‹ L'art à ParisChapitre 19 sur 39 · L’ARCHITECTURE ACTUELLE · texte numérisé non relu

L’ARCHITECTURE ACTUELLE

Nous venons de remarquer ensemble ce mouvement, aussi lent que continu, en vertu duquel l’art de bâtir s’est trouvé peu à peu assujetti à l’empire de l’utilité matérielle, aux lois rigides de la science, et aux besoins du plus grand nombre. 11 n’en est pas moins vrai que d’autres mouvements se sont accomplis simultanément avec celui-ci dans le monde ded’art, et ne cessent de s’y accomplir sous nos yeux ; de même que la translation et la rotation ont lieu simultanément, quoique avec des durées différentes, dans les mondes planétaires. On a abusé, sans doute, de la théorie des périodes appliquée aux sciences morales; et cependant, s’il est bon de laisser de côté les formules par trop orgueilleuses et d’écarter la prétention à une certitude mathématique, il est impossible de ne pas reconnaître que l’histoire des institutions sociales présente des phases parfaitement distinctes, et,

pour ainsi dire, des articulations parfaitement prononcées. Ces phases, ces variations, ces alternatives, appelez-les du nom qu’il vous plaira, remarquées jadis par Vico, ont été rééditées bien souvent après lui dans le monde de la science ; et dernièrement encore un philosophe dont la mort n’a pas été moins regrettée en France qu’en Italie, M. Ferrari, s’appliquait à les traduire dans le langage des chiffres avec l’exubérante ardeur de sa foi scientifique. Au reste, et quand même on ne consentirait pas à rattacher à des lois absolues la succession et la durée de telles périodes, toujours est-il qu’en consultant l’histoire, on peut fort bien en saisir les limites et en reconnaître les causes.

On a beau croire au progrès indéfini du genre humain; on a beau nourrir cette confiance généreuse dans l’avenir, que les grandes âmes ne sauraient renier même au plus profond de l’adversité, que Condorcet ne reniait pas même en tombant de faim sur le chemin de l’échafaud : on n’en est pas moins forcé d’admettre que la vie collective traverse, elle aussi, des crises parfois funestes, parfois fécondes, mais toujours accompagnées d’agitations et de douleurs, de même que tout organisme les traverse, juste au moment où il touche à une nouvelle phase de son développement et de sa croissance. Ceci posé, comment n’avouerait-on pas que la production littéraire et artistique doit nécessairement revêtir des caractères différents d’après ces alternatives, et que la floraison luxuriante, qui précède les grandes tempêtes de l’histoire ou qui leur succède,

l’architecture.

ne saurait nullement ressembler aux produits fiévreux de la période de perturbation?

Il y a, et toute l’histoire est là pour le témoigner, il y a des époques où la conscience humaine se berce d’un idéal, imparfait et prématuré, je le veux bien, mais accepté par tout le monde sans conteste, où elle se repose sur cette conception homogène de la vie et de l’univers. Dans ces époqueslà, les mômes idées, les memes sentiments, la môme foi s’épanouissent dans tous les esprits, vibrent dans tous les cœurs; ils engendrent un milieu salutaire, où l’art respire à son aise, sent l'inspiration lui arriver de tous côtés, et possède, en produisant, la certitude d'avoir pour lui et avec lui les sympathies et les convictions de tout le monde. Il y a d’autres âges, au contraire, plus riches sans doute en fait de doctrine et de critique, mais nourris de défiance autant que de savoir, partagés entre le respect du passé et les anxiétés de l’avenir, entre un reste de vieille foi qui tombe en poussière, et un lambeau de drapeau, dix fois troué par le plomb des guerres civiles, dix fois traîné de l’Hôtel de Ville au ruisseau; des âges, pour lesquels la tradition n’a plus de charme, et la science n’a pas encore de certitude ; où la masse des études, des observations, des éléments recueillis par une recherche de tous les jours, âpre, obstinée, infatigable, ne fait que rendre plus flagrante encore et plus douloureuse l’impuissance à les synthétiser dans un système ; où l’art enfin, cette image de la vie, est divisé, morcelé, brisé comme elle. Or l'architecture

étant de tous les arts celui qui se mêle davantage aux conditions matérielles et morales de l’existence, il va sans dire qu’il en ressent aussi davantage les vicissitudes. Nous voyons en effet des hommes intelligents et pratiques par excell ence, faisant de l’architecture l’affaire de toute leur vie, et étant par là beaucoup moins suspects que les écrivains d’abonder dans la manie des thèses, recueillir et enregistrer des premiers ces fluctuations, ces variations, ces crises de leur art. Libre à vous d’accepter ou de ne pas accepter les formules de période d'évolution et de période de transition , que M. Daly, pour ne citer qu’un nom parmi plusieurs, applique, faute de mieux, aux différentes phases de l’architecture ; peu importent les formules ; mais ce que vous ne sauriez révoquer en doute, c’est la réalité et l’évidence du phénomène historique qu’elles désignent.

Or, si jamais époque mérita sous tous les rapports le nom de période de transition, c’est la nôtre. La Grèce, dans les lignes harmonieuses de ses monuments, dans leur majesté calme, dans leurs joyeuses polychromies, témoignait de cet équilibre des sens, de la pensée et de la volonté, que sa race excellait à maintenir; elle reproduisait l’image de cette vie intelligente, active, bien remplie, amoureuse et satisfaite d’elle -même, qui a été le propre de l’antiquité hellénique. Le moyen âge catholique cherchait son idéal au delà du tombeau, mais il parvenait, par l’intensité de la foi, à animer ses propres fantômes ; et la mélancolie profonde et toutefois consolée d'espérances ineffables,

