UN VOYAGE AUTOUR DU MONDE
L’histoire idéale de l’habitation humaine est un sujet qui a déjtà tenté plusieurs écrivains. En mariant la fantaisie à la doctrine nul doute qu’on ne pût en tirer un livre plus agréable que les plus agréables romans. C’est bien une histoire de la sorte qu’il aurait fallu nous mettre sous les yeux, par une suite d’exemples matériels et plastiques, à l’Exposition universelle; elle en aurait formé l’une des parties les plus instructives et les plus originales. Mais, dans ces grandes réunions, dans ces grands festivals populaires, il n’est guère possible de ne rien sacrifier aux goûts, toujours un peu banals et un peu puérils, de la foule ; les* conceptions même les plus élevées sont forcées de pactiser avec cette curiosité vulgaire, qui, à l’or tant soit peu caché, est toujours portée à préférer le clinquant. Il n’a donc été possible que d’esquisser à grands traits ce qui au-
l’ahciiitegture.
rait pu devenir une anthologie véritable de l’habitation ; et encore, si vous voulez bien me passer l’image empruntée plutôt à l’art d’écrire qu’à celui de bâtir, est-ce moins à des citations exactes et suivies qu’on a eu recours, qu’à des thèmes isolés de rhétorique.
Quoi qu’il en soit, et sans prétendre donner aux récréations architecturales de la Rne des Nations et des jardins du Trocadéro plus d'importance que les artistes eux-mêmes n’en réclament, il est certain que l’instruction, pour peu qu’on sût l’y chercher, pouvait très-bien aller de pair avec l’amusement des yeux. Il suffisait pour cela de ne pas s’arrêter aux brillants dehors de ces constructions éphémères; mais de les rattacher au souvenir des ouvrages plus sérieux, dont chacun de nous retrouvait la trace, soit dans ses propres études, soit dans l’Exposition même.
C’est évidemment par la chaumière lacustre qu’il aurait fallu commencer : mais c’est là justement la première lacune qu’il nous fallait regretter au Champ-de-Mars. Rien non plus de la tente primitive des tribus nomades, à moins d’accepter pour valeur de bon aloi, en les dépouillant de leurs ornements posthumes, les abris tant soit peu apocryphes de certains Arabes, Berbères ou Persans, n’avant que trop forniqué avec la civilisation occidentale. Nulle trace des Aryas de la montagne ni de leurs cabanes de la première période, tressées de nattes et d’écorces, ni de celles de la seconde période, construites en pierres sèches et accolées au
rocher. Nulle trace non plus des Aryas de la plaine, ni des premières maisons solides, à soubassement de pierre, à robustes charpentes et à toiture de joncs ingénieusement entrelacés, qu’ils élevèrent sous la verge des conquérants, descendus des hauteurs. Si Michelet, rhistorien-poète, le chantre généreux de la Bible humaine, eût été encore de ce monde, vainement aurait-il cherché des yeux le premier et le plus auguste des autels, celui sur lequel la mère de famille versait, en priant, la liqueur sacrée du sôma et le beurre, afin d’y voir paraître, tout resplendissant dans son nimbe d’étincelles, le divin Agni, l’hôte et le bienfaiteur du genre humain1. Au Champ-de-Mars, sous les auspices delà conquête européenne, c’était l’Inde musulmane presque seule qui dominait. L’Inde de Brahma, l’Inde même de Bouddha était éclipsée par l’éclat de magnificences plus récentes, par l’or, la pourpre et l’azur des tissus, des incrustations et des armes. Il nous fallait donc nous résigner à remonter plus haut et à recommencer l’Orient par la race jaune ; une race bien douée, elle aussi, car, grâce à un instinct admirable, bâtir et décorer ont toujours été pour elle une seule et même chose.
Si l’on rapproche par la pensée les deux peuples artistes de l’extrême Orient, la Chine nous appa-
1. Agni, d’où le latin ignis, le feu, tient dans la mythologie védique la place éminente qu’un si puissant instrument de la vie sociale devait naturellement occuper au point de départ de toute civilisation.
l’architecture.
raît plus fantasque, plus fleurie, plus éclatante de couleur; le Japon plus svelte, plus versatile, plus varié dans la composition. Tous les deux paraissent avoir renoncé ab immcmorcibili non pas seulement à obtenir mais à convoiter ces effets solennels, qui découlent de la ligne horizontale et de la prédominance des pleins sur les vides : mais en revanche et par suite de cette renonciation môme, ils sont parvenus à créer à la vie domestique et rurale le cadre le plus ingénieux et le plus aimable, ils ont su composer pour les intimités d’une existence studieuse, laborieuse et tranquille, le nid le plus léger et le plus riant, que jamais fantaisie d’homme ait rêvé. Volières humaines, a dit fort spirituellement de leurs maisons M. Charles Blanc; et c’est là véritablement le nom que vous étiez porté à leur donner, dès que vous aperceviez le long des allées du Champ-de-Mars, ou mieux encore, au milieu des verts bocages et des pelouses émaillées de fleurs du Trocadéro, les pavillons chinois. Que ces pavillons aux toits de laque et d’or, retroussés comme un chapeau de mandarin, aux angles doucement relevés comme les yeux de la race mongole, allaient bien aux doux enfants de Confucius ! Bien qu’à voir ces bonshommes, le front ceint d’une queue parfaitement authentique, un sourire béat s’épanouissant sur leur mine de potiches imberbes et paisibles, attendre dans une quiétude parfaite au fond de leurs cages bariolées et dorées, vous vous laissiez prendre à la tentation des mille et une bimbeloteries, où ils sont passés maîtres.
Les grâces aimables de la fantaisie s’allient fort bien, du reste, à un sentiment fort clair de la réalité, chez leurs frères puînés de cet archipel, qui va de Kiusiu à Tarrakaï, et qui, par une ressemblance morale à tous points frappante, réveille invinciblement l’idée d’une Angleterre orientale.
Rappelez-vous la petite ferme japonaise du Trocadéro, cette maisonnette aux parois d’osier, transparentes et mobiles, aux fines sparteries faisant fonctions de tapis et de sièges, aux poteries à ramages bleus de la simplicité la plus gracieuse. Rappelez-vous le petit potager au milieu duquel la ferme était située, et où il y avait de tout un peu, où les essais d’une agriculture et d’une sylviculture savante, le riz, le froment, le bambou, s’entremêlaient aux produits nains d’une horticulture capricieuse et bizarre. N’y flairait-on pas, pour ainsi dire, la couvée d’une race intelligente et subtile, sachant fort bien emprunter à la nature tout ce qui fait son affaire, tout ce qui peut lui être utile ou agréable, et se passant très aisément d’idéalités surhumaines, pour se contenter de mettre toute sa religion dans le culte du travail et de la famille, toute sa poésie dans la grâce, et toute sa philosophie dans le bien-être d’une vie sage et paisible?
