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ÉCOLES CONTEMPORAINES

Les conseils que le sculpteur moderne est à même de puiser dans l’histoire de son art, peuvent se résumer en peu de mots. La sculpture a prospéré tant qu’elle a consulté la nature, elle a dégénéré dès qu’elle s’en est écartée ; elle a cependant, en ses meilleurs jours, aspiré sans cesse à personnifier le symbole et le type, plutôt que l’individualité contingente et éphémère. Son champ déjà si vaste chez les anciens, qui, tout en s’appliquant de préférence à cultiver la beauté de la forme, ont pu y recueillir une riche et glorieuse moisson , s’est de beaucoup encore élargi pour nous; et, grâce aux nuances innombrables du sentiment, que le monde moderne y a fait entrer, il offre désormais de quoi satisfaire l’esprit même le plus novateur et le plus altéré des divines ivresses de l’invention. Toutefois si l’on veut obtenir de la sculpture des produits sains, il ne

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faut pas lui demander des produits auxquels la matière elle-même se refuse, il ne faut pas prétendre au paradoxal ni au bizarre, il ne faut pas non plus se perdre dans les minuties. Prenons garde de contraindre la synthèse sculpturale à ces effets multiples, à cette variété exubérante, que la peinture seule, prêtant volontiers à l’analyse, peut supporter. Et, sauf lorsqu’on s’amuse aux bagatelles, aux maquettes en argile, aux petits bronzes de fantaisie, rappelons-nous cette sentence d’un grand artiste qui fut en même temps un grand penseur : mettre la main au marbre ou au métal c’est faire chose sérieuse, c’est engendrer, pour ainsi dire, un être qui entre dans la vie, et qui est destiné à la pérennité la plus absolue qu’œuvre humaine puisse jamais atteindre.

Les bons conseils, on le voit, sont toujours les plus simples. Si l’on tenait, cependant, à pousser un peu plus loin la logique des corollaires, on pourrait ajouter encore ceci. D’abord, puisque la peinture et la sculpture se touchent, et qu’il leur faut de bonnes frontières bien arrêtées, personne ne saurait mieux en connaître les limites naturelles et les mieux respecter que l’artiste familiarisé avec les ressources de l’une et de l’autre ; car, pouvant faire à son gré de bonne peinture ou de bonne sculpture, il n’est pas nécessairement entraîné à en confondre les domaines, pour en usurper les franchises et en envahir les droits. En second lieu, si l’ethnographie et l’histoire doi-

vent être comptées pour quelque chose, il paraît tout naturel que les races qui ont le plus longtemps et le plus scrupuleusement gardé la tradition de la beauté plastique, se considèrent aussi comme le plus liées à en respecter le dépôt.

Pourrait-on affirmer qu’au Champ-de-Mars la réalité répondît complètement à ces présomptions légitimes ? Ce serait aller trop loin ; les faits, avouons-le, aimaient assez à s’y soustraire à l’empire de la logique. On était flatté tout d’abord de pouvoir constater, par plus d’un noble essai, cette alliance mutuelle du pinceau et du ciseau, qui à elle seule peut passer pour une arrhe excellente de vues larges et élevées et d’une robuste éducation artistique ; on se plaisait à voir des peintres de la valeur de M. Gérôme, de M. Doré, de M. Leighton, attaquer vaillamment la plastique et y exceller ; on était tout aussi heureux de rencontrer, soit au Champ-de-Mars, soit ailleurs, d’excellents tableaux de M. Falguière et de M. Dubois, sculpteurs, qui prennent place au premier rang dans l’art qu’ils cultivent de préférence; mais on regrettait d’un autre côté de ne voir, si ce n’est fort rarement, réunis dans un même esprit et dans une même pratique la peinture et la sculpture avec l’architecture, avec l’art maternel, à qui reviendrait à si bon droit la tâche de guider et de maintenir les autres dans la bonne voie, comme cela s’est toujours fait dans les grandes époques.