L’ARCHITECTURE

qui régnait clans le cœur et sur le visage de ses ascètes, resta à jamais gravée dans ses œuvres. L’âge des Communes, quelque belliqueux et turbulent qu’il ait été, se prit derechef d’un violent amour pour la vie, pour le travail, pour l’étude; il chérit jusqu’au délire la petite patrie municipale, la seule qu’il ait connue; et il trouva un langage pour faire dire tout cela à chaque pierre de ses murailles. Mais nous autres, que croyonsnous qui ne soit conspué par quelqu’un ? Qu’aimons-nous, que d’autres n’abhorrent? Que prêchons-nous que d’autres ne renient? Le tumulte de nos luttes intérieures n’a pas été infécond pour la science, il ne l’a pas été non plus pour la démocratie, car celle-ci se contente de niveler les inégalités sociales, et celle-là., jusqu’à présent du moins, se borne à recueillir des matériaux. Mais l’art, qui ne peut rien s’il n’édifie, reste nécessairement, pendant le conflit, incertain de son œuvre et peu sûr de lui-même ; c’est en vain qu'il s’efforce de se pénétrer d’un idéal qui n’existe pas dans les consciences ; c’est en vain qu’il emprunte les dehors d’une conviction qui lui manque ; en désespoir de cause, il ne lui reste qu’à marcher sur les brisées de la science et de la démocratie. Comme la science, dont il se rapproche et à laquelle il se mêle chaque jour davantage, il fouille, il analyse, il recueille, il reconstitue tous les éléments que peut fournir à ses recherches obstinées et infatigables le domaine de l’histoire, un domaine dont il recule chaque jour les limites, soit dans l'espace,

soit dans le temps; comme la démocratie, il cherche à indemniser les masses, par le bien-être matériel, de ce contentement de l’esprit et du cœur, qu’il ne sait plus leur donner.

L’architecte artiste, l'architecte qui sait trouver, créer, devient chaque jour plus rare, et il se voit de plus en plus délaissé par la société moderne. Qui le remplace? C’est, -d’un côté, l’archéologue, toujours prêt à remettre en lumière, à commenter le plus savamment du monde et à restaurer avec habileté les restes de tous les âges possibles; toujours assez satisfait, puisqu’il ne saurait être le poète de la forme, de s’en faire l’historiographe. C’est, d’un autre côté, l’ingénieur, fier, à juste titre, d’être le bras de l’économie sociale, le maître et seigneur des ponts, des ports, des canaux, des chaussées, des aqueducs, des mines, et se plaisant à proclamer, sur les ruines de cette ancienne idole qu’on appelait la beauté, le règne iconoclaste de la production. Quelquefois, par une étrange alliance, les deux natures, les deux hommes se rencontrent et se fondent en un seul. Qu’en résulte-t-il? Un faiseur fort en thème, qui, faute de capacité inventive, s’embrouille à chaque pas dans la trame de l’érudition. Les créatures qu’il peut mettre au monde, on les devine : quelque fruit laborieux d’un accouchement difficile, grêlé, fouetté de réminiscences, une mosaïque, un placage, une marqueterie, quelque chose qui rappelle les vanæ species d’Horace,

ut nec pes nec caput uni

Reddatur formae.

L'ARCHITECTURE

Si le tableau est triste, il n’est, par malheur, nullement fantastique. L’érudition exubérante et le savoir irréprochable de notre époque, n’empêchent pas toujours l’invention artistique de laisser paraître sa pauvreté sous le clinquant; une pauvreté, qui, soyons justes, n’est le plus souvent que la conséquence et le signe extérieur de sa servitude. 11 a été remarqué déjà que les artistes à l’imagination la plus riche, les artistes doués d’un talent d’invention véritable, ne sont point venus aux époques les plus savantes. C’est presque toujours, je le veux bien, à quelque glorieuse épave du passé qu’ils ont puisé l’inspiration et l’entrain ; mais ils n’ont pas eu à tout instant sous la main des exemples pour s’y appuyer comme sur des béquilles ; et ne pouvant se fier aux réminiscences pour vivre, ils ont été contraints de trouver. L’ignorance même, ainsi que l’a fort bien remarqué l’un des princes de la critique 4, l’ignorance même les força à avoir du génie. Bien différent est le procédé intellectuel d’où sortent, pour la plupart, les œuvres architecturales de ce temps-ci. Un thème est donné, ardu, rigide, inflexible; et ce n’est pas l’art qui s’en saisit le premier, c’est la science. C’est celle-ci, qui, avec autant d’énergie, de vigueur, de précision qu’elle en trouve dans les termes du problème, s’applique à en préparer la solution; c’est elle qui arrête tout d’abord le plan,

l. M. Charles Blanc, à qui je suis heureux de rendre ici l’hommage dû à l’éminent écrivain, dont la pensée plane de si haut sur tout le domaine des arts.

l’art a paris.

de manière à ce qu’il réponde à une foule d’exigences des plus minutieuses, où l’art n’a absolument rien à voir. L’art tiendra plus tard, à son tour, à l’heure de la toilette, pareil à l’esclave de la dame romaine, à Yornatrix , chargée du soin d’habiller, de peigner, de farder sa maîtresse, et devant à tout instant s’attendre, hélas ! à voir ses pauvres bras transpercés de quelque méchant coup d’épingle. Souvent même, pour échapper au danger, l’art se gardera de paraître; son rôle reviendra tout entier à un remplaçant fort commode et tout aussi accommodant : le souvenir. Faut-il un exemple? C’est le Trocadéro qui va nous le fournir.

Supposez qu’on propose un sujet de concours en ces termes : Sur le haut d’un tertre faisant face à une grande plaine et ayant vue sur un grand fleuve, construire une salle propre à des auditions musicales, où cinq mille personnes, ou à peu près, puissent aisément trouver place. De côté et d’autre, établir des galeries d’exposition. — Voici la science qui accourt; et son triomphe est aussi prompt que complet. Avec une ingéniosité que les profanes eux-mêmes ne peuvent s’empêcher d’admirer, on commence par saisir l’analogie qui existe entre les ondes sonores et les ondes lumineuses ; on arrive ensuite, au bout de recherches et d’expériences répétées, à établir la courbe qui reçoit le mieux la lumière, et le point d’où la diffusion s’opère le mieux. On ne s’arrête pas, cela va sans dire, en si beau chemin; on parvient à

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reconnaître que le maximum de l’intensité et la diffusion la plus uniforme s’obtiennent lorsque la voûte est à surface réverbérante et le pourtour à surface opaque. Une fois en possession de ces données, on s’empresse de les transporter de l’optique à l’acoustique ; et, sur ces bases, on établit le plan de la nouvelle salle, de manière que ses courbes aient à se trouver vis-à-vis du centre acoustique dans les mêmes rapports où se trouvaient, vis-à-vis du foyer lumineux, les courbes du modèle qu’on a pris pour point de départ. Le pourtour de la salle sera rembourré, afin que les ondes sonores n’en rejaillissent pas trop, et que les échos s’y amortissent, de même que les faisceaux lumineux étaient presque entièrement absorbés parla surface opaque ; la voûte, au contraire, sera construite en matériaux répercutants, afin que la sonorité en tire le même avantage que la lumière tirait du réflecteur.

