’attriste le moins du monde de l’état de ses hardes? 11 n’y paraît pas. Heureusement pour elle, elle n’est pas encore
LA PEINTURE
parvenue à ce jour critique, où la vanité de la jeunesse commence à poindre ; et la voilà qui se retourne gaiement, impatiente de folâtrer avec une autre sœur toute petite, qui, se roulant bravement par terre, un petit morceau àt polenta à la main, amène toute la nichée des poussins à ses trousses, avides à leur tour de becqueter la fameuse pâtée. Bagatelles, je le sais bien, qui, sur le papier, risquent de paraître ennuyeuses; mais qui, à les avoir sous les yeux toutes sincères, toutes frais-émoulues de la vie véritable, tout aussi parlantes que le vrai, ont un charme indéfinissable; car là dedans on peut lire la physiologie tout entière de ces braves gens, cette gaieté doublée de tristesse, qui est la note dominante dans la vie du petit peuple de Venise.
La Toscane — c’est ce qui paraîtra incroyable à ceux qui ne la connaissent qu’à travers les poètes, mais ce qui ne surprendra guère ceux qui savent quelque chose de son malaise économique — la Toscane est peut-être parmi les régions italiennes celle qui, en art, en peinture du moins, se montre la plus assombrie, la plus infestée par le cauchemar de la question sociale. On dirait qu’elle est en suspens entre les consolations de la foi et les désespoirs du pessimisme, entre cette dévotion plus élégiaque que sereine des laboureurs et des filles de ferme — que M. Gioli nous montre agenouillés, dans les crépuscules de Yal d’Eisa, sur le passage du viatique — et cette âpreté chagrine et un peu sauvage de la j ournalière à la cognée de M. Ferroni,
qui, sentant l’ouragan frémir sur sa tête, a jeté son fagot par terre, et, pliée en deux, lace ses énormes sabots, afin de marcher d’un pas plus sûr par cailloux et par broussailles, au milieu des rafales du vent et des grondements du tonnerre.
Peut-être aussi dans cette herméneutique pittoresque mettons-nous, sans trop nous en douter, un peu de nos propres fantaisies. Un fait, cependant, me paraît en ressortir d’une manière incontestable ; et, qu’il nous soit agréable ou non, on n’en est pas moins en devoir de le constater : c’est que, dans toute cette peinture d’actualité et de mœurs, la famille n’entre pas pour grand’chose. L’amour, à la vérité, y a sa place : un amour vague le plus souvent, et à peine ébauché dans les rêveries anxieuses de la jeune fille; lorsqu’il est payé de retour, ce n’est presque jamais que par des galanteries rustiques qu’il s’avoue, ce n’est parfois, ainsi que dans le très-joli tableau de M. Moradei, rien que par des sourires et des silences. Cette cour un peu équivoque du bravache de taverne, et cette minauderie à moitié naïve, à moitié gamine, de la belle de village, nous rappelaient une charmante nouvelle In risaja if. où nos types villageois ont été saisis avec toute la finesse d’un talent de femme. Mais c’est tout au plus jusqu’aux portes de l’église ou de la mairie que la peinture arrive ; où est la maison, le home , avec ses mélancolies et ses joies ? 11 faut, pour
1. En rizière , parla marquise Colombi ; c’est le pseudonyme de madame Torelli-Viollier née Torriani.
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en entrevoir quelque chose par échappées, que M. JJusi, flattant son monde de toutes les gentillesses d’un pinceau aristocratique, nous aide à entrer dans les confidences de la famille élégante, auprès du berceau richement étoffé de voiles et de dentelles, parmi les coussins moelleux du boudoir et les grands fauteuils du salon ; et encore Monsieur, le plus souvent, est sorti.
Ce qui ne veut pas dire que les papas aiment moins chez nous leurs enfants, ouïes maris leurs femmes, qu’en Allemagne ou qu’en Angleterre ; Dieu nous garde de médire du prochain ! cela veut tout simplement dire qu’ils restent moins chez eux. C’est là une induction, du reste, que la critique française a déjà osé se permettre, non pas à nos frais et dans nos salons, mais dans les siens et à propos de son propre pays. La faute donc, si faute il y a, partageons-la entre nous, races latines , et dès que la politique nous accordera un peu de trêve, songeons-y. C’est ce qu’a déjà commencé à faire, en même temps que M. Busi, un esprit très-fin et très-rêveur, M. Edouard Tofano, qui ne croit pas, lui non plus, qu’une main habile à toutes les industries les plus exquises du pinceau puisse nous absoudre de la peine de penser. On dirait qu’il a pris à tâche de protester contre l’apathie nonchalante qui entoure le grand binôme marital, et qu'il s’est efforcé d’en biffer toute la prose et d’en deviner toute la poésie. Son charmant petit tableau : « Seuls! » manquait à l’Exposition italienne. Et non pas à l’Exposition seulement, mais à l’art,
hélas ! et à la patrie, un autre talent de premier ordre a été enlevé, M. Cremona, un chercheur infatigable autant qu’un heureux interprète de toutes les finesses du sentiment et de l’expression.
