‹ L'art à travers les mœursChapitre 36 sur 171 · I. Rame scientifique {Siècle, 19 décembre · texte numérisé non relu

I. Rame scientifique {Siècle, 19 décembre

site le porte à deviner ce qu’on ne lui dit pas. Il cherche à pénétrer les mystères de la vie et, dépassant le but qu’il se propose, il enveloppe ces mystères de récits étranges et obéit à cette loi fatale qui conduit son imagination à accepter et même à forger toutes sortes de superstitions bizarres dont, plus tard, il ne se débarrassera que bien difficilement.

Peu à peu, cependant, l’éducation agit sur lui. La méthode que l’instruction a introduite dans ses facultés imaginatives ; le développement de ses sujets d’études; l’extension de ses connaissances extérieures; la façon plus complète dont il se rend compte des fonctions des êtres, de leurs relations et du rôle que jouent les sentiments et les passions ; les conquêtes de la civilisation qu’il commence à comprendre lui font prendre en pitié ses premiers amusements. Mais il souhaite encore des sensations fortes, des récits mouvementés. Sa nature est avant tout impressionnable et veut être impressionnée. C’est un morceau de métal précieux qui, pour devenir une admirable médaille, n’a besoin que d’étre frappé, et l’empreinte qu’il conserve est si vive que, même au déclin de la vie, ce sont les souvenirs de l’enfance qui revivent les plus exacts, les plus palpitants, les plus complets.

Le drame dans la vie, dans la littérature, dans les arts, au théâtre, voilà ce qui l’attire. Certes il aime être amusé, mais il préfère qu’on l’émeuve. Le talent le touche peu, c’est le sujet qui le saisit et le passionne. La forme n’est encore reléguée par lui qu’au troisième ou au quatrième plan. Si elle accompagne le drame en littérature, en peinture, dans la vie, tant mieux ; sinon tant pis, car ce qu’il lui faut avant tout, c’est le drame.

Sa cruauté naturelle s’émousse chaque jour cependant, et sa sensibilité augmente ; mais s’il n’a plus cet irrésistible désir, mêlé d’horreur et de crainte, de voir le sang couler ou de faire souffrir, ses appétits cruels ne sont pas toutefois assez loin de

lui pour que les fictions qui les peuvent satisfaire ne demeurent chères à son cœur.

Cette cruauté instinctive, native, inconsciente est le corollaire, en effet, de la force imaginative, et la force imaginative chez l’enfant est en sens invers de la culture intellectuelle. Cette proposition au reste ne doit pas nous surprendre. La puissance de l’imagination diminue à mesure que la science augmente. L’homme, en effet, pouvant rapporter chacune de ses impressions nouvelles à des connaissances acquises, n’a plus besoin pour combler les lacunes de puiser dans son propre fonds, de créer des rapports, d’inventer des raisons, de supposer des relations. Comme le remarque Alexandre Bain, ses facultés d’identification sont devenues assez puissantes « pour lui rappeler, en toute occasion, tout ce qui ressemble à l’objet qu’il a sous les yeux ». Sa pensée, continuellement ramenée vers les réalités qui l’entourent ou vers les vérités apprises, s’envole donc moins souvent vers les espaces purement imaginaires. A ce moment l’intelligence de l’enfant cesse de lui appartenir, elle devient le bien de l’humanité.

F 10. 32. — DESSIN d’enfant DU XVJC SIÈCLE Bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles. Ms 10238.

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