Ce n’est pas tout. L’air, que ces cinq mille auditeurs vont respirer, doit être pur, sans cesse renouvelé, maintenu à une température douce et toujours égale ; et voilà la science qui s’empresse de créer un puits aérifère, à travers lequel l’air extérieur, forcé de traverser un vaste espace souterrain, va nécessairement atteindre une température moyenne. Ce résultat une fois obtenu, deux puissantes hélices, mises en mouvement par la vapeur, vont faire monter l’air, emmagasiné de la sorte, jusqu’à l’anneau de la voûte ; de là, comme cette poussière d’or que les empereurs romains faisaient répandre

l’art a paris.

à travers des ouvertures du velarium sur l’arène, l’air pur redescendra, par ondées salutaires, sur la foule. N’est-ce pas encore assez? D’autres hélices, tournant en sens inverse, vont attirer à l’anneau l’air vicié par la respiration, et le refouler au dehors. Tout ceci est simplement merveilleux. Et, par bonheur, il se trouve aussi que les courbes imposées par la science sont, à l’intérieur de la salle, pleines de noblesse et de grâce; que le système de décoration, toujours imposé par la science, n’est pas dépourvu non plus d’une certaine beauté sobre et sévère. Tout est bien. Maintenant, sortons, s’il vous plaît.

Hélas ! les mêmes courbes, au dehors, ont l'air obèse, car elles mettent justement le ventre en saillie, là où l’on aimerait à reposer les yeux sur une surface plane. Est-ce que l’artiste va essayer de mitiger cette impression par quelque parti ingénieux, qui vienne se joindre à la courbe principale, ou, pour le moins, l’interrompre? Il le voudrait, j’en suis sûr, mais les termes mêmes de sa thèse l’en empêchent. Ne lui a-t-on pas demandé d’établir, des deux côtés de la salle, de vastes galeries? Or, comment passer de l’une à l’autre, s’il ne prenait pas soin de les joindre, de les souder, passez-moi le mot, derrière le dos de la salle? Donc, c’est dit, c’est ce qu’il va faire ; quoiqu’il s’ensuive nécessairement que les deux bras des galeries, s’arrondissant sur les coteaux du tertre, comme pour les enserrer, rendent plus saillante encore et plus lourde la panse qui ressort au milieu.

Ici, un expédient sourit à l’esprit de l’artiste. A fort thorax donnons de longues jambes ; lançons deux tours de côté et d’autre de la Rotonde, qui tâchent d’en faire quelque chose d’égayé, de svelte et de léger, comme dirait maître Poussin. Il est vrai que deux tours, avec leurs surfaces prismatiques, roides, fermées, unies, toutes d’une pièce jusqu’au couronnement en mâchicoulis, ne s’accordent pas trop avec une rotonde à claire-voie ; mais qu’y faire ? Voyons, si les tours ont encore l’air par trop maussade, nous allons établir par devant la rotonde, qu’elle y ait ou qu’elle n’y ait pas grand’chose à voir, une riche et royale terrasse ; de la terrasse une masse d’eau formidable, un lleuve s’il le faut, viendra, en rebondissant de degré en degré, se précipiter jusqu’au fond d’une conque immense; des jets superbes jailliront du fond de la conque ; et des colosses d'hommes et d’animaux, dorés même, pour atteindre au nec plus ultra , se dresseront tout autour. Il est encore une fois vrai que tout cela sent son Versailles et son Lenôtre, tandis que pour la Rotonde, pour les tours et pour les galeries, j’ai plutôt emprunté les colonnes robustes et trapues, les fenêtres géminées, les contreforts en saillie, les zones polychromes, les mosaïques et les coupoles romanes du onzième et du douzième siècle. Mais comment, après tout, satisferai-je la foule, si je ne lui donne pas une cascade? Et si le onzième et le douzième siècle n’eurent pas assez de loisir et de gaieté pour s’amuser avec des cascades, est-ce là une

raison pour que j’en prive mes hôtes du dix-neuvième siècle? Ainsi parle aujourd’hui, ainsi, bon gré mal gré, est aujourd’hui forcé de parler cet esclave couronné qu’on appelle un artiste.

Et cependant, jamais il n’y eut, je le répète, parmi ses prédécesseurs, dans quelque siècle que ce fût, personne d’aussi foncièrement savant et d’aussi bien en mesure de l’être ; personne qui possédât une telle richesse de souvenirs, d’exemples, de documents. Nulle part ailleurs, je pense, quand vous seriez allé au bout du monde, vous n’auriez pu en trouver une preuve plus éclatante que dans ces mêmes galeries du Trocadéro. Grâce au bon vouloir de gentilshommes aussi courtois qu’opulents, qui avaient consenti à se dessaisir pour un temps au profit du public de leurs collections magnifiques, rien n’y manquait, l’ethnographie et l’histoire avaient tout donné. Revenons-y un instant par le souvenir.

