Charles Blanc, Les Artistes de mon temps
l’art a paris.
ce qui flatte les sens et les goûts les moins corrects, elle peut être fière d’avoir su éviter le danger, d’avoir tout aussi résolument repoussé l’ivresse grossière de la vulgarité, que ce philtre subtil et non moins dangereux de la difficulté vaincue et de l’évidence minuscule , qui amène à négliger le fond de l’art pour s’adonner aux chiffons et aux bagatelles. Soit par l’effet d’une influence plus directe de l’opinion littéraire sur les arts plastiques, soit grâce à un commerce plus fréquent entre les artistes et les penseurs, ou grâce à une habitude plus générale de la pensée chez ceux-là mêmes qui ont charge de la traduire par le marbre et par le bronze, toujours est-il que la sculpture se maintint généralement fidèle en France à ce principe fondamental de toute esthétique, qui veut qu’une forme noble s’allie à une conception élevée ; et qui ne saurait souffrir que le caractère se passât de la beauté . Le personnage qui, pendant l’Exposition, avait la haute main sur tout le département des beaux-arts de son grand pays, et qui tenait on ne peut plus dignement cette grande charge, était un sculpteur. Je n’apprendrai rien à personne en France en rappelant que M. Guillaume n’est pas seulement un homme d’une culture et d’une courtoisie exquise, mais aussi un fort penseur et un écrivain distingué ; et qu’il met dans les œuvres très remarquables de sa plume la même élégance correcte et nerveuse et la même profondeur, qui caractérisent les œuvres de son ciseau.
Un seul détail suffirait pour témoigner de la
LA SCULPTURE
maturité et de la sagesse de l’école française de sculpture : c’est le propos délibéré qui s’y manifeste de régler l’invention de l’œuvre d'après des vues différentes, selon qu’elle est destinée à prendre vie dans le métal ou dans le marbre. C’est là, dirat-on, une précaution si élémentaire, qu’elle ne peut manquer d’ctre universelle ; à quoi je me permettrai de répliquer que, tout en ne l’ignorant pas, il s’en faut que partout on l’observe, surtout lorsque le sacrifice paraît en être réclamé par cette idole toutepuissante, qu’on appelle la nécessité de plaire. Le bronze, en effet, prête davantage à la souplesse et au brio de l’invention ; il permet aussi de faire mieux ressortir, par voie de contraste avec des plans largement et sommairement conçus, la finesse, la recherche et la ciselure des détails et des accessoires. Le marbre, au contraire, si tant est qu’on veuille en respecter les exigences, est éminemment monumental; il n'aime pas les saillies violentes, qui, lors même qu’elles n’en compromettraient pas la solidité réelle, suffiraient pour en troubler la pondération apparente ; il ne s’accommode guère non plus des minuties, qui, quand elles n’auraient pas d’autre inconvénient, auraient toujours celui de distraire l'observateur du but sérieux, de tout ce que l’objectif sculptural a de grave et de solennel, en supplantant par les appâts d'une curiosité vulgaire le charme divin de la beauté.
Ces principes, sans parler de certains ménagements plus subtils encore et plus délicats, devraient naturellement aussi s’appliquer au bas-relief: la-
quel n’étant, comme M. Guillaume l’a très-bien défini, qu’une sorte de langage concis, vise à la clarté sommaire de l’idée, et réclame, pour le dire avec les paroles mêmes de l’auteur, « une sévère élégance, qui, par la manière naturelle de présenter le sujet, la pureté lumineuse de la forme, et la savante retenue de Fexpression, réalise dans la plastique les plus délicates qualités de l’art de bien dire 1 ». Peut-être aussi est-ce pour cela que le bas-relief n’est pas trop en faveur chez les modernes. Les essais que l’Exposition française en mettait sous nos yeux ne nous paraissaient pas, à la vérité, de nature à éclipser cette œuvre capitale que M. Dupré fit un jour, à l’apogée de sa carrière, pour le piédestal de la grande coupe de porphyre du palais Pitti ; et à qui le Champ-de-Mars aurait assuré, croyons-nous, une noble victoire, si un peu moins de modestie d’un côté ou un peu plus de douce violence de l’autre l’y eussent entraînée. Dans les salles françaises, tandis qu’un immense bas-relief de feu M. Perraud, les Adieux , péchait par un classicisme glacial, où les réminiscences se substituaient à l’inspiration, une scène excessivement mouvementée, sortant de l’ébauchoir de M. Le Cointe, /’ Assassinat d’Alexandre de Médicis, tombait, au contraire, dans un de ces effets pittoresques, qu’il faut laisser à ce maître unique, Ghiberti, aussi bien qu’au génie de Michel-Ange son Moïse. Le meilleur des bas-reliefs, c’était à la
1» Considérations sur les principes et l'histoire du bas-relief.
