‹ L'art à ParisChapitre 27 sur 39 · Victor Hugo, L'Année terrible · texte numérisé non relu

Victor Hugo, L'Année terrible

Et l’on songeait à Rachel, qui ne voulait pas être consolée.

Cette saveur, cette sève, ce bon suc d’antiquité qui circule dans la sculpture française, s’est, chez quelques maîtres, chez les maîtres surtout qui s’adonnent au bronze, raffiné et comme subtilisé à la flamme du quinzième siècle italien. Tout est encore foncièrement antique dans cette belle Enfance de Bacchus de feu M. Perraud, où l’on croirait entendre retentir l’Évohé de la joyeuse Nysie; c’est encore aux luttes sanglantes de l’amphithéâtre que M. Noël nous ramène par son Rétiaire ; le Faucheur de M. Gumery et plus ré- , cemment le Semeur de M. Chapu, sont encore d’excellentes réminiscences de l’antique, apportant jusqu’au sein de l’agriculture moderne comme un souffle de la douce religiosité d’Hésiode : mais riche est aussi la part d’inspiration qui revient àPaurore de notre Renaissance. Cette Musique , à qui M. Delaplanche n’a pas craint de mettre un violon et un archet entre les mains, tout comme Raphaël en a fait cadeau à Apollon lui-même dans son Parnasse ; cette suave Sainte Agnès serrant son petit agneau entre les bras, ont l’air d’être nées sous les auspices de Benedetto da Majano ou de Mino da Fiesole. Chose plus piquante encore, un même sujet prête au contraste des deux écoles. Tandis que M. Bonassieux s’est contenté de donner à son David la musculeuse prestance d’un beau gymnaste, M.Mercié, en posant le sien dans l’action de rengainer avec une hautaine et cependant gra-

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cieuse fierté je ne sais quel yatagan barbaresque, s’est plu à le modeler dans cette donnée de line et élégante maigreur, que Donatello chérissait; tant et si bien, que les mauvaises langues en ont fait courir, comme elles en sont coutumières, de méchants bruits de pièces moulées sur nature. Mais, comme il n’y a pour la vérité de plus sûr ami que le temps, de tous ces mauvais propos c’est le temps qui s’est chargé de faire justice; et désormais M. Mercié peut en rire, grâce à ses belles figures volantes, qui, les ailes toutes grandes ouvertes, et les draperies flottantes dans les airs, témoignent du savoir et de l’assurance de son ébauclioir, autant que de sa rapidité. Il a eu aussi par là l’occasion de montrer la flexibilité de son talent, en penchant un peu plus, d’après ce que les sujets memes semblaient suggérer, vers la manière des premières années du seizième siècle.

C’est en effet cette belle et élégante manière qui revit dans son Gloria victis , un bronze superbe, où un jeune guerrier mourant, et serrant encore du poing le tronçon de son épée, est emporté au haut des deux par une Renommée au fier regard, au front calme, à la vaste envergure, qui n’envie rien à la Renommée des vainqueurs. Un beau contraste à ce motif élégiaque était donné par une composition du même maître, par une élégie tout amoureuse, qu’il a intitulée Fugit amor : sorte

Amour des Anges païen et au rebours, où c’est la femme qui est l ange déchu, et le céleste amant, ne gardant que trop ses ailes, les déploie sans ver- I. 15

L’ART A PAHIS.

gogne ni remords, tout en décochant en traître son dernier baiser. Le penchant vers l’art florentin est du reste assez généralement accusé dans les œuvres de petite dimension ou de genre; et le faire de Donatello y domine dans une foule de jolies choses, depuis le Saint Jean enfant de M. Lafrance, empreint d’un sentiment chrétien simple et sincère, jusqu’à X Enfant au matou de M. Guilbert, où se joue une fine malice et un humour de bon aloi. Tout à fait dans le même style était conçu ce Joueur de luth qui fit grand bruit il y a quelques années, et acquit une belle et rapide réputation à son auteur. Heureusement M. Paul Dubois, car c’était lui, ne s’en tint pas là; il ne s’arrêta pas aux séductions du genre, et nous le retrouvons sur les hauts sommets de l’art monumental. Son œuvre, à laquelle M. Boitte a prêté le concours de la donnée architectonique, était peut-être, au Champ-de-Mars, la plus considérable de l’Exposition française de sculpture; et vous ne regretterez pas de vous y arrêter un instant avec nous.

