DE LA PERIODE DE BARBARIE
mesure que la race avance en âge, son intelligence se développe, son goût s'épure, son sentiment artistique grandit. Insensiblement elle prend en toutes choses, le sens de la mesure, et, sous Teffort des siècles, ses barbares instincts font place aux coutumes plus douces qu'impose la civilisation.
Cette transformation est hâtée, le plus souvent, par une initiation latente, dissimulée, inconsciente. Sur les temples réduits en cendre on a élevé des autels pour de nouveaux dieux. On a impitoyablement brûlé les livres, dont la langue méconnue ne parlait plus ni à Tesprit ni au cœur. On a brisé les statues, qui semblaient être les emblèmes d'une puissance renversée, ou rappelaient au vainqueur les traits du vaincu.
Mais toutes ces destructions n'ont point été si bien raisonnées, ni si méthodiquement conçues, si soigneusement exécutées surtout, qu'il ne soit demeuré quelques lambeaux du culte mutilé, de la langue condamnée ou de l'art proscrit. Ce sont ces lambeaux de la civilisation disparue qui vont former les chaî-
lions indispensables pour rattacher le passé au présent et préparer l'avenir.
Ces chefs-d'œuvre ont d'abord passé inaperçus. Puis quelques esprits d'élite commencent à les remarquer, à en sentir les beautés supérieures, et leur vue journalière produit sur l'esprit du vainqueur une impression salutaire. Peu à peu, il s'accoutume ainsi à admirer ce que, la veille encore, il foulait à ses pieds, ce qu'il écrasait brutalement sous son dédaigneux talon.
Parfois l'initiation ne jaillit point du sol même où l'homme vit et se meut. Elle lui vient du dehors. Les premières figures imitées, que tracèrent les coroplastes hellènes sur leurs vases d'argile, sont des lions et des tigres passants qu'ils n'avaient jamais vus, mais dont l'image décorative leur était transmise par les tissus phéniciens ou assyriens. Ce sont ces mêmes animaux qu'on retrouve, à l'origine, sur les poteries étrusques.
De quelque façon qu'elle se produise, toutefois, cette perception nouvelle intéresse l'esprit du barbare, développe son goût, affine ses sens et l'excite à l'étude. 11 commence à sentir que ces choses qu'il a si longtemps méprisées, et dont la portée lui échappait, renferment un monde de jouissances qui lui étaient inconnues, de plaisirs élevés qu'il ne soupçonnait même pas.
Ces joies ignorées le préoccupent désormais. Il aspire à en pénétrer le doux mystère, et s'assimile ainsi, insensiblement et sans y prendre garde, les pensées de ceux qu'il considère encore comme des vaincus ou comme des étrangers, c'est-à-dire comme des êtres inférieurs. A mesure que cet art nouveau le pénètre, il s'humanise, il s'améliore, il devient plus civilisé.
Cette initiation toutefois est lente; elle ne procède que par petites étapes, progressivement. Comme le remarque fort bien un philosophe' : « L'être le plus élevé n'est pas et ne peut pas être un
I. Lois scientifiques du dcveloppemenl des nnlions, déjà cité, p. 158.
modèle pour Tètre inférieur. Celui-ci ne pourrait d'ailleurs se modeler sur lui s'il le voulait, et ne le voudrait pas s'il le pouvait. » Deux races peuvent vivre pendant des siècles côte à côte, se voyant chaque jour et chaque jour échangeant des pensées superficielles, sans que le sentiment esthétique de l'une ou de l'autre se trouve sensiblement modifié par ce contact. La preuve nous en est fournie par l'Inde, où nous voyons des peuples mêlés par la politique, mais séparés dans leur être intellectuel et moral, divisés par une ère tout entière de civilisation, n'avoir qu'une influence bien faible les uns sur les autres, et conserver tous leurs caractères nets et tranchés.
Sous nos yeux même, chaque jour, ce fait se produit, cette distance se révèle. Un paysan, qui vient dans une grande ville acheter des bijoux, ne choisira point ceux qui sont d'un goût pur et châtié. Il n'en voudra que de conformes à ceux qu'il voit dans son village, des bijoux de paysan, en un mot, dussent-ils être d'un prix plus élevé et d'une acquisition moins facile. Dans les villes, avec moins d'évidence peut-être, mais avec des nuances encore très marquées, le goût se modifie d'un quartier à l'autre et, en dépit des exemples journaliers, les préférences premières demeurent et persistent.
Ainsi donc ce n'est pas par bonds ni par secousses, mais peu à peu, à petits pas, que l'initiation se produit. L'homme, amené à ce point de transition, n'a point du reste complètement dépouillé ses besoins primitifs et ses premiers instincts. Il se sent encore attiré par la violence; lïnconnu le séduit; il aime l'invraisemblable. Les exercices du corps, ceux qui développent la force et l'adresse, sont ses passe-temps favoris. Il adore la guerre et à son défaut la chasse, qui en est l'image, flatte ses bouillantes passions et entretient son impétueuse ardeur. Le métier des armes est le seul qui lui semble noble et digne. Il est aventureux, entreprenant, audacieux, et plus une chose pré-