C'est dans la sculpture surtout que la lacune se

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lait sentir. Rarement la voit-on se préoccuper de la ligne monumentale; et lorsque elle s’en préoccupe, il est aisé de s’apercevoir que J’œuvre architectonique n’y estentrée que comme une contribution étrangère, ou bien n’est autre chose qu’une trouvaille de fantaisie; d’où il arrive que parfois elle manque de sérieux, parfois elle se ressent des froideurs académiques. Les causes et les effets de cette regrettable division du domaine de l'art sont si nombreuses, que je préfère en laisser le compte à votre discrétion ; car sans cela il me faudrait me jeter dans un guêpier, où j’aurais infiniment plus affaire avec la tyrannie des chiffres qu’avec les canons de l’esthétique, et où je rencontrerais plus souvent visage de fonctionnaire que d’artiste. Je ne saurais cependant résister à la tentation de laisser pour un instant la parole, en mon lieu et place, à un personnage de très-grande valeur; car ce qu’il dit des choses de son pays, cadre à merveille avec celles des trois quarts de ce bas-monde.

« Se fait-il un monument, — dit le critique on ne peut plus autorisé, à qui j’emprunte cette page aussi spirituelle que vraie, — se fait-il un monument dans lequel la statuaire sera appelée à remplir un rôle important, l’architecte conçoit le projet, le fait approuver par qui de droit, et passe à l’exécution ; aussitôtil est assailli de demandes de statuaires désirant concourir à l’œuvre. Naturellement il les renvoie à l' administration, qui se chargera de faire les commandes en temps opportun. Cependant l’édifice s’élève, l’architecte prépare les places ï. 13

que doit occuper la statuaire. Là, des statues.... lesquelles ? il n’en sait rien, cela lui importe assez peu.... Elles auront deux mètres de hauteur, voilà ce dont il doit se préoccuper. Ici un bas-relief.... que représentera-t-il ? Nous verrons plus tard. Sur cet acrotère ou devant ces trumeaux, des groupes... que signifieront-ils ?.... L’Industrie, l’Agriculture, la Musique ou la Poésie?.... On décidera la question quand il sera temps. Arrive le jour où il s’agit de mettre les artistes à l'œuvre : C’est le moment de la curée.... Celui-ci obtient une statue.... 11 est furieux parce que son confrère, plus favorisé, en obtient deux. A son tour ce dernier maudit l’administration, qui donne un groupe à M. X...., et M. X enrage de savoir que son groupe sera moins bien placé que celui donné à M. M — Naturel-

lement, chaque statuaire fait son esquisse dans son atelier ; il a son programme et ses dimensions. Quant au style du monument, quant à la place, quant à l’effet d’ensemble, il- en tient rarement compte. Si son œuvre doit être bien placée, il espère écraser le confrère, et faire quelque chose.... d’étonnant.... — Beaucoup de femmes dans cette statuaire officielle, rarement des hommes. La Gloire, la Guerre, la Foi, la Charité, la Paix, la Physique, l’Astronomie, tout cela est féminin ; mais s’il s’agit du Commerce, du Printemps, de l’Été ou de l’Automne,, ce sont encore des femmes qui sont chargées de remplir ces rôles. Si dans deux ou trois mille ans, lorsque l’herbe poussera où s’élèvent nos édifices, de savants antiquaires font

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faire des fouilles, ils croiront certainement, en retrouvant tant de statues féminines, qu’une loi ou qu’un dogme religieux nous interdisait de représenter l’homme par la sculpture, et ils feront à ce sujet de longs mémoires, qu’on lira dans les académies d’alors, et qui seront peut-être couronnés. » Prenez bien garde, ami lecteur: ce n’est pas moi qui parle de la sorte, c’est M. Viollet-le- Duc. Et le célèbre architecte en arrive à cette conclusion : « Peu d’architectes, il faut l’avouer, sont en état de donner sur une œuvre de sculpture un avis critique motivé ; très-peu pourraient mettre sur le papier leurs idées à cet égard, en admettant qu'ils en eussent. Et en admettant qu’ils en eussent, — j’abrège un peu, mais je ne fausse nullement le texte, — ces idées-là ne feraient pas l’affaire des grandes administrations1. »

Pour en venir à cette présomption logique dont j’ai touché quelques mots tout à l’heure, c'est-àdire à l’idée que la tradition classique, la tradition de la beauté sculpturale, a plus de chances de durée chez les races qui en ont reçu les premières le dépôt, il résulte malheureusement de l’expérience que cette présomption aussi est controuvée, et que les plus épris de la beauté plastique ne sont pas les titulaires à qui l’ethnographie paraîtrait

