‹ L'art à ParisChapitre 28 sur 39 · LÀ SCULPTURE EN ITALIE · texte numérisé non relu

LÀ SCULPTURE EN ITALIE

La génération des sculpteurs venus après Canova avait été brillante et féconde. J’ai déjà dit quelle innovation Bartolini osa apporter dans la théorie de l’art, en professant pour le vrai un culte qu’on pourrait comparer au rationabile obsequium de saint Paul ; et avec quel bonheur il réussit, néanmoins, fût-ce par une prudente restriction analogue à celle de l’Apôtre, fût-ce grâce à d'autres précautions tout aussi légitimes, à maintenir dans la bonne voie ses élèves, parmi lesquels M. Dupré ne tarda pas à conquérir une place éminente. Tandis que les illustres héritiers de la majesté canovesque, et M. Sangiorgio l’un des premiers, gardaient dans toute sa pureté la noble tradition de la statuaire grecque, M. Tenerani avait prouvé par l’exemple qu’il n’était pas tout à fait impossible d’allier à la simplicité et à la prestance antique le sentiment chrétien. Tout

L’ART A PAHIS.

aussi vaillant se montra le bataillon sacré de ceux qui alors, de 1830 à 1840, étaient les jeunes. M. Ferrari osa refaire le Laocoon , et il fut assez heureux pour provoquer encore plus d’applaudissements que de scandale; M. Fraccaroli rivalisa d’une autre façon avec les Grecs, en créant un Achille qu’on jugea digne de leur lignée ; M. Marocchetti moula le bronze de Y Emmanuel Philibert , la plus belle statue équestre des temps modernes. Dans la foule des médiocres cependant, chez les esprits plus souples que forts, et doués de plus de facilité que d'originalité véritable — s’il fallait en résumer le type par un nom, on pourrait citer M. Marchesi — dans cette foule, dis-je, la routine avait pris de jour en jour un ascendant trop marqué, pour ne pas dégoûter la génération nouvelle, celle qui à son tour devenait la jeunesse ; pour ne pas susciter des impatiences, qui, empêchées de se faire jour ailleurs, ne demandaient pas mieux que d’éclater dans l’art.

Presque toujours, lorsqu’une tendance a pris une diffusion assez considérable, l’occasion qui doit lui ouvrir une issue vient toute seule. Un jeune homme vint, peu avant 1848, un oseur, un inconnu ; et, par une simple statue iconique traitée sans l’ombre d’un parti pris, loin de là, avec une sincérité à laquelle dans le milieu d’alors on n’était rien moins qu’accoutumé, il eut bientôt, et sans le vouloir, ameuté autour de lui le monde des amateurs. C’était d’abord une curiosité anxieuse ; ce fut presque aussitôt de l’admira-

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tion ; la renommée, la réputation de novateur ne se firent pas attendre. 11 n’avait, lui, prétendu faire autre chose que le portrait d’un saint homme, et l’œuvre lui était venue si vivante et si vraie, qu’on s’avisa, que beaucoup d’hommes d’esprit ou de plume au moins s’avisèrent, de borner à cette sincérité, à cette ressemblance tout extérieure, la poétique de l’art tout entière. Ce ne fut point là, cependant, son avis à lui. Talent trop robuste et âme trop ardente pour se contenter d’une imitation matérielle, M. Vincent Vêla, car c’est de lui qu’il est question, aspira bientôt à des palmes plus glorieuses, et il sut les arracher de force à la Victoire. Il comprit, il condensa, pour ainsi dire, dans son Spartacus l’indignation généreuse et frémissante de toute une génération ; aux espérances qui, même après les revers, débordaient de toute âme italienne, il donna les ailes et le sourire d’une Espérance vraiment divine, d’une Espérance qui ne parut point faite pour consoler le tombeau sur lequel elle venait se poser, mais pour en évoquer l’esprit à une vie nouvelle .

