ÉVOLUTIONS DE L’ART DE BATIR
On dirait que Paris est fait exprès pour les Expositions universelles ; autant par ses qualités, que — disons-le de suite, afin de ne point passer pour des flatteurs — que par ses défauts. Ces analyses infinitésimales, ces instruments d’une sensibilité parfaite, qu’on admire à l’Observatoire météorologique, il faudrait qu’il pût les appliquer au monde moral, celui qui prétendrait donner la quintessence de la vie de Paris. Toutefois, en laissant le fond de côté pour ne s’occuper que des caractères extérieurs, il y en a plus d'un qui saute aux yeux, et qui vient tout seul se livrer à l’observateur.
Vous ne sauriez faire ici dix pas sans vous sentir enveloppé dans les mailles d'une sorte de
conspiration silencieuse, d’une sorte d’immense filet, aux nuances les plus changeantes, aux enchevêtrements les plus inextricables. Et les séductions qui vous arrivent à travers ces mailles ne sont guère babillage de moineaux ni ramage d’alouettes ; elles sont tout bonnement ce que, par un mot nouveau appliqué à la chose la plus vieille du monde, on est convenu d’appeler de la réclame. Vous rencontrez là une fantaisie toujours en frais d’inventions nouvelles, une variété d’expédients inépuisable, ayant pour but de vous convaincre qu’une foule de choses, dont jamais vous ne vous seriez douté, vous vont comme un gant ; et que non seulement elles vous conviennent, mais qu’elles vous sont tout à fait indispensables; à tel point que vous seriez profondément à plaindre si, par impossible, vous étiez assez malavisé pour vous en passer. C’est un art tout comme un autre, et dont l’ingéniosité vaut son pesant d’or. Mère Réclame se rapetisse et se grandit à souhait à toutes les tailles, se plie à tous les usages, s’acclimate à tous les milieux ; elle vous guette au coin de la rue, monte avec vous en voiture, descend en bateau à votre suite ; elle dresse ses pièges aux portes du théâtre et de l’église ; elle renouvelle, pour vous flatter, cette peinture khmer, pharaonique ou ninivite, où toutprend des proportions gigantesques et des tons entiers, éclatants, magnifiques, fauve, pourpre, azur, bleu indigo, cramoisi; elle étale sur des murailles de cent coudées des phalanges de caractères, et vous glisse dans la poche
L’ARCHITECTURE-
des prospectus imperceptibles et impalpables. Elle ne se rend jamais, elle n’a garde de se laisser désarçonner par vos impatiences ; elle se cache, plonge, et reparaît, Frôlée moderne, sous une forme nouvelle. Et à cette folle joute de bizarreries et de ruses sans fin, le sourire vous vient parfois aux lèvres; mais c’est là, s’il faut tout dire, un sourire triste; car, au bout de toute la chasse c’est toujours le meme gibier que vous voyez paraître, et ce gibier, hélas ! n’est rien moins qu’épique : c’est l’argent.
Un autre caractère, ou, si vous aimez mieux, un autre aspect de Paris, c’est la fréquence de je ne sais quelles bâtisses improvisées et provisoires, vous donnant tout ensemble une impression de surprise par la rapidité, de satisfaction par la promptitude, et de malaise à cause de la durée incertaine de tant de créations, qui, parues avec le jour, semblent devoir disparaître avec lui. De même qu’au plus épais des forêts, les orchidées, les orobanches, les mélostomacées et toute la famille des parasites s’attachent aux végétaux géants, s’implantent par les suçoirs, s’aident des aisselles, s’accrochent par les minuscules rampants, les vrilles, les^drageons, et finissentpar envahir le monde végétal tout entier, de même vous voyez au milieu de la ville géante une multitude de kiosques, de terrasses et de vérandas se fourrer partout où elles peuvent et même où elles ne pourraient guère, pousser entre les pavés, s’arc-bouter contre les murailles, se pro-
l’art a paris.
jeter sur la rue, humant avec délices l’air dont elles sont altérées, et dissimulant sous les vernis, les rinceaux et les dorures, certains piliers grêles comme des fûts d’arbrisseaux et certains étais en forme de colonne, qu’on dirait plutôt faits pour soutenir des tentes que pour porter des édifices véritables. Et vous avez beau vouloir chasser un souvenir importun, certain passage de poème comique vous revient obstinément à la mémoire et vous obsède ; vous croyez revoir à chaque pas cette hétérogénèse bizarre qui vous a fait sourire dans le Malmantile 1, lorsque, grâce à je ne sais quel philtre administré à une princesse par trop avide de progéniture, armoires et chaises entrèrent en mal d’enfant,
Di qua l’armadio fece uno stipetto,
La seggiola di là un seggiolino,
et la maison tout entière se prit à faire des petits à toute volée.
Quittez maintenant la haute mer du boulevard, et, en vous livrant au hasard de la dérive, allez échouer sur ces bas-fonds de la ville, où le flux des habitants ne donne pas encore en plein, et n’arrive que par bouffées, au gré des brisants et des rafales : vous assistez là à une sorte de propagation plus bizarre encore et plus étrange. 11 arrive là-bas, en proportions réduites, ce qui est arrivé dans la
1. Poème burlesque du dix-septième siècle, dans le genre du Don Quijote. Laurent Lippi, son auteur, a été, comme Salvator Rosa, dont il était l’ami, peintre en même temps que poète
l’architecture.