1. Viollet-le-Duc, Entretiens sur l'architecture. Cet éminent esprit ne nous avait pas encore prématurément quittés, lorsque nous avons emprunté à l’un de ses excellents ouvrages le passage qu’on vient de lire. A l’heure qu’il est, le sourire fait place, hélas ! aux regrets.

en réserver le privilège et l’honneur. On serait même tenté d’affirmer que les peuples de l’Occident et du Nord, jaloux à juste titre de tenir leur rang parmi les peuples les plus civilisés, et d’avoir leur part dans la succession des races les plus nobles du monde, mettent beaucoup plus d’ardeur à en revendiquer la parenté, que n’en déploient les successeurs naturels et directs.

Voyez les Danois par exemple : leur école de sculpture entreprend religieusement sa marche à l’arrière-garde des Triomphes d’ Alexandre de son excellent fondateur et maître, Thorwaldsen. On dirait que la gracieuse Psyché de M. Hoffmann, doucement retenue par des liens qui ne la blessent pas trop, mais qui l’empêchent quelque peu de marcher, est le y, lumen , sous les auspices duquel la Destinée a bien voulu placer les oeuvres de ces modestes et savants travailleurs.

Les Anglais à leur tour accourent se grouper sous le grand bouclier homérique, que Flaxman leur a forgé. Parmi les œuvres que l’Exposition a mises sous nos yeux, la Jone de M. Mac-Lean témoignait d’un sentiment grec fort suave ; et une élégance tempérée et quelque peu froide ne manquait pas de régner dans les mythologies qui l’entouraient. Soit qu’elles s’arrêtassent au seuil du Paradis de Mahomet avec la Péri de M. Fuller, soit qu’elles prissent tout doucement leurs ébats sur l’Olympe avec YÉros de M. Simonds, pour rien au monde elles n’auraient oublié l’honnête et irréprochable tenue des gens comme il faut. Plaisanterie à part, on n’a pas l’air

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d’être entièrement sorti, en Angleterre, de la contrainte académique ; et je ne suis pas loin de penser qu’on y range au nombre des témérités Y Athlète de M. Leighton. L’héroïque lutteur fait à la vérité vigoureusement ressortir le jeu de ses muscles de bronze, s’efforçant de suffoquer le reptile qui vient de l’étreindre dans une spirale des plus formidables : mais la pose est si eurythmique et si savante, qu’en dehors même des franchises dont le bronze a toujours joui, elle défie les plus rigides d’entre les formalistes. Je maintiens pour ma part que l’excellent peintre anglais, en scholar accompli qu’il est, s’est inspiré de toute la mesure que l’orchestrique et la palestrique des Grecs imposaient à leurs gymnastes ; et si je devais résumer par un mot l’esprit de son ouvrage, je le trouverais dans le morir con arte du poète italien l. Il n’a fallu rien moins qu’une figure qui détonne comme un ' solécisme sur le fond de la correcte Angleterre et y fait à peu près scandale, pour amener la statuaire anglaise à rompre avec ses habitudes de calme olympien et tant soit peu glacial. Thomas Carlysle, l’ardent pamphlétaire qui a osé fouiller de sa plume acérée jusqu’au fond de la fournaise révolutionnaire, qui a traité de jésuites, ou à peu près, jusqu’aux Girondins, et qui, à propos des

Creando a sè delizia E delle membra sparte, E degli estremi aneliti, E del morir con arte.

Parinij Odes.

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classes populaires, ne s’est pas fait faute d’insinuer « qu’on les appelle des masses, comme si ce n’était pas des personnes », était fait exprès pour aider la sculpture de son pays à rompre en visière avec la tradition. Aussi M. Boehm, en en faisant une sorte de lion qui pose, l’œil en feu et la crinière hérissée, nous a-t-il fort bien retracé le type du tribun et du penseur. A cette exception près, la modération, la dignité et la doctrine avaient l’air d’être., dans la section anglaise de sculpture, les génies tutélaires du lieu : et, les œuvres répondant parfaitement à la théorie, on aurait dit des commentaires de textes grecs, assez semblables à ceux dont la savante aristocratie britannique aimeàremplir de temps en temps ses nobles loisirs, sans cesser le moins du monde de donner la première place « aux choses sérieuses », au mouvement des affaires et au service de l’Etat.