C’est là une race qui ne court, à la vérité, qu’un seul danger, celui de vouloir trop nous ressembler, et de perdre ainsi un peu de son élégance native, comme elle n’a déjà que trop perdu de naïveté et de caractère, en quittant un costume qui lui allait à merveille. Pour ce qui est des
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constructions, cependant, on est heureux de la retrouver encore intacte. Elle a bien prétendu, au Champ-de-Mars, nous abasourdir par son sérieux, en ne donnant pour toute ornementation à sa façade que deux immenses pancartes pleines de renseignements de géographie et de statistique. Elle a pris goût à nous apprendre qu’elle possède 24,225 écoles primaires, 116 collèges, 103 écoles de langues étrangères, 16 ports de mer et 36 phares. Mais avec toute la peine qu’elle s'est donnée pour prendre des airs rébarbatifs et maussades, elle n’a guère pu s’empêcher de rester, au fond, délicieusement simple et artiste comme toujours. Il y a quelque chose de grec, mais d’un grec d’odyssée, dans ce portail qu’elle a mis à sa façade, un portail aux robustes piliers de bois emmanchés de bronze vert, à la couverture de bois légèrement arquée comme le fronton du Parthénon. Certaine inscription surtout, placée à l’entrée sur une planche toute unie au milieu d’un fouillis de volutes merveilleusement sculptées, certaines bornes-fontaines en kaolin à fleurs de nénuphar d’une blancheur éclatante , étaient là pour vous dire, sans en avoir l’air, tout ce qui fait le secret du parfait ornemaniste : faire alterner de larges panneaux avec de fins détails; des plans sobres et unis avec des filigranes de l’exécution la plus délicate.
Quitterons-nous maintenant l'extrême Orient pour nous laisser entraîner à la dérive par le courant de l'histoire? Je ne demanderais pas mieux, mais je suis en devoir de vous prévenir que nous
allons rencontrer aussitôt une énorme lacune , et qu’il nous faudra faire une de ces enjambées classiques, qui permettaient à Neptune de franchir la mer en trois pas. Sera-ce le temps ou l’espace que nous franchirons? Si vous m’en croyez, ce sera l’espace ; nous allons d’un coup d’aile passer deux golfes , le golfe Persique et le golfe Arabique, et tomber d’un trait, du fond de l’ancienne Sérique, du fabuleux Catay des légendes, au beau milieu d’un autre continent, au sein de la mystique Egypte.
Il n’y a qu’une antiquité comme celle-ci, comptant ses périodes par milliers d’années, qui puisse tenir tête à l’histoire de la Chine et de l’Inde ; aussi, à supposer que nous n’y retrouvions pas jusqu’au dernier les quarante siècles salués par Bonaparte, c’est trente pour le moins que je vous en garantis ; car, grâce à la science et aux soins de M. Mariette- Pacha, c’est bien au cœur même d’une maison noble des temps de la XIIe dynastie que nous allons descendre.
L’âge où les habitants du Delta construisaient leurs abris avec des troncs de palmiers et des faisceaux de cannes de byblos ou de lotus patiemment enduits du limon du fleuve sacré, est de beaucoup antérieur à celui que le savant égyptologue a pris soin de nous retracer; et cependant la maison en pierre du seigneur égyptien, dont M. Mariette a puisé les documents à Abydos, la ville sainte, et au palais de Ramsès III, était encore bâtie sur le type identique des époques les plus reculées.
L’ARCHITECTURE
Que de laborieuses recherches et de solutions scientifiques ne retrouve-t-on pas résumées et comme formulées avec une précision mathématique par ces énormes pylônes, diminués de bas en haut, resserrant dans l’interstice une structure verticale, et couronnés par l’inaltérable corniche à courbure, qui retrace l’image des roseaux primi tifs ! Il n’y a pas jusqu'à l’inclinaison des murs qui n’ait été mathématiquement calculée de manière à fournir la ligne la plus résistante aux éboulements les plus profonds du sol; et s’il était permis de tout demander à une imitation éphémère, et qu’on eût songé à faire pénétrer nos regards jusque dans l’épaisseur des murs, nous n’y aurions pas vu les matériaux disposés sur une ligne horizontale, mais en manière de douves, la concavité tournée vers le haut; ce qui constitue entre toutes les stratifications la plus solide, et la mieux faite pour se soustraire au danger du dénivellement. Nous aurions dû y trouver aussi à l’extérieur un escalier de bois, qui, en montant le long du mur d’un des pylônes, aurait abouti à une sorte de balcon, à peu près comme nous en voyons à l’extérieur des maisons rustiques de la Haute Italie. Mais il y a bien là, après tout, de quoi nous satisfaire; pas une strie, pas une rainure sur les parois qui ne soit authentique; rien de plus caractéristique que ces petites baies rectangulaires transversales à treillis de colonnettes, ouvrant sur le nord dans le massif meme du pylône. Telles la maçonnerie égyptienne les avait adroitement conçues, pour laisser le plus
l’art a paris.
de voie possible aux brises rafraîchissantes du soir et le moins possible d’empire au soleil brûlant de ces contrées. 11 ne resterait plus qu’à voir grouiller autour de nous les hôtes domestiques de la basse-cour, les poules, les oies et les autres palmipèdes dont la bonne ménagère faisait sa joie, pour nous l’imaginer trônant sur son petit royaume. Ce n’est pas pour rien, après tout, que nous voyons certains griffonnages bizarres, ayant l’air d’un plan de maison et d’un luth, gravés en creux au haut de la porte ; car c’est bien là le hiéroglyphe traditionnel, chargé de lancer à tout venant la formule de bon augure : « maison heureuse ».
Maison heureuse ! Ce rêve de toutes les générations humaines, aucune race peut-être ne l’a mieux rêvé que la race issue de l’entrecroisement aryo-sémite. C’est de cette mixture des deux sangs et des deux sèves que le génie hellène a jailli, c’est-à-dire qu’est sortie la trempe la plus parfaite et la mieux équilibrée qu’on ait peut-être jamais vue au monde. Or, comme le tempérament ethnique, le génie de la race, s’est surtout manifesté chez les Ioniens d’Asie, qui ont passé ensuite sur les rivages opposés de l’Attique, c’était surtout chez eux qu’il fallait nous mener, c’était surtout dans l’intimité de leur maison qu’il fallait nous introduire. Nous aurions alors aisément retrouvé les traces du mélange des deux traditions et des deux familles historiques, dans le mélange même des matériaux dont la maison aurait été bâtie. Quel était, en effet, le type originaire de la mai-
L’ARGUITECTL'HK.
son ionienne, si ce n’est ce mélange meme? Une élégante structure en bois, venue des Aryas du Haut Indus, s’y serait enclavée entre deux têtes de mur bâties en pierre, selon la façon des Thyrrhéniens sémites ; et les deux poteaux qui en auraient entrecoupé l’atrium nous auraient clairement décelé, avec leurs chapeaux artistement sculptés et peints, l’origine de la colonne et du chapiteau de marbre. De même, l’application de ces solives de rondins, qu’on voyait déjà chez les Aryas de l’Indus et chez les Mèdes, nous aurait donné la clef de l’invention de ce qu’on a appelé plus tard les mu tu les.
Proprette et élégante, telle qu’on nous l’a bâtie au Champ de Mars, la petite maison grecque était sans doute irréprochable ; mais elle ne nous renseignait guère sur ce que nous tenions le plus à lui demander; il nous faut encore une fois donner libre carrière à Pimagination pour remonter jusqu’à cette terre d’Asie, d’où l’on peut dire que toute chose nous vient.