succession des âges, lorsque la terre s’est peuplée et repeuplée, à plusieurs reprises, d’espèces différentes. De meme que la vie cosmique a débuté par les algues, les fougères et les autres plantes agames et cryptogames, pour en venir peu à peu aux conifères et aux palmiers, et aboutir enfin au triomphe de la production et de la sève parles dicotylédones, de même vous voyez la vie urbaine débuter par certaines estacades et certaines baraques, qui cependant, à peine hors de terre, prétendent se donner je ne sais quels airs de constructions pittoresques. Et voilà que l’une vise au chalet , l’autre à Y isba, celle-ci à la loggia , celle-là à la trinkhalle. Je ne réponds pas, à la vérité, qu’elles réussissent toujours à se donner une physionomie suisse, allemande, russe ou italienne ; ce qui est hors de doute, c’est qu’elles ont toutes un peu l’air bohème ; avec certaines balustrades où le ciel vous garde de vous appuyer, certains belvédères n’existant que pour le plaisir des yeux, certains jardins, grands comme la main, où les fleurs s’implantent jour par jour avec leurs pots, voire même, ou peu s’en faut, avec les treillis jouant le mur d’enceinte. Bientôt cependant le fer ou la fonte arrive, pourchassant le bois, et le moellon ne tarde pas non plus à arriver pourchassant la fonte ou s’alliant avec elle ; car les deux font volontiers la paire, et celle-ci veut bien être assez accommodante pour s’abriter derrière celui-là. Mais quoi qu’ils fassent, après tout, et quelque prétention qu’ils mettent à se faire passer pour le dernier âge de la solidification, ils
l’art a paris.
ne parviennent presque jamais à effacer ce cachet d’impromptu, cette apparence éphémère qu’ils ont hérités de naissance, ou qui, pour le moins, aux yeux de l’imagination et du préjugé, jaillissent inévitablement du souvenir de leur origine.
Pour avoir voulu à tout prix vous donner des preuves de mon impartialité, me voilà bel et bien, ami lecteur, en péché de médisance. Je vais en faire amende honorable, en vous faisant remarquer un troisième caractère, ou instinct, appelez-le comme il vous plaira, qui appartient en propre à la physiologie parisienne, et dont Babylone, la grande pécheresse, est bien en droit de s’enorgueillir. 11 ne vous arrivera jamais ici de voir ce qui est laid, abject, barbare, s’étaler le long de la rue avec notre fière insouciance romaine, qui, à deux pas du Corso , laisse s’amonceler des hécatombes de bœufs ou de moutons éventrés. 11 y a ici l’horreur de l’ignoble, et jusque dans le produit infime l’aspiration à paraître médiocre, et dans le produit médiocre la prétention de paraître excellent ; et non seulement la prétention de le paraître , mais l’effort sérieux pour le devenir. Le chef-d'œuvre est né français. On aide chaque jour ici la nature, et au besoin on la contraint, à donner le mieux qu’elle peut ; par toute sorte de choix, d’artifices, de combinaisons les plus savantes et les plus subtiles du monde, on fait de la production une industrie si raffinée, qu'elle touche souvent à l’art, et quelquefois même elle se confond avec lui. Florence a beau être la reine des fleurs, Vérone a
l’architecture.
beau remplir sa corne d’abondance de fruits succulents et parfumés: les jardiniers et les maraîchers de Paris, couvant leur bien sous des châssis vitrés et dans des serres chaudes, vous font, au sortir de là, assaut de merveilles ; et lorsque fruits et fleurs quittent les espaliers et les parterres pour la montre du magasin, vous croiriez plutôt leur voir gravir les marches de l’autel. Massifs de roses, accordant dans les harmonies les plus suaves les incarnats et les jaunes pâles avec les pourpres intenses ; touffes de résédas, de muguets et de vanilles, se balançant dans Pair aussi légères que des plumes; raisins dorés faisant au cep maternel une parure vivante ; buissons de poires, de prunes, de pêches, plus grandes et plus belles que nature, composent sans cesse sous vos yeux des tableaux que David de Heem ou Van Huysum envieraient. Défendez-vous si vous pouvez du péché de gourmandise lorsque les pourvoyeurs des Lucullus modernes s’en mêlent, étalant leurs chasses de seigneurs féodaux et leurs marées butinées au fond de la Méditerranée et de l’Océan. Vatel qui est mort en gentilhomme reparaît en artiste, et la cuisine aboutit au poème. Il faut en dire autant des faïences, des argenteries, des bijoux, des velours, des cuirs gaufrés, des tapisseries de haute lisse, des bahuts sculptés, des brocarts, de toutes les élégances de la vie. A l’heure qu’il est, l'amour du luxe ne connaît plus, à vrai dire, de frontières ; mais il est rare qu’ailleurs le goût marche de pair avec la richesse bourgeoise, et on le
rencontre plutôt aux deux extrémités de l’échelle sociale, chez les princes et chez les gens du peuple, dans ces milieux de simplicité primitive ou d’érudition artistique, où la glace de Venise, le bois fouillé, la vaisselle à colorations élémentaires, le costume et la coiffure traditionnelle ont encore un culte et des desservants ; chez les autres classes, il n’y a guère que le peintre et quelque rare collectionneur qui aient le courage de jeter leur dévolu sur les peluches fripées, les satins décolorés, les ors mats, les tapisseries montrant la corde, où le temps, ce chef d’orchestre suprême, a, d’un coup de sa baguette magique, accordé tous les tons; il n’y a que le collectionneur et le peintre qui osent préférer tout cela au mobilier frais émoulu, lustré, propret et insipide, qui sort de chez le tapissier. Ici, au contraire, le tapissier comprenant le luxe à la manière de l’artiste n’est pas du tout l’exception, mais la règle ; de sorte qu’un certain sentiment, une certaine intuition de l’art finissent par pénétrer, quelque résistance passive qu’on leur oppose, jusqu’au cœur de ces classes moyennes, qui sont d’habitude les plus réfractaires à de tels raffinements.
Mélangez maintenant ces trois instincts, ces penchants, ces caractères strictement parisiens ; rassemblez ces trois lutins, français jusqu’au bout de leurs petites ailes toujours frissonnantes, qui prennent sans cesse leurs ébats dans l’atmosphère agitée de la capitale, et que je ne saurais appeler que de leurs noms français, la réclame , V impromptu et le chef-d'œuvre : et dites -moi si vous
L’AUCllITECTURE.
ne voyez pas aussitôt surgir, évoqué par eux, le génie, l’esprit vivificateur et dominant des Expositions Universelles.