Qu’on se représente un soubassement rectangulaire en marbre blanc ; aux angles se dressent quatre piliers de même matière, et chaque côté est entrecoupé par deux colonnes, à la base et au chapiteau en marbre blanc, au fût en marbre noir. Les colonnes des grands côtés courent sur une même ligne avec les piliers ; celles des têtes sont en saillie, sur un ressaut du soubassement. Un élégant entablement relie le tout; il est décoré, comme les piliers, d’ornements en bas-relief mé-

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plat, et porte un couronnement de cymaises et d’antéfixes. L’édicule renferme un tombeau, de forme très simple'; et celui qui y repose à découvert, le corps enveloppé du linceul à la manière des anciens chevaliers, est un soldat, dont nous ne rappellerons ici le nom qu’avec le respectqui estdû àla foi et à la bravoure — M. le général de La Moricière. La donnée du monument est, on le voit, la même que chérissaient nos architectes de l’école des Lombardi ; seulement, ils préféraient lui donner pour couronnement quelque belle et noble figure, qui était le plus souvent, d’après une conception très-philosophique , le personnage meme du mort, transfiguré en quelque sorte et glorifié, tel qu’on pouvait souhaiter de le voir revivre dans les souvenirs de la postérité. Parmi de nombreuses variantes de ce type, qu’il nous suffise de citer le beau deposito d’un médecin célèbre du seizième siècle, Turriani, qu’on peut voir dans l’église de San Fermo à Vérone. Saint Denis aussi en garde un exemple, fort dégradé il est vrai : c’est le tombeau de Louis Xll, dont les archéologues français aiment, avec raison, je crois, à attribuer le mérite à Jean Juste, plutôt qu’à notre Trebatti, qui en sculpta les statues. Celles-ci, en effet, sont ce que l’ancien tombeau offre de moins heureux, tandis que, dans le tombeau moderne qui nous occupe , c’est aux statues que reviennent, sans contredit, les meilleurs éloges; peut-être même est-il permis de regretter que l’architecte ne leur ait pas réservé une place moins

étroite. Elles représentent la Charité , la Prière , la Méditation et le Courage , et répondent on ne peut mieux, à notre avis, à ce que la sculpture de notre temps peut et doit être : l’expression sincère d’une pensée honnête etdélicate, sans vaines affectations d’archaïsme, mais aussi sans cette affectation, beaucoup plus condamnable, qui consiste dans le mépris de toute beauté.

La Charité n’est pas ici une matrone rigide, à draperies superbes et artistement jetées, c’est une femme du peuple aussi bonne que vaillante, au front pensif et un peu fatigué, comme quiconque n’ignore point ce que c’est que travail et douleur; à l’air maternel et triste, comme la conscience des maux profonds, incurables peut-être, mais non pas inconsolables, qui ont été le lot de tous les temps, et n’ont pas cessé d’être le lot du nôtre. Elle a recueilli deux jolis enfants dans son giron, et à l’un des deux elle donne son sein. Elle aussi, comme la jeune mère des Sépulcres 1 , on la voit couvrir de ses bras nus la tète adorée de l’enfant pendu à sa mamelle ,

. stendere

Nude le braccia su l’amato capo

Del suo caro lattante

mais nulle peur de revenants, nulle inquiétude superstitieuse ne l’agite. Ni visions ni macérations sinistres n’ont rien à faire non plus avec la Prière , une frêle jeune fille aux formes délicates que des-

l Foscolo, loc. rit.

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sine chastement une robe des plus simples. Les mains jointes, le sourire sur les lèvres, elle est assise dans une attitude confiante et candide, où respirent toutes les grâces et toute l’ingénuité de l’adolescence. Le Courage , à la vérité, n’est qu’un beau souvenir, avoué sans dissimulation et sans réticences, du Lorenzo de la Chapelle des Médicis. Quant à la Méditation , elle est parfaitement personnifiée par un vieux philosophe, qui, le coude appuyé sur des tablettes destinées à recevoir ses mémoires, soutient de la main un front tout chargé de pensées. On dirait que ce grave personnage vient de descendre du portique d’Athènes jusqu’à nous en traversant toute la série des siècles, et que sur ce front soucieux et dans cet esprit rêveur chaque siècle à son tour a gravé son sillon. Chauve, rasé, maigre, nerveux, il ressemble à un de ces vieillards qui sans doute ont souvent passé sous les yeux du Bardi et du Verrocchio près de l’église d’Orsanmichele, là-bas à Florence, avant d’y rester moulés pour l’éternité dans les bronzes de ces maîtres.

