I. Physiologie de la volonté, p
<( Prenons, dit-il, deux animaux de la même classe, deux oiseaux, la poule et le canard. Faisons en sorte que chacun de ces animaux couve les œufs de l’autre... La poule sera suivie des canetons et ne tardera pas à s’impatienter de leur lenteur ; la cane accompagnera les poussins et sera stupéfaite de leur agilité. Mais quelle ne sera pas l’épouvante de la pauvre poule quand elle verra ses petits se jeter à Teau et s’éloigner, tout gaillards à la nage?... Tourmentée, anxieuse, la voilà qui court çà et là, appelant les petits dans sa langue, mais sans résultat; d’autre part, la cane, croyant faire à sa progéniture le plus grand plaisir du monde, la mène à un étang, et là, gonflant son poitrail non sans fierté, elle lui donne l’exemple en se jetant à l’eau la première; mais elle a beau faire des tours et des détours, exécuter de belles prouesses natatoires ; les faux canetons restent tout ahuris et n’entendent rien : indignée de leur couardise, la cane revient, les excite et châtie de force coups de bec les plus rétifs. Temps perdu!... Quel enseignement pour les mères de famille. »
Après cela, on peut bien admettre que, comme le caneton et le poussin, le jeune enfant également porte en soi certaines tendances innées. Mais pour le moment négligeons ce côté de la question, et bornons-nous à observer l’étonnante puissance d’imagination qui se manifeste chez ce petit être.
Cette faculté de se créer des illusions ne tarde pas, en effet, à se traduire, chez lui, par les manifestations les plus bizarres et les plus inattendues. Elle est si forte qu’elle suffit à le transporter dans un monde purement idéal, absolument conventionnel, où les joies, les distractions, les plaisirs abondent pour lui et ses semblables.
Voyez-les, tout seuls, dans un coin, remuant le sable ou frappant la terre d’un bâton. Ils tiennent d’interminables discours, font eux-mêmes les demandes et les réponses, passent
successivement par toutes les phases du contentement, de l’inditférence, de l’irritation et de la colère.
Ont-ils entre leurs mains un jouet, celui-ci cesse d’être un objet inanimé et devient à leurs yeux un compagnon de jeu, un être vivant, une réalité. Ils ne se contentent point de ranger leurs soldats de plomb sur une table. A l’instar des généraux ils les haranguent, les lancent les uns contre les autres, et éprouvent les émotions que comporte ce combat simulé : ardeur, enthousiasme, plaisir de la lutte, orgueil de la victoire.
Bien mieux, en vertu de conventions que ces petits cerveaux passent entre eux avant de commencer à jouer, l’illusion devient contagieuse et ses résultats collectifs.
Regardez un groupe de petits gourmands jouant à la dînette, à la marchande, à la maîtresse de pension, aux brigands, au cheval; la convention établie, croyez-vous que la fiction ne devient pas réalité? Quelles conversations! quelles discussions! quelle gravité dans les demandes! quelle précision dans les réponses ! Il est certain que pour ces jeunes intelligences, la table est couverte de mets délicats, la boutique de la marchande fort achalandée, et le pensionnat de la maîtresse très pourvu d’élèves sages ou paresseuses. Quant aux brigands, voyez leurs mines farouches, et comme ceux qui font les chevaux hennissent avec ardeur, piaffent avec conviction. L’imagination trouble momentanément les sens et la raison de ces jeunes enfants, et remplace la réalité par un mirage spécial, par une hallucination voulue. Phénomène curieux entre tous, digne d’observation et d’étude ; car, ainsi que le dit Montaigne ; « Comme de vray, il faut noter que les jeux d’enfants ne sont pas des jeux; et les faut juger en eux, comme les plus sérieuses actions h »