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LES ÉCOLES DU NORD

Combien il entre de personnalité, d’élément subjectif dans la peinture; comment l’observation de la nature et l’interprétation de l’histoire se trouvent être perpétuellement modifiées par le sentiment, qui les régit et les domine ; de quelle manière les mêmes sujets peuvent donner lieu à des interprétations toujours nouvelles, en raison des intelligences qui s’appliquent à les développer, des époques, des milieux, qui, sciemment ou inconsciemment, y laissent entrevoir leur action et y réfléchissent leur propre image: tout cela, on est porté à le demander de préférence à ces peuples, qui, moins vieillis dans la pratique de l'art, sont plutôt appelés à puiser leur inspiration dans l’influence directe des circonstances ou dans leur intuition propre, que dans des traditions ou des réminiscences d’école. Il est vrai qu’il n’y a presque pas de peuple, à l’heure qu’il est, quelque exception-

nelles que soient ses conditions sociales, qui ne se mêle assez au mouvement général de la pensée européenne, pour en porter les traces en lui-même et dans ses oeuvres. En ce qui concerne la peinture surtout, il est hors de doute que les nouveaux venus s'empressant d’aller chercher l’enseignement et la pratique de l’art chez les plus expérimentés, ne peuvent manquer d’en garder dans leur manière l’empreinte la plus évidente. Mais la nature, après tout, garde elle aussi quelque peu de ses droits, et même chassée, revient au galop : en sorte qu’il n’est jamais tout à fait inutile de rechercher au sein de l’art les traces qu’elle a dû, plus ou moins furtivement, y laisser.

11 y a cent ans, la Russie n’avait guère, on peut le dire, de peintres connus. Cependant, le premier d’entre ses artistes qui ait faitduhruit, M. Brülow, ne parut à ses contemporains rien moins que timide. Loin de là ; dans la colonie cosmopolite de Rome, où régnaient encore sans conteste, pendant les trente premières années du siècle, la ligne solennelle et la composition savante avec tout le reste du rituel scholastique, le Dernier jour de Pompeï de M. Brülow fit événement. On y trouva ce profond sentiment historique, auquel M. Delaroche avait, en France, donné le Branle. Cet artiste, dont aujourd’hui, fort injustement à notre avis, on a l’air de ne point faire de cas, passait alors pour un novateur : M. Delaroche était le peintre de la méditation mélancolique ; il devait donc naturellement se rencontrer avec les tendances d’une race, que

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toutes ses conditions matérielles et sociales, la nervosité du tempérament, la sévérité du climat, la rigidité des institutions, tout incline foncièrement vers les régions les plus mélancoliques de la pensée ; sauf à elle à prendre de temps en temps, dans des dissipations ou des réactions violentes, de formidables revanches. Les peintres russes se mêlèrent par la suite beaucoup au mouvement des écoles allemandes, où il ne régnait guère de tendances différentes ; et quoiqu’ils ne soient pas restés étrangers en dernier lieu aux influences de ce que l’école française a de plus vivace, c’est toujours au fond la mélancolie qui est leur Muse; une mélancolie traversée pour ainsi dire, et pénétrée même quelquefois jusqu’au cœur par des effluves mystiques, qui, tout en n’ayant rien gardé du byzantinisme quant aux formes extérieures, n’en révèlent pas moins fort clairement la source où le courant a pris naissance.

Ces clairs de lune verdâtres et bizarres, dont M. Kouindij aime à illuminer les blanches huttes de l’Ukraine, plantées sur des tertres que la brume, pareille à une marée montante, assiège et bat de tous côtés; ces paysages formidablement solitaires, où M. Volkoff et M. Klever nous transportent, aux neiges intactes, infinies, n’aboutissant qu’à un horizon rectiligne et livide, ou bien à des troncs d’arbre noirâtres, derrière lesquels un soleil mourant paraît se venger en allumant des incendies fantastiques et sinistres ; ces paysages plus polaires encore, que nous montre M. Mechtcherscki, où la

neige et la glace régnent sans trêve ni pitié, sans même rencontrer la tentative d’une protestation de la part du soleil, sans faire grâce même à un soupçon de vie ; tout cela, quoique prêtant plutôt au diorama qu’au tableau, ne manquait pas de produire au Champ-de-Mars une impression inusitée. Moins vif était l’effet de ces Plages de la Baltique , oùM.Bogoluboff déploie peut-être une plus grande habileté de pinceau, mais qui, grâce aux escadres régulièrement embossées et aux canons scrupuleusement montés en batterie, n’échappent pas à cette physionomie roide du document officiel, qu’on reprochait jadis aux marines de M. Gudin.