Un architecte fort spirituel et fort original, qui aurait pu faire, s’il eût vécu, un critique hors ligne, M. Espérandiçu, a très-bien démontré dans certaine étude que l’architecture, en dehors des influences qu’exercent sur clic le climat, les institutions sociales et les matériaux fournis par la nature environnante, en ressent d’autres, plus mystérieuses, si l’on veut, mais non moins puissantes, de l’action tout intime du sentiment; de sorte que, à y regarder un peu de près, dans l’aspect général, dans les moulures et dans la coloration des édifices on retrouve toujours quelque chose du profil de la race, quelque chose du costume national, et jusqu’à ce cachet, à cette physionomie historique, que les penchants, les habitudes et les idées dominantes finissent par graver sur les visages de toute une génération. A ce compte, rien de plus contemporain et de plus français que le Palais, ou, pour mieux dire, les Palais de l’Exposition. Mais, si l’on y retrouve de suite la trace de ces trois penchants dont nous parlions tout à l’heure, de cette triple inclination pour l’étalage, l’improvisation et le miracle, on aurait tort de prendre au pied de la lettre la prosopopée des façades, qui ne sont que le visage et l’habit. Il faut surtout avoir égard à ce que le plan a d’audacieux et de grandiose ; de même qu’à un gentilhomme quelque peu vantard vous passeriez volontiers ses airs tranchants
et ses phrases, pour lui tenir compte de ce qu’il y aurait de solide dans sa bravoure et de sûr dans son honneur.
Ce serait ici le lieu de constater de combien les audacieuses créations des héros du dernier jour ont dépassé celles de leurs devanciers. Qu’il suffise de rappeler que la première Exposition universelle de Londres, qui avait passé pour la merveille des merveilles, n’occupait que 73,500 mètres carrés de terrains bâtis, tandis que l’Exposition de Paris en 1878 en occupait quatre fois autant, et embrassait une superficie de plus de 65 hectares si on y comprend les jardins, de plus de 75 hectares si on y comprend aussi les annexes : l’emplacement d’une ville, ou peu s’en faut. Il ne lui a pas suffi comme à sa devancière, qui avait surgi en plein épanouissement de l’Empire, de se camper sur la vaste esplanade du Champ-de-Mars; elle a franchi la Seine, comme si ce n’était que le ruisseau d’un parc, et après avoir doublé la largeur du pont, comme s’il ne s’agissait que de la moindre passerelle, elle s’est mise à gravir de l’autre côté du fleuve la pente immense du Trocadéro. Et voilà ce coteau sablonneux et inculte transformé du coup en un jardin aux proportions babyloniennes; une rotonde de pierre s’y dresse par enchantement an milieu des fleurs, entre deux tours et une double rangée de portiques rappelant la colonnade du Vatican. Là-bas, au Champ-de-Mars, sur un kilomètre de profondeur par un demi-kilomètre de base, un quadrilatère formidable déploie ses membrures de fer, doublées
de galeries extérieures, ornées de pavillons aux angles et au milieu ; énorme table de Pythagore, coupée de huit voies verticales et deux horizontales, où 150,000 visiteurs circulent sans encombre. Notre oreille est, à l’heure qu’il est, si gâtée en fait de millions, qu’en dépenser en dix-huit mois cinquante, pour une œuvre destinée en grande partie à disparaître, nous semble chose ordinaire. On ne sait plus à quels chiffres se vouer pour secouer l’imagination engourdie par l’habitude; et cependant dix-huit millions de kilogrammes de fonte, 12 kilomètres de chemin de fer provisoire pour le transport des matériaux, 13 kilomètres de tubes de drainage, 38 kilomètres d’aqueduc, 20,000 mètres cubes d’eau par jour élevés par quatre machines de la force de 800 chevaux, sont quelque chose de moins aisé à exécuter qu’à dire.
Il y a là sans doute de quoi réjouir le mathématicien, qui mesure les dimensions et calcule les forces; il y a de quoi réjouir l’économiste, qui dresse l’inventaire des richesses et le compte rendu des profits; mais qu’est-ce que l’artiste en pense? Voilà notre affaire à nous, voilà notre problème. Et c’est là un problème qui paraît raser la terre, et qui cache cependant sa tête dans les nuages, comme certains colosses de la légende. Car enfin, d’édifices où, bon gré mal gré, il nous faut reconnaître la formule des temps modernes, on ne saurait parler à la légère ; et on est tout d’abord en devoir de se demander : Est-ce que notre époque a un style à elle? Peut-elle l’avoir? Et quel style de-
l’art a paris.
vrait être le sien? Questions brûlantes, qui nous font monter beaucoup plus haut, ou pour le moins nous mènent beaucoup plus loin que n’avaient coutume d’aller les promeneurs habituels du Champde-Mars et du Trocadéro. Et toutefois, si vous m’en croyez, ami lecteur, vous n’aurez garde de vous épargner cette fatigue. Car, après tout, à supposer que vous prétendiez forcer la critique à se dégager du fardeau du raisonnement et de l’histoire, que vous en resterait-il? Mettons les choses au mieux : un babil agréable; et, à ce compte-là, j’en connais de plus amusants.
L’architecture est peut-être parmi tous les arts celui qui a le moins ses coudées franches ; car les besoins auxquels il lui faut pourvoir sont des mieux définis et des plus constants; et ses moyens, quelque variés qu’ils soient par la matière et par la forme, peuvent se classer tous sous deux fonctions générales : porter et couvrir. Heureusement, le génie a ses issues. Jamais l’homme ne se contentera du strict nécessaire; il y a dans sa nature je ne sais quoi de supérieur qui lui fait rechercher certaines satisfactions de l’esprit avec infiniment plus d’opiniâtreté et d’ardeur que les aises matérielles. Si l’aspect de la solidité et de la force lui est agréable, c’est moins par la sûreté qu’il y puise que par amour d’une certaine majesté héroïque et virile qui en émane ; il aime à s’égarer dans les régions d’un idéal qui élargit les limites de son existence, il se livre avec ivresse à toutes les illusions de la lumière, de l’éloignement et de la forme, qui l’aident
l’architecture.