C’est encore de là-bas qu’est parti ce courant vigoureux, qui, après avoir franchi la mer Caspienne, est venu se déverser sur le nord de l’Europe, et y apporter les éléments des architectures finnoises et Scandinaves. Chose étrange, après tant de siècles révolus et tant de vicissitudes, c’est toujours Hellah et lihorsabad, ou, pour appeler les choses par leurs vieux noms, c’est toujours Babylone et Ninive, et mieux encore c’est Persépolis, qui nous aident, comme des radicaux en- I. 9
fouis sous une couche d’idiotismes barbares , à démêler les fantaisies à demi orientales de l’art russe et suédo-norvégien. L’influence mongole perce aussi d’une manière très prononcée dans l’art russe ; mais, dans celui-ci aussi bien que dans celui-là, on ne peut s’empêcher de retrouver les caractères de rornementation textile à motifs végétaux, appartenant en propre à l’Asie Moyenne. Dans l’art russe surtout, comment ne pas reconnaître les volutes géminées, les animaux à contours et à colorations fantastiques, les dentelures, les chapiteaux à coupe droite et à coupe renversée aux pétales tombants, qui, des hauts plateaux de l’Himalaya, descendirent jusqu’aux rivages de l’Euphrate et du Tigre, pour remonter ensuite jusqu’au nord de la mer Caspienne et de la Baltique ?
En passant aux mains de ces grossiers ripuaires que la dure nécessité forçait à se risquer sur des mers pleines de tempêtes, et qui devenaient nécessairement par là très habiles à manier la hache et la râpe dans le sapin de leurs forêts, l'ornement asiatique s’est naturellement avachi dans la composition, tout en devenant cru à la découpure ; après le sixième siècle, les nouveaux apports du monde islamite sont venus y entremêler la coupole et l’ogive à trèfle; et cette dernière surtout se prêant à fournir un abri contre les intempéries du climat, ne tarda pas à transmigrer aux frontons, et à déterminer dans les toits une courbe nouvelle. C’est de tout ce mélange d’éléments disparates qu’est enfin sorti ce style bizarre, barbare encore
à demi, et cependant nourri d’une grande sève, à parois de bois entrelacées de madriers et de traverses, à chambranles surchargés de sculptures, à escaliers et à balcons en saillie sous de vastes gouttières aux consoles pendantes, à coupoles bulbeuses, à pignons très-élevés et très-aigus, qu’on a pu fort bien saisir dans l’échantillon offert par la façade russe. C’était, à ce qu’on prétend, une reproduction assez exacte de Kolumna, étrange édifice situé près de Moscou, et qu’on dirait imaginé tout exprès pour ses singulières destinées ; car ce fut là, si nous ne nous trompons, le repaire d’Ivan le Terrible et le berceau de ce czar Pierre, dont la physionomie historique fait songer tour à tour à un « Roi des rois » à la façon de Nabonassar et de Cyrus, et à un maître-calfat hollandais.
D’après l’essai qui nous en était fourni par l’Exposition, il n’était pas moins aisé de se rendre compte des constructions Scandinaves. Moins fantaisistes, moins barbares, plus sages que les constructions russes, elles ont en revanche un caractère plus froid et plus guindé. La coloration, qui pouvait encore parvenir jusqu’aux Moscovites par la mer Noire, s’est tout à fait égarée dans les brumes du golfe de Bothnie ; l’habitude de la navigation a fait donner la préférence à l’arc, qui est une carène retournée, sur la plate-bande ; la greffe de l’élément roman a infusé plus de netteté et moins d’abondance dans l’ornement, il a tempéré les saillies et trouvé des moulures plus correctes. L’Asie s’v avoue désormais vaincue par l’Europe.
Les influences exercées par ce grand continent qui a été le berceau du genre humain, ne sauraient cependant être considérées comme épuisées par les deux courants dont nous venons de rappeler la marche, et que nous avons vu aboutir aux deux extrémités du méridien, depuis la mer Egée jusqu’à la mer Glaciale. Un troisième courant, tout aussi puissant, plus puissant même que les autres, a entraîné, comme un ouragan, les germes de l’ancienne civilisation aryenne à la suite des armées en marche sous les étendards d’une nouvelle foi ; il les a transportés, avec la fureur d’un cyclone, mais avec sa toute-puissance aussi, j usqu’au milieu des races sémitiques, et en a fécondé de nouveaux sillons. Déjà, pendant la longue durée de la dynastie des Sassanides, Ispahan avait hérité des magnificences de Delhi et de Bénarès ; lorsque la conquête arabe eut fait du dernier de ces princes un Khan tributaire, elle ne put empêcher l’art, cet art plein de fantaisie et de sève, qui avait déjà rempli l’Asie de merveilles, de se cramponner à ses flancs, et de descendre avec elle, dans la course vertigineuse qui l’emportait, jusqu’en Mauritanie, jusque sur les ruines de Carthage, deux fois vaincue et deux fois détruite. Les colonnes d’Hercule n’arrêtèrent pas ce souffle de vie et de poésie, qui avait survécu à tant de carnages ; le génie mauresque passa en Espagne avec les Ommiades, il évoqua l’Àlcazar de Séville, la porte de Grenade, la mosquée de Cordoue, et cette vision de paradis oriental cristallisée dans
L’ARCHITECTURE
la pierre, qu’on appelle le portique des Abencerrages. C’estdc la sorte que l’arc en trèfle delà pagode de Mad u ré arriva jusqu’aux dernières limites de l’Occident, et vint se mirer dans les eaux du Guadalquivir etdu Manzanarès.
Je ne prétends nullement que de ces trois grandes évolutions d’un meme type, de ces trois grandes étapes en Perse, en Mauritanie et en Andalousie, il vous ait été loisible de vous former une idée assez claire grâce au kiosque du Shah, au Palais algérien, et à la façade de la section espagnole. Mais il y avait là, après tout, et c’est ce qui pouvait nous suffire, une bonne occasion de se ressouvenir et de penser.
Certes, la vanité avait beaucoup plus à voir que l’art dans ce kaléidoscope qu’on appelait le kiosque persan, dans cette myriade de petits miroirs, qu’on aurait dit réunis pour la satisfaction d’un heureux mortel n’étant jamais rassasié de sa propre image. Et cependant, cette voûte à stalactites, où la lumière, rompue par les prismes et par les octaèdres, s’irisait d’un arc-en-ciel perpétuel, cette fantaisie même des petits miroirs, répondait assez à l’idée que nous nous faisons de la personnalité sans bornes de ces califes, qui à Ispahan et à Bagdad avaient su mettre de la magnanimité dans le despotisme et de la poésie dans la volupté, et qui à Téhéran, paraît-il, ne trouvent désormais que de l’orgueil.
La façade espagnole, non plus, ne pouvait entièrement se défendre d’un certain air de décor, lui
l’art a paris.
venant autant de l’exiguïté des dimensions que du peu de solidité des matériaux ; mais, après tout, les sveltes colonnes portant aux angles du chapiteau une nichée de colonnettes, les arcs rehaussés, en ogive, en fer à cheval, en fer de lance, les combinaisons géométriques et les enchevêtrements multiples de funicules et de rubans, les carreaux de faïence éblouissants et bariolés de toute couleur, de vert sur blanc et sur bleu, de rouge sur or et sur azur, les créneaux en rhomboïdes et en dents de scie, tous les éléments authentiques, enfin, y brillaient et y miroitaient de leur mieux.
