‹ L'art à travers les mœursChapitre 34 sur 171 · I. Essais, 1. I, ch. xii · texte numérisé non relu

I. Essais, 1. I, ch. xii

Cette force imaginative ne se traduit pas seulement par des conversations et par des amusements, elle prête aux plus minces objets une valeur toute spéciale, une forme, un aspect, une beauté qui leur font absolument défaut.

Un morceau de bois rude et grossier devient, pour ces frêles intelligences, une poupée qu’elles habilleront, un enfant qu’elles soigneront, nourriront, coucheront, un trésor mille fois plus précieux que le plus admirable joujou, et « la petite fille laissera la riche poupée couverte de dentelle et de soie pour la poupée grossière et informe qu’elle a mille fois tournée et retournée ^ ». Pourquoi cette passion pour Pinforme, le laid, l’incomplet?

C’est que l’imagination chez l’enfant supplée à tout, c’est qu’elle pare d’attraits excessifs cet objet inférieur. C’est que pour elle il se transforme en un bien, dont les qualités nous échappent à nous autres cerveaux faits, mais dont, pour cette intelligence enfantine, la forme est parfaitement définie, la nature exactement déterminée, auquel elle a généreusement appliqué toutes les qualités qu’elle est capable de concevoir, et qui constituent pour elle les caractères véritables de la beauté.

L’affreux jouet, disions-nous, sera préféré à d’autres plus beaux; ajoutez que cette petite tête, passionnée pour sa grossière idole, détruira sans pitié et avec une joie féroce les choses les plus précieuses, les objets de la plus haute valeur. L’enfant ne permettra pas qu’on lui prenne sa hideuse poupée. Il poussera des cris horribles pour peu qu’on veuille y toucher. Il la disputera avec acharnement à qui voudrait la lui ravir; et avec une joie non contenue, il cassera les porcelaines les plus merveilleusement belles, brisera les meubles les plus curieusement sculptés et détruira les plus admirables tableaux.

Mais les années s’écoulent, et l’enfant se transforme. Sous

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