Nous voilà tout d’abord à l’âge de la pierre. Ici le lac de Bienne vient d’envoyer, du fond de ses marnes, couteaux, haches, javelots, zagaïes de silex. Dans cette tombe toute grande ouverte, le guerrier gaulois dort au milieu de ses chevaux, sur son char de guerre ; et si homme et bêtes tombent en poussière ou peu s’en faut, rien n’est plus réel et plus palpable que les armes, les mors, les essieux, les phalères, les armilles. Jusque du fond de la vallée de l’Asope, Tanagra a exhumé pour vous par centaines, il n’y a pas plus de cinq ans, ces délicieuses maquettes enterre cuite, qui ont révélé

L’ARCHITECTURE

une face nouvelle de l’art hellénique et qui ont rendu une réputation meilleure, et moins mensongère que celle qui court les rues, à cette pauvre Béotie tant calomniée. Dodone révèle le secret de ses oracles; Micipsa les profils de ses rois. Les armes mérovingiennes à poignée d’or se mêlent aux oliphants, aux reliquaires, aux triptyques, aux signets. Le livre d’heures aux riches enluminures, sur lesquelles la châtelaine penchait à Y Angélus sa jolie tête blonde et pensive, se croise avec le rouleau de la T or ah, que le juif emportait, comme un Dieu Lare, à travers ses odyssées parsemées d’or et d’épines. Les années et les siècles se sont écoulées, et chacun a laissé ici à son tour sa propre empreinte. Pietro Doria y retrouverait le bouclier qu’il perdit à Chioggia ; Laurent le Magnifique pourrait rentrer en possession doses coupes de jaspe ; Lucrèce Borgia et Hercule d’Este, des triomphes qu’Alphonse Lombard tailla dans le marbre pour leur Belvédère de Sassuolo. Tandis que Luca délia Robbia brille, astre solitaire, au septième ciel de l’art, Bernard de Palissy et Léonard Limousin, dans une sphère toute proche, font assaut de fantaisie, de grâce et de couleur. Des panoplies admirables vous rappellent, ces Malatesta et ces Colléoni, qui ont su manier les armes ailleurs qu’au tournoi, ces maîtres Comminazzo et ces maîtres Palumbo, dont les pièces forgées ont fait envie à tout preux chevalier. Et pas à pas, à travers les tapisseries, les bois sculptés, les majoliclie, vous descendez de ces âges de fer — ont-ils été véritable-

l’art a paris.

ment les derniers? — jusqu’à l’âge de clinquant de la Régence; aux épinettes, aux violes d’amour, aux porcelaines de Saxe, à tous les colifichets de cour, qui vont enfin se heurter au Vive la nation de la vaisselle sans-culotte.

Vous croyez-vous quitte? Retournez-vous seulement de droite à gauche, et vous voilà d’Occident en Orient, et dans quel Orient fantastique ! Les bas-reliefs coloriés de Saccarah, cette nécropole adjacente à la ville royale de Memphis qui gardait les dépouilles des bœufs sacrés, vous ramènent au beau milieu de la vie d’il y a six mille ans. Labourage et pâturage, navigation, chasse, pêche, arts et métiers, rien n’y manque, pas même les oies et leurs engraisseurs. Encore un pas, et voici le Camboge, qui témoigne d’une antiquité moins reculée, il est vrai, mais encore plus bizarre, avec ses Rouddhas impassibles, ses bayadères au sourire deux fois millénaire, ses énormes Jacksas au long cordon à sept têtes ou à neuf têtes de serpent, qui, rangés près des portes d’Ang-Kor-Thom, faisaient à la ville une garde de cinquante géants de pierre. Pour ce qui est de la Chine et du Japon, vous les traversez en saluant du bout des doigts, comme de vieux amis, leurs jades, leurs bronzes, leurs ivoires, leurs produits céramiques. Il y a de l’autre côté de l’Océan un bloc de porphyre qui vous attire, aimant colossal ; c’est le dieu Quetzalcoatl, entouré de crânes en cristal de roche ; et sur une plaque d’obsidienne vous pouvez épeler — si vous êtes, comme j’en suis sûr, plus savant que moi — la

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date du jour où le temple de Mexico a été fondé. D’ici à la Nouvelle-Calédonie, ou à la Nouvelle- Zélande ou à Taïti, la pirogue est prête ; vous avez le choix. Tous les archipels malésiens, mélanésiens ou polynésiens de l’Océanie, avec leurs armes plus grossières que le plus grossier des silex gaulois, vous attendent pour vous reconduire à l’âge de la pierre brute. Le cours de l’histoire va se clore, le recours y a commencer.

Avec tant d’exemplaires sous les yeux et tant de facilité à les consulter, il n’y a pas lieu d’être surpris de l’activité des études et des recherches. Rien que cette période de l’Exposition, en effet, nous a laissé comme souvenir trente volumes de conférences, ainsi que les actes de trente congrès : pas un de moins. Au nombre des plus laborieux, rangeons de suite messieurs les architectes. Je ne me lasserai pas de le redire : la France, grâce à ses missions artistiques dans toutes les parties du monde — celle du Camboge, pour en nommer une, est d’hier — grâce à ses écoles de Rome et d’Athènes, aux excellents travaux sur les monuments historiques (dont elle confie aux meilleurs parmi ses jeunes architectes le soin de lever les plans et de fournir une illustration graphique accomplie), grâce au zèle que l’administration déploie pour arriver à posséder un inventaire complet de toutes les richesses artistiques du pays, la France, dis-je, se montre digne, sous tous les rapports, du précieux dépôt dont elle sait tenir si vaillamment la garde. La série la plus ancienne de ces études

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graphiques, que toute nation jalouse de sa propre gloire devrait tenir à cœur de prendre pour modèle, était exposée dans les galeries extérieures du Trocadéro ; elle y formait en quelque sorte le substratum des travaux analogues, qui, avec les envois des écoles d’Athènes et de Rome, représentaient, au Champ-de~Mars, le mouvement des dix dernières années. On ne saurait ni mieux faire, ni demander davantage.