à s’élever jusqu’à ces hauteurs, où les élans du cœur et les ailes de l’imagination voudraient le porter; il se plaît, enfin, à une certaine harmonie et beauté de lignes, grâce à je ne sais quelle volupté qui en découle, et qui, sans que l’utilité y soit pour rien, descend des yeux jusqu’au cœur. Heureusement, dis-je, l’homme a toujours été amené à demander quelque chose de tout cela à l’architecture; et l’architecture, soit par des divinations sublimes, soit par d’heureuses trouvailles, soit même quelquefois par de laborieux efforts et des mensonges heureux, a toujours été à même de lui donner quelque chose de tout cela. Cependant, sous la multiplicité infinie de ses évolutions, à travers toute la série des temps, des styles, des manières, au milieu de phases qui paraissent parfois l’approcher de la perfection, parfois l’enrayer dans les redites, parfois même la précipiter ou la refouler dans l’absurde, il n’est pas difficile d’apercevoir un autre mouvement, quelque irrégulier et quelque lent qu’il soit; un mouvement imprimé par une force étrangère à l’art et indépendante de la volonté de l’artiste, gouverné par une loi rigide, absolue, intraitable comme le sont d’ordinaire les lois économiques. Ce mouvement est celui qui amène pas à pas l’architecture du colossal au convenable, et du convenable au nécessaire ; la loi est celle que les économistes et les physiciens appellent du minimum des forces; et toutes les phases de ce grand phénomène historique, qui s’est développé sans relâche depuis les premiers temps dont le souvenir
l’art a paris.
nous soit parvenu jusqu’à ceux où nous vivons, peuvent être représentées parla série des rapports existant entre les deux termes de toute architecture, les pleins et les vides ; rapports, qui se sont peu à peu modifiés dans le cours des siècles, jusqu’à s’être complètement intervertis.
Dans les âges les plus reculés, l’art de bâtir se montre d’une indifférence suprême vis-à-vis de l’emploi des matériaux : les gaspiller, les prodiguer, les amonceler, ne lui coûte guère. L’architecte est dominé par la théocratie et servi par l’esclavage : deux institutions, pour lesquelles l’ouvrier et sa fatigue ne comptent pas. Une nature exubérante l’environne ; forêt vierge, jungle ou désert, elle est excessive en toute chose, et ne connaît pas plus de limites à ses bienfaits qu’à ses fureurs. Ce que l’on demande donc à l’art, c’est de rivaliser avec la puissance, arcane des dieux, de s’affirmer énorme, de régner sur les vivants et sur les morts. Et en effet, voilà l’empire de la ligne horizontale qui paraît ; on dirait qu’elle veut accabler la terre sous le poids de l’édifice, et y implanter ses assises pour l’éternité. Voyez l’Inde : la forme cubique y est partout : dans la pagode taillée au sein même du rocher ; dans le topi, qui monte par degrés superposés et gigantesques, et transforme en tour étagée l’hémisphère du tumulus primitif; dans la série des corridors à pilastres, qui font aux étangs sacrés une ceinture de pierre.
Lorsque de l’indus l’on descend vers l’Euphrate, et de l’Euphrate vers le Nil, on dirait qu’arrivé
l’architecture.
en face du Sahara l’art jette aux sables mouvants son défi avec Je plan incliné des pyramides, qu’il atteint le comble de la solidité dans le py lône , et qu’il grave sa plus sombre empreinte dans l’hypogée. Les Dorions, eux aussi, gardent encore le type hiératique de l’Egypte ; un rayon d’austère beauté vient de descendre des cieux sur leur temple; et cependant, l’air grave et solennel de la colonne au fût naissant, le peu d’ampleur, asperitas, de l’entrecolon ncment, la sévérité de l’architrave, la pente sobre du fronton, laissent encore une prééminence manifeste aux pleins sur les vides. Ni la grâce ionique, ni la richesse corinthienne ne suffisent non plus, quelque atténuation qu’elles y apportent tour à tour, à altérer substantiellement le système, qui a pour élément typique la plate-bande.
C’est Rome qui greffe sur la tradition l’élément novateur, l’arc, un élément où couvent les germes de plusieurs révolutions ; mais elle n’en détruit pas les conséquences, car elle renferme encore la courbe dans la structure carrée des ordres grecs. La tâche d’affranchir l’arc de la tyrannie de l’architrave n’échoit qu’à la décadence de l’Empire ; et c’est par là que, sans trop en avoir conscience, les architectes de Dioclétien inaugurent au fond des archipels dalmates une ère nouvelle. C’est là le temps aussi où le christianisme, qu’il en ait ou n’en ait pas une perception bien claire et une conscience bien arrêtée, ébranle la robuste membrure hiérarchique du monde romain ; et c’est de ce
l’art a paris;
coup que les races barbares se désagrègent, et que commence leur émancipation vis-à-vis de la conquête et de l’unité rigide du césarisme.
L’arc libre, disais-je tout à l’heure, contient le germe de plusieurs révolutions. Et en effet, dès que l’arc s’élance et fonctionne, voilà les massifs de maçonnerie, les pleins excédant les vides, qui commencent à céder la place à la colonne largement espacée, à la colonne isolée ; voilà la charge qui revient à la colonne, c’est-à-dire à un soutien simplifié, réduit au minimum. La ligne verticale, on le voit, n’est désormais pas trop loin de supplanter l’horizontale. Byzance fera le reste, et le vide triomphera dans la coupole, de même que le plein avait triomphé dans le topi, dans le pylône et dans la pyramide. Mais, pour rester en Occident, on ne saurait se passer de remarquer que l’organisation sociale y suit les mêmes errements, y subit les mêmes modifications, y accomplit les mêmes phases que l’art qui en est en quelque sorte le symbole. Au fur et à mesure que la construction architecturale s’évide, on dirait qu’elle accueille de meilleur gré la foule, le vulgaire, le petit peuple. Ils ne pénétraient pas, ou fort peu, on le sait, dans le temple ancien; au moyen âge, ils commencent à pénétrer dans l’église. Et l’église n’est plus une œuvre d’esclaves, elle est leur œuvre. Il n’y a pas jusqu’au serf, tout embryonnaire que soit encore sa nature, qui ne sente qu’un moyen de secouer tant soit peu le joug du maître est de se donner corps et âme au maître de tous; et que
l'architecture.
c’est de sa part faire acte d’homme, que de porter spontanément une pierre à la maison de Dieu.
