I. Léon Battista Alberti, Délia pitlura e délia statua
pression laisse beaucoup à désirer, même dans les œuvres des peintres. Mais en dehors de ce témoignage, il y a une présomption qui se présente toute seule à l'esprit : c'est que la nature même de la civilisation gréco-romaine devait exclure du monde pittoresque tout aussi bien que du monde sculptural cette agitation et cette complication, où nous nous plaisons tant, mais dont les anciens étaient loin de faire grand cas: accoutumés qu'ils étaient à considérer une certaine placidité olympienne et rhythmique comme le premier postulat, comme la première condition essentielle, non-seulement de l'art, mais de toute perfection morale.
Ce qu'il nous est donc le mieux permis de reconstruire, de l'ancien monde pittoresque, c'est l'atelier du peintre; et à la vérité c'est là une tâche à laquelle les artistes érudits de notre temps n'ont point failli. L'un d'entre eux, M. Aima Tadéma, possédant une faculté d'induction et de divination qui rappelle assez les travaux les plus ingénieux des paléontologues, nous a représenté avec une telle évidence la vie d'un camarade de l'année 800, ou approchant, ab urbe condita, dans son propre et identique milieu de pierres à broyer, de cires, de mélanges, de fers à encaustique, d'icônes et de volets; il lui a si généreusement fait cadeau, par dessus le marché, de rapins gaulois ou numides et de riches amateurs, lui amenant bel et bien en visite la fleur des patriciens en toge et en trahea, et la fleur des matrones élégantes enpa/la, en pœplum et à la dernière mode
de Lydie ou de Phrygie, sans parler du cortège des clients, des pédagogues et même des enfants en prétexte et bulla aurea, que l'imagination et les yeux même ne sauraient en demander davantage. Malheureusement, ou heureusement, à votre choix, cette manie de raisonner, qui fait avec la critique une seule et même chose., ne se contente jamais de ce qu'elle a sous les yeux ; et, si elle renonce à philosopher à perte de vue sur la peinture des anciens par cette raison excellente qu'elle n'en sait pas assez là-dessus, elle ne saurait renoncer à se demander ce que la peinture moderne depuis le moyen âge a bien pu être, afin d'éclaicir au moins la question que voici : Faut-il vraiment considérer la peinture moderne, ainsi qu'on l'entend prêcher de tout côté, comme une chose tout à fait détachée désormais de la tradition, pourvue d'autres raisons d'être, mais entièrement dépourvue de celles de jadis, obligée, en somme, de faire appel à la transfusion du sang sous peine de la vie? Ou bien lui reste-t-il encore du sang généreux et de la vie glorieuse des prédécesseurs? Peut-on se bercer de l'espoir que les causes de son ancienne grandeur ne soient pas toutes dissipées et éteintes, pourvu qu'on sache les recueillir, les agiter, les réchauffer encore? La tradition, en un mot, est-elle une branche desséchée à jeter sur l'âtreoù mijote le pot-aufeu, ou bien est-ce un rameau vivant encore, encore vert, encore susceptible, pourvu que l'horticulteur ne fasse point défaut, de greffes ingénieuses et fécondes?
