‹ L'art à ParisChapitre 14 sur 39 · Manzoni · texte numérisé non relu

Manzoni

INTRODUCTION

Neuf ponts, détruits ou délabrés,, réclamaient une reconstruction immédiate. Et à Saint-Cloud, à Sèvres, à Asnières, à Clichy-la-Garenne, à Champigny, à Créteil, à Brie-sur-la-Marne, à Suresne, on les reconstruisit plus solides que jamais, les deux derniers, de suspendus qu’ils étaient, furent rebâtis en pierre comme les autres Au dedans de l’enceinte la passerelle de Constantine, qui avait été jetée bas, fut remplacée par un pont robuste jeté en biais avec une dépense de

2.500.000 francs sur cette branche du fleuve qui sépare le boulevard Saint-Germain de la place de la Bastille. La ville était restaurée, toute trace de la désolation soufferte disparaissait jour par jour dans la banlieue avec une rapidité prodigieuse, comme si maisons et villes germaient de terre : bientôt trois nouveaux chemins de fer ou tramways y ramenèrent, y répandirent, avec un essor plus puissant que jamais, le flot vivant des promeneurs. La ceinture des jardins et des bois reprit le joyeux éclat de ses verts bocages;

400.000 francs furent dépensés en une année pour les plantations du bois de Boulogne.

Mais dans la vie des villes, des grandes villes comme celle-ci surtout, la nuit rivalise d’activité, de mouvement et d’éclat avec le jour. Paris, au sortir des catacombes du siège et de la Commune, avait soif de lumière ; et son administration ne se contenta pas de lui restituer ses anciens flambeaux par myriades, elle essaya avec succès de tous les nouveaux moyens de la science. La lumière oxydrique,

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qu’on obtient en projetant sur la chaux vive le jet enflammé de deux volumes de gaz et d’un volume d’oxygène, fournit des centres lumineux très intenses ; mais elle ne réussit pas entièrement, car l’intensité ne saurait suffire, tant qu'elle ne peut être combinée avec la multiplicité des foyers. C’était là aussi, pour ne point parler de l'intermittence, l’obstacle qui empêchait d’étendre aux rues l’emploi de la lumière électrique,, déjà utilement appliquée dans les chantiers ; lorsqu’un savant modeste, un étranger, rien qu’un contre-maître d’usine à en juger d’après ses mœurs simples, M. Jablochkoff, parvint, grâce à une série d’appareils des plus ingénieux, à vaincre l’intermittence d’abord, à obtenir ensuite la divisibilité de la lumière ; et d’une seule source, d’un seul courant électrique, il fit jaillir jusqu’à cinquante jets du plus vif éclat. Le problème, résolu dans la science, ne tarda pas à l’être dans la rue ; et désormais face à face avec le kaolin électrisé, nous voyons l’éclairage au gaz se battre encore, mais en perdant sans cesse du terrain, comme un brave vétéran à bout de forces.

Si les vanités imprudentes avaient été biffées du programme, on ne s’avisa guère de laisser en suspens, quelque coûteuses qu’elles fussent, les œuvres d'une utilité reconnue ; on osa même continuer celles d’entre les grandes œuvres d’embellissement et de fantaisie, où l’on se trouvait déjà trop formellement engagé pour pouvoir reculer sans humiliation. Par une singulière manie des