Toutefois, de meme que ce qui prévaut dans l’idiome des plèbes du moyen âge est toujours l’élément latin, quelque ébranlé et mêlé de scories barbares qu’il puisse être, de même, dans leur église, dans l’église lombarde et romane, c’est toujours le génie romain qui domine. La masse reste énorme; la lumière est toujours disputée. Le vide a une grande bataille encore à livrer, et l’arme qui doit lui assurer la victoire lui arrive avec les croisés de l’Orient, c’est l’ogive. Grâce à l’ogive, et aux contreforts et aux arcs-boutants extérieurs qui en sont les corollaires, les murs, cessant presque la fonction de porter pour se borner à celle de ceindre, s’ouvrent en baies géantes à la féerie des vitraux ; la lumière, décomposée dans les couleurs de l’arc-en-ciel, envahit la cathédrale ; et le cœur des fidèles s’épanouit, palpite, s’exalte dans l’hymne de grâces.
A plus d’un penseur, à M. Michelet entre autres, cette substitution d’un édifice gisant sur étais, maintenu debout, comme dit Vignole, avec des lisières, en lieu et place de la robuste carrure romaine, a paru être une rétrogradation. Mais je ne discute point ici les faits, il me suffit d’en signaler la marche. Et toujours est-il que plus tard, lorsque sous l’influence des humanistes on est revenu, en architecture comme en toutes choses, aux souvenirs gréco-romains, on n’y est revenu qu’à la condition de les rajeunir, d’y faire pénétrer une sorte
de renouveau, par une finesse, une grâce, un faire svelte, léger, élancé, qui n’était guère familier aux anciens. Je parle de la première et de la plus pure période de la renaissance néopaïenne, qui date en Italie du quinzième siècle. Les vides n’y perdent à peu près rien de leur prééminence. Toute la versatilité de l’art ogival s’est transvasée dans le plein-cintre; ce qui fait que cette architecture italienne du quinzième siècle s’adapte fort bien aux temps nouveaux, et répond d’une manière admirable aux besoins de la vie moderne.
Le jour vient, il est vrai, où le triomphe progressif des vides sur les pleins semble s’arrêter, où l'on dirait presque qu’il est remplacé par un mouvement en sens inverse : c’est ce qui arrive dans la seconde moitié du seizième siècle, lorsque, par l'aspiration immodérée à faire de l’architecture riche et fastueuse, on en revient à la faire lourde. Mais c’est là aussi le jour où les libertés politiques s’arrêtent et reculent ; de sorte que le parallélisme que je tâchais tout à l’heure de mettre en relief n’en ressort qu’avec plus d’évidence. A peine le souffle de la liberté se fait-il encore une fois sentir, dès qu’au commencement du règne de Louis XVI les premières lueurs en reparaissent à l’horizon du Nouveau-Monde, un goût simple, clair et fin reparaît aussi, s’efforçant de débarrasser l’édifice de toutes les superfétations accumulées par deux siècles de décadence, et tâchant de rendre aux lignes architecturales la souplesse et la grâce. Mais ce goût n’a guère le temps de mûrir; la Révolution
l’architecture.
arrive, elle n’a à cœur que de forger des armes; sous l’Empire, on romanisc derechef. Le temps d’arrêt cependant n’est, pas long, il ne se prolonge guère au delà de l’épopée napoléonienne; et les premières années du siècle voient déjà se préparer une revanche des vides sur les pleins qui va surpasser tout précédent, qui va arriver jusqu’aux os, jusqu’aux étais métalliques des embarcadères et des palais de cristal; de même que le monde politique aboutit à une démocratie, que les anciens, toujours entachés d’oligarchie même en république, n’ont jamais connue que de nom.
L’instrument de cette dernière revanche, le moteur de cette dernière révolution, c’est le fer. Tubalcaïn, Fo-Ili et Vulcain, et, pour s’arrêter à des âges moins fabuleux, les prêtres de Cybèle, ont beau se disputer l’honneur de l’avoir forgé les premiers ; le fer ne paraît dans l’antiquité que fort tard, et il ne sert d’abord en architecture presque à autre chose qu’à agrafer les pièces de marbre ou de pierre. Le document le plus ancien qui nous en reste est peut-être celui qui nous a été offert par le temple de Jupiter Panhellène dans l’île d’Egine, où M. Garnier a constaté, entre les pièces de l’architrave, la présence des crochets qui servaient à les réunir. Le monde romain non plus, ni le moyen âge, ni la Renaissance, ne se sont guère souciés de l’emploi du fer, si ce n’est en qualité d’auxiliaire. Il ne compte d’une manière sérieuse au nombre des matériaux qu’à partir des premières années de ce siècle, qui, sans que nous nous
l’art a paris.
en doutions presque, n’a pas moins contribué que le quinzième à changer la face du monde par la simultanéité des inventions et des découvertes.
On cite en France, comme une des premières applications du fer à l’architecture, la calotte de la Halle aux Blés, rebâtie en 1811 ; et encore le fer n’y fait-il pas fonction déporter, mais simplement de couvrir. Je pense, pour ma part, que c’est de l’autre côté du détroit que la première impulsion est venue à cet emploi du métal, dont les applications se sont aussitôt multipliées avec la rapidité fulgurante d’une progression géométrique; et je ne serais pas loin d’en fixer la date au jour où M. Blenkinsop, suivi bientôt par M. Stephenson, donna le premier l’élan à la locomotive. C’est alors que, par la nécessité de fournir un abri à la foule des voyageurs attendant le départ, l’on en vint naturellement à poser ce problème : couvrir le plus d’espace possible, avec le moins d’encombrement possible. A cet effet, pas de meilleur moyen que le fer, qui, à l’état malléable, est de tous les matériaux le plus résistant à la poussée, et, à l’état de fonte, le plus résistant à l’écrasement. Et nous voilà arrivés du coup à l’innovation de l’embarcadère, charpenté en fonte et couvert en cristal, dont les exemples vont fourmiller bientôt dans les deux mondes. Encore un pas, et nous voilà aux grands Marchés, dont M. Baltard va donner à Paris dans les Halles centrales le type le plus caractéristique.