La pensée, cependant, aime à prendre ses revanches : elle aime à donner parfois gain de cause à l’ethnographie. Qu’une seconde Psyché fort gentille — c’est là un thème dont le Nord paraît être véritablement engoué — qu’une seconde Psyché sortant du ciseau thorwaldsien de M. Runeberg aille gracieusement se balancer sur les ailes des zéphirs , et se poser, non pas au sommet de l’Hymette ou de l’Olympe, mais sous les lambris dorés de Sa Majesté l’Impératrice de toutes les Russies, je le veux bien : la grâce et l’élégance y trouveront tout leur compte. Quant à la pensée, c’est ailleurs qu’elle ira jeter son dévolu. C’est

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au fond d’une petite ville oubliée de la vieille Pologne, tout au fond d’une vieille race éprouvée depuis nombre de siècles par toute sorte d’avanies, qu’elle ira choisir son sculpteur. Désormais on ne pourra s’empêcher de dire : Hamlet est la tragédie de la pensée , point de doute : mais la statue de la pensée , c’est le Christ de AI. Antokolski.

Ouvrez, s’il vous plaît, l’Evangile de saint Marc, au chapitre XV :

« Aussitôt que le matin fut venu, le prince des prêtres, avec les sénateurs et les scribes, et tout le Conseil, ayant délibéré ensemble, lièrent Jésus, l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate.

« Pilate l’interrogea en lui disant: Etes-vous le roi des juifs? Jésus lui répondit: Vous le dites.

« Or comme les princes des prêtres formoient diverses accusations contre lui.

« Pilate l’interrogeant de nouveau lui dit : Vous ne répondez rien? Voyez de combien de choses ils vous accusent.

« Alais Jésus ne répondit plus rien davantage ; de sorte que Pilate en étoit tout étonné. »

La grandeur du drame évangélique qui tient dans ce peu de lignes, l’éclat de ce beau matin de printemps qui se lève éclairant de ses premiers rayons l’œuvre sinistre des haines sacerdotales, les férocités du petit nombre et la stupidité des foules, la majesté de l’empire confondue par le silence d’uri accusé, l’avenir qui met une auréole de lumière — pour les non croyants aussi bien

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que pour les croyants — autour de cette tête vouée au supplice, tout cela a déjà prêté à des chefsd’œuvre ; et le monde en foisonne. Mais la synthèse sculpturale a rarement obtenu un plus grand triomphe que celui-ci : faire tenir le drame tout entier, dépouillé des accessoires du culte, mais aussi grand que la postérité la plus reculée le conçoit, dans une seule figure, debout, impassible, spectrale. M. Antokolski n’a pas prêté à Jésus un visage d’ange, il lui a donné le front d'un penseur : il ne l’a pas habillé de la tunique traditionnelle, mais du costume rigoureusement historique d’un homme du peuple de Galilée ; l’ample burnous en poil de chameau retombe sur les bras nus, sur les pieds nus, en peu de plis, roides et solides. Les bras, un peu ramenés en arrière par les liens, mais immobilisés par la volonté bien plus qu’ils ne sauraient l’être par la lanière de cuir qui les mord au biceps, se laissent tomber à plomb de côté et d’autre; les mains, fortes et nerveuses, s’immergeant, les doigts tendus, dans les plis, ont l’air d’imposer au corps tout entier la rigidité du silence. La tête non plus ne regarde pas les accusateurs en face, ni le peuple, ni les juges ; elle ne se tourne pas vers le ciel, elle ne se baisse pas vers la terre ; mais, de ses prunelles fixes, outrepassant toute chose mortelle, franchissant le temps et l’espace, elle paraît s’entretenir avec ce futur insondable, où son royaume viendra.