La figure du guerrier couché est excellente aussi dans son calme d’outre-tombe. Je ne pouvais m’empêcher, en la contemplant, de songer à un autre soldat, à Fun des nôtres ; un juste et un preux, si jamais il en fut, auquel je donnais mentalement pour cortège ces mêmes vertus qui ont été les siennes. La gratitude des contemporains est trop loin, hélas ! de valoir le dévouement d’un cœur de femme, pour se flatter de l’espoir que jamais un

tombeau aussi magnifique accueille les restes de notre ami le général Sirtori, de celui qui a été l’un des plus nobles caractères de l’Italie contemporaine ; mais au moins un vœu est-il permis : c’est que nous ne retardions pas plus longtemps un pieux hommage à sa mémoire. Et lorsque nous prêterons enfin un oreiller à son repos, c’est de la sorte que je voudrais le voir reposer sur sa couche de marbre, dans les plis de sa capote militaire, son pâle visage d’ascète et de guerrier tourné vers ce beau ciel de Lombardie, d’où l’amour de la liberté et la belliqueuse ardeur de l’indépendance étaient descendus dans son âme comme des rayons d’en haut.

Mais il est temps de passer, en effet, de France en Italie, et nous ne saurions le faire sous de plus nobles auspices. S’il faut un flambeau pour éclairer notre marche, nous avons celui de la liberté, d’une Liberté haute de cent coudées, que M. Bartholdy va donner pour gardienne au port de New-York, et qui sera le plus grand phare des deux mondes. Les visiteurs du Trocadéro n’étaient admis à en contempler encore que la tête, et cette tête seule les rendait muets de stupeur. Passons donc, en saluant de mémoire les Gladiateurs de M. Gérome, où il a mis toute cette évidence ethnographique qui en fait un si puissant reconstructeur de l’histoire ; passons, en saluant M. Doré et sa dive bouteille , que Rabelais n’aurait guère imaginée plus divine ni plus fantasque, toute grouillante qu’elle est de Ménades, de Satyres, d’enfants, de bêtes, d’insectes,

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que le jus du raisin a grisés le plus bizarrement et le plus joyeusement du monde ; passons sans remords, car nous sommes sûrs de les retrouver tous les deux, les vaillants artistes, dans ce royaume du pinceau où ils ont droit de seigneur et maître. Un mot seulement avant de quitter la sculpture française, et il sera pour un glorieux mort, pour ce vieux Barye, qui a rempli ici à peu près le même rôle que M. Yela l’aîné (Laurent) chez nous : un grand rôle après tout, car ce n’est rien moins qu’une province de l’art, négligée depuis les anciens, qu’il nous ont reconquise : la physiologie des animaux.

On a fait la remarque que dix ans avant que l’admirable petit lion de Khorsabad ne fût découvert, M. Barye, simple ouvrier encore, mais l’âme brûlante déjà du feu sacré de l’invention, modela un lion, qui a quelque chose de la férocité aborigène, typique, mythique presque, de la bête fauve ninivite. Et, en effet, M. Barye ne fut pas un copiste mais un restituteur ; il ne s’arrêta pas aux dehors, il sonda le caractère, les habitudes, les instincts des bêtes; même en ce qui concerne leur structure matérielle, il prétendit aller jusqu’au fond, et fit son perpétuel souci de dépouiller, de sectionner, de recomposer, de mesurer muscles et os. Il osa ces simplifications vigoureuses et intelligentes, qui donnent à la forme une véritable puissance de synthèse, en éliminant les accidents superflus et en faisant ressortir le type — en quoi réside je secret qui permit à l’art égyptien d’atteindre

à l’énergie sans pareille de ses colosses. Seulement, M. Barye poussa sa recherche au delà du mythe même, il pénétra au cœur de la vie ; il fouilla, il secoua, il aiguillonna , il entremêla les uns aux autres dans les embrassements féroces d’une bataille perpétuelle et inégale, ruminants et carnivores, pachydermes et amphibies; il fut le thaumaturge et le poète de la lutte pour l’existence, et, dans ses bronzes héroïques, il en burina l’histoire. Ce que je tiens à remarquer surtout c’est qu’en cherchant constamment ce qui est intrinsèque et constitutif de la vie, il remonta, sans presque s’en apercevoir, de l’animalité à l’homme, et s’v retrouva de beaucoup plus fort que nombre de répétiteurs très-expérimentés, mais toujours superficiels. De la sorte, il fit Thésée et le Mino taure, où le calme éginétique du héros et la sauvagerie bestiale du « déshonneur de Crète » sont chose unique; et il réussit tout aussi admirablement ses quatre groupes : la Force, Y Ordre, la Paix, la Guerre.

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