Il serait injuste d'affirmer que les artistes du temps, tout en admirant, en enviant et en poursuivant d’aussi près que possible les merveilleuses adresses du ciseau de M. Vêla, n’aient pas tâché de rivaliser aussi avec ce que son talent avait de plus viril et sa vocation de plus noble. Pour ne rappeler ici que ceux dont le nom, hélas ! n’est plus qu’un souvenir, lorsque Ylsmaël expirant de

M. Strazza parut, on trouva dans ce frêle petit corps d'enfant une élégance de formes si rare et une science si profonde de la douleur, qu’on ne put s’empêcher de songer à Donatello ; lorsque parurent le David et le Socrate de M. Magni, on se dit avec orgueil que l’art italien n’avait pas rompu avec ses traditions de mâle beauté et de puissance divinatrice. En passant à une période plus récente, les artistes qui ont dignement soutenu le fardeau glorieux de cet héritage sont trop nombreux, pour que je puisse seulement avoir l’idée d’en enregistrer ici les noms; mais il, suffit, même pour les étrangers, d’avoir tant soit peu suivi le mouvement artistique de ces derniers temps en Italie, pour ne point ignorer que depuis la Martyre chrétienne de M. Argenti jusqu’à la Muse de /’ Histoire de M. Tantardini, depuis Y Abel de M. Dupré jusqu’à celui de M. Miglioretti, depuis la Polixène de M. Fedi jusqu’à la charmante Phryné de M. Barzaghi, les œuvres excellentes et même les chefs-d’œuvre n’ont point fait défaut. Est-il nécessaire d’ajouter que le vieux laurier s’est rajeuni dans ces dernières années de sa pousse la plus verte et la plus vigoureuse, et tout le monde ne le voit-il pas aux mains de M. Monteverde ? Si je me prépare donc à être volontairement très-sévère au sujet de notre dernière exposition de sculpture au Champ-de- Mars, c’est à bon escient que j’ose le faire : car la sculpture italienne, pour peu qu’on veuille en embrasser l’ensemble et non pas s’arrêter sur le seuil, n’a guère besoin de hérauts pour célébrer sa

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valeur et ses succès ; mais, quant aux amateurs qui ne la connaissent que d’après certaines exhibitions, il importe de ne pas les laisser sous l’impression d’une efflorescence gracieusement légère et dangereusement facile,, sorte de jardin d'hiver, chauffé et surexcité par ces exhibitions memes, et arrangé plutôt pour complaire au caprice des contemporains, que pour donner une idée de ce que l’art sérieux mûrit à longue échéance.

La première lacune qui se présente, et qu’il nous a fallu du reste constater et regretter ailleurs tout autant que chez nous, a trait à la ligne monumentale. On voudrait bien pouvoir en rejeter la faute sur la nature même des expositions universelles, qui ne permet pas de déplacer et de transporter à de grandes distances des masses considérables de marbre et de pierre, avec la même facilité qu’un buste ou qu'une statue. Mais, s’il faut tout dire, ce que nous sommes accoutumés à voir d'œuvres nouvelles, même sur place, dans les rues, dans les cimetières et dans les églises de nos villes, ne nous permet pas davantage d’affirmer que l’invention sculpturale s’allie souvent chez nous à une bonne et correcte invention architectonique. Notre exposition de sculpture au Champ-de- Mars comptait deux projets de tombeaux , dont nous étions redevables au talent hors ligne de M. Monteverde. Eh bien ! à parler franchement, les figures nous satisfaisaient beaucoup plus que les motifs d’architecture; et, s’il n’y avait pas trop de témérité à se prononcer d’après de simples esquisses

et des plâtres, sans connaître l’endroit auquel chaque monument est destiné, nous nous permettrions de trouver dans ces compositions plus de pittoresque que de gravité.

L’un des monuments représente un lit funèbre : un corps y repose, enveloppé, on pourrait presque dire emmaillotté, dans les plis rigides du suaire ; un ange s’arrête près de l’oreiller, un ange d’une beauté parfaite, qu’on dirait descendu de la sphère la plus lumineuse des cieux dantesques ; seulement, si on ne lui voyait pas d’ailes, sa pose paraîtrait peutêtre déceler une sollicitude plus mondaine que céleste. Mais où est-ce, à proprement parler, qu’il descend ? Sur une pierre qui ne fait pas corps avec le monument même, et qui paraît tout au plus se rattacher, dans le sens de la longueur, au degré sur lequel le lit funèbre est dressé. Pour m’expliquer cette planimétrie assez singulière, je suppose que l’intention est de tracer en plan le fût d’une croix, dont le lit funèbre serait censé occuper le centre et les bras. Mais, si c’est là vraiment ce qu'on a eu en vue, l’idée me paraît recherchée et subtile ; et je lui préfère les dispositions simples, bien pondérées, calmes et graves, dont le quinzième siècle nous offre de si nombreux exemples dans ses monuments funéraires.