11 y avait, à la vérité, plus de sérieux et plus de valeur dans le bâtiment algérien, que M. Wable a pris, on peut le dire, sur le vif, en s’aidant de réminiscences heureusement combinées. Dans cette blanche enceinte crénelée , s’ouvrait sur l’un des côtés une belle porte de mosquée imitée de celle de Tlemcen, et à l’un des coins s’élancait une tour empruntée, elle aussi, aux ruines d’une mosquée, à celle d’Elman-Suka. A l’intérieur courait un de ces gracieux patios, qui, malgré leur naissance sarrazine, n’ont eu garde de revivre tels quels dans les chiostri siciliens et lombards ; et l’édifice tout entier respirait ce caractère religieux en même temps que militaire, qui distingue, surtout en terre d’Afrique, toute construction islamite. Autour de ce noyau, prenez maintenant la peine d’éparpiller par le souvenir les tentes, les boutiques, les cafés, tuni-
L’ARCHITECTURE
Wô
siens, marocains, voire môme kabyles; déployez aux portes des bazars les étoffes multicolores, les tapis, les colliers de boules odoriférantes, les armes, les essences, les bimbeloteries de nacre, d’ambre, de corail, de filigrane ; peuplez les allées de marchands au cafetan et au burnous plus ou moins authentique, vous offrant des oranges, des bananes, de l’eau glacée dans les alcarazas : et dites-moi si l’illusion ne rivalisait pas de très-près avec la réalité.
Lorsqu’on vient de parcourir à vol d’oiseau l’Afrique et l’Asie, on est en droit de reprendre haleine au seuil de l’Europe. C’était ici que notre rôle, à nous autres Italiens, commençait. Puisque la France venait déjà de remplir le sien, et d’épuiser, par ses magnifiques travaux de restauration des monuments historiques, les deux âges de l'antiquité classique et du monde catholicoféodal, c’était à nous, Italiens, qu’il revenait, ce me semble, de symboliser la pensée rénovatrice, qui, en s’épanouissant d’une si merveilleuse façon chez nous, deux siècles plus tôt que partout ailleurs en Europe, a, dès le quatorzième siècle, anticipé sur ce que l’on peut véritablement appeler l’âge moderne.
Quel beau thème pour un architecte aux conceptions rapides et hardies! Il s’agissait de résumer par le langage des lignes, de faire ressortir, grâce à une invention sobre et puissante, l’image de ces temps heureux, qui virent tout à coup jaillir sous notre ciel, et dans tout l’éclat
d’une belle et vigoureuse jeunesse, dans toute la flamboyante splendeur de cette 'pourpre vivante dont le Dante a revêtu sa Béatrice,
Vestita del color di fiamma viva,
l’idiome, la poésie, les arts, la science politique, le génie des aventures, des voyages, des commerces, des colonies. En ce temps-là l’artiste italien, Eesprit ouvert à toutes les inventions nouvelles, mais tout rempli néanmoins des grands souvenirs de la patrie, avait rapidement saisi les élégances nouvelles de l’art arabe et ogival ; mais il avait su en même temps les encadrer dans les membrures vigoureuses,, dans la robuste carrure de l’édifice romain. N’avait-il pas osé ramener sous des moulures rectilignes les panneaux, les mosaïques, les colonnettes en spirale, les fenêtres bifores et trilobées du clocher de Santa Maria del Fiore, et n’avait-il pas affirmé par là avec une vigueur toute romaine l’empire de l’horizontale ? N'avait-il pas osé, sur les pylônes polygonaux et sur les chapiteaux moyenâge de la Loggia , lancer triomphalement le plein cintre?
Dans la frêle bâtisse que l’Italie a élevée au Champ-de-Mars on aurait dit, au contraire, que l’arc et la platc-bande, effrayés de je ne sais quel poids imaginaire, s’étaient fédérés pour le soutenir. Il se peut bien qu’elle rappelât par la grâce de quelques détails le style aimable de la fin du quinzième siècle ; on ne saurait non plus lui contester l’honnête effort de mettre en évidence, par
L’ARCHITECTURE
une sorte d’éclectisme réunissant côte à côte les marbres, les terres cuites, les mosaïques et les statues, tout le peu de bien qui nous reste : mais ce n’était guère là, j’ose le dire, le temple, ni même le vestibule idéal, de l’Italie nouvelle. Il y aurait eu trop d’orgueil, je le veux bien, à poser en Romain, à nous mettre sous les auspices de la Victoire; il était peut-être de bon goût de nous contenter de la Fortune; mais au moins était-ce à la Fortune Virile qu’il fallait élever nos autels.
Soyons-lui reconnaissants, après tout, à cette indulgente fortune, puisqu’elle est assez bonne princesse pour nous ramènera la grande époque dont je parlais tout à l’heure, sinon par les monuments, au moins par les études. Et qu’il fait bon d’y revenir ! Jamais peut-être la Heur de l’art ne s’est épanouie à de plus vivants et de plus intenses foyers ; car ces foyers-là s’appelaient la volonté de l’individu, et la solidarité de la vie publique. Ce qui nous y ramène, c’est encore Florence et sa cathédrale. L’on sait quel mouvement d’études s’est fait dans ces dernières années, en vue de donner à l’œuvre d’Arnolphe et de Brunelleschi une façade qui n’en fût pas indigne. L’Exposition en offrait deux essais, et tous les deux assez remarquables. Ils empruntent tous les deux à la structure organique de l’édifice le motif d’une division en trois travées, séparées par des piliers montant jusqu’aux combles; tous les deux ils acceptent de la charpente primitive une donnée fixe, l’emplacement de la rosace médiane et des deux
rosaces latérales. Seulement, l’un des concurrents, M. Treves, s’inspirant aux réminiscences d’Orvieto et de Sienne, lance sur chaque travée un pignon aigu, et garde, pour celle du milieu seulement, le couronnement en mâchicoulis qui fait le tour de l’édifice ; l’autre concurrent, M. Calderini, se borne au contraire à transcrire sur la façade l’inclinaison réelle des toits ; et, en prenant le couronnement en saillie là où il le trouve, il lui fait doubler la façade tout entière. Pour ce qui est de l’ornementation, M. Calderini s’en tient au style géométrique à panneaux et à losanges, M. Treves donne plutôt le pas aux statues, qu’il adosse aux piliers mêmes. Celui-ci est plus équilibré dans l’invention des portails ; celui-là accorde au portail central un développement si puissant, que les deux autres des bas-côtés ont l’air d’en être quelque peu écrasés. Tout ce que nous en disons, après tout, n’est dit que pour rendre des impressions personnelles, et sans la moindre visée à nous ériger en juges. Seulement, si l’on nous posait une question de jurés, et que l’on nous sommât, de la façon dont Arnolplie sommait volontiers les bonnes gens de la rue, de ne rien garder sur le cœur, nous pencherions pour la solution aux formes simples, au langage sincère, pour la solution basilicale, comme on est convenu de l’appeler.
Quoi qu'il en soit, personne ne saurait s’empêcher, en foulant le pavé’ de ces anciennes cathédrales, d’éprouver ce sentiment de noble orgueil et de dévouement à la patrie, que nos aïeux se pro-
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posaient surtout de provoquer par d’aussi éloquents témoignages de sa puissance et de sa grandeur L En sortant de là, en effet, et en franchissant le seuil des maisons de nos ancêtres, nous ne nous sentons guère dépaysés, nous nous sentons vivre dans le meme milieu, dans la même atmosphère vibrante et chargée de germes puissants.