Parmi les opinions qui passent habituellement de bouche en bouche sans qu'on prenne la peine de les discuter, une des plus répandues est justement celle-ci : que la peinture, depuis ses premières lueurs sur le sombre horizon du moyen âge jusqu'aux splendeurs incomparables du seizième siècle, n'a fait qu'un avec l'idée religieuse, n'a vécu que de la vie et de la substance de cette grande idée. Des écrivains très autorisés, depuis Chateaubriand et Ozanam jusqu'à Rio et à M. Selvatico, tout en n'arrivant pas jusqu'à cette prétention exclusive, furent amenés à exagérer l'influence de la religion sur les arts, dans le but et dans l'espoir de rallumer au fond des âmes, que le doute avait glacées, le culte d'un grand et noble idéal. Mais le succès ne répondit point à leurs efforts, loin de là ; il arriva tout juste le contraire de ce que leurs vœux appelaient avec ardeur. Il se trouva, en effet, que des esprits fort déliés et nullement vulgaires rétorquèrent assez adroitement leurs arguments ; et, ayant recueilli et constaté sans le discuter ce fait irrécusable, que dans la société moderne les sentiments religieux se sont affaiblis de plus en plus, et que leur influence est tellement réduite qu'on ne saurait leur accorder qu'une valeur minime vis-à-vis d'éléments nouveaux d'une tout autre nature , ils en arrivèrent à conclure que l'art lui-même, nourri jadis d'une sève qui n'est plus désormais que la plus pauvre des lymphes, était dans la nécessité de s'imposer une rénovation radicale. Ils ne s'arrêtèrent pas même à cela : ils
s'autorisèrent de l'admiration même, prodiguée aux souvenirs de ses anciens fastes, pour refouler dans l'oubli, ou du moins pour consigner aux silences solennels et inviolables des Pinacothèques et des Musées, tout ce qui, un jour, en avait fait la gloire ; pour prêcher que le vieux monde de l'art, et de la peinture surtout, noble, magnifique, admirable tant qu'on voudra, était un monde fini ; que, si l'on veut aller de l'avant, il faut faire maison nette; et que désormais la peinture ne saurait vivre si ce n'est de modernité et de vie contemporaine, pas plus que ne vivent d'autre chose la mécanique, la législation, ou quelle branche que ce soit d'entre les sciences naturelles.
Ce n'est point ici la place de parler du sentiment religieux dans la société moderne ; il m'arrivera d'en dire quelque chose dans un autre chapitre de ce livre ; mais je pense qu'il convient de ramener dès à présent dans les limites de la vérité ce qu'on a pris l'habitude de répéter, sans trop s'en rendre compte, au sujet de son influence sur l'art, pendant et après le moyen âge.
Soyons francs. Dans le monde chrétien de l'art, la domination absolue du dogme n'a eu qu'une période : celle qui va du cinquième au douzième siècle ; et ce fut là une si ténébreuse et si triste période, que jamais, pour me servir des mots de M. Ménard 1, « jamais on n'a fait de si mauvaise peinture. » — « Peu à peu vous arrivez — dit, en par-
1. Tableau historique des beaux-arts depuis la Iie?iaissa7îce jusqu'à la fin du dix-huitième siècle.
îant des Byzantins, un critique illustre, M. Taine, avec son exactitude inexorable de physiologiste et d'anatomiste — peu à peu vous arrivez aux Christs et aux Panagias émaciés, étriqués, roidis, simples mannequins, parfois vrais squeletles, dont les yeux caves, les grandes cornées blanches, les lèvres amincies, le visage effilé, le front rétréci, les mains fluettes et inertes, donnent l'idée d'un ascète poitrinaire et idiot. » — Et il continue : — « A un degré moindre, la même maladie dure à travers tout l'art du moyen âge; il semble, à regarder les vitraux, les statues des cathédrales, les peintures primitives, que la race humaine ait dégénéré et que le sang humain se soit appauvri : saints étiques, martyrs disloqués, vierges à la poitrine plate, aux pieds trop longs, aux mains noueuses, solitaires desséchés et comme vidés de substance, Christs qui semblent des vers de terre foulés et sanglants, processions de personnages ternes, figés, tristes, en qui se sont imprimées toutes les déformations de la misère et toutes les contraintes de l'oppression. Lorsque, aux approches de la Renaissance, la plante humaine, tout étiolée et toute bossue, recommence à végéter, elle ne se redresse pas du premier coup ; sa sève n'est pas pure. La santé et l'énergie ne rentrent dans le corps humain que par degrés ; il faut un siècle pour le guérir de ses scrofules invétérées » 1.
Rien, en effet, de plus naturel. L'idée nouvelle,