Esprit essentiellement méditatif, et plein de cette nervosité surexcitée, de cette hyperesthésie

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qui appartient en propre à certaines races, M. Antokolski s’est essayé aussi à rendre le dernier sommeil de Socrate ; mais la sérénité hellène du sage qui a dit, à propos d’autres foules tout aussi stupides : « Ils peuvent bien me tuer, ils ne peuvent pas me nuire, » cette sérénité qu’un Italien, M. Magni, a devinée un jour tout d’emblée, ne me paraît pas lui avoir aussi bien réussi que la fixité mystique du Nazaréen. 11 m’est arrivé d’entendre des artistes très-haut placés se prononcer vivement contre l’attitude et l’expression de cette statue, qui, à demi couchée, ou plutôt glissant sur son siège, laisse s’échapper des mains la coupe fatale. Ils ne reconnaissaient point là le repos du philosophe et du martyr, ils croyaient plutôt y voir l’assoupissement de l’ivresse. Certes, M. Antokolski a mieux pénétré et a mieux rendu un autre mystère de l’âme humaine, un abîme de ténèbres après une vision de lumière : il a fait un Ivan avec certains yeux impassibles, un profil de vautour, des mains osseuses et rapaces, d’une terribilité tout à fait digne de ce Louis XI du Nord, qui, en reprenant au rebours l’œuvre de Gengis- Khan et de Tamerlan, parvint à asseoir la Russie sur les ruines de la Horde d’or. Pas un sujet, après tout, dans l’œuvre de M. Antokolski, qui ne soit superbe. Les grands, les nobles, les mâles combats que l’art se doit de combattre, sont là.

En tournant nos regards vers les peuples, qui, depuis le Danube jusqu’à la Sckelde, occupent le centre de l’Europe, nous les voyons se livrer à un

vaste échange d’idées et de produits. Le labeur infatigable et l’esprit métaphysique de l’Allemagne n’y pardonnent à rien, n’y laissent rien s’égarer : pas un germe qui n’y fructifie, pas un exemplaire qu’on n’y recueille. Aux deux bouts de cette vaste étendue, des débris de plusieurs autres races s’entremêlent à la race allemande ; la nature ellemême et l’histoire ont évidemment préparé ce milieu pour une civilisation essentiellement assimilatrice et réfléchie. Il va donc de soi que ces peuples s’attachent à mettre à profit, en les harmonisant autant que possible entre eux, tous les éléments que la sculpture moderne est à même d’hériter de la tradition. Le monde païen et le monde chrétien, les types immortels de l’antiquité et les inspirations pleines d’ingénuité du moyen âge, le savoir de l’école italienne de Michel-Ange et l’adresse des orfèvres indigènes du seizième siècle, tout y entre, tout y est le bienvenu. On n’y manque pas non plus d’esprits observateurs, aimanta recueillir les confidences de notre époque moderne, si disloquée et si multiple, prêtant l’oreille à la parole incorrecte et passionnée, mais puissante, qui monte des dernières couches sociales, interrogeant les ambitions, les angoisses, les luttes, les victoires, les revers, dont les classes dirigeantes font leur vie, pleine de fatigue et de vertige, cette vie qui illumine d’éclairs si rapides, et sillonne de rides si précoces et si profondes le front des hommes d’Ëtat et des penseurs. Cependant, et par un parti pris bien arrêté d’avance, ce

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me semble, on ne livre pas indifféremment làbas toute celte matière première à tous les arts : le milieu trouble et orageux de l’actualité est presque exclusivement réservé à la peinture : et la sculpture reste un asile ouvert aux calmes rêveries. C’est là véritablement le règne pacifique de l’éclectisme^ d’un éclectisme qui se nuance volontiers d’après l’esprit de chaque pays. En Autriche en effet, la sculpture penche encore un peu du côté des formes académiques ; elle trahit en Allemagne un effort plus assidu de la volonté et une pensée plus adonnée aux graves recherches ; en Belgique, enfin, elle se plaît à une variété plus agréable, que la proximité des exemplaires français attise et alimente.