On apporte d’ordinaire à ces savantes reconstructions de l’antiquité classique et du moyen âge un soin, une sagacité, une ardeur, un talent, qui ne laissent presque rien à désirer même aux plus difficiles. M. Chabrol, grâce à ses délicieuses polychromies, fait revivre à nos yeux Pompéi avec le même talisman qui évoquait la cité morte dans Ama Metella, une des plus charmantes nouvelles du maître coloriste de la prose. M. Dutert s’est fait l’interprète des magnificences du Forum de Trajan et du palais des Césars, et de là il est remonté jusqu’à la grandiosité plus austère et plus mâle du Forum d’Auguste, en s’aidant de tout ce qu’on peut reconquérir du monde romain à travers l’œuvre et le génie de Michel-Ange. M. Leclère s’est parfaitement familiarisé avec les grottesche de Raphaël, et il y a saisi le secret des élégances de première main de ces Thermes de Titus, qui ne furent pas sans ouvrir des horizons nouveaux à la fantaisie du maître d’Urbin. Cette laborieuse famille de chercheurs ne s’arrête pas, du reste, aux types les plus connus. Le roi Mau-

l 'architecture.

sole, s’il revenait au inonde, pourrait remonter un par un, dans les dessins de M. Bernicr, les vingtquatre degrés qui formaient le couronnement de son superbe tombeau, ce ptcron si fameux, qu’Alexandre-le-Grand , les chevaliers de Rhodes et messieurs les pourvoyeurs du British Muséum se sont partagé la tâche de le lui ravir. Je n’oserai guère affirmer que le joli temple corinthien, que Brescia a élevé à Vespasien, à titre de bienfaiteur de l’humanité, juste une année après la destruction de Jérusalem, ait reçu en Italie une illustration plus soigneuse que celle donnée par M. Ulmann en ses quatorze planches in-folio.

Que dire après cela des antiquités étudiées sur le sol français ? A partir, non pas des Romains, mais des druides, il n’y a pas une pierre ni une croix qui n’ait eu son historien. Voici M. Daumet qui se fait le contemporain de Cajus Marins ou pour le moins de Jules César; il relève sous 110s yeux, avec un véritable talent de peintre, ce théâtre d’Orange qui est le Colisée de la Provence, et à propos duquel M. Mérimée remarquait que le mur de la scène arrive à lui seul à la hauteur d'une tour. Un autre chercheur, M. Bruyerre, va dresser sa tente sur une des plus âpres montagnes de l’Auvergne; il s’applique à démêler dans le Puy-de- Dôme toutes les stratifications que dix siècles d’histoire y ont amoncelées l’une sur l’autre ; rien ne lui échappe, depuis Y ara du Mercure des Arvernes jusqu’à la croix de lave de Saint-Nectaire et à tout ce groupe de petites églises romanes, extrê-

mement caractéristiques, dont sa touche rapide et nerveuse rend avec bonheur l’aspect, la structure, les horizons. A M. Corroyer, un maître du fini et du soigneux tant soit peu à la façon des anciens enlumineurs, sourit ce labyrinthe fantastique de tourelles, de pinacles, de créneaux, de vedettes, de poivrières, qui, du haut du rocher du Mont-Saint- Michel, commande les sables mouvants et les brisants en fureur de la Manche. Un dessinateur à la fantaisie plus riante, M. Lafollye, se plaît à broder des fioritures les plus exquises du style italo-flamand d’Henry II, ce vieux château de Pau,

asyle de grandeur, de force, de noblesse,

de léauté, d’attraicts et de sainte liesse,

où Marguerite de Navarre a composé les Cent Nouvelles, où Jeanne d’Aïbret, tout entourée qu’elle était d’embûches et d’ennemis guettant les restes de son petit royaume, a chanté en Spartiate, au milieu des douleurs de l’enfantement, la chanson de ses montagnes, comme bienvenue au petit être qui devait s’appeler un jour Henri IV. Je m’arrête, je résiste à la tentation d’entrer avec M. Viollet le Duc, notre maître à tous, dans ce vieux château de Pierrefonds, où il a fait des miracles: je sais trop bien que je n’en finirais plus.

Or, comment se fait-il que ces maîtres qui excellent à restaurer l’antique et les oeuvres les plus géniales du moyen âge, ne soient pas aussi souvent heureux dans leurs propres créations? Qu’ils sauraient, si cela leur convenait, manier

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avec une aisance et une fidélité parfaite chacun des styles auxquels ils s’appliquent, personne n’en doute ; et en effet, lorsqu’ils ne dédaignent pas le simplex dumtaxat et unum du maître des critiques, ils sont sûrs de leur fait. L’économie et l’hygiène, il faut en convenir, sont en droit de reprocher à l’Hôtel-Dieu son emplacement malheureux au cœur meme de la ville, car c’est là ce qui a nécessité une dépense de 35 millions, dont plus de la moitié a été engloutie par l’achat des terrains, c’est là ce qui a forcé à réduire de 800 à 400 1e nombre des lits et à exclure toutes les affections zymotiques; de sorte que chaque lit de malade, quoique jamais il ne puisse être question des cas les plus graves, coûte à l’Hôtel-Dieu le chiffre énorme de 87,000 francs. Mais il n’y aurait qu’injusticeàen faire retomber la faute sur le savant architecte, M. Diet, qui, en se chargeant de la tâche ingrate de mener à terme une construction si peu fortunée, a su néanmoins lui imprimer ce cachet de tristesse calme et de dignité austère, qui convient le mieux à un pareil édifice. On ne saurait non plus passer sous silence le mérite sérieux d’une belle église romane [Saint- Pierre), dont M. Vaudremer a enrichi le modeste quartier de Montrouge; et dans l’exposition spéciale de la ville de Paris, on aurait eu tort d’oublier le projet de M. Ginain pour la reconstruction de r Ecole de Médecine. Dans cette heureuse conception, la sévérité est fort ingénieusement tempérée par la grâce ; les conditions d’aménagement, imposées par l’en-

seignement scientifique, ont été parfaitement remplies ; et rien ne troublerait le beau caractère néogrec qui y règne, n’était-ce le haut toit métallique. Il faut enfin s’estimer heureux de ce que la reconstruction de l’Hôtel de Ville, ne pouvant pas être circonscrite dans les limites de l’ancien corps de bâtiment du Boccador, MM. Ballu et De Pertbes aient du moins songé à nous restituer ce corps moyen presque intact, sauf l’écrasement inévitable qui lui vient des appendices latéraux. Comment se fait-il donc, encore une fois, que d’autres artistes tout aussi bien doués soient de beaucoup moins heureux dans les ouvrages même, auxquels ils paraissent consacrer toutes les forces de leur talent ? Je parle, cela va sans dire, d’après mon sentiment, en répudiant toute prétention à me poser en juge, et sans m’arroger d’autres droits que ceux de tout le monde. A mon humble avis, ces messieurs savent peut-être trop de langues ; ils abusent un peu des richesses qu’ils ont amassées.

