‹ L'art à ParisChapitre 11 sur 39 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

Je ne sais où vous étiez, ami lecteur, ni quels étaient vos sentiments lorsque, )e 29 janvier 1871 , une des plus grandes villes du monde en était réduite à se sentir le talon de l’étranger sur la gorge. Mais, à quelque nationalité que vous apparteniez, je suis sûr que, comme moi, la nuit de ce jour funeste, vous n’avez guère trouvé de repos. Pour ce qui est de l’Italie, je l’affirme : une page ajoutée à l’odyssée de ses fortunes n’a guère pu voiler à ses yeux cette page funèbre, teinte du sang de tant de braves et trempée des larmes de tant de mères. Certes, Rome revendiquée à l’autonomie italienne avait fait tressaillir de joie les patriotes d’au delà des Alpes ; ils en avaient ressenti cette satisfaction austère, que provoque l’accomplissement tardif de ce qui est juste; mais comment auraient-ils pu ne pas être navrés de ces blessures, de cette agonie de Paris, qui ont été les blessures et l’agonie de toute âme humaine?

INTRODUCTION

Il est bon, après tout, de se ressouvenir. Paris, la ville unique, qui, pour le inonde entier, ne faisait qu’un avec tous les charmes, toutes les douceurs et toutes les joies de la vie, Paris, après cinq mois de siège, n’était plus que l’ombre de la grande capitale européenne. Ainsi qu'il arrive toujours chez un peuple de braves, les saintes fureurs de la défense avaient rivalisé avec les fureurs aveugles de l’attaque. Les maisons de campagne rasées, les jardins déracinés, les hôtels démolis, avaient fait à la perle des villes une ceinture de décombres, toute hérissée de gabions, d’estacades, de palissades. Huit cents hectares de plantations magnifiques dévastés par la hache, afin de réchauffer les membres du soldat engourdis par un froid de quatorze degrés, avaient ouvert des trouées désolantes dans les bois et dans les promenades publiques ; les parterres avaient été piétinés par les chevaux, labourés parles caissons et par le canon; les bibliothèques, les musées, les monuments avaient dû s’envelopper dans un suaire de sac et de sable ; toutes les études se tourner vers un seul but, la destruction ; les théâtres se fermer, les réunions publiques se dissimuler dans l’ombre ; les splendeurs chaque soir renouvelées par un éclairage magnifique avaient disparu peu à peu, jusqu’à faire place à des ténèbres à peine sillonnées par les lueurs blafardes de quelque méchante lampe au pétrole. Peu à peu, le mouvement et le bruit des rues, s’éteignant, avaient donné la mesure de la faim qui montait; car c’était la faim qui, chaque jour, ra-

vissait Jes chevaux par milliers à la circulation. Après la viande de cheval on en était venu, dans cette Sybaris des temps modernes, aux nourritures les plus suspectes ; de là, à une ration de pain insuffisante. Lorsqu’enfin tout fut tombé dans un morne silence que des ouragans de fer venaient seuls interrompre, on vit quelque chose de bien étrange : un camp de quatre cent mille hommes, fiers encore, et à bon droit, parmi les plus fiers, une ville de deux millions d’âmes, regorgeant tout à l’heure d’hôtes de toutes les parties du monde, concentrer toutes leurs anxiétés sur un frôlement d’ailes, tourner tous leurs regards vers quelque pauvre pigeon voyageur perdu dans les airs ; car tout ce qui pouvait leur arriver désormais des bruits, des nouvelles et des espérances du monde, se résumait dans le griffonnage imperceptible, que la photomicroscopie aurait été assez heureuse pour faire tenir sous l’aile d’un pigeon.

Et cependant, après s’être réveillé, un triste jour, presque sans armées, l’invasion déferlant comme une marée montante sur un tiers de la France, le territoire déchiré par une blessure qui ensanglantait le pays jusqu’au cœur, laproduction accablée par un impôt de guerre inouï, ravagée par des désastres sans nom, Paris n’était pas encore à bout d’épreuves. A cinq mois de siège succédaient quatre mois de guerre civile ; et de quelle guerre! 11 y a, dans cette frénésie de massacre qui se saisit de temps en temps des races humaines et qui les précipite les unes sur les autres dans un choc de

INTRODUCTION

bêtes fauves, une lueur encore de conscience, qui parfois leur inspire mutuellement de la pitié, de la courtoisie meme ; mais que reste-t-il d’humain dans les guerres civiles? Aujourd’hui encore nous ne pouvons nous rappeler sans frémir les nouvelles affreuses qui nous arrivaient de jour en jour, d’heure en heure, comme un écho de la plainte désespérée du poète de nos discordes civiles :

I fratelli hanno ucciso i fratnlli,

Quesla orrenda novella vi do

Des multitudes ivres de vin et de haine, des femmes en délire, des bataillons dispersés, des prisonniers massacrés; tout travail, tout commerce suspendus, toute entente impossible, les maisons des proscrits dévastées, comme au moyen âge, les monuments nationaux démolis; la foi publique, les fonctions militaires, le pouvoir, joués sur un coup de dés, emportés, perdus, repris par des inconnus sur d’autres inconnus ; des deux côtés un mépris héroïque de la mort, mais sans autre but que de s’entre-détruire ; et, planant du haut des remparts sur tout cela, le regard impassible de l’ennemi. Un jour parut enfin, entre tous le plus terrible, un jour, où ce cri de détresse courut par le monde : Paris brûle, incendié par des mains françaises ! l’Hôtel de ville, le Palais de Justice, la Cour des Comptes, le Conseil d’Etat, le Palais de

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