Je disais tout à l’heure que la sculpture est un peu formelle et froide, mais avec cela très- équilibrée et très-raisonnable, en Autriche. Peut-être les ritualistes grecs pourront-ils trouver que la Minerve de M. Penk, destinée à couronner le fronton du Musée de Vienne, est un peu plus mouvementée que ne le voudrait la rigueur du rhythme. Mais ils ne sauraient lui dénier un caractère antique fort bien senti; quant à ce geste dépassant la hauteur de la tête, s’il leur prenait fantaisie de citer Cicéron pour le réprouver, on pourrait aisément leur répondre qu’il se justifie par la destination de la statue, devant se profiler en silhouette sur l’espace. Pour faire appel à d’autres souvenirs, le Michel- Ange de M. Wagner et le Durer de M. Schmidgrüber, sans prétendre dépasser leur rôle

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de statues honoraires et décoratives, témoignaient d’une judicieuse entente des lignes qui peuvent le mieux s’accorder avec l’architecture. Le Beethowen de M. Zumbusch était conçu dans la même intention de sobriété et de gravité, se défendant même de ces libres allures, qu'on aurait pu légitimement se permettre dans une œuvre destinée au bronze, sans crainte de confondre la liberté avec la licence. Mais il paraît qu’à Vienne on aime plutôt à réserver les audaces et les finesses de l’ébauchoir aux bustes, où M. Tilgner déployait en effet une souplesse et une vivacité tout à fait modernes. Par contre le ciseleur même paraît s’y résigner honnêtement à une facture sobre et sévère, lorsque le sujet est puisé, ainsi qu’il l’était pour le bouclier de M. Tautenheyn, dans les théogonies hellènes. M. Kundmann rappelait dans ses Victoires ailées la simplicité solennelle de Raucli ; et c’était lui, au bout du compte, qui nous paraissait résumer mieux que personne le caractère de la sculpture viennoise. Il en donnait pour ainsi dire la note dominante par une gracieuse figure de l’ Industrie artistique , très élégamment drapée d’un beau brocart, et contemplant avec satisfaction une belle aiguière. Nulle incertitude inquiétante sur la portée du sujet; et l’impression agréable qu’on en recevait était marquée au coin de cette sagesse épicurienne, qui ne se tourmente pas trop pour atteindre aux sommets, lorsqu’elle se sent en possession d’un savoir-faire raisonnable, et, ce qui vaut encore mieux, d’un parfait savoir-vivre.

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Quant à cette habileté acquise, à cet art fie ré* flexion et de doctrine, qui caractérisent, ainsi que nous le disions plus haut, l'école allemande, deux groupes de M. Raynold Begas de Berlin, /'Enlèvement des Sabines si Mercure et Psyché', en donnaient fort bien la mesure. Dans le premier, une manière savante et hardie de traiter le nu, un agencement de lignes pittoresque, un équilibre habilement obtenu, au milieu meme d’une violence apparente, montraient une étude approfondie de la Renaissance, et une familiarité acquise de longue main avec le faire de Benvenuto. Le second groupe se rapprochait plutôt du style gracieux mais légèrement entaché d’afféterie des artistes français, qui marchèrent sur les brisées des nôtres vers la fin du seizième siècle. Pour ma part, je m’arrêterai de préférence à un monument funéraire d’une simplicité modeste, d’une grâce et d’un sentiment qu’on ne saurait pas aisément dépasser.

Qu’on se figure un sarcophage romain, élevé sur trois degrés, et soutenu aux angles par des sphinx ailés de la plus belle prestance. Le couvercle, à deux pentes, semble convier le passant à s’y reposer, et explique tout naturellement la pose d’une suave figure de jeune femme, assise sur l’un des côtés, dans l’attitude d’une mélancolie douce et rêveuse. D’une main, cette gracieuse image de ce qu’on appellerait volontiers, dans le français de Marot ou de Montaigne, la Souvenance, dépose une petite branche votive sur la tombe; tandis que de l’autre elle soutient une petite tablette, où un nom

de femme est gravé. Quelque chose en effet de gentiment féminin respire dans toute l’œuvre, et semble nous dire qu’une douce et frêle créature dort ici son dernier sommeil. Mais le détail le plus touchant est un petit marmot, accroupi, avec une ingénuité tout enfantine, sur le marbre funéraire. La femme assise offre à l’enfant un point d’appui naturel par la tablette votive qu’elle soutient ; en même temps, elle incline vers ce minois naïf, un visage tendrement rêveur, qui parait dire: Celle qui dort ici, consolée par le cher fardeau qui lui a été innocemment funeste, c’est maman. — Nous aimerions, quant à nous, qu’on n’entendît jamais autrement la religion des tombeaux : car c’est bien la poésie des souvenirs qu’il faut lui demander, et non pas l’amertume des adieux, si l’on veut en nourrir ce divin échange de tendresses,

celeste

Corrispondenza d’amorosi sensi i,

qui en est toute la raison d’être, et qui ne saurait pas plus se concilier avec un faste excessif et importun, qu’avec l’extrême paroxysme delà douleur. Le nom de famille qu’on lisait sur la tablette était le nom même du sculpteur, M. Wagmüller: et peut-être n’y aurait-il pas indiscrétion à conclure de ce détail que l’artiste a tiré du fond de son cœur cette puissance d’émotion communicative, à laquelle l’habileté seule ne saurait presque jamais atteindre.