A l’autre tombeau est réservé une statue superbe, et, quoique le nu s’y dérobe en grande partie sous un péplum très-largement drapé, M. Monteverde serait fondé à revendiquer pour cette noble et belle créature la parenté héroïque de la Vénus de Milo.

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C’est au tombeau d’un architecte que cette statue est destinée, et elle doit y symboliser Y Architecture. Cependant l’artiste, si je ne me trompe, à défaut d’accessoires qu’il a peut-être jugés démodés, et à défaut aussi d’un caractère propre et typique dans la figure, compte surtout, pour exprimer sa pensée, sur les lignes mêmes du monument. Il se propose d’y représenter des ruines, et trônant sur le tout, il placera au sommet le titulaire, dans l’attitude de la méditation. Eli bien ! puisque je suis en train de pédantiser sans scrupule, j’irai jusqu’au bout; et j’avouerai que je ne me rends pas assez compte de cette espèce de décor. Doit-il représenter un site véritable? Une figure allégorique alors n’y serait pas de mise. Doit-il être une fiction poétique, une représentation idéale? Ce serait alors le triomphe, l’apogée de l’architecture que je voudrais y voir, et non pas sa dégradation.

Allons toujours, puisque nous y sommes. Je vais emprunter ma seconde bourrade à un galant homme à qui j’ai fait d’autres emprunts : j’en demande pardon d’avance à la plus belle moitié du genre humain, je vais m’écrier encore une fois avec M . Viollet-le-Duc : « Trop de femmes ! » Certes , à les compter, les statues viriles sont assez nombreuses dans notre sculpture. Mais combien y en a-t-il où l’artiste n’a compté que sur le caractère et sur la beauté pour atteindre au succès ? Combien y en a-t-il où il n’ait pas cherché, soit par des curiosités de costume, soit par une intention épigrammatique, soit par une con-

tention extrême et un jeu compliqué de sentiments et de passions , des ressources et des combinaisons étrangères à ce qui fait le fond véritable de l’art?

Une belle et sobre figure, digne du bronze où elle est appelée à vivre, est le César jeune homme , de M. Civiletti. Si par hasard on allait taxer d'invraisemblable la nudité du torse chez le délicat et fastueux patricien,, il suffirait de cette érudition facile, qui nous apprend combien il était porté aux exercices du corps, pour légitimer la supposition qu'il s’apprête à descendre dans la palestre, ou qu'il ne fait qu’en revenir. Sur son front, très-habilement rajeuni sans que le type qui nous a été transmis par les médailles ait été faussé, on sent déjà passer la vision de l’empire ; et cependant rien ne manque des fines élégances qui doivent donner le change sur les projets de l’ambitieux jeune homme et dérouter le vulgaire : la toge, les sandales, sont bien d’un dameret ; la main, extrêmement soignée, en dit long sur le caractère ; une main fine, que la volupté ne va pas longtemps disputer au commandement.

On s’arrête volontiers à cette belle étude ; seulement le répit qu’elle nous accorde n’est pas de longue durée, tant s’en faut. Le calme est si peu de mise à l’heure qu’il est, même dans la sculpture, que nous ne tardons pas à retrouver l’auteur de César engagé dans deux sujets des plus violents : un grenadier à Waterloo , prononçant le mot légendaire, et Canaris à S cio, accroupi comme

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un léopard sur la proue de son brûlot, et cherchant des yeux sa proie. Encore faut-il s’estimer heureux que l’invention soit sage, et reste dans les termes de la composition sculpturale. Une seule remarque pourrait être faite et a été faite avec raison, ce nous semble, à propos de Canaris : c’est que la nécessité de chercher en dehors du groupe, non seulement l’explication du sujet, mais jusqu’à l’objectif sur lequel les yeux et les mouvements des figures se concentrent, ôte à l’œuvre quelque peu de cette précision et de cette clarté, que toute sculpture réclame ; car toute sculpture doit se suffire à elle-même, et la suspension est de toutes les figures de rhétorique celle que cet art comporte le moins.