Supposons, par exemple, qu’un de ces très savants architectes soit appelé à construire une église sur un carrefour, où l’espace lui soit étroitement mesuré. Pour faire grand, il ne trouvera rien de mieux que de transporter hardiment sur la façade cet arc de triomphe, cette auguste porta cœli, qui, dans les anciennes basiliques, avait sa raison d’être au fond de la nef. Mais, comme cette porte-là serait par trop démesurée pour être laissée ouverte, il se résignera aussitôt à n’en faire autre chose qu’une ouverture simulée. Or, de

L’A U G IIITEGT LJ RE -

quelle façon va-t-il ensuite ouvrir l’accès véritable ? 11 y a dans les églises romanes aussi bien que dans celles du style ogival, des exemples très-fréquents de portes trigéminées, où les vides sont cependant toujours séparés par des piliers fort robustes. Eh bien, notre artiste reproduira ici, dans cet immense chambranle qu’il vient d’établir, les portes trigéminées, lors môme qu’il devrait les contraindre à se serrer tant soit peu l’une contre l’autre. Au fait — se dira-t-il — puisque nous sommes en train, est-ce qu’il ne serait pas bon de transporter ici cette zone sculpturale d’archanges et de rois, qui court en manière de cymaise sur les portails de Notre-Dame? Il se peut bien qu’ici elle ait l’air d’être plutôt enchâssée que située naturellement à sa place. Mais après tout l’effet y sera. Et l’ancienne rosace, ne pourrait-elle pas aussi recouvrer sa belle signification mystique, et symboliser ici, comme autrefois dans la basilique romane, la Providence, la lumière bienfaisante du Créateur ? Il est vrai qu’elle se trouvera avoir au-dessus, surplombant sa courbe, l’intrados d’un grand arc, et que l’ombre portée ôtera bien au symbole un peu de sa valeur. Mais, en somme, la rosace fait bien, faisons la rosace; la frise sculpturale aide à la composition, allons y résolument, et enchâssons la frise.

Une fois sur cette pente, croyez-vous qu’il soit loisible à l’artiste, même le plus intelligent et le plus consciencieux, de s’arrêter? La coupole va lui paraître lourde, il tâchera de l’égayer par quatre campaniles ; aux campaniles il faudra

l’art a paris.

donner, pour harmoniser avec la coupole, un couronnement métallique ; et, engagé par là dans les formes du seizième, voire même du dix-septième siècle, il lui faudra reproduire ces mêmes formes dans les moulures de l’édifice. Que s’il y a là un écart par trop manifeste d’avec les velléités romanes de la façade, « Ma foi ! — » s’écriera-t-il à la dernière extrémité, — « qui m’aime me suive ! »

Je serais très-peiné si l’on croyait entrevoir la moindre intention épigrammatique dans mes paroles ; que celui qui serait porté à me blâmer veuille seulement considérer à l’extérieur l’église de Saint- Augustin, ainsi que nous l’avons déjà considérée ensemble à l’intérieur ; et qu’il prenne ensuite la peine de se prononcer. Je subirai son blâme s’il le faut ; mais je ne saurais en tout cas me dispenser d’ajouter qu’il peut y avoir en architecture une autre sorte d’incohérence, lors même qu’on n’aurait pas commis de solécisme véritable : c’est lorsque, quelque grâce et quelque habileté qu’on y mette, on applique un style gai et fleuri à un édifice qui exige de la gravité et de l’ampleur. N’y a-t-il pas aussi des traducteurs qui, sans trahir absolument leur texte, ont l’air de lui prêter un travestissement plus ou moins fantastique ? Et ne peut-il en arriver autant en architecture, lorsqu’on se sert, même trèshabilement, du langage de cet art pour parler légèrement de choses sérieuses? Si je me tenais moins en garde contre des velléités par trop audacieuses, j’oserais presque en prendre à témoin l’un des plus jolis édifices de Paris moderne, et je vous

L’ARCHITECTURE

dirais : L’église de la Trinité est là pour répondre.

Je crois savoir d’avance ce que vous pourriez me répliquer. Laissez aux styles nouveaux — me diriezvous — le temps de mûrir, aux perplexités le temps de disparaître; laissez passer la période d’incubation, donnez au musicien le temps d’accorder son instrument, sans trop vous inquiéter des notes fausses qui sont presque inévitables, tant qu’il ne fait que l’emboucher. — C’est très-bien. Mais, si je ne me trompe, cette remarque, qui serait parfaitement à sa place au sujet d'inventions nouvelles, ne trouve guère son application lorsqu’il ne s’agit que d’un assemblage d’éléments très-connus et très-disparates. Les éléments d'un style d’architecture ne sont pas seulement des formes, faites pour caresser plus ou moins agréablement l’organe de la vue ; ce sont aussi et surtout des signes d’idées ; lesquelles idées, par une opération rapide et presque inconsciente, jaillissent du fait même de la vision, dans l’esprit de l’observateur. Ces combinaisons de lignes qu’il a sous les yeux, lui rappellent, s’il en sait déjà quelque chose, et même s’il n’en sait rien, lui laissent aisément entrevoir l’ensemble des conditions sociales au milieu desquelles elles ont pris naissance, et dont elles gardent l’empreinte visible. Les moulures inclinées vers le sol, aiguës, penchées, du moyen âge, en retracent l’air maladif et mélancolique; les formes rectangulaires du seizième siècle répondent à un caractère de vie pleine et robuste ; les lignes artificieusement contournées

du style rocaille traduisent aux yeux la frivolité et les mièvreries de Fépoque. Or, il est difficile de croire que des lignes et des formes aussi éloignées les unes des autres ne répugnent pas déjà, par une raison simplement rhythmique, à tout contact, et que, pour cette seule cause, leur mélange ne soit de nature à blesser des sens tant soit peu délicats. Mais il y a plus ; comment le conflit, moins évident mais non moins profond, qui existe entre les idées que ces lignes et ces formes représentent et qui y sont indissolublement attachées, comment ce conflit, dis-je, n’engendrerait-il pas dans l’esprit de l’observateur un malaise, une inquiétude, non moins fâcheuse qu’indéfinissable, de nature à éloigner toute possibilité de jouissance etde satisfaction esthétique?