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foules, c’est sur les propriétés de la ville surtout qu’elles se ruent avec le plus d’acharnement, lorsqu'elles entrent en fureur. Heureusement, parmi les nombreuses mairies de Paris il y en avait plusieurs en construction avant le siège; il en était de meme de plusieurs marchés et abattoirs ; trois millions, ou à peu près, ne parurent pas de trop pour les achever. Cependant deux constructions gigantesques , échancrant encore sur le ciel le profil de leurs assises interrompues et de leurs bouches béantes, restaient sur les bras à la République. C’étaient justement celles où I on retrouvait encore plus profonde que partout ailleurs l’empreinte de cette démocratie césarienne, ou, si vous l’aimez mieux, de ce césarisme démocratique, qui venait de sombrer sous un déchaînement si terrible de malheurs et de colères. L’Empereur, avant son désastreux coup de dés sur le Rhin, avait constamment cherché son prestige aussi bien dans les splendeurs du luxe que dans les largesses envers le peuple. En se proposant constamment (disons-le, car on doit la justice à tout le monde, et aux vaincus avant tous les autres), en se proposant constamment pour but l’amélioration matérielle du sort des classes populaires, il avait voulu voir marcher de pair l’Opéra et FHôtel-Dieu, le plus magnifique des théâtres, et, d’après ce qu’on proclamait alors à tous les vents, l’hospice le plus savamment et le plus libéralement conçu. 11 est superflu d’ajouter qu’on n’avait eu garde d’être moins prodigue envers les églises. Eh bien ! l’ad-

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ministration nouvelle montra là un grand courage. Elle ne s’effraya pas des 29 millions déjà engloutis ni des 6 millions à dépenser encore pour l’Hôtel- Dieu, dont le triste emplacement était cependant considéré comme une faute sans remède ; elle ne s’effraya pas non plus des 27 millions déjà dévorés par ce gouffre aux flots d’or qu’on appelait T Opéra, ni des 9 millions encore réclamés par des appétits si voraces, ni des chiffres deux fois plus fabuleux qui faisaient les frais des commérages ; elle décréta qu’on irait de l’avant. Elle accepta même le fardeau de trois églises et de deux synagogues en construction. Elle acheva de bâtir et d’aménager l’hospice Sainte-Anne, où six cents aliénés sont recueillis et soignés d’après les dernières données de la science; elle éleva de fond en comble un hôpital nouveau, l’hôpital deMénilmontant, en y dépensant 6 millions. C^est par là qu’on acquérait le droit de se montrer généreux envers les théâtres inférieurs. On répara le Vaudeville, la Gaîté, le Châtelet, on refit le Théâtre Lyrique ; et ce ne fut que grâce à l’appui de la ville qu’on vit s’élever comme par enchantement deux théâtres nouveaux : l’un sous les auspices et le nom de la Renaissance , l’autre sur l’emplacement et avec les traditions de la vieille Porte-Saint- Martin . L’édilité parisienne n’avait pas oublié, on le voit bien, cette vérité proclamée par l’historien des Girondins, que fermer les théâtres c’est arborer sur la capitale le drapeau du désespoir. L’Assemblée nationale ne l’oublia pas davantage ; et

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par un acte de munificence qui, au sortir de tant de désastres, n’était pas sans grandeur, elle rendit à l’Opéra et à la Comédie Française leurs nobles dotations.

Ces libéralités envers l’art, lorsqu’elles ne sont pas aveuglément éparpillées comme le blé par le van, lorsque la main qui les distribue n’est pas la main du prodigue, mais bien celle de l’intelligence même, lorsqu’enfin, ainsi qu’on l’a vu faire en France dans ces dernières années, c’est par le produit incessant du travail et de l’épargne qu’on les alimente, ces libéralités rendent au pays en réputation et en richesse bien plus qu'elles ne lui coûtent; car elles lui conservent intact le dépôt des traditions, trésor aussi lent à s’accumuler que facile à se disperser, auquel le pays est redevable de l’affluence des visiteurs, et j’oserais même dire, si la formule économique était ici de mise, de la prééminence sur le marché. Où laisserais-je ce bienfait moral qui consiste à préserver de l’invasion des goûts vulgaires tout ce que la culture nationale a de plus exquis? Et jusqu’à quels excès n’aurait-on pas poussé, sans le Théâtre Français et sans l 'Opéra , l’entraînement vers les bouffonneries musicales et les farces ignobles, qui viennent honteusement exhaler leur souffle impur sur le seuil de ces deux temples de l’art?