LA SCULPTURE
glyptique, aux excellentes médailles de M. Ponscarme, qu’il fallait le demander.
Est-ce à dire pour cela qu’une manière sommaire d’entendre la sculpture et de la pratiquer sans trop la leurrer d’accessoires prestigieux, doive nécessairement l’empreindre d’un caractère monotone, et ôter aux personnalités vigoureuses les moyens de s’y souligner, par une trace bien distincte et bien nette? Qu’il nous suffise de citer, pour toute réponse, l’exemple de feu M. Carpeaux, un talent personnel, s’il en fut; sans guère chercher au delà du nu (des nudités serait peut-être plus exact), il n’a que trop flatté les goûts du public, et il a produit des œuvres que les plus timorés seront peut-être en droit de trouver par trop libres, mais que personne n’oserait certes accuser de manquer de nerf, de sève et de vie. Moins heureux lorsqu’il a voulu s’essayer au tragique avec son JJgolin , on l’aurait dit taillé tout exprès pour cette manière charnelle et palpitante qu’Houdon hérita de Puget; et, quoiqu’on ne puisse aller jusqu’à le donner pour exemple, au moins faut-il avouer qu’au milieu d’un chœur extrêmement régulier et entonnant presque toujours l’unisson, les témérités de ses notes aiguës ont égayé le concert, juste au moment où l’on pouvait craindre qu’il ne s’alourdît plus que de droit dans les basses solennelles de la doctrine. On a vu, d’ailleurs, d’heureux talents, qui, sans déborder dans la sensualité, comme l’auteur de la Danse et de la Flore , ont su toutefois concilier Part et le plaisir,
et faire refleurir les grâces de ce style décoratif, par où les maîtres de Fontainebleau avaient trouvé moyen de plaire tout aussi bien aux connaisseurs qu’aux profanes. L 'Arion de M. Hiolle et la Néréide de M. Moreau-Wauthier étaient là pour en rendre témoignage; et jamais pièces à conviction ne furent plus agréables à consulter.
D’autres esprits remontèrent plus directement aux sources ; et il est permis d’affirmer qu’il n’y a pas une seule période de l’antiquité, depuis les temps homériques jusqu’à la Rome impériale, qui n’ait prêté aux rêveries de quelqu’un d’entre les artistes français. Aux rêveries, dis-je, et non pas aux copies. Car c’est ici le lieu de répéter ce que je disais à propos de l’architecture : il est, en art, parfaitement loisible de parler l’idiome des anciens, sans reproduire textuellement une seule de leurs phrases. La Cassandre de M. Millet ne reproduit aucune des statues éginétiques; elle nùmite pas même les plis verticaux de la Minerve Poliade ni d’un fragment archaïque quelconque, si ce n’est dans le simulacre de l’impassible déesse, vers laquelle la sœur infortunée d’Hector lève ses bras suppliants; et cependant tout ce marbre respire la rigueur primitive et le mythe des temps héroïques. Ce n’est, de même, que dans une conscience parfaite de l’antique, que M. Schônewerck a trouvé cette Jeune fille à la source , qui, sans l’ombre d’un voile sur sa pudique nudité, est tout aussi ingénue qu’une idylle de Théocrite ; et certes du même jet doit être issu ce beau corps inanimé
LA SCULPTUHE.
de la Tarentinc , chantée par Chénier, encore un italo-grec par divination :
Elle a vécu Myrlo, la jeune Tarentine
Son beau corps a roulé sous la vague marine.
les belles Néréides
L’ont au cap du Zépliir déposée mollement
A qui donc reviendrait, enfin, si ce n7est tout droit à Aristophane, le Mercure de M. Moulin? Certes elle doit être assaisonnée des gros sels du comique athénien, l’histoire que le Dieu des voleurs conte au vieux Priape enfermé dans sa gaine ; car celui-ci en est pris d’un rire si fou, que ses mâchoires de pierre en éclatent.