Que de nobles esprits n’ont pas alors rêvé, et ne rêvent peut-être pas encore, que de l’emploi d’une
l’architecture.
matière nouvelle un nouveau style devait infailliblement jaillir? Au fait les tentatives hardies n’ont pas manqué. On ne s’est meme pas borné aux thèmes d’architecture civile, tels que la reconstruction de la bibliothèque Sainte-Geneviève accomplie par M. Labrouste ; on s’est aussi courageusement engagé dans les thèmes d’architecture religieuse; tels, à Paris, l’église de Saint-Eugène construite par M. Boileau, et une autre église que l'architecte des llalles, M. Baltard, éleva à l’un des plus philosophes parmi les Saints, à saint Augustin. Mais, à ne point parler des concessions que tous ces novateurs se crurent en devoir de faire à l’œuvre en pierre, en lui cédant les honneurs de l’enceinte et des façades, il est permis de trouver dans ces nobles essais plus d’ingéniosité et de mérite que de bonheur. Après la gare de chemin de fer et le marché, les seuls édifices auxquels le fer ait paru véritablement convenir, ce sont les palais consacrés aux Expositions internationales. En effet, ces Expositions étant en quelque sorte un produit hybride du marché et de la gare, il allait de soi qu’elles eussent à engendrer elles-mêmes, par une sorte d’évolution naturelle, leur propre demeure. Et encore, non pas seulement à mon avis, mais de l’avis des juges les plus autorisés, le seul palais d’Exposition qui, en dehors de la convenance au but, n’ait pas été dépourvu non plus d’une certaine beauté originale et simple, c’est le premier.
Je revois, en idée, au milieu des brouillards de Hyde-Park,transpercésàl’heuredemidiparquelque
rayon égaré de soleil, une apparition qui tient de l’enchantement, et qui, comme celle de l’Arioste,
Da lungi par che corne fiamma lustri,
Nè sia di terra cotta nè di marmi ;
« qui brille de loin comme une flamme, et ne paraît être bâtie ni de briques ni de marbre » ; je revois ces trois ordres de soutiens styliformes, d’arceaux et de parapets à jour, qui montent en sertissant le cristal des parois sans presque l’ombre d’une saillie, et aboutissent à une voûte immense, de cristal comme le reste; et la sincérité de la structure, le caractère légendaire, entre l’in dien et le babylonien, de ces trois énormes degrés dont elle se compose, le noble diadème qui la couronne, cette unité de tons et de plans qui en fait presque une œuvre d’une seule pièce, trempée, comme dit le poète, à l’onde et au feu de l’enfer,
Temprata all’onda ed allô stigio foco,
jusqu’à ces oriflammes multicolores qui flottent aux pinacles et rappellent le cimier de plumes sur le harnais du paladin, tout cela concourt à en rendre l’aspect de plus en plus agréable à mesure qne l’on s’en approche :
Corne più mi avvicino a’ mûri illustri
L’opra più bella e più mirabil parmi.
Or, qu’était-ce que l’architecte de Hyde-Park? Par une heureuse rencontre du hasard, c’était tout bonnement le jardinier d’un grand seigneur: et peut-être qu'à son génie simple et vrai le motif
L’AIICIIITECTURE.
avait été suggéré par les grands chênes qu’il trouvait sur ses pas ; ces chênes, grâce à une sorte de culte traditionnel et à un beau souvenir de druidisme, il n’avait pas voulu les abattre; et voilà peut-être comment il en vint à lancer sur leurs têtes vénérables, en guise deserre, cette voûte magnifique, aussi transparente que le ciel de cristal de Ptolémée.
Je repasse le détroit, je retombe en pleine érudition, en plein effort, en pleine doctrine; mais hélas ! suis-je tenté.dc m’écrier comme Hamlet, quelle différence! Paris, en 1855, désespère de la fonte et du verre, et cache une voûte surbaissée de verre et de fonte, véritable gare de chemin de fer, derrière un fastueux décor en pierre de taille. En 1867 il ne dissimule plus ni le verre ni la fonte, mais il les condamne, humbles et honteux, à ne bâtir qu’un chaudron immense, à peu près comme ferait un grand seigneur, qui, par désespoir de rien tirer de bon de deux vauriens d’enfants, les enverrait à la forge et à l’enclume. En 1878... — Mais qu’est-ce qu’avant 1878 Vienne et Philadelphie à leur tour avaient su trouver? Vienne, une tente conique énorme, cachée au centre d’un parallélogramme, entre deux tronçons d’une arête de poisson gigantesque. Philadelphie, une redite, pâle comme toutes les redites le sont, du motif dont le
palais enchanté de Londres était sorti — En
1878, donc, Paris, le fertile et fantaisiste inventeur, se repose; et il se contente de reprendre en sousœuvre le parallélogramme viennois. Encore faut-
il lui savoir gré de nous avoir fait grâce de l’arête et de la tente.
Tout édifice qui se développe sur une très-grande étendue, à une hauteur relativement peu considérable, ne peut manquer d’avoir l’air d’une simple enceinte; et c'est là la première impression que le Palais du Champ-de-Mars vous causait, même en le voyant de face, du côté du vestibule d’honneur. Figurez-vous sur une longueur d’un demikilomètre une plate-forme munie de balustrades en pierre, qu’interrompent, à intervalles égaux, des degrés formant accès. Alignez sur cette plateforme une quantité innombrable de piliers, d’un gris de fonte, réunis au sommet par une trabéation à dentelures, et couronnés chacun, en guise d’acrotère, par un immense blason; à peu près au tiers de la hauteur imaginez une saillie en manière de marquise, qui, en courant tout le long de l’édifice, laisse voir en dessous, adossées aux piliers, d’énormes statues de plâtre, et, au-dessus, d’immenses panneaux à forme carrée. Pensez-vous, après cela, que cette espèce de lassitude et de fatigue que la répétition d’un même motif engendre, puisse être complètement dissipée par l’adjonction de deux pavillons aux angles et d’un troisième pavillon au milieu? Je me permets pour mon compte d’en douter. L’aspect du pavillon central, surtout, est plutôt de nature à vous montrer les difficultés du problème, qu’à vous laisser pleinement satisfaits de la solution. Un avant-corps vitré, où une terrasse en pierre a été forcément enchâssée, et
l’architecture.