Chez nous du reste, constatons-le aussi, ne pas vivre à la maison ne signifie pas toujours vivre séparés les uns des autres ; et pour rester à la maison il faudrait, surtout aux pauvres gens du Midi, condamnés à trouver le purgatoire au fond de leurs réduits et le paradis sur le seuil, un singulier héroïsme. Toute la peinture populaire, depuis le Tronte jusqu’au bout de la Péninsule et des îles, est pleine de ce contraste. La rue est le soulagement du petit peuple; il s’y sent renaître, il y respire, il s’y redresse ; le dernier des gueux y retrouve sa bonne humeur, son effronterie, ses algarades ; la plus misérable des journalières y prend, sous un rayon de soleil, auprès d’une fontaine, je ne sais quels airs de vénusté et de fierté. Dans la Via Flaminia de M. Joris, par exemple, ne retrouvez-vous pas un écho de ces commérages si bien saisis par la Muse populaire de M. Belli? « Mais quelle passion avez-vous donc, Signora Ularia, de tenir toujours votre fenêtre fermée? Il faut de l’air et du soleil, laissez-moi vous le prêcher, ma fille ; là où le soleil entre, le médecin n’entre pas... » — « Eh ! cela se comprend. C’est la taille qui fait tout. Lorsqu’on est bien faite comme nous autres, les pires hardes nous vont et nous reluisent sur le dos, autant que les plus beaux atours. Voyez Séraphine. Avec sa belle désinvolture, la moindre loque lui
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sied ; elle mettrait une corne pour coiffure, qu’elle n’en paraîtrait pas moins une reine l. »
Plus vous descendez vers le Midi, plus la nature prête des splendeurs aux haillons mêmes; et plus l’instinct de se mêler aux joies et aux fêtes de la nature devient impérieux, plus il prend, à certains jours, une violence de fièvre ; fièvre de bruit, de mouvement, de trépignement. M. Joris, d’un simple baptême sur les féeriques rivages d’ischia, a fait une petite rareté, quelque chose ayant l’élégance et la grâce d’une Panathénée antique : quant aux peintres napolitains, cela se comprend, ils s’appliquent à qui mieux mieux à reproduire ces réjouissances populaires qu’ils savent par cœur: M. Mancini et madame Sindici-Stuart rendaient à l’envi, dans leurs Retours de la Madone de l'Arco et de Montevergine, le brouhaha des foules, le tumulte des cris et des chansons, la furie olympique de ces joutes, de ces courses, de ces trains lancés
l.Ma cche ppassione avete, sor Ularia, De tenè ssempre slâ finestra chiusa ?
Aria e ssole sce vônno : io ve lo predico,
Dov’entra er zole, fia, nun entra er medico.
S’intenne: ttutto sta nue- la perzona ;
Chi è s’verta com’ennoi, la peggio robba Je s’adatta e je sta ccome la bbôna.
Vedete Sarafina?
Co’cquella bbella su’disinvoltura,
Lei un straccio ch’è un straccio je figura:
Se mette un corno, e pare una reggina.
Belli, Trecento So?ietti.
l’art a paris.
à toute carrière, où l’on dirait que la maigre rosse et le baudet même tirent vanité des oripeaux, des plumes et des fleurs dont on les affuble, et prennent leur part de la folie universelle. C’est une sorte de fraternité panthéiste, que n’a eu garde d’oublier M. De Nigris, lorsque, avec une pointe d’ironie que les gens du Midi manient avec beaucoup de finesse, il a planté maître Aliboron à la porte d’une église, où il attend paisiblement son bourgeois, qui est entré là dedans, un peu en retard, pour attraper la dernière messe.
Quant aux intérieurs, je n’en connais qu’un seul ayant un brin de gaîté : c’est cette sieste qu’est en train de faire, auprès des cendres de son brasero , les paupières doucement closes, sa bonne prise de tabac encore serrée entre le pouce et l’index, le chanoine de M. Yolpe. Hors de là, je ne trouve plus guère que tristesse. Demandez-en à M. Mancini et à ses enfants , qui grimpent sur la corde du saltimbanque, qui se partagent une croûte de pain, qui, tout aussi précoces d’intelligence que rachitiques de leur personne, cherchent à tromper la faim au milieu des paperasses de l’école. Demandez-en à M. Tedesco et à son fils naturel, un pauvre petit marmot que sa mère allaite furtivement au milieu des broussailles ; demandez-en enfin à M. Thoma et à sa veillée des gardiennes d’hospice, sommeillant dans une sorte d’hébètement léthargique, jusqu’à ce que le tour leur jette un pauvre petit malheureux sur les bras. Autant de pages pleines de pénétration et de sentiment,
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mais débordant d’une tristesse profonde. Je ne veux rien exagérer, pour sûr, et tout cela peut fort bien n’être qu’un jeu du hasard ; je me contente de soumettre ma remarque à ces infatigables chercheurs de la vérité, qui font de la physiologie des classes populaires l’objet non pas seulement d’une étude sérieuse, mais d’une sorte de mission, pleine de ferveur, de science, d’élans généreux. Et je m’en tiens simplement à conclure que la peinture populaire, sans guère y prétendre, peut-être même sans s’en apercevoir, a bravement fait son enquête, et non pas la moins franche ni la moins éloquente, sur les conditions matérielles et morales du peuple italien.