Une autre remarque qu’on a coutume de présenter en guise d’objection, et qui me paraît tout aussi insoutenable, est celle-ci : empêcher l’art de sortir des styles connus équivaudrait à le condamner à une redite perpétuelle. Ceux que nous appelons en architecture des styles, pourraient plus exactement s’appeler, si je ne me trompe, des langages différents, se proposant tous, ainsi que tout idiome, d’exprimer à peu près les mêmes idées. Seulement, chacun de ces différents langages a sa manière d’être : l’un vous rappelle à l’esprit la démarche majestueuse et la toge austère de l’orateur romain, un autre se pose dans la chlamyde artistement drapée d’Alcibiade, et, pareil à la lyre d’Anacréon, ne sait répondre qu’amour ; celui-ci retient quelque chose du cantique solennel et reli-

l’architecture.

gieux, cet autre du caquetage gracieux du beau sexe. Croyez-vous par hasard que, s’il vous prenait envie de commencer un discours en latin, et qu’après l’avoir tant soit peu frotté de grec et entrelardé d’italien, vous l’acheviez tout bonnement en français, croyez-vous, dis-je, qu’il en sortirait quelque chose d’aimable et de gracieux? Et pensezvous que, votre dévolu une fois jeté sur l’un ou sur l’autre de ces nobles idiomes, il ne vous serait pas loisible d’exprimer, avec les mots et les phrases qui lui appartiennent en propre, autre chose que ce que vous trouveriez écrit dans les livres? Pour ma part, permettez-moi d’être d’un avis différent. Je crois, quanta moi, qu’avec les éléments d’un style d’architecture^ de même qu’avec les mots d’une langue, on peut très-bien dire et faire du nouveau ; seulement on en fera en restant dans une forme policée et logique, au lieu de se lancer dans une forme étrange et barbare. Certes, si vous empruntez des phrases toutes faites aux vieux livres, ou des compositions toutes faites aux vieux édifices, vous y gagnerez le titre de plagiaire, et vous n’aurez pas le droit de vous plaindre ; mais si, en vous servant d’un langage connu et correct, vous exprimez, soit par la forme architecturale, soit par la forme écrite, des idées qui soient à vous, je ne pense pas qu’on puisse vous trouver plat et insipide, par cela seul que vous ne vous serez pas insurgé contre le rhythme ou contre la grammaire.

J’ai là en réserve un autre témoignage, et des plus éclatants, pour vous prouver qu’on peut fort i. 8

bien, tout en ayant l’esprit novateur, rester en clef, et rajeunir des éléments connus par des combinaisons nouvelles. Mon témoin, s’il faut vous le citer, n’est autre que l’édifice le plus somptueux de Paris moderne ; un édifice marqué au coin d’une personnalité des plus saillantes, et, en même temps, aussi foncièrement français que possible ; ayant formé l’objet d'attaques véhémentes , et même de critiques légitimes, mais résistant victorieusement à tout, comme une de ces beautés un peu montées de ton , qu’une certaine bizarrerie dans les traits ne dépare pas, et qui, en tout cas, savent fort bien s’arranger de façon à éblouir leur monde par l’éclat de la parure. J’ai nommé l’Opéra de M. Garnier.

Pour justifier et commenter son propre ouvrage, le savant architecte a écrit un livre, qui n’en donne pas la description, mais remonte jusqu’aux hauteurs de la théorie: le Théâtre ; et rien que pour décrire avec l’exactitude d’un acte notarié l’immense édifice, M. Nuitter a fait à son tour paraître un volume. Je ne vais pas faire abus de citations. Je maintiens seulement qu’il a fallu une hardiesse de conception tout à fait hors ligne pour prendre comme base du projet une surface double de celle qu’occupent les plus grands théâtres du monde, et pour consacrer autant d’espace aux conforts du spectateur et aux accessoires de la scène qu’à la salle et au spectacle proprement dits. Et je demande la permission d’ajouter que l’idée de donner à la scène elle-même, à la salle, au vesti-

l'architecture.

bule, aux pavillons d’entrée latéraux, des formes homogènes sans doute et bien reliées ensemble, mais indépendantes et explicites, a été une idée nouvelle, ou, pour le moins, renouvelée fort à propos après le long oubli des âges modernes ; une idée, surtout, pleine de vigueur, et, le mot me paraît convenir à l’art aussi bien qu’à l'artiste, pleine de caractère et de probité.

Quant au style, cette magnificence exubérante et fastueuse qui était le cachet des temps de Louis XIV, en passant par les mains de M. Garnier ne s’est guère allégée ni amoindrie, cela va sans dire ; mais elle s’est tant soit peu retrempée aux sources ; ces festons et ces astragales, que Boileau lui-même accusait d’excès, n’ont rien perdu de leur frondaison si abondante ; mais on dirait qu’au plus touffu de cette frondaison un rayon a brillé, un rayon plus vif et plus chaud, venant des cieux de l’Italie et de l’Attique. Le chercheur infatigable, pour qui l’île d’Egine et le temple de Jupiter Panhcllène n’ont pas gardé de secrets, a emporté avec lui du fond de la Grèce et a réchauffé au soleil de l’Italie l’heureuse audace des décorations polychromes. Je ne parle pas de ces tonalités entières et appliquées au pinceau, qui souriaient d’une gaieté divine dans l’atmosphère pure et sous les cieux azurés de la Grèce, mais qui ne sauraient provoquer, au milieu des brumes de l’Occident, qu’une hilarité de mauvais aloi ; je veux parler de ces accords solennels et austères au sein même de leur opulence, qu’on obtient par l’emploi savam-