Ri
deux hémisphères vitrés aussi, qu’on voit jaillir à fleur de tête, pour ainsi dire, de côté et d’autre du pavillon, pareils aux yeux d’une libellule colosse, ajoutent plutôt à la bizarrerie de reflet qu’à sa beauté.
Il est vrai que, si l’artiste ne pouvait s’empêcher de regretter le transsept élancé et grandiose de Ïlyde-Park, les exposants ne le regrettaient guère, peu soucieux qu’ils sont de livrer leur bien aux hasards de ces voûtes vitrées immenses, que la pluie pénètre et que le soleil allume de ses feux. Loin de là, ce qu’ils appréciaient peut-être le plus dans le palais, et ce qui en effet, au 'point de vue industriel, en constitue une des innovations le plus généralement goûtées, c’est que dans les deux vestibules, placés en tête et au fond du parallélogramme, les parois seulement étaient en verre, et la toiture était en métal. Aux pavillons terminaux aussi, un système analogue a été appliqué. On a coupé leurs dômes par des plans verticaux, de manière à engendrer quatre lunettes; et tandis que celles-ci étaient à claire-voie, la voûte était pleine. A l’intérieur des vestibules, encore une innovation. On n’a pas jugé à propos d’y laisser les membrures des chevalets à découvert; et on les a masquées par un lacunar légèrement cintré, dont les pièces ont été enclavées et soudées avec une habileté technique fort remarquable. Il y avait là, sans doute, beaucoup de savoir-faire et d’à-propos ; et, encore une fois, on ne saurait contester à ces expédients de bien remplir leur but exclusivement I. 6
l’art a paris.
utilitaire. Mais, tout en reconnaissant à l’industrie le droit de les apprécier à son gré, l’artiste peut revendiquer, je pense, celui de s’abstenir. 11 ne me serait, à la vérité, rien moins qu’aisé d’affirmer que je goûte davantage le système d’ornementation qui a été adopté : un système à moulures très-saillantes, où les targes, les cartouches, les consoles à triple et à quadruple volute, et jusqu’aux figures en ronde bosse jouent un très-grand rôle. Je demanderai de même la permission de douter qu’une matière aussi rigide et aussi austère que la fonte s’accommode volontiers des terres cuites émaillées et dorées qu’on y a incrustées. On a beau faire, la virago est indomptable ; certains mariages, surtout, elle les repousse avec indignation.
Si vous ne trouvez pas trop fatigant d’approfondir un peu cette question de l’architecture en fer, et si vous voulez en avoir, comme on dit, le cœur net, veuillez, je vous prie, me suivre pour quelques pages encore dans l’analyse de quelques-uns d’entre les plus remarquables essais que l'Exposition et que Paris même en ont offert à nos regards. L’un de ces essais, vous le trouviez juste au centre de l’Exposition, c'était le pavillon de la Ville de Paris. Cet édifice rectangulaire se soudait, de chaque côté formant tète de nef, à un groupe de trois vestibules à tympan, présentant quelque analogie avec trois petits temples in antis , qu’on aurait joints à angle droit. La carcasse, en forte saillie, toute en fonte, affectait le style néo-grec
l’arcfiitectijre.
dans les lignes principales, tout en donnant à la fantaisie assez libre carrière dans les détails ; les pleins étaient maçonnés, et il entrait dans l’ornementation force terres émaillées et dorées, analogues à celles dont nous venons de parler. Et cependant, toute cette profusion de volutes, de cymaises, d’antéfixes et de crêtes, ne saurait empêcher que la prodigalité de l’ornemaniste ne reçoive en quelque sorte un démenti' de la grossièreté des matériaux. Dans la masse, le ton gris de la fonte et le ton rougeâtre des briques engendrent, grâce à ce mélange optique dont M. Chevreul a si bien décrit les lois, une coloration sombre et sale, où la gaieté des émaux et la splendeur des ors sont englouties.
11 y a, après tout, pour ces constructions éphémères, une justification toujours prête, et même assez plausible, dans la rapidité de leur création et la précarité de leur existence. C’est sur les œuvres de longue haleine et d’une durée moins douteuse qu’il faut plutôt se former une conviction et la mûrir. Heureusement, Paris nous offre au sujet des constructions en fer deux solutions, provoquées par deux thèmes très-remarquables et tellement disparates, qu’ils épuisent presque à souhait, on peut le dire, tous les côtés de la question. Ce sont les œuvres de M. Baltard , auxquelles nous avons déjà fait allusion un peu plus haut; et il vaut la peine d’examiner ce qu’un artiste de sa valeur a pu tirer d’un mode nouveau appliqué à des sujets aussi différents que peu-
vent l’être un grand marché et une riche église.
La vie coule aujourd’hui si rapide et si intense, que ce qui était nouveau la veille risque fort de paraître usé le lendemain. Quoi de plus usé à l’heure qu’il est, que ce type de halles, que partout, sur une grande ou sur une petite échelle, depuis Milan et Florence jusqu’à Callao du Pérou, nous avons vu tirer en quelque sorte du même moule, et forger du même fer? Et cependant, il y a vingt-cinq ans à peine, et dans une ville aussi novatrice que Paris, ce mode de construction rencontrait encore auprès de l’administration municipale des répugnances tellement profondes, que, pour les vaincre et avoir raison de cette grande force d’inertie qu’on appelle la routine, il ne fallut rien moins que le Dens ex machina des Tuileries. Je me rappelle fort bien, pour les avoir de mes yeux vues, les disgracieuses bâtisses que l’édilité parisienne avait préférées, et où beaucoup de moëllons combinés avec fort peu de métal, engendraient une composition aussi peu fortunée que l’est inévitablement tout mélange d’éléments hétérogènes. L’empereur, grâce à cette intuition des besoins populaires, qui, surtout dans la vigueur de l’âge, ne lui faisait pas défaut, fit crouler d’un mot cette Jéricho moderne, mieux que n'auraient pu le faire les trompettes de Gédéon. Et ce même bon plaisir du maître, qui libérait M. Baltard des entraves municipales, l’appela à accomplir l’œuvre nouvelle. Le plan, déjà mûri dans l’esprit de l’artiste, fut prêt en sept jours ; il pourvut, ni plus ni
l’arciiitëctuhe.