La physiologie, ou la physionomie pour le moins, des classes aisées, ce serait au 'portrait à nous l’offrir : et c’est en effet de cette espèce de révélation quotidienne et intime que tirent leur plus grand intérêt tant de simples toiles iconiques, où nos vieux maîtres ont consigné mieux que le souvenir, la vie même de leur temps. Quelque chose de pareil se prépare de nos jours en France, où, ainsi que j’ai pris soin de le faire remarquer, le portrait continue à être cultivé sur une vaste échelle et avec une grande distinction. 11 n’en était pas autrement chez nous, il y a quelques années : mais l’industrie photographique est venue détrôner le portrait d’art, ou pour le moins lui disputer ce terrain des classes moyennes, où il était moins malaisé de rencontrer la vérité vraie. Quelquefois encore le portrait trouve son fait dans
l’intimité de quelque maison bourgeoise, dans celle de l’artiste, pour le moins : et c’est de là que l’on voit jaillir de temps en temps, peu importe si elle reste à l’état d’ébauche, quelque tête vigoureuse et puissante, comme cette effigie paternelle dont M. Mosè Bianchi s'est fait à lui-même un royal cadeau. Mais le plus souvent le portrait est froid, empesé, solennel, assujetti pour le moins à toutes les règles du high life , et il en porte la peine. Ce qui ne veut pas dire que dans les hautes classes Ton ne trouverait pas de types très-élégants et très-saillants ; mais encor, faudrait-il que les portraitistes en renom, tels que MM. Desanctis, Gordigiani, Bompiani et autres, eussent plus souvent liberté de joindre à leur grand savoir-faire ce laisser-aller des Reynolds et des Lawrence, qui leur a permis de nous donner des lords et des ladies et force rejetons de maisons baronniales, ducales et princières, sans les traînes et sans les lourdes parures de la Cour. Passe encore lorsqu’il s’agit de souverains. Quoique, à la vérité, lorsque ceux qui ceignent la couronne excellent aussi par leur propre mérite, l’homme par la loyauté et par la bravoure, la femme par la bonté et par la grâce, encore est-il bien regrettable qu’ils ne puissent se montrer tout aussi familiers et tout aussi simples dans l’art qu’ils le sont dans la vie. Pour tout le reste du monde, en tout cas, ce serait à l’art à démêler, à débarrasser de tout apparat superflu l’expression du caractère, et à en faire le but suprême de ses moyens et de ses efforts.
Le portrait est, on le voit, en Italie, pour les causes que nous venons d’indiquer tout à l’heure, la seule forme de l’art ne partageant pas cette inclination générale qui mène, peut-être même avec trop de précipitation, vers une sincérité rude, si rude qu’elle frise la crudité et le pessimisme. Nonseulement on prétend tout voir aujourd’hui de ses propres yeux, et non pas avec les yeux de la doctrine et de l’école ; mais on a une si grande peur des lunettes, qu’on préfère voir trouble et sale, plutôt que de risquer de voir trop uni et trop limpide; on craint si fort de tomber dans le poncif, qu’on préfère monter jusqu’aux notes les plus criardes et les plus détonnantes. Le paysage aussi a subi cette transformation. Au paysage légendaire et solennel quelques artistes seulement, à convictions tenaces et à vieille trempe, restent encore fidèles : M. Vertunni aime encore à dorer du rutilant soleil de la Grande Grèce les ruines de Pæstum, il se plaît encore à faire gronder le tonnerre augurai au sein de ces grands cumulus, qui pèsent, suant la fièvre, sur la lugubre étendue des Marais pontins ; M. Allason continue de poétiser ses nuits, et M. Cavalié ses couchants ; mais le grand courant de l’époque mène l’art par une autre voie ; la jeune génération ne consent à être épique ni anacréontique à aucun prix; et M. Carcano, pour se faire pardonner le flamboiement de lumière qui brode d’étincelantes paillettes ses bocages , a dû y mettre un couple d’amants du siècle passé.
Les carrés de choux et les dindons ont mainte-
nant plus de vogue. Après tout, lorsqu’on sait bien peindre, la poésie, qu’on en veuille ou qu’on n’en veuille pas, perce toute seule et déborde, rien que de l’abondance même de la vie végétale et animale. M. Michetti, par exemple, est poète, rien que par l’atmosphère vibrante et frémissante dont il se plaît à entourer les érotiques baisers de ses campagnards, tout aussi primitifs que cette famille de satyres, dont parle le fabuliste. M. Lojacono a eu un jour de bonheur, lorsqu’il a ravi à son île natale, la Sicile, le poudroiement, la chaleur, l’air lourd et étouffant d’une journée de juillet ; les sourires, par contre, de sa Conque d’or, si élÿséens qu’ils en paraissent invraisemblables, ont été loin de lui obtenir les mêmes suffrages. Un artiste qui les recueille tous est M. Calderini, parce qu’il a le courage de faire tout aussi vert que la campagne verdoyante, tout aussi azur qu’un ciel de Uazur le plus monté. C’est, en somme, une ars poeticci retournée, que celle qui domine ; et nonseulement on tolère de bon gré, mais on a l'air de souhaiter quelque coup de canif dans la prosodie, tant on est fatigué du Gradus ad P arnassum.
Soyons justes. Il y a des artistes qui n’acceptent les intimités les plus risquées, les crudités les plus tranchantes du vrai, qu’en haine de la vieille routine et à titre de protestation contre le faire académique ; mais il y en a d’autres aussi qui ont de meilleurs titres pour s’émanciper des vieux effets pittoresques et scénographiques et pour les répudier : ce sont ceux à qui la finesse de leurs organes
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permet de goûter des harmonies plus délicates et plus difficiles à saisir; ceux dont l’outil est assez habile pour descendre jusque dans les replis du vrai, et pour y thésauriser ces rapports subtils qui échappent aux yeux des observateurs vulgaires, voire môme des vulgaires artistes ; ou qui, meme ayant été démêlés par ceux-ci, ne sauraient être reproduits par leur technique trop imparfaite. Vous n’avez qu’à donner à M. Gignous une touffe d 'alcea rosea dans un jardin de nonnes , et il vous en tirera des variations délicieuses ; vous n’avez qu’à faire camper M. De Tivoli sur les rivages plats de la Seine , et il vous fera goûter les harmonies délicates d’un ciel à tons gris-doré sur azur tendre; vous n’avez qu’à mettre M. Rossano en face d 'taie moisson, d'un de ces champs que le vulgaire fait d’or ne sachant le faire d’épis, et vous verrez une petite merveille de tons moirés, alternant, ondulant au souffle léger de la brise; menez enfin M. de Nittis sur le chemin de Brin disi, et là où d’autres ne verraient qu’éblouissement et poussière, il vous fera sentir, lui, harmonisés dans l’unité du ton local, des demi-tons, des transparences, des transitions tout aussi fines que l’irisation d’une aile de libellule palpitante au soleil.