Quant à M. Guillaume, nourri qu’il est du meilleur suc des lettres, nul doute qu’il ne sentît résonner à son oreille les vers gracieux de Moschus :
ailé comme un oiseau,
De l’un à l’autre il vole ; et cet hôte nouveau Dans les entrailles même établit son empire.
Il porte un petit arc; et de cet arc il tire Une petite flèche, armes faibles aux yeux,
Mais qui cependant perce et pénètre les cieux *,
lorsqu’il lui prit fantaisie d’évoquer ces deux
1. Les Idylles de Moschus , de Syracuse , traduites de grec en vers frauçois, avec des remarques , par M. Hilaire Bernard de Roquelaine, seigneur de Longepierre, à Paris, 1G86, avec privilège du Roy. L'Amour fugitif. Idylle /.Voici le même passage dans la traduction italienne de G. Leopardi:
D’ali vestito corne augel saltella,
Or di questo or diquella in cor si asside, Picciolo ha l'arco ma suü’arco il dardo, Picciolo il dardo, ma che giunge al cielo.
créations remplies d’une grâce et d’une malice si foncièrement athéniennes, Sapho et Anacréon , où il a fait tenir tout entière la double physiologie de l’amour. Adroitement soudées, par un beau jet de draperies, à leurs gaines de marbre, les deux figures en sortent, depuis la ceinture, bien vivantes. Le vieux sage, les lèvres à peine entr’ouvertes par un léger sourire, tient tout doucement le petit espiègle du bout des ailes. Il n’a garde d’oublier le prudent avis de la Déesse :
» Si vous pouvez le prendre, amenez-le lié,
Sans croire imprudemment une aveugle pitié;
Et lui voyant verser des larmes dangereuses,
Gardez d’être surpris par ses ruses trompeuses.
S’il rit, tirez toujours, et ne le laissez pas ;
Et s’il veut vous baiser, fuyez un tel appas1...
Aussi, est-ce à peine s’il lui permet de flatter d’une petite main caressante sa grande barbe de philosophe. Bien différent, hélas ! est le sort de la pauvre Sapho : c’est sur elle que les aveugles représailles du dieu se déchaînent:
ses yeux
Hardis, fins et perçants, brillent de mille feux.
Son esprit est malin, son langage agréable;
Ce qu’il pense n’est pas à ce qu’il dit semblable.
Sa voix trompeuse est douce autant qu’est doux le miel ;
Mais sitôt qu’il s’irrite et qu’on aigrit son fiel,
Qu’il est cruel alors, qu’il est traître et farouche I Jamais la vérité n’habite dans sa bouche
Il a de petits doigts et de petites mains ;
1, Ibid.
Or, se per caso il prendi, avvinto il traggi,
Guardache non t’inganni e stretto il reca,
Se ride ancor, se vuol baciarti, il vieta.
Trad. de Leopardi.
LA SCULPTURE
Il lance cependant fort loin ses traits certains ;
Il les lance fort loin, et pénétrant la terre,
Jusqu’aux rives du Styx il va porter la guerre1....
Et cette fois-ci, le but étant à sa portée, car c’est sur le sein même de la malheureuse amante qu’il gîte, je vous laisse à penser s’il ne s’empresse pas de lui planter sa flèche la plus aiguë dans le cœur.
L’auteur de ces marbres élégants a pris à tâche un autre jour de reproduire l’aspect solennel du Mariage romain , et il est parvenu à le pénétrer de cette religiosité pensive et sévère, dont les justæ nuptiæ étaient en effet entourées. Un autre jour c’est l’esprit d’une religion nouvelle qu’il a symbolisé par Orphée , soit qu’on veuille y voir le thaumaturge à demi fabuleux de l’ancienne Thrace, soit qu’on aime mieux y reconnaître, avec nous, le mythe chrétien des catacombes. Enfin, par une suite de bustes justement célèbres, il s'est fait l’historien de son propre temps. Qu’on vienne après cela nous dire que l’art réside tout entier dans l’adresse de la main, et que la profondeur de la pensée n’est qu’un hors-d’œuvre.
Ces préparations sérieuses, d’ailleurs, ne sont pas le fait d’une individualité, où l’on pourrait soupçonner l’influence exceptionnelle d'études et d’habitudes littéraires; nous les retrouvons chez