Un poète est échu, au contraire, aux Nuits du Pont-Euxin et aux Calmes azurés de T Archipel, c’est M. Aiwazowski. Le lot de M. Orlowski était aussi fort beau : c'était de nous apprendre comme quoi la campagne, même sous le ciel le moins clément, n’est jamais en peine de son pauvre petit rayon de poésie. Ce n’était qu’une vaste plaine, pourtant, qu’il nous montrait, perdue dans je ne sais plus quelle province de la Grande Russie : une petite rigole y serpente, aux teintes plombées comme les épais nuages s’alourdissant dessus, presque au ras de terre. A en juger par certaines touffes de mauvaises herbes toutes drues, qui y dressent obstinément la tête, les pauvres faucheurs et leurs compagnes n’ont guère à se réjouir de ces maigres bottes de foin, à qui il faudra Dieu sait combien de jours avant de sécher; et cependant tout ce pauvre monde a l’air d’accepter cette pâle et passagère

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verdure comme une grâce du bon Dieu. Il peut donc y avoir, et il y a partout dans la nature, sauf à savoir le trouver, quelque reflet lumineux, que notre moi, que notre conscience meme y projette.

Pourquoi, d’ailleurs, n’accorderions-nous pas aux terres moins chéries par le soleil ce sourire de la légende, qui n’est, en définitive, qu’un reflet de notre propre fantaisie? Et pourquoi du fonds de la légende la peinture ne ferait-elle pas aussi son profit? Lorsque, au milieu des ombres bleuâtres de la Nuit de mai de M. Kramskoï, j’apercevais les poétiques viles de la ballade de Gogol errer toutes blanches parmi les buissons touffus, et y cueillir des roses plus pâles que leurs pâles visages, je croyais comprendre du peuple russe quelque chose de plus que ce qu’aurait pu m’en dire, à lui tout seul, le naturalisme vulgaire ; et lorsque le même artiste m’évoquait au milieu du désert, tout pensif et absorbé dans la parole de Dieu, dont il a plus faim que de pain , le divin Maître, je croyais lire sur son front les anxiétés de tout un peuple; ou du moins de cette élite du peuple, qui ne saurait se contenter d’une liberté de vie épicurienne, tant qu’elle n’aura pas celle de parcourir à son gré les champs infinis de l’intelligence.

Il faut, en peinture, ne point s’effaroucher même de la vérité la plus crue, j’en conviens; comme d’une ville, si l’on veut véritablement la comprendre, il ne suffit pas de visiter les monuments, les bibliothèques et les musées, mais il faut aussi savoir parcourir sans répugnance, et en

pénétrant jusqu’au vif, les quartiers les plus populaires. Quant à nous, nous savions assez bien nous résigner à une peinture tant soit peu coriace, pour nous mêler à ces Noces villageoises de M. Maximoff, où l’arrivée du devin, deux fois emmitoufflé dans sa pelisse et dans la neige qui y pend par flocons, est pour les maîtres de la maison tout un événement. Nous étions reconnaissant à M. Markowski de nous avoir introduit au milieu de ces Pensionnaires de l'Etat et de ces Clients d’un médecin, qui, par l’idée fort peu flatteuse qu’ils donnent de certaines classes vouées à la servitude de l’antichambre ou des bureaux, n’ont pas dû peu coûter au patriotisme du peintre. Nous consentions même à descendre avec M. Janson dans la cabine de certaine barque, où Vas de pique était pour d’enragés joueurs une très-grosse affaire ; et nous consentions d’autant plus volontiers, que la peinture était bonne et rappelait M. Vautier. Nous nous arrêtions aussi extrêmement soucieux devant certain Chemin de halage sur le Volga de M. Repine et certains Travaux de terrassement de M. Savitzki, où l’homme réduit à un labeur qui n’est pas dur seulement, mais qui est servile, prend des airs d’animalité à mettre le froid aux os et la fièvre au front du penseur. Mais, après tout cela, nous étions, je pense, plus que fondé à demander aux naturalistes la permission de rafraîchir un peu nos esprits et de reposer un peu nos regards, en les arrêtant sur quelque exemplaire moins étiolé de la plante humaine, sur quelque essai de

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la machine humaine en action, moins indigne de sa noble nature.

C’était là d’ailleurs la meilleure partie de l’Exposition russe, et, si je ne me trompe, la plus caractéristique. Est-ce à dire cependant, parce que j’avoue une prédilection pour les sujets nobles et élevés, que je fasse grand cas de la mise en scène ? Pas le moins du monde ; c’est à l’élévation des vues et des sentiments que je m’arrête. Cela est si vrai, que je ne me préoccuperai pas excessivement d’un Copernic deM. Gerson, quelque entouré que je le sache d’un cercle d’illustres personnages de son temps, écoutant l’explication du système du monde. C’était là un tableau fort raisonnable sans doute, mais je n’y trouvais pas l’étincelle qui se communique et qui met le feu aux poudres. Je ne m’en laisserai pas imposer non plus par ces amateurs exclusifs du faire , qui, lorsqu’ils ont sentencié un tableau comme faible de valeurs et mince de pâte, se croient parfaitement en droit de passer outre. Ces messieurs n’auraient pas trouvé assez de louanges pour une Jeune fille qui rit de M. Harlamoff, fort bravement peinte à la vérité; mais je gage qu’ils auraient laissé les toiles de M. Bronnikoff sans l’honneur d’une mention. Or, ce n’est point là mon sentiment. M. Bronnikoff est un élève de M. Brülo\v;et s’il n’en a pas la fougue, il en possède cependant toute l’intuition historique ; l’on sent dans ses œuvres ce souffle de religiosité qui court à travers le slavisme, et qui le relie, dans une sorte de cercle magnétique, aux