Je viens de prononcer le nom d’un artiste, qui, jeune encore, a su captiver le public de Londres et de Paris, et obtenir une réputation solide dans le monde artistique des deux capitales. A un but aussi digne d’envie il n’est point parvenu en faisant
montre d’effets bizarres ni de machines compliquées ; mais simplement en s’appliquant à interpréter avec finesse ce que le vrai a de plus mouvant au monde, les aspects quotidiens des deux plus grandes et plus populeuses villes de l’Europe. Habitué à regarder en face la réalité, et à la traduire sans l’ombre d’un préjugé dans ces contrées même où la tradition garde encore le plus de ses droits, dans cette terre classique où les itinéraires d’Horace et de Virgile sont encore chose vivante, M. de Nittis ne s’est guère effrayé des capitales modernes, loin de là. Pareil à un de ces jeunes héros des contes de fées qui s’en vont, le sourire sur les lèvres, combattre des géants, il a fort tranquillement affronté une entreprise des plus audacieuses : saisir et fixer sur la toile le drame vivant de la rue, l’image extérieure la plus complète qui existe, de la société moderne, le seul poème, peut-être, qui soit possible aux démocraties.
Lorsqu’on prétend donner comme précurseurs de M. de Nittis ces Hollandais à la patience inépuisable, Van der Meer, Van der Heyden, Barckeyden, qui ont ciselé un à un, avec un soin infini, tous les détails de leurs fabriques, et travaillé à la loupe des tableaux qu’on ne saurait admirer qu’à la loupe, et auxquels la photographie est venue ravir désormais même les palmes de l’exactitude, je crois qu’on se laisse donner le change par une identité purement nominale, qui cache un objectif essentiellement différent. Il y eut à la vérité, au dix-septième siècle, un talent
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facile et bizarre, qui se rapprocha un peu davantage de la vie vivante de la rue. Ce très-curieux Pont-Neuf, que l’Académie de Venise possède, suffit pour montrer que Callot a entrevu quelque chose de ce genre de peinture ; seulement le pinceau ne lui fut pas de longue main aussi familier que la pointe de l’acquafortiste. L’inlerprétation savante des valeurs, le sentiment du milieu, la divination de ce gcnins loci, qui, une fois que vous êtes parvenu à la faire passer dans l’âme du spectateur, lui donne mieux que l’image, l’idée, la perception historique, j’oserais presque dire l’ethnographie et la physiologie de la scène, tout cela avait plutôt souri à l’esprit du Canaletto et de Guardi. Quelques continuateurs de ces ingénieux artistes n’ont pas manqué de surgir de temps en temps en Italie. M. Mazzola à Milan, M. Gigante à Naples, pour n’en citer que quelques-uns, auraient suffi pour maintenir le fil de la tradition. Mais M. de Nittis peut revendiquer en propre un mérite tout nouveau : c’est d’avoir fondu l’aspect matériel du lieu avec la physionomie des classes, avec l’histoire des habitudes sociales, avec la recherche des types, qui, tous ensemble, en constituent la physionomie morale; c’est de nous avoir donné, non pas Vurbs seulement, mais la civitas des âges modernes.
Paris ! Celui qui prononce ce nom magique n’évoque pas seulement à l’esprit une rangée muette d’édifices : la ville matérielle lui apparaît aussitô comme le théâtre du drame et de la comédie de tous les jours. Un quaide la Seine, pour quiconque
La vu, reste une vision animée par une variété infinie de mouvements et de caractères. Les voitures qui se croisent sous la pluie et sous le soleil alternant en un clin-d’œil, comme un caprice de femme ou de peuple; les panaches de fumée que les petits paquebots rapides traînent à leur suite et envoient palpiter en globes azurés sur ce fond d’or ciselé que leur fait le Louvre aussitôt qu’un rayon de soleil perce à travers les nuages; l’onde perpétuelle des passants — sveltes et rapides figures de femmes, volées d’enfants sous l’aile de leur bonne, marchands nomades, femmes du monde avides d’échanger quelquefois l’ennui capitonné de leurs voitures pour le grand hasard du pavé ; politiqueurs en quête de leur pain quotidien, le journal ; fureteurs infatigables, fouillant à perte d’haleine parmi les vieux bouquins dans l’espoir de racheter des limbes quelque rare trouvaille; gamins enfin, lançant à droite et à gauche, à l’aventure, les fusées de leurs épigrarames — voilà ce qui remplit à peine une page de ce livre ouvert et parlant, qui n’a pas de secrets pour M. de Nittis. Une autre fois il va vous dire le luxe aristocratique et les étalages mondains d’un retour des courses ; une autre fois encore, l’élégance fière, nerveuse, hautaine, d’une de ces dames du grand monde, qui conservent toujours, même lorsqu’elles daignent toucher le sol, le port et le parfum d’une fleur superbe de serre-chaude. Et lorsque du Bois de Boulogne au j Pont-Royal, de la Place des Pyramides au Théâtre de V Opéra, il pensera avoir assez fourragé pour sa
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ruche, il passera le détroit au vol, et il ira se faire, en un clin d’œil, le concitoyen des ducs du West- End et des banquiers de la City.