En prenant patriotiquement le théâtre sous sa sauvegarde, l’Etat n’oublia pas non plus les arts du dessin. Ces arts-là, si on ne veut pas les voir réduits à un simple décor, qu’on relève à la hâte

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de temps à autre par égard pour les habitudes et rien que pour la fête des yeux; si l’on veut sérieusement que le pays y retrouve une image fidèle de ses pensées, de ses aspirations et de ses oeuvres, c’est près de son cœur même qu’il faut leur faire une place, c’est de son haleine qu’il faut les réchauffer, c’est de son sang qu’il faut les nourrir.

Je sais bien que partout où il reste quelque noblesse d’âme, les heures suprêmes du danger et du malheur sont fécondes en inspirations généreuses, et que la communion de la douleur cherche partout à s’épancher au sein de Fart. Je suis sûr qu’en Italie comme en France la première pensée se serait tournée, après les désastres, du côté des victimes, et que la patrie ne se serait pas fait faute de la consolation amère des tombeaux. Rien de ce côtélà ne nous aurait manqué : ni la stèle sévère, consacrée sur les redoutes de Montretout à cette multitude d’inconnus, qui, plus sublimes que les héros, viennent s’immoler sans gloire et sans espoir; ni les tristes palmes, silencieusement déposées sur la pierre qui garde les noms tragiques de Thomas et de Lecomte, car, Rome l’a dit avant tout le monde, la guerre civile demande des pleurs et non des triomphes — de bello civili non triumphatur ; — ni, enfin, cette Jeunesse éplorée, qui aux pieds du buste de Régnault, le peintre-soldat, frémit d’amour et de douleur dans tous ses membres. Mais ce que je n’ose pas malheureusement affirmer, c’est que, les larmes une fois séchées, le deuil une fois dépouillé,

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l'art n’aurait point paru un hôte par trop coûteux, à licencier avec les ustores et les bustuarii 1 , plutôt que le messager sacré des dieux, à invoquer comme le bon génie du foyer, comme une dernière sauvegarde et un dernier rayon.

C’est donc avec une admiration bien sincère que je salue la constance des édiles français, qui, au milieu des ruines de leur ville incendiée, n’en ont pas moins continué à enregistrer parmi les dettes imprescriptibles leur dette envers l’art. Et, pour mon compte, les 300,000 francs, que la ville de Paris dépense chaque année dans l’acquisition de tableaux et de statues, me paraissent placés d’une façon infiniment plus fructueuse que tous les talents de Syrie et de Cilicie, que le consul Mummius enfouissait dans des sacs à Corintbe, après avoir fait vendre aux enchères les chefs-d’œuvre de Phidias et de Lysippe. Je connais des gens qui, dans des circonstances bien moins graves, n’auraient pas manqué de saisir l’occasion au vol pour émoyider ces branches sèches , qu’on appelle les écoles d’Athènes et de Rome; et j’admire le législateur français, qui, dans les plus tristes jours, fonde à l’École de Rome une chaire de plus ; qui impose aux jeunes architectes de s’arrêter pendant une année à Rome, avant de partir pour Athènes ; qui crée le Musée des Copies; qui élève, dans le jardin de l’Ecole des Reaux-Arts, les ordres,

1. On appelait ustores chez les Romains les individus chargés d’allumer le bûcher, et bustuarii les gladiateurs qui se livraient entre eux, pendant la crémation, les combats prescrits par les rites.

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en dimensions réelles, du Parthénon et du temple de Jupiter Stator. J’admire l’édile français, qui, par égard pour les souvenirs historiques de la ville tourmentée par les démolitions et les coupes rectilignes, rebâtit dans les jardins d’un Musée civiqu Hôtel Carnavalet) trois exemplaires d’ancienne architecture nationale : la Maison des drapiers, démolie pour la construction des halles; Farc de la rue de Nazareth, démoli pour l’agrandissement de la préfecture de police ; la façade de Y Hôtel Choiseul, démolie pour l’ouverture de la rue du Quatre-Septembre. Qu’en auraient-ils dit, dans un pays de ma connaissance, les Démocrites du positivisme, et quelles épigrammes acérées n’auraient-ils pas aiguisées, pour en frapper les antiquités maçonnées à nouveau, et les Héraclites des ruines?