C’était justement un de ces vieux manoirs que la section italienne de l’Exposition nous mettait à même d’étudier dans les travaux d’un jeune homme plein d’avenir, M. JJoffî : un de ces manoirs à mine sévère et brunie par le soleil et par l’âge, que l’art cependant paraît avoir touché du bout des ailes, comme une face de vieux soldat ridée et fronçant le sourcil, qu’une blanche main de jeune fille caresserait. Le thème était noble et grav.e ; les études du jeune architecte ne sont pas restées en arrière du thème. Dans ses excellentes esquisses à la plume on croit vraiment voir revivre le profil si caractéristique de ce qu’on appelle négligemment à Corneto le Palozzaccio , de cette fière maison Vitelleschi, aux lignes librement rompues, aux robustes bossages, aux soubassements et aux contreforts de forteresse, où l'on rencontre cependant, semées çà et là avec la liberté du génie, des amoivrs de petites fenêtres géminées et trilobées, aux moulures exquises, aux
1 Voir dans les chroniques du temps le texte de l’arrêté, par lequel la Commune de Florence donna à Arnolphe, son maître maçon (on se contentait alors d'appeler modestement maîtres maçons ces grands artistes}, l'ordre d’ériger une église dont la Chrétienté ne connût pas la pareille.
bas-reliefs fouillés avec toutes les grâces et toutes les finesses du ciseau, véritables dentelles de pierre. En face de ces belles études, on ne peut s’empêcher de songer à ces générations disparues qui ressemblaient si fort à leurs manoirs ; capitaines bardés de fer, agitateurs turbulents et sinistres, tout prêts à la rapine et au carnage, et portés cependant par un instinct invincible à s’éprendre, avec autant d’ardeur, de toutes les belles choses. Tel le maître de ce même logis au quinzième siècle, un gouverneur des Marches et cardinal de notre sainte mère l’Eglise, qui a été de son temps bien moins coutumier du pastoral que de l’épée ; et qui s’est plu cependant à orner d’une si fine guipure son nid d’aigle guettant de loin les rivages de la Méditerranée. L’avouerai-je? Les yeux fixés sur les esquisses de M. Boffî, je ne pouvais m’empêcher de me dire à part moi que si nos maisons tournent à la quincaillerie, c’est parce que nous avons tournér nous tous les premiers, au pacotilleur. Et j’en arrivais à une humeur si sombre, que nul souvenir de nos bâtisses du jour les plus en vogue, y compris le palais des finances de Rome et l’arc de la galerie de Milan , n’avaient la puissance de me dérider.
Si une fiche de consolation nous reste, c’est donc plus loin qu’il faut aller la chercher. 11 y a en réalité un fait qui ne peut manquer de frapper l’observateur, et qui, tout en prouvant combien les traditions sont tenaces, n’en donne que plus de tort à ceux qui les laissent peu à peu tomber en
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désuétude. C’est de voir combien le goût italien, quelque énervé et gâté qu’on veuille bien le dire, a encore gardé d’influence, depuis le seizième siècle, sur toutes les architectures du continent occidental de l’Europe. Chers amis, serais-je tenté de criera mes concitoyens, prenez garde! La lampe que l’on ne songe pas à raviver à temps, risque fort de s’éteindre tout doucement sous les yeux. Voyez donc l’Autriche : comme elle s’évertue, mon Dieu, à prendre notre place! ltien de plus florentin que le portique élevé par elle au Champ de Mars, à colonnes accouplées, orné de graffites et couronné de statues; que de choses, dans sa riche exposition ichnographique , témoignaient d’une étude approfondie de nos exemplaires ! Une école normale de dessin entre autres,. projetée par M. Uauscher pour Buda-Pesth, n’était ni plus ni moins qu’un palais de Florence; et je ne pense pas que beaucoup de nos architectes prennent souvent la peine de dessiner les antiquités de Rome avec le soin et la finesse qu’y met M. Konig. Que nous ayons eu longtemps maille à partir avec ce vieil empire d’Autriche, ce 11’est guère une raison pour que nous nous croyions dispensés d’apprendre de lui une foule de bonnes choses : et tout d’abord, une force de volonté unique au monde ; en deuxième lieu, une versatilité tout aussi admirable, qui fait ses preuves moins dans l’invention que dans la réflexion et dans la recherche : de telle sorte qu’on y goûte de tout un peu, qu’on y essaie de toutes les architectures
et de tous les styles ; mais sans que d’hybrides mélanges et des syncrétismes condamnables se rencontrent jamais ou presque jamais au sein d’un même édifice.
Certes, il y a quelque chose d’attristant au fond de cette indifférence qu’un seul et même artiste témoigne vis-à-vis des manières les plus disparates, en les adoptant et en les appliquant tour à tour. Certes, il y a là quelque chose qui ressemble à l’aveu d’un scepticisme, d’autant plus profond et plus inguérissable, qu’il est plus honnête et qu’il découle, non pas de légèreté d'esprit, mais d’une longue habitude de recherches historiques, et de la possession d’un savoir fort étendu. On est même involontairement porté quelquefois à regretter ces natures d’artistes incomplètes mais entières, à qui de très grandes choses ont réussi parce qu’ils n’ont eu foi que dans celles-là, et qu’ils sont allés jusqu'à frapper tout le reste d’anathème. Mais, après tout, on en vient à se dire que la foi, quelque bonne volonté qu’on y mette, n’a pas de renouveau possible; et que, si l’on ne peut l’empêcher de mourir, au moins faut-il lui donner la science pour héritière.
Or, en fait de science, grâce à M. Ferstel, à M. Schmidt, à M. Wielemans et à beaucoup d’autres architectes distingués, Vienne ne nous laisse guère au dépourvu. Visitez, s’il vous plaît, l’église votive érigée par le premier de ces artistes d’un si remarquable talent, et vous y retrouverez dans toute la puissance de leur essor ces végéta-
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tions luxuriantes du style vertical, qu’on dirait imaginées exprès pour percer jusqu’aux nuages du Nord; vous y retrouverez dans tout leur éclat ces polychromies, grâce auxquelles l’art ogival parvient à se consoler des brumes qui l’entourent. Parcourez, au sortir de là, les cours d’honneur du Musée Impérial, que le même M. Ferstel vient de bâtir, et vous leur trouverez le grand air des Loggie du Vatican, ou pour le moins de certains vestibules de Gênes la superbe; passez ensuite à l’Université, qui est elle aussi son ouvrage, et, n’étaient les toits mansardés à la française à cause des exigences du climat, tout l’édifice, savamment construit par ordres superposés à la manière vignolesque , vous donnerait l’impression exacte d’une fabrique de la Renaissance, ajoutant, par la rigueur même un peu scholastique de son caractère, un trait de plus à un talent déjà si multiple.