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illuminés et aux extatiques de toutes les époques. Je n’en dirai pas long d’une Cène de Martyrs , quoique cette agape de morituri emprunte une certaine majesté du supplice qui frappe aux portes, et qu’un épisode sur le premier plan, une mère païenne suppliant son enfant, inébranlable néophyte, résume le contraste de tout ce que les lois divines et humaines ont jamais connu de plus sacré. Mais je ne saurais oublier un sujet italien par excellence, Pythagore parmi ses disciples, que j’ai été forcé d’envier à la lointaine Scythie, pas un enfant de la Grande Grèce n’ayant eu la bonne idée d’y songer le premier.

La scène se passe sur une hauteur, en vue de la mer Ionienne, là-bas, près de Crotone. A travers ce brouillard de lumière qui appartient en propre à nos couchants, à travers cette fine poussière ensoleillée sur laquelle la fumée des foyers commence à se dessiner en minces filets d’azur, l’on aperçoit en raccourci, se projetant jusqu’au cap d’Hercule, jusqu’à ce qu’on appelle aujourd’hui le cap Spartivento, les derniers méandres des rivages italiens; au fond, dans une glorieuse auréole de pourpre, le soleil disparaît. On commence déjà à distinguer le pâle croissant de la lune; et, à mi-côte du rivage au tertre qui occupe le premier plan du tableau, un temple pélasgique profile sa brune silhouette. Un peu plus haut, une exèdre de marbre, qui doit avoir tout à l’heure résonné des conversations savantes du système , est presque vide : un vieillard seul y est resté, absorbé, ravi dans la

contemplation de cette cause première, de cette quadrinité du dogme orphique, d’où, pour les Pythagoriciens, toute chose émane. Une simple et pure offrande d’encens remplace la nauséabonde fumée des holocaustes. Sur le bord du tertre, l’un des disciples entonne Yhymne doré , en s’accompagnant de la Ivre. Le Maître est au milieu, entouré d’adeptes et de belles jeunes femmes à robes blanches, qui tirent des harpes l’accord mystique, l’accord de quarte , symbole de justice et de vérité. Debout, les bras et le front levés vers les cieux, on dirait que le Philosophe salue l’harmonie des astres, ces nombres mystérieux qui ne sont au fond que les rapports des choses, la loi. L’un des disciples, ou, selon le mot consacré, un exotérique, vaincu par la religion du lieu, de l’heure, de cette voix vénérée jusqu’à l’idolâtrie de Yipse dixit, tombe à genoux les mains jointes; un autre, se prosternant contre terre, paraît embrasser la grande De-Meter, la mère commune ; et de ces groupes aux attitudes de contemplation et d’adoration, dont héritèrent les nouveaux cultes, on croirait voir s’élever comme un souffle prophétique, comme un pressentiment de christianisme.

A ce triomphe de l’idée pure, si noblement conçu par le peintre dont nous venons de rappeler la belle composition, un autre Slave, un Polonais comme M. Antokolski, si je ne me trompe, M. Siemiradski, opposait la débauche la plus effrénée de la matière. Cherchant à atteindre par une voie différente le même but, il nous retraçait dans une page immense,

avec une désinvolture de pinceau toute moderne, et avec un courage superbe, cette orgie suprême de la chair, de la cruauté et du despotisme, qu’il a appelée les Torches de Néron .

Il a été heureux d’abord en ceci, que son sujet lui est parvenu bien défini, mais pas du tout usé par ses devanciers. Des deux historiens les plus proches de l’action, Suétone et Tacite, ce dernier seul en parle, et avec un laconisme qui suffit à l’authenticité, sans imposer nulle entrave à l’imagination. Quant aux poètes et aux peintres qui se sont le mieux saisis de l’effrayante réalité de la Rome néronienne, quelqu’un a cotoyé cette page atroce, personne ne s’y est arrêté. Néron, dans le Britan nicus de Racine, est jeune encore, et, comme le poète lui-même le dit, il n’est qu’un monstre naissant; dans la comédie de M. Cossa, les profondeurs, les plus sombres de cette âme perverse sont dissimulées sous une sorte de maladie, la folie érotique, et sous un travers presque risible, la manie de l’art. Le théâtre d’ailleurs, avec ses limites posées par les exigences du dialogue, ne pouvait que difficilement donner une idée de tout un monde en formation, le Christianisme. Mais, ce qui est plus curieux, un poète aussi, M. Hamerling, qui a osé se mesurer avec l’épopée et qui est sorti victorieux de l’épreuve l, n’a pas donné au sacrifice des chrétiens la forme rigoureusement historique ; il Ta enchâssé, en guise d’épisode, dans l’incendie de

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