Le calme, la paix ! Nous en goûtions quelque peu, à la vérité, devant les bras ouverts et les traits souriants du paternel Pie IX de M. Pagliacetti : ce soupçon de sourire, pinçant le bout d’une lèvre très-fine, mettait dans sa douceur apostolique une pointe d’ironie patricienne des plus piquantes. Dans le Savonarole de M. Biggi, dans cette puissante tête plutôt florentine que ferraraise, et rappelant à s’y méprendre M. Guerrazzi, nous retrouvions avec intérêt la biographie intime, sinon l’histoire solennelle du moine : le mystique, à la vérité, l’ascète absorbé dans la vision et dans la prophétie, était absent; mais le chef de parti était bien là, donnant au Christ la royauté de Florence, et s’en réservant la viceroyauté. De Savonarole nous tombions sur un aui. 16

tre agitateur, sur Cromwell , dont M. Borghi nous conviait à pénétrer la rude enveloppe et les sombres pensées. Mais où trouvions-nous, après tout cela, la beauté, la santé, la vigueur de l’âge viril, le plus digne de la pérennité du bronze et du marbre ? On dirait que nos jeunes sculpteurs sont désenchantés du jeu des muscles, qu’ils considèrent peut-être comme une vieillerie de musée, tandis que c’est là le caractère physique le plus saillant de toute race non dégénérée. Pour sûr ils n’attaquent que rarement la figure virile, dès qu’elle dépasse l’adolescence ; aussi faut-il savoir gré à M. Emanueli de nous avoir modelé un bon Joueur de flûte, et surtout à M. Braga d’avoir osé nous donner un très-beau Bacchus, qui soutenait dignement ses nobles origines. Pour rencontrer d’autres personnages sortis de l’enfance et laissant pour le moins entrevoir l’homme à travers l’aube de leurs quinze ans, il nous fallait descendre des cieux azurés de la Grèce, et prendre terre à Borne ou à Florence. C’est là que nous attendaient le Giotto de M. Salvini et le Nicolas de Rienzi de M. Borghi, parfaitement attifés dans leurs jolis costumes de jeunes gens, pour nous prouver que le bel âge est encore de ce monde, et nous annoncer les grands hommes... à venir. Quant à s'arrêter à l'âge viril, nous ne nous lasserons pas de le faire remarquer, personne n’y songe ; et l'on ne se risque à sortir des grâces de l’adolescence que pour se complaire aux traits chargés d’une vieillesse sarcastique et qui tourne au satyre.

LA. sculpture.

Ce n’est pas que nous prétendions refuser l’accès de l’art à la vieillesse, Dieu nous en garde ! Seulement, la vieillesse à qui nous donnons de bon cœur la bienvenue est celle qui est digne que les jeunes gens se lèvent, comme jadis à Sparte, à son aspect; celle qui garde, du moins, le bon goût de l’épigramme, et qui sait encore, comme le moine déguenillé, le Fanfulla de M. Bortone, aiguiser une arme pour la défense et pour l’honneur de son pays. Mais qui donc voudrait accorder l'immortalité de l’airain de Corinthe à des Parasites sordides, prêts à flétrir par les souillures d’une digestion trop laborieuse jusqu’à la mappam laticlaviam du banquet ?

Putet apcr , rhombusque recens , mala copia quando

Aegrum sollicitât stomachum.. .

Plus ils sont vrais, et plus ils sont dégoûtants. Oui, il faut savoir parler à cœur ouvert à des hommes d’un talent réel, qu’égarent des applaudissements cent fois plus coupables que ne saurait Pêtre un instant de caprice. Il faut savoir leur dire, et nous ne nous en faisons pas faute, que, tant qu’on se borne à une poignée d’argile et à une charge d’atelier, ces fantaisies-là peuvent passer avec cent autres, et aller tenir compagnie sur les étagères au vieux Bès, le Dieu podagre des Egyptiens, et aux Drillopotæ célébrées par Juvénal; mais que, au bout du compte, il faut faire la part de la charge et la part de l’art sérieux, et ne pas donner gain de cause au ventre

sur ce qui nous reste de bon sens; faute de quoi, il faudra dire comme le vieux poète de Y Anthologie, « que la fille d’Ermolique en est descendue jusqu’aux mandrills. »