C’est surtout en ce qui concerne les intérieurs que ces solides et infatigables chercheurs autrichiens trouvent des combinaisons nouvelles et des solutions heureuses, en rajeunissant leurs réminiscences, et en y injectant, s’il m’est permis de m’exprimer ainsi, une sève nouvelle. Qu’il me suffise d’en prendre à témoin l’escalier du Palais de Justice de M. Wielemans. Entouré de loggie d’un noble aspect, il se projette hardiment en avant comme celui du Riccio au Palais Ducal de Venise, à qui Sansovino a donné pour gardiens ses géants trop fameux; mais en même temps il emprunte un caractère tout moderne de la toiture en cristal
qui le recouvre. Une sage coloration en camaïeu maintient d’ailleurs tout l’ensemble dans ce diapason sévère, qui sied au genius loci.
Là où ces messieurs retrouvent, à vrai dire, une individualité plus marquée, c’est dans le type de leurs Hôtels de Ville. L’intention de rester fidèle à l’histoire, je dirais presque à la légende nationale, s’y lit partout : elle plane sur l’ensemble de la structure, presque toujours pignonnée et couronnée d’un beffroi central, en même temps qu’elle perce dans le caractère des moindres détails. Vienne doit à M. Schmidt un palais superbe, à galerie ogivale et à campanile très élancé, s’élevant au milieu d’un cortège de pinacles, comme un fier baron parmi ses vassaux. Mais la Hongrie non plus ne reste pas en défaut vis-à-vis de l’autre partie de la monarchie. Non seulement la petite ville de Keskemet a trouvé dans M. Partos- Gyula un Magyare authentique pour lui forger un Hôtel de Ville selon son cœur; mais, ce qui est encore plus curieux, de ce côté même de la Leitha, Buda-Pesth a su découvrir un architecte assez imbu des exigences du dualisme pour lui parler patriotiquement dans son idiome à elle. Au plan que M. Steinl lui propose pour sa Municipalité, tout empreint qu’il est de ce goût à demi oriental où l’arc en trèfle domine, enrichi de colorations et de mosaïques, on reconnaît aisément le travailleur de longue haleine, qui a su se préparer à sa tâche par d’excellentes études de restauration du château historique d’Uniade. Quant à celui-ci,
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impossible de rien imaginer de plus national. Ce n’est qu’un dédale de tours, de poivrières, de chemins de ronde, de remparts crénelés, de mâchicoulis, de clochetons reluisant au soleil. On dirait que le spectre du brave chevalier blanc s’y plaît encore ; et qui sait si du haut de quelque courtine ou de quelque ravelin il ne revient pas jeter encore un coup d’œil à la dérobée sur la déroute de l’Islam, et s’il ne rend pas au successeur de Mahomet II ces honnêtes condoléances, que son vaillant ennemi ne se fit pas faute de faire éclater à la nouvelle de sa mort.
Pénétrer jusqu’en Hongrie c’est faire une pointe en Orient, ou peu s’en faut ; et il va de soi que les instincts de race s’y plient difficilement — ce que nous sommes loin de regretter — aux influences de^l’art italien du seizième siècle. Mais on n’a qu’à suivre la marche des eaux, qui descendent du haut des Vosges jusqu’au Rhin, et, mêlées au majestueux courant du grand fleuve, vont se perdre dans la mer du Nord, pour trouver l’itinéraire tout tracé que l’art italien a parcouru. Sa première étape, et sans contredit la plus triomphale, a été en terre de France ; dès les jours où Léonard, Benvenuto, le Serlio, le Rosso, le Primatice et toute l’école, vinrent y greffer non pas les fraîches boutures mais les fruits déjà un peu passés de notre jardin. De cette manière luxueuse, éclatante, exubérante, qui se pavanait déjà superbement chez le roi avant de faire son chemin par villes et par châteaux, le Champ-de-Mars a I. 10
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voulu nous en exhiher un échantillon, juste à l’entrée de la section des Beaux-Arts. Acceptonsle à titre de document plutôt que d’exemple; et après avoir remarqué certains fonds de paysage et certaines figures décoratives bravement enlevées sur carreaux de faïence au resplendissant et magique émail, tâchons, avant d’entrer, de venir rapidement à bout de notre voyage autour du monde.
Une parenté fort étroite avec notre style surchargé de la fin du seizième siècle n’est que trop évidente dans les Flandres. Parmi les fabriques flamandes, cependant, de même que parmi les françaises, il y en a qui ont tâché de faire face à l’invasion méridionale, et où l’on retrouve, entremêlées aux importations néo-classiques, les formes jaillies de la tradition locale, et sentant encore leur terroir. C’est là qu’on voit les façades terminées en pignons, et les grandes fenêtres rectangulaires coupées de meneaux de pierre à la façon gothique, engendrer avec les ordres rustiques, ioniens, corinthiens, avec les cariatides, les frontons à volutes, les acrotères à boules, à aiguille, à obélisque, le plus curieux et le plus piquant des contrastes. Bruxelles et la Haye ont rivalisé de zèle et d’ardeur pour se disputer au Champ-de-Mars cet héritage, qui certes n’est pas sans éclat. D’un côté les marbres alternant avec la brique, les bronzes dorés, les émaux, ont été prodigués avec une profusion vraiment royale ; de l’autre, on s’est attaché à tirer de matériaux
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moins riches un effet tout aussi agréable. J’oserais presque affirmer que Cornélis van Vriendt et Jakob van Campen, s’il leur avait pris fantaisie de venir nous rendre visite, n’auraient pas été moins intrigués que nous dans leur choix, par cet embarras de richesses. Copenhague aussi s’était mise de la partie; elle aussi s’était parée de tous ses atours ; et, quelque peu orthodoxe que sa façade pût paraître à Paris, rien ne lui va mieux, chez elle, que cette architecture, qui lui rappelle les jours les plus fortunés de son histoire nationale. Ce style date'cn effet du temps du roi Christian IV, qui, après avoir élevé le Danemark au rang de puissance maritime, s’amusa à donner pour cadeau de noces à sa capitale le pittoresque château de Frédéricksborg, ou le goût tant soit peu bizarre et contourné des architectes hollandais a déployé toutes ses ressources.
L’Angleterre a tenu tete avec plus d’opiniâtreté à l’importation étrangère. Pietro Torrigiano a eu beau faire amende honorable du fameux coup de poing dont il venait d’écraser le nez de Michel- Ange, en s’efforçant de naturaliser là-bas les grandes conceptions architecturales de son ancien condisciple. Ce fut en vain que le monument élevé par lui à Henry Vil et à la reine sa femme dans l’Abbaye de Westminster y déploya tout le faste des ordres, des statues, des ornements, qui formaient le cortège ordinaire de la Renaissance. Le style classique n’y prit pas racine de sitôt : car les penchants foncièrement agrestes de la noblesse bri-
tannique demandaient avant tout des habitations à larges ouvertures béantes, prenant vue de tout côté sur les vertes plaines et sur les bouquets d’arbres géants, où la chasse seigneuriale se plaît à courir le cerf et le renard. Telle est l’origine de de ces manoirs d’un type si tranché, percés à l’emporte-pièce d’immenses fenêtres carrées à meneaux et à traverses de pierre, bosselés de balcons en moucharabiehs, de perrons, de terrasses, de tourelles à base polygonale ; tenant, en somme, h planer de toute façon sur toute l’étendue des campagnes environnantes, et à embrasser des yeux tout le méandre des belles eaux claires, que le seigneur du lieu aime à y faire serpenter. C’est là la structure organique faisant le fond de toutes les variantes. On la retrouve tout aussi bien dans les châteaux crénelés qui rappellent l’ancienne conquête normande, que dans les constructions plus récentes qui affectent la recherche et les bizarreries du dix-septième siècle. L’époque de la reine Elisabeth, tout en empruntant volontiers à l’Italie les frontons contournés, les bossages rustiques, les balustrades, les écussons, les cartouches et les mille fantaisies de ses décorateurs, y a imprimé si résolument son propre cachet, qu’elle ne s’est pas fait faute d’en baptiser l’ensemble de son propre nom. C’est ce qu’on appelle le style élisabétbien : Elisabethia?i style .