Londres a une tout autre physionomie que Paris ; et M. de Nittis n’a garde de les faire pareilles. Il y a dans cet âpre climat de Londres, dans ces hautes, mornes et fuligineuses façades de palais, dans ce voile de brouillard, à travers lequel les contours obtus donnent aux monuments quelque chose de fantastique et despectral ; il y a dans l’entassement, dans la confusion, dans l’enchevêlremcnt des véhicules, dans la marche vertigineuse des passants, dont pas un n’a l’air d’être sorti pour son plaisir, dont chacun est à son affaire, tant et si bien qu’il garde presque toujours la marque indélébile de son état ; il y a dans les proportions épiques que toute chose atteint, dans la vastité des entrepôts, dans le grandiose des parcs, dans l’encombrement des marchés, dans la tristesse même de certaines notes dissonantes qui, à travers le tintement perpétuel des pièces d’or, paraissent monter du pavé humide des carrefours, où l’Irlandais en loques traîne son ivresse lourde et le mendiant indien ses frissons; — il y a dans tout cela, dis-je, une forte et rude poésie, dont M. de Nittis a su puissamment se saisir. Son Westminster perdu dans un brouillard ossianesque, sur lequel ne détachent en valeur que les sombres et caractéristiques faces des roughs , postés au parapet du pont avec la conscience de souverains de l’avenir, met superbement en contraste avec le fantôme oligarchique du Parlement il. 21
i/art a paris.
la dure prose du bas peuple. Et quelque chose de dantesque émane de cette vision plus sombre encore de Canonbridge , où le peintre nous mène étouffer sous les arches mêmes du pont, au milieu de la fumée qui y tournoie comme dans un giron de l’enfer, ne laissant deviner qu’à grand’peine, par quelque échappée, la foule muette et sans fin, qui monte par longues files de la plage ténébreuse à la ville triste de l’argent et du travail. Cette même Tamise, cependant, qui dans l’enceinte de Londres a l’air d’un géant en esclavage, n’est encore, un peu avant d’y arriver, qu’une gentille petite rivière, coulant entre deux verts et riants coteaux. C’est là que M. de Nittis va secouer le cauchemar delà vie londonienne, et qu’avec une clarté de tons délicieuse, dont le secret lui appartient, il nous raconte l’idylle aimée des lakists , les poétiques délassements de la miss , qui, toute seule, au milieu d’un cortège de cygnes et de canetons, descend dans sa petite périssoire le cours rapide des eaux, en même temps que la pente de ses propres rêveries.
On nous reprochera nous autres Italiens, et, faute de mieux, on reproche particulièrement à M. de Nittis, d’aller en quête de sujets hors de chez nous. Mais pour ce qui est de M. de Nittis, la Route de Brindisi se charge à elle seule de répondre, et les études que le maître a emportées de Venise et de Rome dans son portefeuille, répondront bientôt plus amplement, je l’espère ; quant aux autres, la réponse est consignée dans l’assez longue revue
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que nous venons de passer, de tant de su jets bien et dûment sortis du crû et du terroir. Ainsi fussionsnous encore ce que nous avons été et ce qu’en art nous n’avons pas cessé d’être, un peuple d’audacieux, de forts, d’infatigables voyageurs ! Etre accessible aux impressions de tout pays et prêt à s’en assimiler la substance nous paraît être plutôt une aptitude qu’un défaut, dont il faille se justifier. Depuis Dante, auditeur en Sorbonne, jusqu’à Ferrari, professeur de l’Université française, depuis ce Milanais du quatorzième siècle, Surigoni, qui a composé l’épitaphe pour le tombeau de Chaucer à Westminster, jusqu’à Foscolo, à Mazzini, à Ruffini, nos exilés ont presque toujours enseigné et écrit en idiomes étrangers ; comme si la nature avait voulu accorder à ces pauvres pèlerins de la patrie et de la pensée le don de faire leur nid et de trouver leur pâture sous toutes les latitudes.
Dans le Levant, d’ailleurs, et dans quelque terre que ce soit d’Afrique et d’Asie, même la plus éloignée et la plus fabuleuse, nos voyageurs lettrés sont de tous les temps. Que de fois, en recueillant dans les pages naïves de Marco Polo ces notices si pleines de sagacité et d’évidence où il excelle, ou en démêlant, comme dit un historien, les pépites d’or parmi le sable de Giosafatte Barbaro, ou en admirant enfin chez Sassetti les derniers efforts d’une activité en lutte avec la fortune, que de fois n’avons-nous pas souhaité, pour l’art d’un âge plus mûr, quelque chose de la rude et pittoresque énergie de ces écrivains de naissance ! Pour ce qui est
de peintres errants, comme on disait, en terre d’infidèles, depuis Filippo Lippi payant sa rançon d’esclave par une esquisse au charbon, jusqu’à Gentile Bellino réconciliant Mahomet II avec les images, et depuis Gentile jusqu’à nos jours, il n’y aurait pas moins d’une grande, étrange, et glorieuse odyssée à raconter. Or, s’il y a quelqu’un qui se charge de donner une suite à ce poème, il est permis de nous en réjouir, comme de plus belliqueux que nous se réjouiraient d’une conquête; il est permis d’en être fier, comme toute maison riche en grands et nobles souvenirs est fière d'ajouter au dépôt de ses gloires.