moins, au nécessaire; et c’est là, je crois, la meilleure louange qu’on puisse lui donner. Il n’y a dans ces deux immenses hangars qui se croisent à angles droits, et dans ces quatre pavillons tout aussi gigantesques qui dressent leur double assise sur les carrés déterminés par lentre-croisement, rien qui soit fait pour flatter les sens ou l’imagination, rien qui ne découle des doctrines de la métallurgie et de la statique, avec la meme rigueur de déduction que le scolie d’un théorème. Et cependant, comme toute chose qui répond au but, cela vous suffit et vous contente. Le soin — vous dites-vous tout bas — le soin de le rendre pittoresque, cet antre immense, laissons-le aux tributaires innombrables du ventre de Paris , qui vont y étaler toute la variété de leurs produits.
Tout cela est fort bien. Mais, peut-on après cela se flatter que les moyens qui suffisent pour ordonner et résoudre d’une manière irréprochable une équation de quantité, suffiront aussi pour satisfaire les aspirations vagues et passionnées du sentiment? Si jamais quelqu'un pouvait se risquer à en faire l’expérience, c’était sans contredit l’architecte meme des Halles centrales. M. Baltard était en effet, de l’aveu de tout le monde, non-seulement un praticien rompu à toutes les difficultés techniques, dont il venait de faire l’essai sur une si vaste échelle, mais aussi un artiste pénétré d’un dévouement profond aux visées les plus nobles de son art, et, ce qui de notre temps est plus rare encore, animé d’une foi sincère et robuste.
l’art a paris.
Ayant le choix entre plusieurs églises catholiques, que le zèle des fidèles s’apprêtait à élever au beau milieu de la capitale, il jeta son dévolu sur celle qui allait être consacrée à saint Augustin. Peut-être espérait-il qu’il lui serait moins difficile de trouver dans les formes récentes de l’art un symbole approprié à ces croyances élevées et spiritualistes, dont l’évêque d’Ilippone lui-même avait confié l’expression aux lettres humaines de son temps. Ce qui devait d’ailleurs lui faire préférer le système de construction métallique, c’était l’exiguïté de l’espace. En effet, l’emplacement qui avait été choisi ne permettait pas de songer à des bas-côtés; et, à supposer qu’on eût voulu y élever une seule nef en pierre, la place faisait tout de même défaut pour les contreforts, que la poussée de la voûte aurait rendus indispensables. M. Baltard eut donc recours à une couverture cintrée en fonte, dont, par une loyauté artistique fort louable, il prit franchement son parti, sans songer à la dissimuler le moins du monde. 11 lui donna pour soutiens des pieds-droits du même métal, dont la maçonnerie ne fait que remplir les interstices ; il essaya d’un système analogue pour le dôme, en le construisant en forts châssis et en réticulés métalliques, qui en déterminent et en constituent du même coup les onze compartiments. Inutile de dire que, tout en se gardant de masquer la carcasse de son œuvre, il ne se fit pas faute, en artiste consommé qu’il était, de la revêtir et de la décorer de tout ce qui pouvait le mieux
L’ARCHITECTURE
élever les âmes aux pensées religieuses. Et cependant, le dirai-je? impossible, quelque bonne volonté qu’on y mette, de trouver imposants les dehors, et, s’il est permis de s’exprimer de la sorte, les parements de l’autel, lorsque le fond fait défaut. On dirait qu’on marche ici, comme le Dante au sixième chant de l’Enfer, sur le vide, sur des ombres qui n’ont qu’un faux semblant de substance et de vie :
Sopra lor vanità, che par persona.
Le vide, c’est le mot. Car, ces vastes dimensions obtenues par un simple effort mécanique, sans qu’aucun caractère de solidité apparente, aucun aspect de robustesse vous rassure, ces vastes dimensions peuvent bien vous donner l’impression du vide, jamais elles ne sauraient vous donner le sentiment de la grandeur. Or, comme c’est là une incapacité, pour ainsi dire, organique, une incapacité foncièrement attachée aux conditions élémentaires des constructions en fer, je pense qu'il n’en faut pas davantage pour qu’on puisse considérer la thèse comme épuisée ; et je m’empresse de souscrire, pour ma part, au jugement que M. Garnier a fort nettement formulé, lorsqu’il a constaté que tout ce qui détermine l’usage du fer établit du coup son impuissance à devenir dans l'art l’instrument d’une révolution véritable. « Le hangar — j’aime à rappeler ici ses conclusions — voilà la destination du métal; la diminution extrême du po/nt d’appui et l’aug-
mentalion des portées : voilà la mission de l’architecture métallique. »
Tournons, s’il vous plaît, nos regards d’un autre côté ; tâchons de recueillir ailleurs, si faire se peut, quelque trace d’une évolution, d’une inclination nouvelle, d’une nouvelle phase dans l’art de bâtir. Mais, une prière d'abord, ami lecteur. Permettezmoi de prendre mon bien soit à l’Exposition, soit en ville, partout où je le trouve ; souffrez que je pousse même quelques reconnaissances, selon mon habitude, dans la région des idées générales ; et qu’en abandonnant les dénombrements homériques aux catalogues, je m’attache à ceux-là seulement d’entre les faits, d’où il m’est avis qu’une pensée peut jaillir. Que d’écrivains déjà s’appliquent à décrire et y font merveille! Pour mon compte, et en humble solitaire, je me contenterai, si vous le voulez bien, de rêver tout haut avec vous.