Pour ce qui est des petites bâtisses rurales et bourgeoises, elles n’ont que plus pertinemment gardé, cela va sans dire, leurs franches coudées et
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leurs libres allures. Pendant longtemps dans les bourgs et dans les villages on se contenta d’élever de vigoureuses charpentes en bois, et d’en remplir les interstices par des briquetages en arête de poisson, ou meme par du pisé ; auberges et chaumières, inns ai cottages, goûtèrent tout à leur aise les franchises des bonnes petites gens, se plaisant aux murs en surplomb, aux madriers émoussés en feuille de laurier, aux consoles grossièrement sculptées, aux étages en saillie, pareils a des jolies curieuses, qui, la tête en avant, juchées les unes sur les autres, s’entasseraient au balcon pour regarder dans la rue. Le classique niveau que Christopher Wren et ses disciples vinrent promener, en tyrannisant magnifiquement leur monde, sur l’Angleterre officielle, ce niveau-là même, par bonheur, n’eut pas assez de force pour faire disparaître les singularités, à l’accent puissamment caractéristique et local, qui avaient jailli toutes seules des besoins, des sentiments, des habitudes du peuple.
C’est justement ces constructions à physionomie bien arrêtée et tout à fait insulaire, qu’on s’est attaché à reproduire au Champ-de-Mars. Mais ce qui valait mieux que des reproductions irisant toujours un peu le décor, ce qui valait mieux que les façades en plâtre et en bois peint, mieux même que l’élégant pavillon du Prince de Galles, c’était l’Exposition ichnographique, trèssérieusement composée et très-largement aménagée, comme tout ce qui se fait en Angleterre.
C’était là surtout qu’il fallait surprendre ce grand pays, et lui arracher ses confidences.
Ce n’est pas à dire que les architectures romanisantes de deuxième et de troisième main n’y eussent point leur part. Là-bas aussi, on aime à franciser quelquefois, et à marcher sur les traces de Pierre Lescot, de Bullant et de Philibert Delorme. Mais on a beau faire : les ordres pompeusement étagés autour de la National Gallery manquent leurs effets de magnificence, et nous laissent tout aussi froids que les grandes scénographies de maître Wren ; s’il faut tout avouer, ce Louvre d’emprunt que Liverpool vient d’élever à la royauté de l’argent, ne saurait non plus exciter notre enthousiasme, quoique nous reconnaissions de bon gré à messieurs les boursiers le droit d’en être fiers, en véritables souverains de l’époque. Quelle vitalité, au contraire, quelle puissance, quelle sève 11e sent-on pas palpiter dans cet art anglais, dès que les architectes lui demandent ce qui rentre dans sa nature et dans ses instincts ! Crew-Hall, par M. Edmond Barry, le plus jeune, si je ne me trompe, d’une glorieuse dynastie d’artistes, est un type admirable de ces manoirs dont je parlais tout à l’heure. On ne saurait plus grandement personnifier cet orgueil de race et cette fière indépendance, qui font des seals anglais autant de maisons souveraines, et du Parlement anglais un sénat de rois.
Comme pour témoigner de l'hospitalité splendide qu’on a coutume d’exercer dans ces nobles demeures, une très-grande place, occupant le centre
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loi
de l’édifice, y est consacrée au vestibule ( the liait). C’est de là que s’élance, entouré d’arcades et de balcons, un escalier à proportions monumentales. Tout en haut, trois ordres d’arcs rampants, se dégageant avec grâce les uns des autres, vont soutenir des chevalets, qui supportent à leur tour une toiture à pentes très-nettement accusées. Et tout l’œuvre n’en a pas moins l’air solennel et grandiose, pour être travaillé dans le vif du vieux chêne britannique plutôt qu’en pierre. On serait même tenté de trouver quelque chose de plus âpre et de plus saisissant à cet art primitif, nouant en toute sorte de combinaisons mixtilignes les troncs puissants des forêts maternelles, et se plaisant à les fouiller, à les percer à jour, à les franger des dentelles les plus fantastiques. Le long des galeries et dans les salles, c’est le même caractère indigène qui règne, et qui régit tous les détails. Tout concourt à faire grand et à faire anglais : les courbes, les arêtes, les réseaux courant sur les voûtes et retombant en fleurons gigantesques ; les immenses panneaux de boiserie, les moulures massives et surchargées de sculptures encadrant des cuirs gaufrés et dorés, des tableaux, des tapisseries de haute lisse ; les cheminées colossales, aux chenets de fer ouvragé, n’attendant pas moins qu’un tronc de chêne tout entier, pour s’en faire les honneurs de la bûche de Noël.
11 y a un point surtout qui est digne de remarque, et qui ne manque pas d’être consolant pour nous autres enfants de ce tiers-état qui est issu de tant de révolutions égalitaires : c’est que la ma-
gnificence dont les races nobles aiment à s’entourer dans le Royaume-Uni est égalée si non surpassée par l’éclat que toute vaillante association d’hommes, portant un nom anglais, tient à faire rejaillir sur sa propre demeure. Il n’y a là société de jurisconsultes, de médecins, de marchands, de marins, il n’y a Faculté universitaire, ni œuvre d’éducation, de piété ou de charité, qui, bien loin de mépriser comme vanité les dehors, ne s’efforce avec le zèle le plus louable de relever par l’aspect imposant de sa résidence la dignité et le prestige de ses assemblées. Et si l’on me demandait de résumer en deux mots ce que l’architecture offre de plus typique dans cette vieille et opulente Angleterre, je n’hésiterais pas à nommer le manoir et le collège.
J’ai cité Crew-Hall pour le manoir: Wyfold- Gourt, bâtie par M. Clarke, ne saurait non plus être passée sous silence. Pour ce qui est du collège, qu’il me suffise de rappeler Alleyn-College, l’œuvre de cet aîné des Barrys, qui occupe parmi les architectes anglais la position la plus éminente par la réputation et par le mérite . Il y a une particularité , au surplus, dont il importe de relever la portée pour nous autres successeurs et héritiers des Communes les plus glorieuses du monde ; c’est celle-ci : nulle association privée ou publique ne prétend en Angleterre à plus de décorum, et ne sait mieux le faire valoir dans l’aspect même de sa maison, que la Municipalité. Sans beffroi, sans pavillon du milieu trônant comme un symbole extérieur de
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souveraineté sur tout l’édifice, on ne saurait pas même concevoir, je crois, de Mansion-house. Je nommerai seulement l’Ilôtel de Ville de Manchester, une construction ogivale des plus hardies, que M. Waterhouse n’a pas craint de couronner d’une tour superbe, mesurant trois fois la hauteur de la façade.