Le fait est que, en attendant, tout repos nous échappe, toute sécurité d’esprit disparaît. Pour laisser de côté certain Caïn aux formidables ongles d’Annamite, plus sombre et plus sauvage que l’homme préhistorique auquel il visait, ce n’était pas sans une sorte d’inquiétude et de trouble que nous nous sentions lancer du fond de l’abjection corporelle des Parasites jusqu’à ce qu’on pourrait appeler un spasme d’intelligence, jusqu’à la vie intensive du Jenner de M. Monteverde. Rarement, je pense, et chez les anciens peut-être jamais, a-ton vu réunis et comme condensés sous un front de marbre une si grande puissance d’attention et un si grand effort de volonté. 11 faut remonter jusqu’à cette monographie pathologique que Victor Hugo a appelée une tempête sous un crâne , pour trouver en art quelque chose qui ressemble à cette grande pression d’atmosphères. Seulement, chez le poète, c’étaient les mauvais instincts, qui, sous une écorce non encore dégrossie et presque bestiale s’ameutaient, se tordaient, hurlaient, fouettés mais non subjugués par la conscience. Ici, dans la création du sculpteur, ce sont les facultés les plus sublimes et les sentiments les plus délicats et les plus intenses de l’homme civilisé, que la raison a amenés à se fondre dans une même volonté, dans une même foi, dans une même force.

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Jenner est toute une époque et toute une découverte. C’est justement cette grande puissance de compréhension, ce besoin de tenir une grande vérité, trophée d’une grande bataille, dans sa main d’artiste, qui fait le caractère de toutes les œuvres de M. Monteverde, et qui lui donne le droit de ne pas s’inquiéter des foules, de se sentir très-audessus du vulgaire. Dans Christophe Colomb enfant c’était la divination d’un monde, dans le Génie de Franklin c’était la victoire sur la nature qu’il saisissait : dans Jenner , c’est le duel de la paternité avec la mort. Est-ce qu’il s’inquiète de ce que la matière rebelle se refuse à traduire les vibrations incommensurables, les courants instantanés, les fantômes lumineux, dont la vie intellective est faite ? Il se sent, lui, dans son royaume ; et, pareil à un de ces conquérants autocrates des anciennes monarchies militaires, qui portaient tout, mœurs, lois, et jusqu’aux idiomes, tout le poids de leur règne, parmi les vaincus, et, de gré ou de force, leur imposaient tout, il porte, lui aussi, dans le royaume de la forme qu’il s’est assujettie, la tyrannie de l’idée. Ce beau marbre intact, accoutumé à revêtir les héros de membres invulnérables, sera contraint de subir le specillum du chirurgien ; la noble forme humaine devra se résigner au plus malencontreux des costumes; il n’y a pas jusqu’aux grâces de l’enfance qui ne soient condamnées à se plier, non pas à l’harmonie des lignes les plus suaves, mais à l’empire sévère de la science. Qu’importe ! Avec tout cela,

Monteverde fera de son Jenner un chef-d’œuvre.

Cependant, lui seul est Monteverde. Or, peut-on confondre, peut-on identifier une grande personnalité d’artiste avec les lois même de l’art? Michel- Ange fit de l’art son bon plaisir, et les Michel- Angesques ne tardèrent pas à paraître. Que M. Monteverde veuille bien regarder autour de lui avec ce coup d’œil sûr et calme de vieux Allobroge, qui est son fait, et il verra que ses Michel-Angesques, à lui, ont déjà paru. En voilà qui sont en train de traduire dans la plastique la lypémanie suicide et la phthisie : et cependant, Mozart épuisé sur son oreiller, Ortis crispé par l’agonie sur son siège, ne sont rien moins que des œuvres vulgaires ; mais ils ne sauraient être, surtout lorsqu’on vise aussi décidément à l’horreur, non, ils ne sauraient être des thèmes à sculpture.

11 y a dans l’air que nous respirons, chargé de toutes les électricités, imprégné de toutes les concupiscences et de toutes les séditions, quelque chose d’infiniment moins sain que n’étaient les ouragans formidables, mais traversés d’arcs-en-ciel délicieux, que notre jeune âge a connus. Et s’il y a quelque chose de malade [dans l’art, c’est que la société est malade plus que lui et avant lui. Mais est-ce qu’en France elle ne l’est pas autant qu'en Italie, davantage même? Je l’admets. Seulement, en France,, ceux qui sont sains ont la vie plus tenace. Rien ne saurait mieux nous faire comprendre la force que conserve dans ce pays, quoi qu’on en dise, toute chose qui a ses racines dans

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la tradition et dans l'école, que de voir combien cet art rigide du ciseau y résiste mieux qu’aucun autre, ancré au souvenir de ses anciens et de ses nouveaux maîtres, contre les brisants de la marée qui monte. Si l’on résiste moins chez nous, ce n’est pas, avouons-le, parce que la poussée est plus forte, c'est parce que la résolution est moindre, parce que moins forte est l'autorité domestique et paternelle de l’enseignement, plus avancée la disgrégation, la personnalité plus facile à s’affirmer et en même temps plus inconsciente et plus relâchée vis-à-vis des pressions de la foule et de la mode. Ces pressions, on les subit presque sans s’en apercevoir, à l’instant même où l’on a l’air de s’insurger, par affectation d’indépendance, contre les doctrines des aînés et contre les exemples des morts.