Cette finesse de sentiment n’était pas, à propre- 1. Foscolo, Les Sépulcres.

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ment parler, la qualité la plus saillante dans les œuvres que nous exhibait la sculpture belge; mais aussi faut-il ne point perdre de vue la large part, qui, dans les expositions de cette nature, revient toujours et nécessairement au hasard. Ce qui est hors de doute, c’est que, dans un pays aussi familiarisé que la Belgique avec toutes les ressources de la peinture, il y a déjà beaucoup de mérite de la part de ses sculpteurs à ne pas trop forniquer avec le pittoresque, et à n’y puiser de la désinvolture et du mordant qu’autant que l'art qu’ils cultivent peut en supporter. On pouvait se faire une idée de ce juste milieu par les gracieuses figures de Femmes en costume romain de M. Samain et de M. de Vigne. Tout en caressant ces aimables créatures avec toutes les câlineries du ciseau, ces artistes n’ont point laissé s’égarer dans les thèmes modernes le sentiment de la patrie idéale, que tout sculpteur, quoi qu’on fasse, retrouvera toujours dans l’antiquité mieux qu’ailleurs. C’est en effet à cette patrie idéale que M. de Vigne s’était empressé de demander sa Clythie ; et on retrouvait le même sentiment de l’antique dans la Femme agenouillée sur un tombeau de M. Brunin. Ce vaillant jeune homme, élève de M. Strazza, un sculpteur de la bonne vieille souche dont l’Italie déplore la perte récente, a fort bien compris, comme son maître, que, même d’une figure de femme du peuple, à costume moderne et vulgaire, on peut toujours tirer parti noblement, pourvu qu’on veuille et qu’on sache.

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Après tout, quelque sagacité, quelque savoir et quelque souplesse qu’y apporteut l’Allemagne et les Flandres, la sculpture a toujours là-bas plus ou moins l’air d’un produit mûri grâce à un long et patient travail d’acclimatation et de greffe ; et lorsqu’on descend vers le Midi on ne peut s’empêcher de sentir qu’elle y retrouve , pour ainsi dire, son milieu et son climat naturel. Certes, il ne faut pas entendre la théorie des races sans beaucoup de discrétion et de réserve : elle peut paraître bien difficile à soutenir, lorsqu’on a sous les yeux certains revirements, certains revers de fortune, s’il nous est permis d’appliquer ce mot à la vie publique, qu’une longue série de malheurs, qu’une persécution séculaire de la destinée, inflige parfois aux plus illustres parmi les familles humaines, au point de les rendre méconnaissables. Certes, ce n’est pas sans un serrement de cœur involontaire qu’au milieu d’une Exposition universelle on se heurte tout à coup aux essais extrêmement modestes d’un pays qui, comme la Grèce, a rempli jadis le monde de son nom et de ses œuvres. Mais il est bon, après tout, de croire autant que possible aux aurores plutôt qu’aux couchants; et nous étions fort tenté d’ajouter une signification de bon augure à la statuette de M. Yroutos, qui, découvrant d’un geste gracieux sa tête encore à demi enveloppée d’un voile, verse d’une jolie petite amphore les premières gouttes d’une rafraîchissante rosée. Si dans le fronton de F Académie d'Athènes il nous était impossible de voir autre

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chose que la froideur de l’école, un petit Pécheur de M. Philippolis, et un Faune de M. Chalepas nous révélaient de bonnes études et une initiative spontanée.