Il y a maintenant une question qui se pose toute seule, et que la curiosité la plus légitime nous met sur les lèvres: ce peuple, qui se montre chez lui d’une si forte trempe, qui tient dans le monde moderne la première place pour la vigueur avec laquelle il s’épand au delà des mers et parvient à asseoir sa domination parmi toutes les races et sous toutes les latitudes, ce peuple laisse-t-il, comme le peuple romain, ses empreintes dans la pierre, grave-hil, comme lui, son itinéraire dans la magnificence de ses œuvres?
Pour toute réponse, l’expérience de chaque jour nous montre du doigt les panaches de fumée s’échappant des steamers et des locomotives, les minces réseaux du télégraphe, qui, de Calcutta à Gibraltar, de Gibraltar à New-York et de New-York à San Francisco, à travers l’immensité des eaux et cette immensité plus inhospitalière encore qui s’étend de l’Océan Atlantique au Pacifique, paraissent enserrer le monde dans l’étreinte d’une race à volonté de fer. Mais d’œuvres frappées au coin d’un art qui lui appartienne vraiment en propre, d’un art qui soit véritablement sorti de ses entrailles, elle ne saurait nous en montrer beaucoup de par
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le monde. Elle ne saurait non plus nous assurer, que, si le métal rentrait un jour, grâce à je ne sais quel cataclysme, au sein de la terre, une si vaste et si puissante domination laisserait à sa surface de plus grands restes, que n’en laissa jadis Carthage.
Le phénomène, quelque étonnant qu’il puisse paraître, s’explique tout seul. Un grand style d’architecture ne jaillit que d’une grande communauté de sentiments. Or, à peine sortez-vous du sanctuaire des îles, soit que vous dirigiez vos regards sur le réseau des colonies, soit que vous l’arrêtiez sur les puissants rejetons de la race anglo-saxonne, qui, ayant atteint leur majorité, se sont émancipés de la mère-patrie, c’est plutôt une communauté d’intérêts que vous rencontrez. Dans l’enceinte des îles, des conditions toutes spéciales de climat, d’histoire, d’institutions politiques et sociales, ont favorisé ce mélange d’éléments exotiques et d’éléments indigènes, d’où l’art national est sorti ; elles ont créé, pour ainsi dire, un terroir assez tenace pour que cet art y jetât et y prît racine; mais arrachez-le de terre, sortez-le de son climat historique, et il tombe en débris.
Voyez le magnifique empire de l’Inde anglaise. La race conquérante y succombe sous le poids de sa propre victoire. Quelque part, comme à Calcutta, elle essayera laborieusement de revêtir ses résidences d’une majesté et d’une grandeur pseudoromaines; ailleurs, comme elle vient de le faire à Allahabad pour son Université, elle poussera l’au-
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dace jusqu’à emprunter aux vaincus leurs formes traditionnelles et sacrées ; presque jamais elle n’osera s’affirmer par un art à elle.
Qu’arrive-t-il d’un autre côté, en Amérique? Là-bas, une grande vocation mercantile, ne se sentant pas entravée par une longue succession de souvenirs, aucun scrupule nobiliaire, aucune morgue aristocratique ne l’arrêtant, se lance à pleine carrière à la recherche d’une toison d’or nouvelle. Son élan n’est pas, à la vérité, sans une fière et âpre poésie, la poésie de la jeunesse, du courage et du travail ; mais le temps lui manque pour se reconnaître. A peine a-t-elle planté, à côté des rails improvisés, la case presque homérique du pionnier, qu’à cette phase primitive et légendaire, qu’on pourrait appeler l’âge héroïque du gain, succède le commerce régulier; le magasin vient étaler sa réclame, l’hôtel aux proportions gigantesques vient exhiber à grand bruit son luxe criard et vulgaire.
Un sentiment seul aurait la puissance d’évoquer sur l’un et sur l’autre rivage de l’Océan une même forme de l’art, et de s’y graver pour l’éternité : ce serait le sentiment religieux, l’idéalité suprême, la seule peut-être, qui vive encore chez les deux tronçons de cette grande famille de navigateurs et de marchands. Malheureusement, la religion avait fait divorce d’avec l’art en ces jours mémorables, où les pèlerins conduits par Carver, quittaient, à bord de la Fleur de Mai , leur île natale pour les forêts vierges de l’Amérique. Ce fut en vain que
plus tard les velléités à demi catholiques du piétisme s'efforcèrent de casser le divorce et de replâtrer l’alliance. L’hymen, une fois rompu, resta froid et infécond, ou peu s’en faut. La cathédrale immense de Saint-Paul n’avait atteint elle-même qu’à une pâle contrefaçon de Saint-Pierre; la nouvelle cathédrale de Sainte-Marie à Edimbourg, conçue dans un tout autre style, sera-t-elle plus heureuse? Il est permis d’en douter. Son énormetour conique a l’air d’écraser, comme un immense cauchemar d’ascétisme, les nefs blotties timidement à ses pieds ; on dirait qu’elle représente le dernier effort d’une caste sacerdotale se levant debouty??’o dominatione , plutôt que cette prière simple et ailée, qui montait du cœur même du peuple, et, pareille à la rosée du matin s’évaporant sous le soleil, allait se mêler aux globes azurés de l’encens, sous les arceaux des premières églises ogivales.
Au nord et au sud de l’autre hémisphère — car, sans que nous nous en doutions presque, la rue des Na'tions nous a fait franchir l’Océan — au nord et au sud, le continent nouveau paraît ne se prêter qu’avec effort à continuer la tradition, de plus en plus faiblissante, de l’art européen. Si la plante s’étiole, c’est que d’un côté l’émigration anglosaxonne n’en a apporté en Amérique que la tige presque aride, tandis que de l’autre côté la conquête espagnole n’en répandait que le détritus, déjà en train de pourrir. De quelle énorme décadence la domination sacerdotale ne s’est-elle pas rendue responsable pendant plus de deux siècles
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dans cette péninsule ibérique, que la nature, le génie et la fortune avaient comblée a souhait de leurs dons! Après la chute des Maures, la civilisation, qui avait brillé d’un si vif éclat sous leur patronage, ne pouvait pas tout à coup s’éclipser et disparaître. Le règne fastueux de Ferdinand et d’Isabelle en Espagne, ainsi que celui d’Emmanuel en Portugal, affichèrent au contraire la prétention d’en offusquer la splendeur, et parvinrent au moins à en ranimer quelques reflets. Ce fut alors, qu'au milieu d’un grand mouvement, d’un grand remue-ménage de peuples et de races, les imaginations allumées par la cupidité s’élançant au devant de je ne sais quels Eldorados fabuleux, un joyeux délire sembla s’emparer de l’art tout entier. Ce fut alors que du mélange des éléments les plus divers, arabes, gothiques, néo-classiques, sortit un style bizarre, ne se lassant jamais de promener sur la pierre une pointe tout aussi capricieuse et tout aussi insatiable de fantaisie et de nouveauté que le ciseau des orfèvres. 11 emprunta à juste titre son nom à l’industrie de ces pourvoyeurs du luxe seigneurial, et s’appela le style plateresque1. Le cloître de Belem, en Portugal, qu’un désastre récent a malheureusement ravagé, garde encore des échantillons fort intéressants de cette manière. C’est à peine si la porte reproduite au Champde-Mars y préludait de loin; car elle appartenait à une période encore fort sage, et ne pouvant don-