Cependant, toutes ces sollicitudes envers le passé ne me toucheraient pas, si, dans l’histoire récente de 1 edilité parisienne, je ne voyais marcher de conserve avec elles une pensée courageusement novatrice, une préoccupation assidue du sort du plus grand nombre. Ecoles et chaussées, voilà, en Italie, notre devise; mais, en fait de chaussées, Paris a déjà été percé de toute part avec tant de furie, qu’il ne lui reste presque plus rien à demander. Ecoles et eaux : voilà la formule nouvelle, sorte de double ablution, qui a pour but de lui rendre, avec la pureté des corps, la sérénité des esprits : mentem sanam in cor pore sano.

Les premiers jours de tranquillité avaient déjà

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vu restaurer les fontaines élégantes de la place de la Concorde, reconstruire celle du Châteaud’Eau, en établir deux nouvelles près de la Comédie-Française ; et on continuait à percer, à plus de cinq ou six cents mètres de profondeur, les puits artésiens de la place Hébert (67 m.) et de la Butte aux Cailles (53 m.). Mais des desseins bien plus audacieux étaient en train de mûrir. Y a-t-il quelqu’un qui ne sache, pour l’avoir appris dans un chapitre des Misérables, ce que c’est que les égouts de Paris, cloaques gigantesques à la façon romaine, où sous de sombres voûtes on navigue dans les eaux troubles et noires d’une sorte d Achéron moderne? Ces impuretés, dont le poète regrettait à bon droit qu’on laissât la puissance fécondatrice se disperser sans profit, ne cessent d’écouler petit à petit leur poison dans les eaux de la Seine ; et malgré les filtres puissants, où la rivière est forcée de déposer ses boues, rien n’est moins satisfaisant que de voir un si grand troupeau humain s’y abreuver. Avant le siège déjà, les eaux de la Dhuis et de la Marne avaient été amenées au réservoir de Ménilmontant ; on s’avisa par la suite d’y introduire aussi les eaux de la source de Saint-Maur, de manière à pourvoir aux besoins du demi-million d’hommes qui peuple, depuis Bercy jusqu’au Point-du-Jour, une zone de deux kilomètres ; mais un million et demi d’habitants restaient toujours forcément tributaires de la Seine et de l’Ourcq. On ne s’arrêta pas en si beau chemin. Tout Paris devait boire de l’eau de

source : on le voulut, cela se fit. Dix-huit millions furent alloués pour le grand aqueducde la Vanne, qui, à peu près achevé désormais, amène jour par jour un contingent de 100,000 mètres cubes d’eau d’une limpidité et d’une fraîcheur parfaites. Un réservoir susceptible de contenir plus que le double de ce volume (275,000 m. cubes) est établi sur le coteau de Montsouris, où il déploie sur une étendue de plus de trois hectares sa puissante œuvre de maçonnerie à deux étages ; c'est de là qu’un réseau multiple et serré de tubes rayonne et descend, distribuant le bienfait des eaux potables sur toute la rive gauche du fleuve, et sur toute cette partie de la rive droite dont l’élévation ne dépasse pas 46 mètres. Parmi les travaux modernes du genre, c’est là, il n’y a guère d’exagération à l’affirmer, un des plus gigantesques ; et j'étais assez fondé à dire, en souriant, au magistrat 1 qui tenait dans sa main d’acier le gouvernail de la nef parisienne : On s’aperçoit bien chez vous, messieurs, que ce vieux grognard de Marius a fait de bons élèves, lorsque là-bas, dans la vallée du Rhône, il employait ses loisirs à montrer à vos fiers aïeux ce que c’est que l’hydraulique.

Dix-huitmillions pour les eaux, dix-huit millions pour les écoles. L’équilibre entre le cerveau et les reins a été si exactement maintenu par la municipalité de Paris, qu’Agrippa pourrait aujourd’hui se passer de son apologue, à supposer qu’à l’heure qu’il est on se contentât d’apologues chez les mé-

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