11 suffit, d’ailleurs, de tenir compte des lois même de l’organisme, pour s’expliquer comment cette fièvre dont certaines inventions de notre statuaire paraissent envahies peut alterner fort naturellement avec ces langueurs de volupté, qui impriment je ne sais quel caractère de gynécée à une partie assez considérable de nos Expositions. Cependant, entendons-nous. Rien ne serait plus injuste que d’accuser en bloc l’art, la sculpture, la jeune génération italienne ; cette prépondérance même des sujets féminins, sur laquelle j’ai plusieurs fois insisté, ne mérite d’être blâmée que sous toutes réserves. Qui donc pourrait être assez sauvage pour exiler la femme des deux de l’art, pas plus que des horizons de la vie?

Je ne parle pas seulement des inspirations élevées, des fantaisies charmantes qui nous viennent d’elle ; je ne prétends point trouver chez toutes la mélancolie pensive de Sapho, je ne prétends pas non plus que tout le monde s’adonne à cultiver, à traduire dans l’art ces délicatesses de pensée et de sentiment, qu’une femme seule, peut-être, est en mesure de comprendre, comme Mme Maraini, par exemple, les a comprises et réalisées dans sa statue de la malheureuse amante de Phaon. Je suis tout prêt à reconnaître que la forme à elle seule, lorsqu'elle est véritablement belle, a quelque chose de divin en soi, qui lui donne droit de cité dans l’art ; je dirais plus, je reconnais volontiers que dans la plastique la beauté est reine. Mais encore faut-il que la forme garde une certaine dignité. Qu’elle règne, je le veux bien ; ce que je ne veux pas, c’est qu’elle se prête aux excitations et aux caresses douteuses. Le beau doit briller sans demi-jours et sans mystères, comme un rayon venant d’en haut; il ne doit pas, comme un feu d’artifice, propager furtivement ses embrasements et ses étincelles. Devant la superbe beauté de la Vénus de Milo, vous vous inclinez comme devant une mère de héros : devant les grâces câlines de la Vénus des Médicis, vous sentez que l’hétaireest tout près de supplanter la déesse. Or, combien d’hétaires compte-t-on pour une déesse parmi nos statues modernes? C’est là un dénombrement assez dangereux pour que je préfère m’en remettre à vous, ami lecteur; seulement, comme je ne veux point passer pour excessi-

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vement timoré, souffrez que je mette en lieu de salut, en compagnie de la douce et triste Péri et de la superbe Hypathie martyre de M. Tabacchi, la Sylvie si ingénument coquette de M. Barzaghi, et jusqu’à cette aimante Bérénice de M. Borghi, si chastement embrasée d’amour et tremblante d’anxiété. Que c’est bien là la Bérénice chantée par le poète ! « La peine d’amour lui est entrée jusque dans les moelles; tout son cœur tremble; l’esprit est sur le point de quitter les sens. »

Ahi tutte si rodean l’egre midolle Per l’amorosa cura : il cuore tutto Tremava ; e i sensi abbandono la mente *.

Enfin, toutes filles de mortels qu’elles sont, et Tune des deux même d’Ethiopiens, je n’en estime pas moins dignes de couronne deux esclaves : l’une, celle de M. Ginotti, qui brise ses chaînes avec une si belle et si audacieuse fierté; l’autre, de M. Boninsegna, qui sent et regrette, avec une sincérité si touchante, d’être nue.

Mais ce que j’en ai dit suffit désormais, car le terrain est brûlant. Ce n’est pas moi que vous verrez, en censeur sourcilleux, surveiller rigoureusement la témérité du sourire et la pétulance du geste, et prononcer en juge jusqu’où la grâce et la gentillesse arrivent, où la mièvrerie et la séduction commencent. Est-ce que personne pourrait se flatter de se commettre, sans y laisser un peu de sa raison, avec tant à'Ariannes et d "Aurores

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