‹ L'art à travers les moeursChapitre 159 sur 179 · FIG. 220. FAUTEUIL LOUIS XV EN BOIS BLANC ET TAPISSERIE · texte numérisé non relu

FIG. 220. FAUTEUIL LOUIS XV EN BOIS BLANC ET TAPISSERIE

Appartenant à M. Pli. Joiirde.

Cupidon, grâce à la femme, est ainsi devenu le maître du lieu. C'est lui seul qu'on adore. Partout on découvre ses formes rondelettes, et, quand le malin enfant ne se montre point en personne, son arc, son carquois, son flambeau, ou ses roucoulantes tourterelles, indiquent qu'il n'est pas loin et que bientôt il va paraître.

Rien ne peut se soustraire à son fatal empire. Partout son ascendant se révèle et sa domination s'impose. Même lorsqu'il faut figurer sur les murs quelque scène empruntée aux saintes Écritures, le décorateur n'est point sourd à ses ordres et se plie à sa loi. En dépit du sujet, il choisit un brûlant épisode où l'amour parle en maître, et tient la première place et le plus

haut emploi.

Mais c'est par le confort surtout que le mobilier affirme son culte pour le malin petit dieu. Vingt sortes de sièges nouveaux, fauteuils à dos rond, chaises légères, causeuses, vis-àvis, canapés, bergères, montrent quel souci on éprouve de ne point froisser des formes délicates et d'encadrer douillettement de fraîches carnations, car là aussi les rondeurs se développent et s'affirment. Le dossier du siège se gondole et le pied semble vouloir se cacher, s'efïacer, disparaître. Le lit, de son côté, se dégage de ses lourds rideaux ; son ciel s'arrondit et prend la courbure d'un dôme. La commode et le chiffonnier, meubles hier inconnus, se répandent partout. Le bureau lui-même se transforme ; il cesse d'être « cette table loyale accessible aux regards », par conséquent indiscrète et inhospitalière aux amoureux écrits.

Les bronzes viennent ajouter leur opulente parure aux merveilles enfantées par l'ébénisterie. L'emploi des bois exotiques, le placage et la marqueterie complètent la toilette des gros meubles, imitant par leurs nuances variées les dessins du lampas et par leur vif éclat le miroitement de la soie. L'orfèvrerie revêt aussi des formes redondantes. Partout la main de l'artisan interprète fidèlement les idées dominantes du jour. Partout l'absence de charpente logique et de contours précis se manifeste et crée entre toutes les productions de ce temps une parfaite unité.

Ainsi l'art devient métier et le métier se fait art. Changeant

de mains, il change d'allure. Une fois engagé dans cette voie nouvelle, il rompt brusquement avec le passé, le renie, refuse ses enseignements et s'émancipe des traditions admises. Comme conséquence, Jamais depuis le xin'' siècle on ne vit création plus féconde en formes nouvelles, ni production plus indépendante des traditions et du passé.

De leur côté, les beaux-arts ne montrent guère plus de

FIG. 221. — SOUPIÈRE ROCAILLE EN .\ K G E N T. Appartenant à M. le baron de Joigny de Pamele.

respect pour les injonctions classiques. A la grandeur de Le Brun a succédé l'affectation de Coypel, peintre maniéré qu'on trouvait puissant, dont les expressions minaudières paraissaient gracieuses. A sa suite, de Troy promène l'Ancien Testament dans les salons de Louveciennes, et loge la pure Esther dans les boudoirs de Marly. Van Loo, Lancret, Pater, s'encouragent de son exemple et, sous leur pinceau badin, les Romaines en panier alternent avec les Grecs en culotte de soie. Tous briguent

de succéder à Watteau dans son titre mérité de « peintre des

fêtes galantes ».

Brillante, voyante, éblouissante, la palette des maîtres à la

mode cherche uniquement à plaire aux yeux, et leur pinceau se

soucie peu de satisfaire l'esprit. Sceptique comme la littérature, la peinture butine en tous lieux, emprunte à tous les temps, mélange effrontément l'Olympe païen au paradis catholique, et Boucher, qui succède à Le Brun comme dispensateur de la mode, n'arrive à se tirer d'affaire qu'en créant, tout d'une pièce, un nouveau monde de convention.

La nature, en effet, n'a rien à réclamer dans le domaine qu'il se taille.

Les femmes qu'il repré- -= sente, ou plutôt ses déesses (car toute femme sous sa main se transforme et se

FIG. 222. .... j , .

BIBLIOTHÈQUE EN BOIS SCDLPTÉ, .XVIII» SIÈCLE. UlNiniSej, OUI UCS CUaiTS

Arpar,en.„, à M. de Poswick. uacrécs, des formes arron-

dies, des poses alanguies, qui n'appartiennent ni à notre race ni à nos climats. Les carnations rosées de ses amours se détachant sur des nuages gris perle, ne sont pas plus d'essence terrestre que ses bergères enrubannées et ses pasteurs fidèles n'appartiennent à nos champs. C'est là un pur décor, image sincère,

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