‹ L'art à ParisChapitre 21 sur 39 · En espagnol piateresco ; de plata. argent · texte numérisé non relu

En espagnol piateresco ; de plata. argent

ner une idée des folles extravagances auxquelles on se livra par la suite.

Ces humeurs malsaines ne laissèrent pas éclater leur fermentation tout à coup ; la sombre royauté espagnole en arrêtait le développement par sa gravité même, par les dehors mornes et solennels qu’affectaient les hôtes de l’Escurial. Mais les jésuites eurent bientôt le dessus même sur les rois. Loyola, le fanatique ardent et convaincu, passa comme un météore ; dès que les habiles docteurs de la casuistique et du lassisme eurent pris sa place, ils ne tardèrent pas à s’apercevoir combien un art amolli, théâtral, fastueux, pouvait servir leurs vues et leurs ambitions : ils ouvrirent les écluses, et toute la foule des faiseurs, Don Francisco Hurtado, Narciso Thomé, Don José Churriguera avec les autres, s’empressèrent de donner par les folies architecturales de la décadence un digne pendant aux bizarreries rhythmiques de Gongora, et aux subtilités érotico-légales du Père Sanchez et d'Escobar.

Tel est l’art qu’après le massacre des Incas, les révérends Pères apportèrent en dot, avec le clinquant de leurs carnavals ecclésiastiques, aux pauvres Indiens du Paraguay et des Pampas. Tel est l’art que les Républiques de l’Amérique méridionale auraient dû nous montrer, si, par un sentiment de piété filiale qui les honore, elles n’eussent préféré en couvrir les nudités et en cacher les oripeaux.

Cette pauvre tradition de l’art européen en est ré-

duite au delà des mers à une vitalité si défaillante, qu’on serait tenté de la considérer désormais comme un cycle fermé, et d’invoquer un de ces renouveaux, un de ces ricorsi historiques, pour nous servir du mot consacré par Vico, dont, à la vérité, on ne voit pas encore poindre à l’horizon les lueurs. Ce qui est certain, c’est que pour tous ceux qui, à Lima, à Vera-Cruz ou à Santiago, se sentent étouffer sous les débris d’un art rocaille poussé jusqu’au dernier dévergondage de l’esprit, il doit y avoir une sorte de soulagement à se plonger dans tout ce que l’antiquité indigène offre de plus étrange aux regards. Les assises immenses des Téocalls1, les murailles cyclopéennes de la grande Voie Sacrée des Incas, les idoles meme les plus monstrueuses de l’ancien empire de Huanac, sont au moins de nature à nous transporter par lapensée des bas-fonds d’une Société en dégénérescence jusqu'au milieu d’une barbarie héroïque, grande nourricière de races puissantes et belliqueuses. Quant à nous, tout ce qui nous parlait de l’Amérique du Sud au Champ-de-Mars était fait pour nous ramener à cet ordre de sentiments et d’idées; et ce n’était pas sans une sorte d'amère volupté que nous arrivions, au bout de notre rêverie, sur le seuil d’une misérable cabane en bambou, d’une cabane que la république du Nicaragua avait eu l’heureuse idée de nous apporter du pied même des Andes : ran-

1. Sorte de pyramides tronquées à grands degrés, qui sont au nombre des monuments les plus caractéristiques de l'Amérique méridionale.

cho authentique de quelque descendant de ces pauvres esclaves marrons, de ces indios bravos , aux yeux desquels les plus âpres rochers de leur pays devaient paraître moins durs qu’un cœur d’Européen.

Quel tourbillon de pensées n’évoquait pas ce monument de la vie rudimentaire, que nous avions vainement demandé à l’extrême Orient au début de notre voyage, et où l’extrême Occident nous faisait tout à coup aboutir, en guise d’ironique memento de la fugacité de toute tradition et de toute institution civile ! Le centenaire de Jean Jacques retentissait encore dans les airs : sous le charme de cette influence, nous étions tenté parfois de nous demander si la vie rudement menée à l’abri de cette cabane, entre un hamac de cordes d’aloès, un oreiller de hojas séchées au soleil et une coupe en écaille de crocodile, serait en réalité de beaucoup plus absurde que la vie baillée au fond du boudoir parisien, au milieu de ces raffinements indescriptibles, que EExposition étalait comme un appât involontaire sous les yeux de tant de pauvres jeunes filles, pleines de convoitises inassouvies et de beautés méconnues. Que nous en avions vues, hélas! de ces pauvres enfants, passer en soupirant devant le fameux boudoir, et qu’il était facile de lire sur leur visage combien, au fond, tout au fond de l’âme, elles portaient envie à la courtisane qui en étrennerait les douceurs !

Ces rêveries, cependant, ces fumées pbilosophi-

l'architecture.

ques, allaient peu a peu se dissipant à leur tour. Une intuition plus claire de la vérité s’ouvrait devant nous, et nous affirmait qu’en dehors des besoins matériels, il y a pour la créature humaine d’autres appétits, quelque nom qu’on leur donne, et de quelque façon, bonne ou mauvaise, qu’on tache de les assouvir; qu’il y a une nécessité plus forte, une soif plus inextinguible, que toutes les exigences de la chair : le besoin, la nécessité, la soif d’un idéal. Non de solo pane vivit homo n’est pas seulement un mot du Divin Maître, c’est le cri qui s’échappe de toute conscience humaine. Fouillez seulement, fouillez au fond de celte même misérable cabane de sauvage : une strie sur une dent de bête fauve, une entaille dans le noyau d’un fruit, une incision dans une écorce, un sillon grossièrement tracé sur n’importe quelle matière, vont bientôt vous apparaître et vous dire : Fhomme est là.

C’est alors qu’une remarque se présente d’ellemême à l’esprit. Tandis que tous ou presque tous les animaux possèdent en commun avec l’homme l’instinct de se bâtir un nid ou de se creuser une tanière, il n’y en a pas un seul qui, comme lui, s’attache à produire de belles choses, rien que par ce qu’il se plaît à leur beauté. C’est là une particularité si caractéristique, que, si Platon n’avait déjà pris la peine de définir l’homme un bipède sans plumes, et si la nature ne se chargeait à son tour d’en proclamer à tout instant les caractères différentiels par le rire et par les larmes, on se croirait en droit d’en risquer une définition I. il

nouvelle : on le définirait volontiers le seul parmi les animaux qui se forge à soi-même sa propre image. Eh bien, il y a après tout dans cette vocation-là assez de titres pour nous rendre fiers de nous-mêmes. Il y a là assez de titres pour nous donner le courage de secouer nos tristesses et nos regrets avec la poussière de nos sandales, et pour nous animer à reprendre avec une ardeur nouvelle notre marche au milieu des essais sans nombre d’un art, qui tient au cœur humain par d’aussi profondes, d’aussi inébranlables, d’aussi impérissables racines.

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