Nos peintres orientalistes les plus récents, M. Ussi, M. Biseo, n’ont pas été à même, paraît-il, de répondre à l’appel. Cela fait à M. Pasini un double titre d’honneur d’avoir dignement soutenu à lui tout seul, dans cette joute spéciale, le drapeau de son pays. Quel heureux art que le sien ! Comme tout y est calme, serein, choisi ! On oublie, devant ses tableaux, les douleurs qui viennent d’être infligées, au nom même de l’humanité, à ces malheureuses contrées orientales, proie déchirée par les combattants qui s’en disputent l’empire, avant même qu’ils en soient entrés en possession. L’on croit revivre, dans les charmants tableaux de M. Pasini, au milieu de l'Orient de nos rêves, de cet Orient au ciel d’azur, aux horizons infinis, aux architectures fantastiques, aux silences pleins de volupté et de poésie, que M. de Lamartine a chanté, que Victor Hugo a peint le premier. Un
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critique français a dit en plaisantant que M. Pasini est trop bon musulman pour échapper aux flammes éternelles, mais que Mahomet en personne descendra l’en tirer, pour le transporter au milieu de ses houris et de ses coursiers de guerre, où il 'vivra avec les héros de l lslam, sous ces frais ombrages de sycomores et de palmiers, dont il a si bien compris les doux mystères. La plaisanterie est de bon goût, et nous n'avons rien à y reprendre; seulement, elle ne nous paraît pas retracer l’œuvre de M. Pasini sous tous ses aspects. Tout n’est pas joie dans l’Orient du peintre, loin de là ; dans plusieurs de ses toiles un calme austère et rêveur, le calme grave qui caractérise ces régions et ces civilisations, atteste la présence de l’homme et de ses soucis, au milieu des sourires de la nature. M. Pasini ne s’est pas arrêté, d’ailleurs, aux seuls rivages du Bosphore. Il sait par cœur les tristesses solennelles de l’Arménie et la majesté sauvage du Liban, tout autant que les délices de la Corne d’or.
Nous voilà en effet transportés, grâce à lui, sur un haut plateau du mont sacré, qui n’a plus, comme du temps de saint Jérôme, sa belle couronne de forêts, mais qui est encore, dans l’intérieur des vallées, vert et fertile comme alors, fertilissimus et virens. Au pied de hauts rochers calcaires s’étend un petit espace tout parsemé de tentes blanches d’où s’échappent, en montant tout droit dans l’atmosphère inerte, de minces filets de fumée. C’est là que notre peintre a vu se ranger sur deux lignes de bataille ces magnifiques cavaliers
Métualis, qui, à jour nommé, au premier appel des Emirs, improvisent des armées formidables. Simples milices de deux chefs, ces cavaliers ont l’air d’autant de princes : immobiles sur l’arçon, la lance sur la cuisse, plutôt en triomphateurs recevant l’iiommage-lige qu’en simples soldats, ils vous font rêver aux dénombrements épiques dont le poème du Tasse abonde. C’est avec ces guerriers qu’a fraternisé notre enfant de Busseto ( car M. Pasini sort de la même petite ville que M. Verdi). Avec eux il a parcouru les lits de torrents à sec, rocailleuses chaussées parsemées de palmiers nains, qui entrecoupent la côte de Syrie; avec eux il a chassé au faucon, à peu près de la même manière que Marco Polo avec le Khan Kubilaï au treizième siècle. En Asie Mineure ce sont d’autres cavalcades éblouissantes, ce sont les superbes escadrons des Begler-begs, qu’il a vus, et qu’il nous retrace ; fastueuses tribus militaires, où brille un dernier éclair de ces magnificences, dont Phrygiens, Lydiens et Cariens ont rempli l’antiquité. De tout cela, de celte solennité de vie héroïque et de cette grandeur de scènes de la nature, M. Pasini a fait à son œuvre un fond grave et sévère, qui fait ressortir encore davantage ses brillants souvenirs de Turquie.
Cependant, parmi les splendeurs mêmes de Scutari et de Stamboul, la note rêveuse ne lui échappe guère. Il nous accompagne, sauf à nous livrer ensuite à nos pensées, jusqu’auprès de ces poétiques et mélancoliques turbés , où les morts trouvent une
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hospitalité presque aussi soigneuse que les vivants; il nous fait asseoir à ses côtés parmi des volées de pigeons, auprès de quelque vieux puits à curieux bas-reliefs, au milieu de quelque vieille cour de konak aux murailles grises, que relèvent d’une touche de couleur les faïences vertes et bleues, les azuléjos, encadrant quelque blanche petite fenêtre biphore; il nous montre le seuil tragique de quelqu’une de ces prisons, où les piques des grilles portent perpétuellement une rouille de sang. Fuis, je ne sais par quel talisman , il pénètre j usque dans les vergers du sérail, où tout est parfum d’orangers, d’oléandres et de roses, où le silence des bocages verdoyants laisse arriver à l’oreille les frous-frous des étoffes de soie, des brocarts lamés d’or et des satins brodés de paillettes. Ses odalisques ne sont guère des comparses de ballet comme d’habitude. Voilà vraiment la cadine , précédée par la brune joueuse de luth, entourée par ses esclaves, qui portent le narghilé, le parasol, le tapis ; et l’air du visage de ces pauvres recluses dit les ennuis profonds que nulle douceur de vie ne saurait consoler, les jalousies sombres qui ont parfois armé plus d’une blanche main d’une petite lame furtive et acérée.