ment ménagé des matériaux. Un soubassement un peu étranglé par les marches d’accès, et un atlique que l’architecte a été contraint de surélever au delà de la hauteur préconçue pour tenir tête aux constructions environnantes, ont donné trop aisément gain de cause aux censeurs. L’aspect de la Loggia cependant est superbe ; ses huit couples de colonnes monolithes, ressortant sur les tons chauds d’un fond en pierre rouge du Jura, ses balcons encadrés par d’autres colonnes plus petites, de marbre fleur de pêcher aux chapiteaux en bronze doré de deux ors, ses bustes brillant d’un vif éclat sur le fond des œils-de-bœuf, forment un ensemble dont l’artiste n’est pas moins charmé que le vulgaire. L’effet redouble avec l’éloignement, lorsque, entre les groupes couronnant les avant-corps, vous découvrez la coupole dorée de la salle et le grand pignon de la scène, terminé de chaque côté par des Pégases et dominé par un Apollon, tout resplendissants de feux métalliques, même sur le fond brumeux d’un ciel d’orage.

Jamais fantaisie de poète de cour, exaltée par les hypotyposes les plus rayonnantes d’Ovide, enivrée des hyperboles les plus pompeuses de Stace, de Silius Italicus et de Claudien, ne saurait, après tout, enfanter quelque chose déplus splendide que le grand escalier. Trois révolutions de marches en marbre blanc, bordées par des balustrades en onyx et en rougeantique, se développent au milieu de douze faisceaux d’énormes colonnes monolithes ; une triple rangée de balcons les enserre, où l’onyx

l’architecture.

rivalise d’éclat avec les dorures; dans la voûte planant sur le tout, l’or pâlit à son tour devant l’éclat de compositions mythologiques, où les palettes les plus luxuriantes ont fait assaut de couleur. Jetez maintenant sur cette scène des flots de lumière, jaillissant de globes innombrables, que soutient une foule de statues féminines gracieusement enlacées; peuplez les lignes brisées de cette fantaisie bibienesque avec les traînes, les fleurs, les diamants, les formes flexueuses et les nudités ingénieusement provoquantes des plus jolies femmes des deux mondes ; et je vous défie de garder assez de raison et de calme pour écouter le philosophe, qui branle gravement la tête sur ces folies de Romains de la décadence.

Certes, ce n’est pas moi qui souhaiterai à l’art des largesses aussi périlleuses ; mais je ne saurais néanmoins me défendre d’admirer la main puissante, qui, tout en relâchant les rênes à ce point, a su toucher le but, et tourner la metam sudantem sans y briser les roues de son char. Qu’il me soit seulement permis de hasarder entre parenthèse une petite remarque. Si quelque repos, si quelque sursis est accordé aux sens fatigués et à la pensée chancelante du visiteur, avant qu’il ne s’engouffre dans cette orgie d’or qu’on appelle le Foyer, c’est à un art tout à fait italien que ce calme relatif est dû. C’est la mosaïque qui, en déployant ses beaux tons chauds et graves sur les voûtes de l’avantfoyer, paraît nous convier à de plus douces émotions. Tout italien aussi, d’inspiration et d’équi-

libre, est le génie de l’artiste, qui, au milieu des richesses écrasantes du Foyer, de ces

.... Pactoli quas par it humor opes ,

a su se ressouvenir de Michel-Ange. 11 ne fallait pas moins que Monsieur Baudry, pour ramener auprès de l’insolence de Crésus la grâce et la majesté des Muses.

Dans la salle, dans ce que, en Italie, nous appelons encore comme les anciens, le théâtre, Crésus règne à peu près seul et sans entraves; et je ne juge guère prudent de lui disputer l’empire. Je me bornerai plutôt à engager tous ceux qui désirent voir de près cette alliance de l’art avec la science, dont je parlais plus haut comme d’un des caractères les plus saillants de notre époque, à visiter les combles et les sous-sols de la scène. J’ai lieu de croire que la perfection des engins mécaniques leur paraîtra plus remarquable encore, s’il leur est par hasard arrivé de découvrir, dans un coin presque oublié du Champ-de-Mars, une série extrêmement curieuse de maquettes, reproduisant de la manière la plus fidèle les développements et les progrès du décor en France, depuis l’origine du théâtre jusqu’à nos jours. Que ces bons aïeux se contentaient de peu de chose ! Il est vrai qu’ils avaient du Molière à leurs quatre repas. Quant à nous autres, je ne sais trop si c’est par effet d’appétits gloutons ou par esprit de compensation légitime, nous ne sommes jamais soûls de merveilles.

L’ARCHITECTURE

Ce faible de notre nature n’a guère échappé, paraît-il, à un excellent esprit, toujours en quête d’idées excellentes, qui, ayant pris sur lui une charge énorme, a su s’en acquitter admirablement : j’ai nommé M. llerger, le directeur général des Sections Etrangères de l’Exposition. Toujours indulgent pour nos faiblesses, il n'a guère permis, l’aimable bote, que nous n’eussions pour le plaisir des yeux que les décors en toile du théâtre ; et il a bien voulu créer pour nous au Champ-de-Mars un immense décor en pierre, d’un kilomètre de long, où il nous fut loisible de puiser quelque idée des styles architectoniques de tous les pays du monde. Un architecte assez célèbre du seizième siècle, ce bon Palladio, qui a longtemps régné dans les écoles, a cru autrefois faire merveille dans son petit Théâtre Olympique de Vicence, avec trois petites perspectives en bas-relief blotties au fond des trois portes d’une scène soi-disant héroïque. Pendstoi, brave Crillon ! Ou plutôt descendez, s’il vous plaît, des régions olympiennes, brave Palladio, et en dirigeant votre vol vers les rivages de la Seine, permettez que j'évoque devant vous le fantôme de ce qui s’est appelé la rue des Nations.

Vous verrez ici-bas force choses étonnantes, je vous en réponds; force choses qui vont vous faire, comme dit maître Arioste, pincer les lèvres et ouvrir de grands yeux :

e far di meraviglia String er le lahbra ed incircar le ciglia.

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