Noblesse oblige, dit un fort bon adage; elle ne manquera pas d’aider ces jeunes gens à faire leur chemin, pourvu qu’ils ne s’engagent pas dans certaines bizarreries de civilisation occidentale en belle humeur, dans certaines fantaisies de gymnastes marchant sur la tête, qui, de quelque nom sonore qu’on veuille bien les baptiser — on y mêlait, je crois, le génie de Copernic au Champ-de- Mars — n’en jurent pas moins dans la patrie de Phidias. M. Edmond About, qui, pour sûr, n’a point flatté les Grecs, n’a garde de leur refuser une aptitude admirable à tous les tra vaux, à toutes les joutes de la pensée ; et, même sans emprunter tout entière à M. Taine sa théorie des climats historiques, il est impossible de méconnaître l’influence des milieux, cette irradiation des grands foyers, qui peut longtemps survivre à leur puissance, de même que la lumière d’un astre éloigné pourrait arriver jusqu’à nous, nombre de siècles après que ce noyau de matière sidérale aurait disparu dans l’immensité des deux.

Quelque chose, en effet, du monde gréco-romain paraît survivre dans la communion de ces races, qui n’ont pas été seulement entremêlées par la conquête, mais que les travaux mêmes delà pensée, aidés par une parenté d’origine des plus reculées, ont rapprochées les unes des autres. 11 y a I. ii

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plus : chacune d’elles, avec une persistance merveilleuse, conserve à travers les siècles son propre cachet, sa propre physionomie. On n’a qu’à examiner ses productions actuelles, pour y retrouver une analogie frappante avec celles-là mêmes dont les traces nous ont été conservées par les documents les plus anciens de l’histoire. On pourrait dire de l’Espagne, par exemple, tout en lui décernant les honneurs du triomphe dans la peinture, qu'elle pèche quelque peu par l’exagération dans les œuvres du ciseau. Eh bien ! sans retrancher de sa gloire, son histoire même ne nous démontre-t-elle pas qu’elle a toujours un peu donné dans le pléonasme? N’est-elle pas la patrie de Lucain et de Sénèque le tragique, la terre promise de ces floraisons poétiques luxuriantes, dont nous retrouvons encore l’éclat tout oriental dans le Romancero , les tons ardents dans les drames religieux de Calderon et de Lope de Yega, et les jets de couleur on ne peut plus fantasques dans les Divinas y humanas flores de Gongora? Ce ne sont point là évidemment les qualités qui conviennent le plus à la sculpture. Ce qu’elle nous en montrait n’était certes pas vulgaire du tout, je le veux bien; le Lucifer de M. Bellver s’élevait d’emblée au-dessus des choses médiocres ; mais, si l’on veut me passer la franchise qui sied à l’amitié, n’y avait-il pas dans cette chute bruyante, dans ce cri de menace et de terreur qui s’échappait des lèvres du maudit, dans ce triple serpent qui l’enserrait, et j usque dans ces rochers vulcaniques sur lesquels le précipitait

LA SCULPTURE

une main vengeresse, n’y avait-il pas là un poème de pierre sentant plutôt le soufre de la Sainte 11errnandad que les abstractions sublimes de Milton?

Au Lucifer de M. Bellvcr nous aurions volontiers opposé, comme terme de comparaison, celui que M. Corti, un vaillant artiste mort à la peine, nous a donné il y a quelques années. Fier, immobile, dominant par l’empire d’une volonté indomptable jusqu'aux transports de la fièvre qui rugit dans ses veines, divin au sein meme de la révolte, il nous paraissait répondre davantage à l’idéal du poète. Mais, puisque l’œuvre n’a point passé le seuil du Champ-de-Mars, nous ne pouvons en parler ici que pour mémoire ; et il nous faut renoncer à une analyse, qui aurait prêté peut-être à de plus larges considérations.

Sans sortir, du reste, des limites de l’art qui nous occupe, nous allons bientôt trouver matière à un parallèle plus important et plus utile. La France et FItalie nous appellent, elles vont nous offrir, par le nombre et par l’importance de leurs œuvres, l’occasion de rapprocher et de comparer, non pas des noms et des mérites individuels, mais des idées et des tendances. Et nous allons au-devant de cette tâche en nous armant du courage de dire tout haut la vérité, ou ce qui nous paraît être la vérité, lors même qu’il nous faudrait nous défendre contre toutes les séductions, contre tous les charmes divins, qu’exerce sur l’esprit d’un honnête homme le nom seul de son pays.

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