Mais, lorsque le harem, le konak et le turbé, s'enroulant comme des décors qui laisseraient à découvert l’horizon véritable, cèdent la place à la vie libre des bazars, des places et des rivages fourmillants de peuple, alors la joyeuse symphonie de la couleur éclate avec toutes ses sonorités, avec toutes ses fanfares; et l’on se sent vivre réelle-
ment sur les plages enchanteresses du golfe de Bujukderé et de la mer de Marmara, aux jours où l’on connaissait encore les gaies promenades en arabci des hanums curieuses comme de petites filles sous leurs voiles, où les mille cris des marchands de douceurs, de sorbets, de pastèques, se croisaient dans les airs, et une foule bigarrée et pacifique de Turcs, de Circassiens, de Grecs, de Bohémiens et de cent autres races remplissait la scène de bruit, la plaquait de tons brillants, l’allumait d’étincelles, d’éclairs, de reflets métalliques.
Le talent pittoresque, on a pu s’en convaincre même par notre fort pauvre exposition au Champde-Mars, ne fait point défaut en Italie ; une recherche obstinée du vrai n'y pianque pas non plus, ni une certaine sollicitude inquiète des problèmes dont notre temps est agité, quelque mal assurée et quelque peu consciente qu’elle soit de son objectif. L'exécution, après tout, a fait des progrès considérables; et quoiqu’elle affecte souvent la rudesse, l’étrangeté, la brusquerie, elle n’en est pas moins de beaucoup plus habile qu’elle n’était il y a vingt ou trente ans. Il faut avoir sous les yeux ce qui a suffi alors à des réputations fort solides, et le comparer à ce qu’on demande aujourd’hui, à titre de 'première mise , aux débutants, pour comprendre quels pas gigantesques l’on a faits, quel chemin rapide l’on a parcouru. Et avec tout cela, il y a un malaise, un sens de vide, un mécontentement qui se fait jour par tous les pores
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de l’opinion publique, par toutes les bouches mêmes de l’art. Qu’est-ce donc qui lui manque? j’ai déjà tant de fois tâché de le dire et sous tant de formes, que même ici près de finir, à la place même où un peu de résumé rentre dans les habitudes reçues et est plus aisément toléré, je crains fort que la répétition ne m’attire des reproches, non pas seulement d’importunité, mais d’entêtement et d’arrogance. Et cependant je ne m’en effraierai point; et je dirai encore une fois, fût-ce la dernière, ce que j’ai sur le cœur.
L’artiste, l’artiste italien surtout, fatigué de sa noblesse et blessé de son isolement, souffre plus que tout autre d’une maladie qui est presque innée dans l’homme moderne ; il doute, il cherche, il subtilise trop, il ne se laisse pas assez aller à la franchise de l’inspiration, il n’a pas assez de confiance dans la sincérité et dans la simplicité, ces patronnes célestes de tous les chefs-d’œuvre. L’antique, parce qu’il lui a été gâté par l’imitation des pédants et rendu odieux par le dogmatisme des écoles, lui semble une chose morte, un passé sans joint avec le présent, un livre bien relié et précieux à laisser dormir sur les rayons. Et il ne se doute presque jamais que, ce qu’on lui demande, ce n’est pas d’imiter l’antique, mais de considérer le vrai avec cette même sérénité d’esprit, cette même abondance de cœur, que les anciens mettaient à l’interroger. Certes, ce n’est guère par mes pauvres prédications que je me flatterais de le persuader : tout ce que je lui demande est de sor-
tir pour une heure seulement du tumulte intellectuel et de la pléthore artistique du Paris moderne, et de passer cette heure-là dans les divins silences du Louvre. Une fois là, il est impossible de ne point comprendre que ce qui affaiblit, ce qui énerve, ce qui dissout Part moderne est la multiplicité excessive, la trituration, l’éparpillement de ses vues et de ses œuvres ; et que, si la fibre du spectateur s’épuise, tiraillée en trop de sens et par trop d’efforts, c’est, à cause de la fatigue que l’artiste lui fait partager dans l’espoir de paraître neuf, étrange, inattendu.
Il y a une vérité qui n’en est pas moins vraie pour avoir l’air d’un paradoxe : la répétition — si tant est que jamais en art il existe de répétition véritable — la répétition est beaucoup moins fatigante que ce qui s’efforce d’être nouveau et ne l’est guère. Chez les anciens maîtres vous revoyez dix fois un profil de vierge, à travers autant de visions différentes d'âmes diversement éprises du même type; et chaque essai vous procure une nouvelle volupté, car il aide vos désirs à monter, vos aspirations à se diviniser dans une nouvelle sphère. L’or blond du Titien, l’outremer opalisé de Paul Véronèse, les frais parfums de Murillo, les crépuscules mystérieux et profonds de Léonard, l’ambre diaphane d’Andrea del Sarto, les deux sans nuages de Raphaël, sont autant de milieux où une même image plonge et se colore d’une tonalité différente, où une même idée apparaît sous des aspects toujours nouveaux. Et cependant vous
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passez d’un milieu à l’autre comme porté sur des ailes invisibles, sans vous meurtrir à aucune arête, sans vous heurter à aucune charpente qui vous arrache à la douce illusion de planer dans les airs; ces âmes en extase se sont saisies de la vôtre, et vous flottez avec elles dans l’azur. Obstiné, rebelle, hostile tant que vous voudrez, aucune défense ne vous réussit, vous les suivez, vous les embrassez, vous vous emparadisez avec elles.
Seulement lorsque la bête, pour parler comme Xavier de Maistre, vous tire derechef à terre, vous faites un effort pour nier, pour protester, pour analyser, au moins, le paradis, et vous vous dites: Voyons donc ! Qu’est-ce que cette pauvreté d’esprit qui me fait tomber en langueur, en enfance, en délire, vis-à-vis d’un tas d’inventions absurdes et pleines de contre-sens? Y a-t-il rien déplus illogique que tout cela? Qu’est-ce que viennent faire dans la Cène d’Emmaüs de Paul Véronèse les enfants du patricien s’amusant avec leurs beaux chiens de chasse, et madame la châtelaine et toute la maisonnée? Qu’ont à voir ce seigneur Arménien, et ce dilettante de contrebasse, et ce chevalier de Malte avec les Noces de Cana? Quel bon sens y a-t-il à faire réchauffer les langes de l’enfant, dont sainte Anne vient d’accoucher, au feu qui flambe dans une grande cheminée florentine du quinzième siècle? Quel bon sens y a-t-il à célébrer les épousailles de Marie en vue d’un petit temple bramantesque ? Et vous ne vous arrêteriez pas de sitôt, si vous n’étiez assez heu-
reux pour vous apercevoir que c’est la bête qui raisonne de la sorte.
C’est là l’instant dont le moi profite, et il répond : Qu’importe! Tu sens, tu aimes, tu espères : tout cela est frais comme le souffle de l’aube, serein comme l’innocence, gai comme la lumière et plus vrai que le vrai. Et tu prétends, malheureux, savoir pourquoi tu as goûté du paradis? Je vais te le dire. Tous ces braves cœurs n’ont guère songé, il est vrai, à la robe, à la chambre, aux lambris, aux savants ouvrages du tailleur, du tapissier et du maître-maçon du temps d'Octavien Auguste; et ils n'y ont pas songé par cette simple raison que — heureuses gens! — ils n’en savaient pas assez. — Songes-y, toi qui en sais long. Mais tous ces braves cœurs ont fait mieux : ils ont été des cœurs aimants, il se sont plu au souverain bonheur de s’attacher à quelqu’un et à quelque chose. Simplicité et sincérité, voilà, mon fils, tout le talisman. Interroger le cœur par le cœur, tout le charme des vieux maîtres est là. C’est à ces causes que les inventions les plus naïves acquièrent dans leurs tableaux je ne sais quel parfum divin, je ne sais quelle finesse attique, je ne sais quelle eurythmie de mouvements et quelle douceur d’accents qui vont à l’âme, en revenant là d’où elles sont parties. C’est à ces causes qu’un petit garçon qui joue de la viole, qu’une maman qui ouvre les bras à sa créature, qu’une petite tête qui se penche, vaincue par le sommeil, sur l’épaule maternelle, qu’un enfant se pendant à la mamelle,
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prenant son petit pied dans ses mains, jouant avec les balances de saint Michel ou mettant d’un airbadin l’anneau au doigt de sainte Catherine, ont suffi pour t’ouvrir, ingrat, les portes du Paradis.
L'autre , alors, qui ne voudrait pourlant pas encore s’avouer vaincue, insiste pertinemment, et réplique : tout cela est fort beau sans doute — mais tout cela est fini. Qui court après les souliers d’un mort, dit le proverbe français, risque souvent d’aller nu-pieds. Et il y a un proverbe italien... — C’est vous, à ce point, qui ne lui laissez pas le temps d’achever. Oui, reprenez-vous, il y a un proverbe italien, qui, dans un moment de mauvaise humeur et de fatigue, s’est échappé des lèvres d’un très honnête homme, et qui dit : « Le mort s’endort, et le survivant se console et s’apaise : Il morto giace e il vivo si dà pace. » Mais, de grâce, qui est-ce qui est mort? Ce n’est pas l’amour, ce n’est pas le sentiment, ce n’est pas le culte du beau, de l’honnête et du grand, car tant qu’âme humaine restera pour accueillir ces divins hôtes et les réchauffer dans son sein, rien d’eux ne mourra. Et qui est-ce qui se console et s’apaise? Ce n’est pas l’homme moderne, à la vérité. Car, satisfait dans toutes ses vanités, soûlé de toutes ses envies, triomphant de toute résistance, s’il ne parvient pas à arrêter par le bord de leurs blanches robes le grand, l’honnête et le beau, il se sent glacé, inutile, odieux à ses propres yeux: il s’agite, il se tourmente, il fait comme le malade du poète, « qui ne peut trouver de repos sur sa couche, et
qui en se tournant et en se retournant croit tromper sa douleur, »
Che non puô trovar posa in sulle piume,
E per dar volta suo dolore scherma i.
Et encore faut-il qu’il s’estime heureux de son propre tourment ; car cette impossibilité de se consoler, ce repos qui le fuit, est tout juste ce qui lui confère son brevet d’honnête homme et d’artiste.
Non : s’il y a une conclusion à tirer de tout le spectacle magnifique des arts et des industries modernes, une conclusion, dis-je, qui soit de nature à nous réconforter, à nous donner bon espoir et bon courage, elle ne peut être que celle-ci : le présent ne doit pas refaire, il ne doit pas non plus oublier le passé ; il doit le continuer. Voilà pourquoi un grand artiste a dit : « Revenez aux anciens, » Tomate alVantico 2. Ce qui ne voulait certes pas dire revenez en arrière, mais revenez à tout ce qui récrée, à tout ce qui élève, à tout ce qui embellit, à tout ce qui améliore le cœur humain. Quant au proverbe, il n’y a qu’une chose à faire, c’est de le prendre à rebours. Non, nous ne nous apaiserons guère, et nos devanciers ne sont point morts. — llmorto non giace , e il vivo non si dà p ace.